CORRESPONDANCE
Odette au marquis de Valmer
« S novembre 1871.
« Mon cher bienfaiteur,
» Madame d’Avrianches m’a dit que votre fête était le jour de Saint-Marcel . J’ai été prier à la Chapelle, pour que la bonne Vierge vous protège et que votre saint patron intercède auprès d’elle.
» Il y a encore une rose dans mon petit jardin ; c’est la dernière. Je croyais qu’elle fleurirait pour le jour de votre fête; mais j’ai eu beau la gronder tous les jours, elle n'est pas encore ouverte.
» Sœur Sainte-Élisabeth m’appelle sa fille ; elle me parle souvent de vous. Elle ne corrigera pas mes fautes, et elle n’a pas voulu me conseiller pour écrire ma lettre.
» Je vous aime bien, je vous embrasse de tout mon
cœur, et je signe comme vous m'appeliez à La Repentie,
« la petite Odette. »
Odette au marquis de Valmcr
« Mars 1872.
» Mon cher bienfaiteur,
» J’ai passé mes vacances de Pâques à La Repentie avec mes bons parents. J’ai retrouvé la maison comme elle était; mais vous n’y étiez plus.
» J’ai été aux Fontaines, dire bonjour à M. le comte d’Orvillers. Il m’a demandé de vos nouvelles. J’ai répondu que vous aviez écrit àM. le baron d’Avrianches, et que vous alliez bien.
» M. le comte a été content. Il m’a trouvée changée et grandie, mais Tom m’a bien reconnue. Il était comme un fou; pour me faire des caresses, il me posait les pattes sur les épaules, et il a failli me renverser par terre. J’ai eu la permission de l’emmener avec moi, et il ne m’a plus quittée.
» On a vendu le petit cheval breton.
» Dimanche, je suis allée à la messe. Je me suis assise â votre ancienne place, près du chœur. J’ai bien pj-ié le bon Dieu pour qu'il vous garde la santé, et j’ai demandé à ma sainte patronne de m’accorder la grâce de. vous voir bientôt.
» Après les Vêpres, je suis allée me promener toute
seule le loug de la mer, et j’ai été bien triste toute la journée.
» Je retournerai à Poitiers vendredi, et je rentre au couvent lundi matin.
» Au revoir, mon cher bienfaiteur; je vous aime toujours bien, et je vous embrasse de tout mon cœur. N’oubliez pas le Petit Chaperon rouge .
» Odette. »
Le baron d’Avrianches au marquis de Valmer « Poitiers, avril 1873.
» Mon cher Valmer,
» Je regrette que ta santé ne te permette pas de quitter Paris, et de venir passer quelques semaines de printemps avec nous. Tu aurais vu ta protégée, que tu trouverais changée au point de ne plus la reconnaître. Depuis tantôt deux ans qu’elle est au couvent, c’est une jolie personne de quinze ans, du plus charmant caractère, douce, simple, modeste et réservée, qui se fait bien venir de tout le monde. Elle me semble un peu trop sérieuse pour son âge ; mais cette maturité précoce se remarque chez tous les orphelins. Mademoiselle Odette est instruite , d'une éducation irréprochable , et parait avoir une prédilection marquée pour la musique. Avant peu, sœur Sainte-Élisabeth espère qu’elle pourra obtenir son diplôme
d’institutrice du deuxième degré. Pour le reste, ses lettres doivent te tenir au courant.
» Elle a une sortie tous les quinze jours, et elle passe ses vacances chez nous, depuis la perte de sa mère adoptive, dont le mari a été admis par mes soins à l’asile des vieillards de Rochefort-sur-Mer, lieu de sa naissance.
» Je compte aller te demander quelques jours d'hospitalité à Paris vers la tin du mois, et j’espère te ramener.
» En attendant, mon cher Valmer, je t’envoie tous nos vœux pour le prompt rétablissement de ta santé, et nos meilleurs souvenirs de vieille amitié.
« Avrianches. »
Odette au marquis de Valmer
« Du couvent des Ursulines,
» Poitiers, avril 1873.
» Mon cher bienfaiteur,
» C’était hier mon jour de sortie. M. d’Avrianches m'a dit qu’il avait reçu une lettre de vous. Il a bien voulu me la lire, et elle m’a appris que vous étiez souffrant. Je serais bien heureuse d’ôtre auprès de vous pour vous soigner. J’en ai parlé à ma mère, sœur Sainte-Élisabeth. Elle m’a fait comprendre que ma présence serait plutôt un embarras qu’un secours
utile. Je n’ai plus rien dit. Pourtant, à La Repentie, vous vouliez bien me permettre de rester toujours auprès de vous.
» Je ne suis pas bien gênante, n’est-ce pas? Si vous pensez que je puisse être bonne à quelque chose, je serai docile, sage et attentive, comme au temps où vous m’appeliez le Petit Chaperon rouge.
» Jai le ruban violet et la médaille d’argent des Enfants de Marie, avec la mention de conseillère.
» Puisque vous vous intéressez à mes progrès comme à mes petits bavardages, vous apprendrez peut-être avec plaisir que je vous dois d’avoir gagné le prix d’honneur de Pâques.
» On avait donné une composition sur une héroïne de France, en laissant les élèves libres de choisir, pourvu que l’héroïne ne fût pas une reine. Presque toutes mes compagnes avaient choisi Jeanne d’Arc. Ma première pensée a été pour celle qui a le môme nom que moi, Odette. Je ne sais pourquoi je pleure toujours en lisant son histoire.
» Vous savez que le roi Charles VI était fou, et il avait des accès de fureur. Odette seule alors pouvait l’approcher.
» Il y a une chose que je ne suis pas encore assez savante pour bien comprendre. Dans ses moments de lucidité, Charles VI se rendait compte de sa folie. Il voyait qu’il était relégué dans un coin de son palais comme un chien dans un chenil, que ses vêtements tom-
baient en lambeaux, qu’on le laissait manger comme une bête fauve des aliments grossiers. L’histoire dit que la reine le maltraitait, et que les principaux seigneurs se disputaient l’autorité. S’il n’était plus capable de gouverner son roj^aume, il me semble qu’il aurait été plus humain de le soigner et de ne pas le faire souffrir; mais puisque, malgré sa folie, il était le roi de France, comment n’y avait-il aucun gentilhomme de sa cour, aucun chevalier pour le servir? Il n’avait qu’Odette. .Aussi, il l’aimait bien, plus que tout au monde, et Odette le méritait pour son dévouement, quand personne ne faisait son devoir.
» Je ne savais pas si ma composition serait approuvée; mais il me semblait que j’aurais été dévouée comme Odette.
» J’ai eu une grande surprise, quand sœur Sainte- Élisabeth m’a dit que j’étais la première et que je méritais le prix d’honneur. Maié ce qui m’a rendue bien plus fière et bien plus joyeuse, c’est lorsqu’elle m’a dit en m’embrassant : « J’ai envoyé votre composition à madame la baronne d’Avrianches, pour qu’elle la transmette à M. le marquis de Valmer. » Si vous l’avez reçue et si vous l’avez trouvée bien, une lettre de vous me rendra plus heureuse que mon beau prix doré sur tranches.
» Adieu, mon cher bienfaiteur; je prie pour votre santé, je n’ai que vous à aimer au monde; vous avez tout mon cœur.
» Le dévouement, le respect et l'amour de votre Odette sont aussi sincères que ceux de mon modèle pour son roi. Je vous embrasse.
» Odette. »
Le marquis de Valmer à Odette
« Paris, avril 1873.
>» Ma chère enfant,
» Il y a bientôt deux ans que vous êtes au couvent, et je ne vous ai pas revue depuis votre entrée. On m’écrit tant d’éloges de vous, votre dernière lettre m’a fait un si vif plaisir, que je ne résiste pas à la curiosité de voir la grande Odette, et au bonheur de l’embrasser.
» En conséquence , malgré l’état de ma santé, je serai chez nos amis d’Avrianches samedi soir. J’espère qu’à leur sollicitation, madame la supérieure vous accordera une sortie de faveur.
» Vous présenterez mes respectueux hommages à sœur Sainte-Élisabeth, et vous connaissez trop mes sentiments affectueux, ma chère petite Odette, pour que j’aie besoin de les exprimer.
» Valmer. »
Le marquis de Valmer, fidèle à sa promesse, arriva à Poitiers le samedi, dans le cours de l’après-midi.
Sa première visite fut pour la famille d’Avrianches.
La baronne l’informa qu’Odette avait obtenu une sortie à l’occasion de son arrivée .
— Je vais aller la chercher, dit-il, et présenter mes devoirs à la supérieure, ainsi qu’à sœur Sainte-Élisabeth, qui ont été si bonnes et si affectueuses pour cette enfant.
— Oh! ce n’est plus une enfant, objecta la baronne, c’est une grande et belle jeune tille.
— Je le sais, mais j'ai de la peine à m’accoutumer à cette idée, malgré sa correspondance sérieuse. Pourtant, les deux années qui viennent de s’écouler pèsent lourdement sur mes épaules de sexagénaire.
— Les cheveux blancs ont aussi leur coquetterie, cher marquis.
— Oh ! madame, je vous assure que j’ai définitivement renoncé à toutes les coquetteries, même à celle-là.
— Je ne vous crois pas sur parole.
— Le docteur Champagne est en mesure de vous l’affirmer.
— Je ne m’y fierais pas.
— C’est que vous avez encore une illusion qu’il ne m’est plus permis de conserver.
— Allons, puisque vous le voulez, dit gaiement la baronne, nous pouvons nous donner la main et en faire notre deuil.
— Moi, oui, chère madame; mais vous avez encore au moins quinze ans à attendre avant d’avoir mes droits au maréchalat du bâton de vieillesse.
— Flatteur, vous savez bien mon âge.
— Je suis un peu comme vous, je crois ce que je vois.
— Ne me consolez pas, allez. Le passé a ses charmes, et nous avons assez d’esprit tous les deux pour apprendre à vieillir.
— En cela, chère madame, j’ai la mémoire bonne, et mon imagination est pleine de fraîches images et de jeunes souvenirs. Il me reste la consolation d’en parler sans amertume. Certes, la vie m’a donné plus que je ne méritais, sans doute, et môme plus que je ne lui demandais.
— Savez-vous une chose, marquis? Vous avez été un terrible don Juan.
— Oui; mais aujourd’hui, c’est le Commandeur qui m’invite à souper.
— N’acceptez pas, et allez au couvent des Ursulines.
Le marquis se courba, souleva la main de la baronne, la porta à ses lèvres d’un geste plein de grâce, et s’éloigna avec la désinvolture d’un page. Mais c’était un phénomène de galvanisme nerveux, et le vieux gentilhomme avait à peine fait cent pas dans la rue, que cette belle ardeur conquérante et ces allures juvéniles se refroidirent très-sensiblement.
En route, il eut encore besoin de se répéter les paroles de la baronne, relatives à sa pupille, pour bien se convaincre qu’il allait la retrouver sous l’aspect de sa métamorphose.
Dans son souvenir, il revoyait toujours la petite Odette telle qu’elle lui était apparue sur le bord de la mer, les bras et les pieds nus, avec sa mante et son jupon rouge, escortant le poney blanc chargé de varech, à la crinière flottante, et suivie de l’inséparable et fidèle Tom, à la robe noire et blanche; ou bien encore, semblable au Petit Chaperon rouge , entrant dans sa chambre avec le premier rayon de soleil, et lui montrant sa boîte au lait pleine de crème écumeuse.
Par association d’idées, un refrain d’opéra-comique chanta dans sa mémoire, en illuminant ses traits d’un fugitif et mystérieux sourire :
Quand ils sont vieux.
Les loups, — bergère, —
Ne mordent guère
C’est dans cette disposition d’esprit qu’il arriva à la porte massive du couvent, surmontée d’une croix de fer.
A la vue des murailles hautes et noires, des fenêtres grillées, étroites comme les meurtrières d’une citadelle, il ne put retenir un soupir, en songeant aux divines et chastes prisonnières qui passaient là leur vie, créatures séparées du monde extérieur, sevrées de toute affection humaine, le front emprisonné, l’œil triste, la bouche muette, les mains pâles égrenant un rosaire, ensevelies vivantes dans cette tombe froide et silencieuse, enfermées sous l'armure de pierre d’une cellule, envelop-
pées de l’éternel linceul à plis droits qu’elles gardent pour mourir.
C’était donc là que la petite Odette avait passé deux longues années, deux années d’enfance, si rapides pour les enfants heureux, si lentes pour les orphelins.
Au bruit sourd du marteau qu’il venait de laisser retomber, la porte s’ouvrit et la sœur tourière apparut.
Le marquis lui remit sa carte.
Elle le fit entrer au parloir et s’éloigna sans avoir prononcé une parole.
Les élèves étaient encore dans les salles d’étude. Un silence morne pesait sur cet asile endormi, fermé à tous les bruits du monde; le jour ne pénétrait qu’à travers des rideaux blancs sans transparence; l’air avait une odeur fade, comme l’atmosphère humide des églises.
Soudain, une porte s’ouvrit, et une jeune fille apparut dans son encadrement, au milieu d’un flot de vive lumière.
Elle était vêtue de l’uniforme des pensionnaires : robe de laine unie, à petits carreaux bleus et blancs, et pèlerine noire. Au large ruban violet, en forme de triangle renversé sur les épaules et la poitrine, était suspendue la médaille d’argent des Enfants de Marie.
Non, en vérité, ce n’était plus la petite Odette, marchant nu-pieds dans le sable; ce n’était plus le Petit Chaperon rouge avec sa boîte au lait. C'était une vierge
latine, au profil florentin, souriant au dieu terrestre qu’elle appelait son bienfaiteur.
Il avait amené une enfant ; il retrouvait une jeune fille de quinze ans, à la taille élancée, douce, simple, chaste, belle comme un séraphin.
Le hâle avait disparu, ne laissant au visage qu’un reflet vermeil, une pâleur ambrée sur son front qui gardait cette dernière empreinte des baisers du soleil. La fleur sauvage de la mer avait perdu sa coloration chaude; les teintes mates, lumineuses et veloutées d’une fleur de serre, disaient que ce beau lys avait grandi à l’ombre du cloître.
Une seule beauté de ce masque virginal, qui reflétait toutes les grâces de la jeunesse et de l’innocence, n’avait pas changé, du moins pour son observateur. C'était cet œil bleu, profond et pur, ce beau regard, ignorant et tranquille, limpide comme le cristal d’une source qui réfléchit le ciel.
Quand le vieux lion la vit venir à lui, hardie et rougissante, il lut dans ses yeux tant de tendresse et de joie, qu’il sentit au plus profond de ses entrailles un sentiment surhumain, une sensation inconnue, une émotion délicieuse, un frémissement comparable à l’affection des pères, pour cette chaste et idéale créature. Son cœur se gonfla comme s’enflent les veines aux premières haleines du printemps, et, quand les lèvres fraîches de la jeune fille se posèrent sur sa joue, il lui sem-
bla qu’un souffle de jeunesse courait dans ses cheveux, et qu’il venait d’absorber le rayonnement de ce corps électrisé par le fluide vital.
— Ah! monsieur le marquis, dit-elle de sa voix gutturale et harmonieuse, les yeux voilés comme si elle était prête à défaillir, je suis heureuse, bien heureuse de vous voir.
A ces mots, l’émotion le saisit à la gorge, et il l’examina quelques moments, sans parler et sans bouger, comme s’il craignait de dissiper l’illusion d’un rêve. Il pâlit et rougit tour à tour, et une larme d’homme, l’unique perle liquide sortie de cet œil qui n’avait jamais pleuré, roula dans un sillon de son impassible visage, puis tomba sur le front de la jeune fille, chaude comme une goutte de pluie d’orage.
Elle fixa sur lui ses beaux yeux interrogateurs.
— Qu’avez-vous? dit-elle.
— Rien, chère enfant. Tu ne m’avais donc pas oublié, Odette?
— Comment le pourrais-je? Il faudrait donc que j’oublie de vivre?
— Je vois que tu as tenu au delà de tes promesses. Réellement, je ne m'attendais pas à te retrouver si grande fille, et, si je n’avais pas été prévenu, j’aurais eu de la peine à te reconnaître.
— Moi, je vous reconnaîtrai toujours.
— Sans doute; les vieillards comme moi ne changent plus guère.
— Je vous aime ainsi.
— Allons, soit, je compterai cette dernière conquête avant de mourir.
— Mourir? murmura-t-elle en fixant ses grands yeux à terre.
— Sans doute, il faut bien en arriver là; je ne suis pas éternel.
— Quel âge avez-vous?
— J’ai soixante ans.
— Eh bien? mon père adoptif de La Repentie a vingt ans de plus que vous.
— Nous n’avons pas vécu de la même façon.
— Cela ne fait rien, monsieur le marquis; et puis, si vous êtes malade, la petite Odette vous guérira.
— Tu es une adorable enfant; mais, dis-moi, est-ce que tu te plais au couvent?
— J’avais l’habitude de vivre à l’air, dans le sable, en liberté. Ici, pensionnaire, je mène la vie d’une recluse. J’aime sœur Sainte-Élisabeth comme une mère, et je m’en séparerai comme je me suis séparée de mes parents adoptifs, si votre volonté est de m’emmener avec vous.
— Oui, c’est mon désir, en effet. Ton éducation est presque achevée. J'ai sous la main une gouvernante qui la complétera et te servira de chaperon.
— Quel bonheur!
— Tu serais contente de revenir à Paris avec moi?
LES FILLES d’eNFER
— Où vous voudrez, pourvu que vous me gardiez près de vous.
— Tu regretteras peut-être le couvent?
— Je ne regretterai jamais rien.
— C’est une bien triste compagnie pour une jeune fille que celle d’un malade, comme je le suis souvent depuis ces dernières années. J’hésite encore à t’ouvrir les portes de cette prison, parce que je crains de jeter l’ombre de ma vieillesse sur l’aurore de ta vie.
— Je ne suis plus une enfant capricieuse, et je sais ce que je veux.
— Eh bien, dis ce que tu veux ?
— Ne plus vous quitter, vous soigner si vous êtes malade, vous aimer toujours.
— Toujours ?.... Je ne suis pas égoïste au point de te voler ta jeunesse et de te condamner à partager ma vie de tristesse et d’ennui.
— Je vous en prie....
— Non, mademoiselle. Je veux songer à votre avenir. Si, un peu plus tard, vous aimez un jeune héros, vous l’épouserez, et je me consolerai de notre plus le premier dans le cœur de la petite Odette, en la voyant heureuse et adorée.
— Je sais combien vous êtes bon ; mais mon cœur est à moi, et je vous le donne.
— Je n’en veux pas. Commençons d’abord par te délivrer du couvent, puisque tu préfères me suivre; nous aurons ensuite du temps devant nous pour le reste.
— Vous me traitez comme une petite fille; pourtant je suis sérieuse et j’ai bien réfléchi.
— A quoi ?
— A bien des choses. Quand je pense à vous, il me semble que vous êtes mon roi et que je suis Odette.
— Odette de Champdivers était la fille d’un marchand de chevaux. . .
Il s’arrêta, surpris d’avoir eu la pensée bien involontaire de déflorer la légende poétique d’Odette par une rectification historique.
— Eh bien ? interrogea Odette, ma naissance est encore plus humble que la sienne... Vous vouliez dire quelque chose... Est-ce qu’Odette n’était pas un ange envoyé du ciel pour aimer et consoler ce pauvre roi Charles VI, abandonné, trahi et malheureux ?
— Oui, tu as raison; toi aussi, tu es un ange du ciel descendu sur la terre. Cela m’a fait du bien de te revoir; il me semble que je vais revivre ; je serai heureux, je me porterai bien, pour voir la joie dans tes yeux et ta bouche me sourire... Conduis-moi auprès de sœur Sainte-Élisabeth, nous irons avec elle chez la supérieure, tu feras tes adieux, et nous nous en retournerons à Paris avec ton correspondant, mon ami d’Avrianches.
— Quand ?
— Dans quelques jours.
— Si vous ne partez pas tout de suite, nous pourrions aller en trois heures chez M. le comte d’Orvillers.
— Ne donne pas le titre, chère enfant; dis simplement : « Monsieur d’Orvillers. » Pourquoi me proposes-tu de faire ce voyage ?
— Je lui demanderais s’il veut me donner Tom.
— Certainement, il te donnera Tom. Je lui écrirai ce soir, e£ nous aurons sa réponse demain.
Le programme du marquis s’exécuta à la lettre.
En sortant du couvent avec Odette, il retrouva la baronne d’Avrianches, qui donna la main à tous ces arrangement.-*.
Sur l’heure môme, il écrivit à son ancien ami d’exil.
A Monsieur le comte d’Orvillers,
aux Fontaines,
par Dompierre.
(Charente- 1 n férieure . )
« Mon cher d’Orvillers,
« Voulez-vous me donner Tom ? C’est un cadeau que je désire offrir à ma pupille Odette, qui vous envoie ses meilleurs souvenirs avec ceux de votre bien dévoué,
« Valmkr. »
Le lendemain, dans l’après-midi, Tom arrivait par le chemin de fer, avec ce billet glissé sous la plaque de son collier :
Monsieur le marquis de Valmer,
chez monsieur le baron d’Avrianches,
(Vienne.)
à Poitiers.
« Mon cher Valmer,
» Je tenais beaucoup à Tom; c’est une raison de plus pour l’envoyer à mademoiselle Odette, votre pupille, qui doit être une jeune personne accomplie. Vous voudrez bien lui présenter mes compliments et mes amitiés, dont vous prendrez votre bonne part. *
« Orvii.lers. »
Pendant les deux années qui venaient de s’écouler, le marquis avait repris le cours de ses habitudes mondaines, et mené cette vie à grandes guides qui lui avait valu jadis la présidence de Lovelace-Club.
Au deuxième automne qui suivit son séjour à La Repentie, la nature lui donna un premier avertissement qu’il ne voulut pas écouter, et il traversa l’hiver avec les alternatives d’une santé compromise, malgré les efforts du docteur Champagne.
Depuis la rencontre de la petite Odette, le marquis était sous l’influence d’un pressentiment. Il songeait souvent au sort de Charles VI ; cette idée s’était enracinée dans sa tète et s’imposait invinciblement à son esprit. Un tel pressentiment renferme peut-être l’expli-
cation de cette larme brûlante, tombée sur le front de la petite Odette, qui venait de lui apparaître comme l’ange du dévouement dans sa métamorphose.
Quoi qu’il en soit, le docteur Champagne, en vertu de son principe qu’un bon confesseur n’a pas besoin d’interroger pour savoir, n’avait pas attendu le second avertissement de la nature pour courir au danger.
— Mon cher docteur, dit le marquis, vous m’avez sauvé une fois, et vous m’avez ainsi fourni des armes pour renoncer à la sagesse. Me sauverez vous encore ? voilà la question, et je suis décidé à ne jamais me repentir d’avoir découragé la vertu de vos ordonnances. Si je consens à les exécuter, c’est pour recommencer de plus belle. La Mère-Nature ne m’a pas pris en traître; elle m’avait prévenu; je ne l’ai pas écoutée. Je sens qu’elle va me faire les sommations respectueuses, et je veux lui éviter un coup de grâce trop lointain.
— J’ai la certitude que, si vous ne voulez pas demander à lu nature ce qu’elle ne peut donner à personne, vous pourrez goûter encore longtemps des émotions qui valent la peine de vivre, ne serait-ce que par curiosité.
— J’ai réfléchi à cela, docteur. Tout bien considéré, j’aime mieux vivre une année de plaisir que dix années de régime. Je sais le sort qui m’attend. Je 11e veux pas être traîné d’une chambre à l’autre dans un fauteuil à roulettes, ou promené à travers les rues de Paris dans une petite voiture. Il me serait souverainement désa-
gréable, il me semblerait d'une suprême inconvenance d’assister volontairement à ma décadence physique, et surtout à l’humiliation de mon intelligence. Le jour où je serai mort au plaisir, je le serai tout à fait. J’ai joui des belles et bonnes choses qui font aimer la vie. La mienne a été pleine. J’ai bu des vins exquis dans une coupe de cristal; j’ai adoré les femmes, les fleurs, la poésie et la musique. A l’heure où il me sera prouvé que je ne puis plus boire, je casserai mon verre, et tout sera dit.
A son retour à Paris, le marquis de Valmer invita le docteur Champague à déjeuner pour le samedi suivant, en le priant d’amener leurs anciens compagnons.
Tous furent exacts £t cette invitation, qui renouait pour quelques heures les liens d’amitié de Lovelace- Club.
Au moment de passer dans la salle à manger, la porte du salon s’ouvrit, et Odette s’arrêta sur le seuil.
— Mes amis, dit Je marquis de Valmer en la prenant par la main, mademoiselle Odette, ma pupille -
Toutes les têtes s’inclinèrent devant fa jeune tille avec une respectueuse déférence.
— Ma chère enfant, reprit le marquis, voici nos amis. Je t’en ai parlé si souvent que leur nom seul réveillera tes souvenirs : le docteur Villiers, M. Amaury, le comte de Ra vigny, le vicomte Albano, M. Uontran Dartenay, M. Robert Delcey.
La présentation faite, on prit place à table. Pendant toute la durée du repas, les sujets graves et frivoles furent tour à tour effleurés, et chaque convive déploya les trésors de l’esprit le plus fin et le plus délicat.
Dans les deux années quelle venait de passer à Poitiers, Odette avait mis à profit les sorties et les vacances qu’elle passait dans la famille d’Avrianches.
La baronne l’avait prise en affection et lui avait révélé bien des secrets de la science mondaine. Odette était habituellement silencieuse, et sa jeune expérience était déjà riche d’une certaine somme d’observations acquises. Elle avait l’esprit juste, le caractère droit; le spectacle du monde extérieur l’intéressait, et ses comédies n’échappaient pas à la divination de son instinct subtil et pénétrant.
Pendant que le marquis et ses hôtes fumaient des cigares dans le salon d’été, le docteur Champagne offrit son bras à Odette, dont il avait été le voisin de table, et fit avec elle un tour de promenade autour de la pelouse.
— Mademoiselle, dit-il, vous avez un nom qui m’encourage à vous adresser une prière.
— Elle est accordée, répondit Odette. C’est à vous que je dois la rencontre de mon bienfaiteur et l’espoir de lui rendre la santé.
— Je l’espère aussi, mademoiselle, et je compte beaucoup sur vous pour faire ce miracle. Je suis médecin, et
LES FILLES D’EXFER
ce titre me donne un privilège qui m’attriste parfois. Vous êtes orpheline; les enfants dont une mère n’a pas recueilli les larmes, les caresses et les sourires, ne sont pas jeunes longtemps. C’est pourquoi j’ai songé à vous faire la confidence d’un secret que je ne partagerais pas avec une autre jeune fille. Il s’agit de sauver le marquis de Valmer.
— Il est donc en danger de mort? interrogea Odette en pâlissant.
— Oui.
— Que faut-il faire?
— L’arracher de Paris et l’emmener en Suisse, sans délai.
— J’essaierai, monsieur; conseillez -moi.
— Vous n’avez pas besoin de mes conseils pour agir. Vous seule pouvez avoir assez d’influence sur l’esprit du marquis de Valmer pour le décider à ce voyage, et assez de tact pour qu’il ignore que j’ai ordonné ce départ. Le temps est précieux.
— Et s’il refuse ?
— S’il refuse, c’est un arrêt de mort qu’il exécutera de sa propre main.
— O Dieu ! est-ce possible?
— Cela est certain ; sa volonté formelle est de se tuer.
— Pourquoi?
— Parce que c’est un enfant gâté qui a voulu plier la nature à ses caprices, et qui aime mieux mourir que d’en recevoir une leçon.
LES FILLES d’eNFER
— Eh bien, monsieur, je lui parlerai aujourd’hui même.
— Je viendrai tous les jours.
Vers trois heures de l'après-midi, le marquis se retrouva seul avec Odette après le départ de ses hôtes.
Elle s’assit auprès de lui et appuya sa jolie tète sur son épaule.
— Gardez-moi près de vous, dit-elle, comme sœur Sainte-Élisabeth.
Le vieux lion se soumit volontiers à cette fantaisie. Ce n’était pas la première fois qu’il obéissait avec docilité à la volonté d’Odette.
— Dis-moi, chère enfant, interrogea-t-il d’une voix affectueuse, je serais bien aise d’avoir ta première impression sur mes amis.
— J’aime qui vous aime.
— Eh bien?
— Le docteur Villiers me plaît beaucoup.
— Et le vicomte Albano?
— Non.
— Pourquoi?
— Je ne sais pas.
— Et Ravigny? Gontran Dartenay?...
— Non.
— La sympathie ne se commande pas... Amaury?
— Que fait-il?
— C’est un poëte. Il m’a promis des vers en ton honneur.
— Je l’en remercierai.
— Que penses-tu de M. Robert, qui était ton voisin de gauche?
— Je lui ai adressé beaucoup de questions, et je crois qu’il a une grande amitié pour vous.
— Oui, en effet, Robert est un loyal et sincère ami. Je lui parlais de ta composition du couvent, et il m’a dit en riant : « A la place du roi Charles VI, j’aurais » fait enfermer Isabeau de Bavière, et Odette aurait été » reine de France, si elle avait ressemblé à votre pu- » pille. »
— Ah?... La première fois que je le verrai, je lui donnerai une fleur.
— Et à moi?
— Ma vie, s’il la faut, pour prolonger la vôtre.
— Chère enfant, je n’en voudrais pas un jour, pas une heure.
— Vous sentez-vous mieux?
— Oui, bien que ce ne soit pas l’opinion du docteur.
— Il faut lui obéir.
— En voilà un tyran, un despote, avec ses trois pilules de mie de pain dorées, à prendre le matin, à midi et le soir. Aussi, je ne l’écoute pas... Odette?...
— Mon seigneur?...
— Que ferons-nous ce soir? Yeux-tu venir dincr à la campagne?
— Si cela vous plaît.
— lime semble que tu t’ennuies un peu à Paris?
— Non, puisque j’y suis avec vous.
— Tu as la nostalgie de la mer?
— Je ne regrette rien.
— Enfin, tu aimerais à passer quelques jours à La Repentie?... Voyons, chère enfant, veux-tu que je t’y conduise?
— J’aimerais bien voyager, mais plus loin.
— Plus loin? Où?
— En Suisse, dans les montagnes.
— • Eh bien, soit, nous irons en Suisse. Rien ne nous retient à Paris.
— Ce voyage ne vous contrarie pas?
— Il m’enchante, et je serai heureux de te faire ce plaisir.
— Comme vous êtes bon pour moi.
— Je n’ai plus d’autre bonheur... Ainsi, c’est une chose arrangée : nous partirons pour Genève... Maintenant, fais-toi belle, et allons dîner à la campagne comme des collégiens.
Le marquis de Valmer était un de ces beaux vieillards qui représentent encore, dans une société plus mêlée qu’égalitaire, les grâces affables, polies et spirituelles du dix-huitième siècle. Sans être de grande noblesse, sa famille comptait des alliances princières, et* par le rôle qu’il avait personnellement joué, il avait
conquis une certaine influence. Malgré ses soixante ans, ses yeux bleus, qui avaient conservé comme un reflet de jeunesse, sa physionomie pâle et doucement sardonique, encadrée de cheveux longs, blancs et fins comme de la soie, une certaine vivacité juvénile dans les allures, décélaient une de ces organisations nerveuses chez lesquelles l’énergie morale soutient la machine, comme une lame bien trempée redresse sou fourreau. Sa voix timbrée avait une vibration particulière d’un charme pénétrant, et la séduction de ses manières était infinie.
Le premier venu, même dans ses moments d’abandon, se tenait à sa place de lui-mème, et sans qu’il eût besoin d’être rappelé au sentiment de la distance. Ses ameublements, ses chevaux, sa galerie, sa bibliothèque, étaient d’un goût parfait. Les jeunes gens les plus fringants se plaisaient avec lui, et leur fréquentation n'était peut-être pas étrangère au singulier contraste de ce vieillard resté jeune, qui ne voulait pas vieillir. Il était leur maître, leur conseiller, leur oracle. Beau joueur, causeur écoulé, arbitre souvent choisi dans les affaires d’honneur, comme aussi dans les choses de goût, d’étiquette et de tradition, il possédait encore cette mesure parfaite et cette grâce exquise qui sont le parfum des natures privilégiées et la poésie de la noblesse.
Rien n’avait obscurci jusque-là l’éclat de cette belle vieillesse, qui avait résisté aux joyeux repas, aux ra-
sades pleines, aux voyages, aux fatigues du monde, au plaisir. Sa inain n’avait jamais tremblé devant un adversaire, et il n’avait jamais rien trahi de ces secrets triomphes que la vanité aime tant à laisser deviner. C’était bien réellement un gentilhomme que le marquis de Valmer.
Cette admirable cuirasse qu’il portait, doublée d’un égoïsme aimable et charmant, avait cependant son défaut. A certaines heures, une singulière maladie nerveuse terrassait ce corps trempé comme l’acier, plein de sève et de verdeur. Par un inexplicable phénomène, comme une machine qui s’arrêterait tout d'un coup sans que la cause puisse en être déterminée, il s’affaissait sur lui-même, les lignes de son visage se tiraient, plissées comme une feuille de parchemin exposée à un brasier, la voix s’éteignait, l’œil vitreux n’avait plus de regard, le battement du cœur était presque insensible, et il semblait que le grand ressort de la vie venait de se briser en lui. Ainsi foudroyé, la réaction s'opérait soudainement d’elle-mème ; après cette sorte d’engourdissement et d'atonie, où la vie était suspendue sans qu’il éprouvât de douleur, il se relevait tout d’une pièce, comme s’il avait puisé dans son anéantissement une énergie nouvelle et une recrudescence de vitalité. A l’approche de ses accès, dont il était averti par des signes infaillibles, il se renfermait dans son hôtel, et ses amis les plus intimes trouvaient sa porte fermée. Le docteur Champagne seul avait le privilège
de le visiter aux mauvais jours, assez rares d’ailleurs et de courte durée.
Quelques jours s’étaient écoulés, lorsqu’un matin le docteur Champagne reçut du marquis de Val mer une invitation à déjeuner. Il s’y rendit.
Un signe de tète et un sourire d’Odette lui apprirent qu’elle avait réussi et que ses ordres allaient être exécutés.
Il était trop tard.
— Mon cher docteur, lui dit le marquis, j'ai vécu jusqu’ici sous votre domination; mais la chaîne était longue et assez élastique. Aujourd’hui j’ai un nouveau tyran : je suis l’esclave de mademoiselle Odette ; elle a résolu de voir la Suisse, et nous sommes à la veille de vous faire nos adieux.
— Retardez votre départ.
— Oui, répondit le marquis avec tristesse... Pensez-vous que je pourrai prochainement supporter le voyage ?
— Je l’espère.
— Je vous laisse un instant; j’entends d’Avrianches.
A peine seule avec le docteur, Odette lui jeta un clair regard.
— Mademoiselle, dit-il, le marquis va subir une crise nerveuse, à la suite de laquelle il tombera dans un sommeil léthargique, effrayant comme la mort.
Vous sentez-vous l’énergie de rester auprès de lui et de supporter ce spectacle?
— Oui, dit Odette.
— Le marquis aura cet accès dans quelques heures. Il le sent, et son intention est sans doute de vous éloigner.
— Je ne veux pas le quitter.
— Alors, exprimez formellement votre volonté.
— Odette, dit le marquis en rentrant avec le baron * d’Avrianches, ma présence est nécessaire à Poitiers, où je viens d’accepter d’ètre parrain. On te prie d’être marraine. Le baptême a lieu jeudi. Tu partiras avec d’Avrianches, qui retourne ce soir à Poitiers, et je vous rejoindrai demain.
Odette fit un geste d’assentiment et d’obéissance.
Après le déjeuner, que le marquis présida sans y prendre part, le docteur fit une partie d’échecs avec le baron.
Odette prit le vieux lion par la main, l’emmena sous les arbres du parc, et lui dit :
— Je désire partir avec vous.
— Non, chère enfant, c’est impossible.
— Ne me trompez pas. On me cache quelque chose... Je reste.
— Odette?. .. dit le marquis d’une voix qui voulait être sévère.
— Oui, je suis Odette, et ma place est ici.
— Mon enfant chérie, c’est pour moi une cruelle épreuve de me séparer de toi ; mais il faut m’obéir, je t’en supplie.
— Vous manquez de confiance en moi, et pourtant, quoi qu’il arrive, je ne veux pas avoir avec vous un secret ou une arrière-pensée. Le docteur m’a dit la vérité. C’est par son ordre que je vous ai -demandé â voyager en Suisse. Je sais que vous êtes menacé d’une crise. . . Je sais aussi que vous vouiez vous tuer.
Pille se mit à genoux, les mains jointes, et ajouta d’une voix suppliante :
— Je vous aime; ne chassez pas votre petite Odette.
Le marquis se sentit ému et troublé.
— Non, mon enfant. Pardonne-moi ; je te promets de faire tout ce qu’il est possible au monde pour vaincre le mal et retrouver la santé. Même abattu, je vivrai tant que mes yeux pourront te voir... Viens, chère petite Odette, embrasse-moi.
11 ajouta avec un triste sourire :
— J’ai donc encore une jolie amoureuse?
— Vous êtes tout pâle.
— Ce n’est rien ; rentrons.
A l’appel d’Odette, le docteur apparut.
— Allons, Valmer, dit-il, voici l’heure. Mademoiselle, ne vous effrayez pas.
— Docteur? murmura le marquis.
— Qu’y a-t-il?
— Je suis vaincu. . . Cette fois, le coup est bon.
— Ayez confiance en moi, dit Odette, je suis là.
— Moi aussi, pensa le docteur en prenânt une prise.
Il y eut un silence.
Le marquis poursuivit d’une voix défaillante :
— Odette, approche... plus près... Donne-moi ta main. . . Odette, défends-moi.
En disant ces mots, sa tête retomba doucement sur les coussins du divan où il reposait étendu.
Le docteur consulta sa montre.
— Mademoiselle, dit-il d’une voix autoritaire, laissez-moi seul.
— Non.
— Soit, articula le docteur d’un ton sec ; vous allez donc voir la vie aux prises avec la mort
C’est un spectacle terrible que celui d’un homme se tordant en convulsions sous l’étreinte d’une invisible main.
La crise dura près d’une demi-heure.
Les convulsions cessèrent peu à peu ; les yeux etï'arés se voilèrent, la bouche se ferma comme un arc tendu, le visage devint blanc comme du marbre, et le corps, immobile, prit la rigidité d’un cadavre.
Tout en suivant l’action des forces de la nature en révolte contre la destruction, le docteur observait Odette, surpris du calme de cette enfant.
Quand l’accès fut passé, elle s’approcha du marquis,
baisa sa main glacée, puis son œil interrogea celui du médecin, qui rompit le silence et dit froidement :
— Les accès durent ordinairement une heure. Si une deuxième crise se produit, il y aura danger de mort.
Odette s’assit sans répondre.
— Mademoiselle, poursuivit-il, vous avez supporté cette expérience avec une énergie extraordinaire ; mais j’ai lieu de craindre qu’une nouvelle épreuve ne soit fatale, et vous pourriez, à votre tour, être sous la même influence.
— Ne vous occupez pas de moi, répondit Odette.
La léthargie dura deux heures. Le corps sembla se ranimer par degrés ; bientôt des tressaillements légers témoignèrent que la vie n’était pas encore éteinte.
— Odette ?. . . dit le marquis d’une voix faible comme un soupir.
— Je suis là, près de vous. . . Je vous aime. . . Courage.
— C’est horrible, n’est-ce pas? Tu ne pourras plus songer à moi sans te rappeler que tu m’as vu ainsi. . . Docteur, voici la dernière sommation. . . J’aurais pourtant voulu vivre encore pour adorer cette enfant. C’est le seul être au monde qui m’ait réellement aimé... Odette, ne me quitte pas. . . N’est-ce pas que tu m’aimes bien?
— Oui, je vous aime.
— Vous entendez, docteur?. .. Elle m’aime. .. Cher
ange du ciel, tu pries pour moi. . . Prie, mon enfant. . . Adieu, Odette... Embrasse-moi... encore.. . Adieu.
— Je vous sauverai, dit-elle en l’entourant de ses bras.
— Oui, tu m’as bien défendu, mon amour... La mort vient de me toucher à l’épaule, il faut la suivre... Je meurs. . . je meurs comme un damné. . .
— Non ! s'écria Odette la folie au front. Je ne veux pas... Je ne veux pas!
— Charles VI. . . Odette. . . Odette. . .
Le docteur s’approcha, souleva le bras inerte et le laissa retomber.
— C'est fini, dit-il. Le marquis de Valmer est mort.
Odette porta les mains à sa poitrine, chancela et
s’évanouit.
Après l’avoir rappelée à la vie, le docteur la fit transporter chez madame Delcey.
Pendant trois jours, le délire égara l’àme brisée de cette enfant, qui s’était mise en face de la mort, sans faiblesse et sans épouvante, mais qui n’avait pu la considérer victorieuse.
Vers le milieu du quatrième jour, en ouvrant les yeux après un sommeil qui avait duré vingt heures, Odette aperçut Robert, assis à son chevet, un livre à la main.
— C’est vous? dit-elle à voix basse.
— Oui, mademoiselle.
— Où suis-je?
— Chez ma mère.
Les yeux d’Odette se voilèrent, sa poitrine se souleva, et de grosses larmes roulèrent silencieusement sur ses joues brûlantes.
Le docteur Champagne avait dit à Robert :
« Si elle pleure, elle est sauvée. »
Au bout d’un instant, elle dit encore :
— Depuis quand suis-je ici?
— Depuis quatre jours.
— Quatre jours?
Elle reprit après un moment de silence :
— Monsieur Robert, vous aimiez bien le marquis de Valmer, n’est-ce pas?
— Oui, j’étais son ami.
— Quand je pourrai me lever, voudrez-vous me conduire près de lui?...
— Oui, je vous le promets.
— Où est-il?
— Vous allez l’apprendre par les dernières lignes de son testament qui vous concernent. Les voici :
« Je confie ma fille Odette à Robert Delcey, mon » exécuteur testamentaire. Je veux que mon corps soit » inhumé au bord de la mer, dans le cimetière du » village de La Repentie. C’est là que j’ai rencontré » cette enfant, que j’ai tant aimée. Je désire que, clia- » que année, elle y vienne prier pour moi, le 5 juin,
» jour anniversaire de mon arrivée . C'est la dernière » grâce que je lui demande en ce monde.
» Adieu, chère petite Odette, ne m’oublie pas. « Adieu. »
Le testament du marquis de Valmer réglait la distribution de sa fortune, qui s’élevait à environ huit cent mille francs.
Odette était sa légataire universelle. Elle héritait de son hôtel et de trente mille livres de rentes, inscrites au grand-livre de la dette publique.
Le marquis n’avait pas de proches parents. L’unique legs particulier se composait d’un don de deux cent mille francs pour les enfants trouvés.
Le nom de tous ses amis était mentionné avec un souvenir.
Il laissait à Arnaury sa bibliothèque et le solitaire qu’il portait au doigt.
A Thibaut, ses armes.
Au comte de Ravigny, son cheval favori.
A Gontran, son américaine et l’attelage russe.
Au docteur Villiers, plusieurs tableaux de sa galerie.
A Robert, son portrait.
Sans doute cette volonté avait été exprimée sous l’influence d’un mystérieux désir.
Le jour où Odette se leva pour la première fois, Robert lui donna connaissance du testament du marquis.
— Il vous a laissé son portrait? dit-elle avec un soupir.
— Il est à vous, mademoiselle.
— Non, répondit Odette songeuse ; je comprends sa pensée. Il veut que je sois votre amie comme j’étais la sienne, et que je vous rencontre toutes les fois que
j’irai le voir Il sait que je serai fidèle, moi ; vous
oublieriez peut-être, vous.
— C'est vrai.
— Vous avez été bon pour moi... Quand le docteur me permettra de sortir, nous irons à. La Repentie, avec votre mère.
— Oui, mademoiselle.
— Appelez-moi Odette.
— Oui, Odette.
— Le marquis me parlait bien souvent de vous. Il m’a dit un jour :
« Je suis jaloux de Robert. »
Il vous aimait bien, et, si nous avions ôté en Suisse, il voulait vous proposer de faire le voyage avec nous.
. — Il m’en avait parlé.
— Robert, je voudrais bien voir son portrait.
— Il est ici. Je n’osais pas le placer dans celte chambre. Je vais le chercher.
En revoyant les traits expressifs de son bienfaiteur, Odette pleura longtemps,- puis elle essuya ses yeux et murmura :
LES FILLES d’eNFER 223
— C’est singulier... Il m’a semblé entendre appeler près de moi : Odette ?
Un mois s’écoula.
Odette renaissait à la vie et ne tarda pas à entrer en pleine convalescence.
Depuis quelques jours elle était revenue à l’hôtel du marquis de Valmer, qu’elle habitait seule avec sa gouvernante.
Le docteur Champagne faisait exactement sa visite.
Un matin, il trouva Odette, assise auprès de la fenêtre, occupée à un travail de tapisserie.
— Ah ! ah! dit- il, voilà une jeune malade qui n’a plus besoin de moi... Sans indiscrétion, mademoiselle, que faites-vous donc là?
— Des pantoufles.
— Pour qui?
— Pour vous.
— Je vous remercie de cette intention... Avons-nous déjeuné?
— Oui r docteur.
— C’est au mieux. Maintenant que vous voilà bien portante, il faut voyager comme les hirondelles.
— Je n’attends que votre permission pour m’en aller.
— Je la donne. Vous êtes parfaitement en état de supporter quelques heures de chemin de fer. Une fois arrivée, l’air natal vous rendra la force et la santé
— Je partirai demain.
Le docteur se leva pour prendre congé.
— Je ne vous dis pas adieu, mademoiselle, au revoir.
— Au revoir, cher docteur.
— Voudrez- vous m’écrire une ligne de souvenir?
— Certainement; je ne suis pas ingrate, et je n'oublie pas.
Après la sortie du docteur, Odette se pencha à la fenêtre, et aperçut Robert qui fumait un cigare en se promenant dans le jardin.
Elle descendit et le rejoignit au détour d’une allée.
— Bonjour, Robert, dit-elle en lui tendant la main.
— Bonjour, Odette.
— Donnez-moi votre bras, je ne suis pas encore assez vaillante pour marcher longtemps.
— Que vous a dit le docteur?
— Il m’a trouvée bien, et nous pouvons partir demain.
— Je suis prêt.
— Avez-vous des nouvelles de votre mère ?
— Oui; elle me demande dans sa lettre s’il vous serait agréable de venir passer quelque temps en Bretagne.
— Avec vous?
— Si vous le désirez, je vous accompagnerai.
— Robert, vous vous ennuyez avec moi?
— Vous ne pensez pas cela... Est-ce que vous me cherchez une querelle ?
— Eh bien, oui.
— A la bonne heure, grondez-moi un peu.
— Certainement; vous venez prendre de mes nouvelles, et vous restez à peine une heure.
— Mon temps vous appartient, et je serais venu vous tenir compagnie tous les jours si je n’avais craint d’ètre indiscret.
— Je ne veux pas vous demander cela.
— Je ne vous quitterai plus sans un ordre.
— Vraiment?
— Oui.
— Je vous en suis reconnaissante, mais je n’accepte pas.
— Vous me faites un reproche de me tenir à l’écart, et c’est vous qui m’éloignez.
— Sans doute, Robert; vous avez vos amis, vos habitudes, vos plaisirs... Quelle distraction pourrais-je vous offrir ?
— Votre amitié.
— Mon amitié ne vaut pas la peine que vous m’en sachiez gré. J’étais une pauvre enfant abandonnée, et me voilà comblée de tous les biens de la fortune. Je suis toute seule au monde, vous étiez l’ami de mon cher bienfaiteur, n’est-il pas naturel que je m’attache à vous? J’ai besoin d'affection; mais je ne me crois pas le droit de rien exiger en échange de la mienne.
— Puisque je suis votre ami et votre tuteur, Odette, je prends mes franchises. A vous entendre, on croirait
volontiers que votre cœur ne demande qu’à s’épancher au hasard. Pourtant, je vous ai vue traiter avec la plus complète indifférence des cavaliers assurément dignes d’attirer au moins l’attention des plus hères jeunes hiles .
— Vous parlez de vos amis?
— Oui; et vous me permettrez de croire que votre cœur est d’un accès assez difficile, pour dédaigner les hommages d’un gentilhomme comme le vicomte Albano, ou la sympathie d’un homme supérieur comme Amaury.
— C’est vrai, répondit Odette avec une naïve franchise, ils ne m’intéressaient pas.
— Vous aimiez Valmer.
— Je l’aimerai jusqu’à l’heure de la mort.
— Je le sais. J’étais son meilleur ami, et vous m’avez donné votre conhance. Ma présence vous le rappelle, je vous parle de lui, et l’affection que vous croyez avoir pour moi, c’est l’ombre de votre amour pour lui.
Il y a, dans le son de la voix de l’homme, un timbre d’or qui vibre au cœur de la femme aimée. S’il y avait de la tristesse dans les paroles qui sortaient de la bouche de Robert, elles avaient été prononcées sans amertume.
Les joues d’Odette s’empourprèrent sous l'influence d’une pensée mystérieuse. Elle comprit le sens intime de ces paroles voilées. Ce fut pour elle une révélation,
comme la lueur d’un éclair dans un ciel sombre.
— Que voulez-vous dire, Robert? interrogea-t-elle d'une voix brève, en fixant sur lui ses yeux étincelants.
— Vous ai-je blessée?
— Non... non... Je ne sais ce que j’éprouve... Il me semble que vous me reprochez d'avoir aimé mon bienfaiteur.
— Est-ce ainsi que vous interprétez ma pensée ?
— Oui. Vous m’accusez de vous donner l’ombre de l’affection que j’avais pour lui. Je suis une pauvre fille ignorante, je ne sais presque rien du monde, mais mon cœur ne saurait me tromper. Vous ôtes injuste, et pourtant, je n’en suis pas fâchée. Pourquoi?...
Robert ne répondit pas.
— Écoutez, reprit-elle en appuyant sur son bras ses mains croisées, je ne puis vous dire aujourd'hui un secret que je garde; mais je vous le confierai un jDur... quand vous ne douterez plus de moi.
— Parlez, Odette.
— Non, plus tard.
— Eh bien, j’attendrai... Vous ne m’en voulez pas?
— Vous en vouloir?...
Odette s’arrêta, et poursuivit :
— En quittant le couvent, sœur Sainte-Élisabeth m’a donné la traduction du poème de Longfellow, Èvangéline. Dans ce livre, il y a un vers qui chante toujours dans ma tète comme un accord de musique :
Aimer, c’est du soleil, et haïr, c’est de l’ombre.
Voilà ma devise. Malgré ce que vous m’avez dit, vous reconnaîtrez que j’y suis fidèle.
Pendant qu’elle parlait ainsi, Robert l’observait avec une curiosité passionnée.
Leurs yeux se rencontrèrent et leurs mains s’unirent.
— Je ne suis pas bien grande à côté de vous, dit Odette en rougissant.
— Ceci est un vers de Shakspeare.
— Ah?...
— Et voici la réponse :
« Tu es assez grande pour moi; ta bouche va jusqu’à mon cœur. »
Le lendemain, Robert arriva de bonne heure à l’hôtel de la rue Saint-Dominique.
La voiture du docteur Champagne stationnait à la porte, et il le trouva en grande conférence avec Odette.
— Je vais m’occuper du départ, dit-elle à Robert en lui donnant la main.
Resté seul avec le docteur Champagne, il alluma un cigare.
— Ah ça, cher ami, dit le médecin ordinaire de Lovelace-Club, vous êtes donc jaloux ?
A cette brusque interrogation, Robert ne put dissimuler un sourire.
— • De qui parlons-nous?
— De mademoiselle Odette.
— Pourquoi serais-je jaloux d’elle?
— Par la raison simple que vous en êtes amoureux.
— Parlez- vous sérieusement?
— Sans doute, cher ami.
— Alors, je ne comprends pas.
— Vous allez comprendre. Mademoiselle Odette de Valmer, en vertu de son adoption confirmée par la chancellerie, m’a souvent demandé pourquoi vous lui faisiez des visites de cérémonie. J’ai cherché à lui expliquer cette fantaisie par la réserve toute naturelle qui s’impose aux relations d’un jeune homme avec une héritière. Elle m’a fait observer que, si votre titre d’exécuteur testamentaire vous obligeait à lui parler d’affaires, celui non moins légal de tuteur, et votre amitié pour Valmer, vous donnaient vos entrées chez elle sur un pied d’intimité. Il parait que vous n’avez pas usé de ce privilège. Je ne critique pas votre manière d'agir ; je vous demande seulement si vous comptez, à l’avenir, jouer le rôle d’amoureux transi?
— Oui.
— J’en conclus alors que vous aimez mademoiselle Odette.
— Oui.
— Eh bien, cher ami, dans la situation présente, vous n’avez pas le droit d’en agir ainsi avec elle. Je m’explique. Vous avez la tutelle morale de cette enfant. J’ai
étudié, je connais son caractère : elle a l’àme d’une sœur de charité. Elle va à ce qui souffre, d’instinct, et, sans comparaison mal placée, comme son chien Tom se jetterait à la nage en voyant tomber un homme à l’eau. Mais cette passion de dévouement n’exclut pas le besoin d’aimer, qui est la loi souveraine du cœur des femmes dignes de ce nom, et je crois que soa cœur a battu pour vous.
— Je l’ignore.
— Et moi, je le sais. Elle m’accorde sa confiance, et nous avons entre nous des petits secrets. Tout à l'heure, elle m’a appris que vous aviez semblé prendre ombrage de sa fidélité au souvenir de Yalmer; vous lui avez dit que son amitié était une ombre d’affection que vous n’acceptiez pas.
— C’est vrai.
— En me racontant cela, ses beaux yeux étaient voilés. Elle aurait pleuré si je ne l’avais pas un peu grondée. Elle a fini par convenir que vous lui avez donné votre journée d’hier, que vous partez avec elle aujourd’hui, et que vous êtes les meilleurs amis du monde.
J’arrive maintenant à une conclusion : votre fortune est
à peu près égale à celle de mademoiselle de Valmer. Malgré son âge, elle est comme les jeunes filles des pays du soleil, dans toutes les meilleures conditions pour se marier et élever de beaux enfants. Avez- vous pensé à cela?
— Mes réflexions n’étaient pas d’une nature aussi
précise, et je ne préjuge pas encore un dénoûment immédiat.
— En attendant, vous ôtes jaloux.
— Un peu.
— Beaucoup.
— Passionnément.
— De Valmer?
— Oui, docteur. C’est la première fois que j’aime, et, si mademoiselle de Valmer doit partager mes sentiments, je veux son amour sans arrière-pensée.
— D’accord. Donnez-moi votre parole que ce que je vais dire sera entendu et oublié.
— Sur mon honneur.
— Et sur votre amour.
— Sur mon amour.
— Bien. Valmer adorait Odette. Lui aussi, à soixante ans, il aimait pour la première fois. Ce phénomène n’est pas aussi rare qu’on le pense. Goethe , féroce égoïste, comme tous les hommes de génie, s’est longtemps laissé adorer par ses amoureuses : Marguerite, Annette, Emilie et Lucinde, Frédérique, Lolote, une inconnue dont il ne dit pas le nom, et Mlle Lilli. Il raconte tout au long leur histoire et la sienne dans ses Mémoires , avec une naïveté charmante. Quand il apprenait la mort d’une de ses bien-aimées, il se consolait en faisant des vers, et il avoue que ce procédé lui réussissait admirablement. Devenu vieux, ce Werther qui remplaçait les pistolets par un dictionnaire de rimes, fut mordu à son
tour. Goethe a connu la plus cruelle, la plus implacable des passions humaines : l’amour d’un vieillard pour une belle enfant. C'était la fille de son libraire. Il en a tiré un roman par reflet : les Affinités électives ; mais il est plus facile d’écrire un chef-d’œuvre que de faire battre le cœur d’une grisette. Valmer a compris la grande douleur de Gœthe ; il m’en a parlé avec une ironie froide, qui m'a révélé le secret de sa blessure. Odette l’aimait comme son bienfaiteur, comme son père...
— Merci, dit Robert.
Le docteur ajouta à voix basse :
— Ne soyez plus jaloux. Si Odette avait été la maîtresse de Valmer, il ne serait pas mort.
11 y eut un silence que Robert rompit le premier.
— Mais, si Yalmer lui avait dit que sa vie était à ce prix, elle serait tombée dans ses bras pour le sauver.
— Non. Elle était capable de lui vouer son existence et de lui sacrifier son bonheur ; peut-être aurait-elle eu le courage de cacher son amour, mais elle l’aurait gardé pur.
— La preuve?
— Elle vous aimait... La voici.
Odette s’approcha à pas lents, Je visage animé malgré sa pâleur de convalescente.
— Venez déjeuner, dit-elle à Robert; le docteur a refusé mon invitation.
— Oui, répondit-il en tirant sa montre; je n’ai plus rien à faire ici, et il y a un tas de gens qui se croiraient perdus si je n’allais pas les aider à être malades. Allons, adieu, mademoiselle; adieu, cher ami, vous m’écrirez de là-bas. Au revoir!
• Le docteur disparut, et le roulement de sa voiture se perdit dans l’éloignement.
En ce moment Robert et Odette étaient au fond du petit parc, solitaire et plein d’ombre. Les oiseaux tapageaient dans les arbres; le soleil, tamisé par le feuillage, semait des fleurs d’or sur le gazon de la pelouse.
— Odette, dit Robert en lui prenant la main qu’il garda dans les siennes, hier j’étais mal disposé, et j’ai besoin que vous me pardonniez.
— Non, non... vous aviez quelque chose, et cela vous a fait du bien de me tourmenter un peu. Je ne pourrais pas dire pourquoi cette colère injuste m’a fait plaisir. Si cela vous arrive encore, je vous pardonne d’avance.
— Chère...
— Eh bien?
— Chère Odette.
— C’est donc bien difficile à dire : « Chère Odette. » Est-ce que je ne vous ai jamais dit : « Cher Robert? »
— Jamais.
— Eh bien, cher Robert, vous êtes mon ami, mon frère; aimez-moi... rien qu’un peu.
— Est-ce que vous ne savez pas que je vous aime?
— Si... Qu’aviez-vous hier? Dites-le-moi.
— Vous gardez un secret que vous devez me dire; laissez-moi le mien jusque-là.
— Non, je veux savoir...
— J’étais jaloux.
— De qui? dit Odette avec une ardeur étrange.
— De vous.
— De moi?... Mais, à moins d’être jaloux en l’honneur du docteur Champagne... Ahl je devine... C’était mal, Robert.
— Oui, j’ai eu tort.
— Il me semble qu'on doit bien souffrir quand on est jaloux. Je ne suis pas jalouse, moi; mais je mourrais.
— Vous ne mourrez pas, Odette.
— Le docteur est infernal. Il se moque de moi. Savez-vous ce qu’il m’a dit, là, il y a une heure?
— Quoi donc?
— Ceci : « Mademoiselle, je vous défends de vous ■» attacher à mon ami Robert. Il est poitrinaire, et il n’a » pas deux ans à vivre.» Je sais bien que cela n’est pas vrai. Le docteur s’amuse à me dire des choses pareilles. Il prétend qu’il suffirait à un jeune homme d’être un peu poitrinaire pour m’inspirer une grande passion. Eh bien, il se trompe. On peut avoir de la sympathie pour ceux qui souffrent ; mais, quand on donne son cœur, ce n’est pas une aumône, c’est un trô*sor.... Vous n’en voulez pas?
— Odette...
— Oui, Odette, c’est mon nom, et je tiens à bien le porter. Venez déjeuner, et ne nous mettons pas en retard. Il faut être au chemin de fer à onze heures. Nous arriverons à Poitiers pour dîner.
— Vous avez écrit à madame d’Avrianches ?
— Une lettre ne serait pas arrivée à temps. Ma gouvernante a envoyé un télégramme. Vous verrez ce soir mademoiselle d’Avrianches.
— Ah ! oui, vous m’avez déjà parlé de cette perle du département de la Charente-Inférieure.
— Dieu, êtes-vous méchant... Moi, je connais une beauté plus parfaite... c’est sœur Sainte-Élisabeth.
Odette et Robert arrivèrent à Poitiers vers cinq heures du soir. Des chambres d’amis les attendaient àl’hùtcl d’Avrianches. Odette retrouva la sienne, qu’elle occupait pendant ses vacances ; Robert s’installa dans le petit appartement autrefois réservé au marquis de Valmer.
Ils reçurent une hospitalité gracieuse; mais bien des changements étaient survenus depuis qu’Odette était sortie du couvent. Le baron avait la goutte et la baronne était en deuil de sa mère. Leur fille Geneviève seule avait gardé sa vive physionomie.
C’était une belle personne de vingt-quatre ans, patricienne jusqu’au bout des ongles. Ses parents, voyant qu’elle ne se décidait à choisir aucun des prétendants
qui lui faisaient la cour, avaient fini par s’habituer à l’idée que Geneviève serait chanoinesse, et, quand on parlait d’elle, on disait que mademoiselle d’Avrianches épouserait le Prince Charmant à la Sainte-Catherine.
Quoi qu’il en soit, Geneviève vivait heureuse et libre, tantôt dans sa famille, à Poitiers, ou chez sa tante, à Paris. Cette situation particulière lui valait certains privilèges, dont le plus cher était son indépendance.
Elle avait toujours eu pour Odette une sympathie qui s’expliquait par les contrastes de leur nature. Geneviève était d’un caractère altier et personnel; Odette semblait toujours prête à se sacrifier; mais son âme, simple et aimante, était douée d’une volonté forte, et de cette vertu féminine qui dompte l’homme : la Persévérance.
Robert plut à Geneviève, et elle ne chercha pas à dissimuler cette impression première.
Robert n’avait pas encore tout à fait dépouillé le vieil homme, et, malgré la sincérité de son amour, l’ancien semainier de Lovelace-Club se laissa glisser avec complaisance sur la pente d’un marivaudage élégant.
Odette fut indifférente et comme insensible à ce caprice passager. Son âme était trop confiante pour prendre de l’ombrage, trop fière pour accepter une rivalité.
Le lendemain, dans la matinée, elle se rendit au couvent, accompagnée de Robert.
Sœur Sainte-Élisabeth les reçut dans son oratoire,
d’une simplicilé monacale : un prie-Dieu en vieux chêne sculpté, surmonté d’un Christ en ivoire sur sa croix d’ébène ; quatre chaises recouvertes en crin ; sur une tablette, un livre d’heures et Y Imitation; au mur, un bénitier avec une branche de buis, et une Sainte-Élisabeth de Hongrie dans un cadre de bois noir.
Robert était sceptique, pourtant il ne méprisait pas l’homme. Il avait pu être séduit par les qualités brillantes de mademoiselle d’Avrianches; mais il comprit combien la fière patricienne était inférieure à cet ange •terrestre qui l’aimait, à cette femme, belle comme une reine, qui s’était donnée à Dieu. Il éprouva comme un remords d’avoir été le jouet d’une illusion fugitive, et il fixa sur les deux, saintes un regard qu’elles seules pouvaient comprendre.
— Mon frère, dit sœur Sainte-Élisabeth en lui tendant sa main pâle avec un divin sourire, je vous adresse une prière : Laissez-moi ma fille une heure, et permettezmoi, comme Notre-Seigneur, de ramasser les miettes de votre festin.
Robert s’inclina et sortit.
— Odette? dit sœur Elisabeth en l’enveloppant dans ses bras.
— Ma mère?
— Ce jeune homme m’a accordé de bon cœur la grâce que je lui demandais; mais toi, ma fille, mon enfant bien -aimée, tu comptes déjà les minutes qui te séparent de lui.
— Ai-je mérité ce reproche?
— Non, Odette.
— Je voudrais vous demander un conseil, et je crainsde vous déplaire.
— Ta tête repose sur mon cœur. Parle et sois confiante.
— Vous n’avez jamais aimé que Dieu, ma mère ?
— Autrefois, j’ai aimé comme toi.
— Étiez-vous jalouse?
— Oui. Dieu lui-mème est jaloux des créatures, depuis qu’il y a des anges qui ont déserté le ciel.
— Quel remède y a-t-il ?
— La patience et la prière. Si tu souffres, viens, je tâcherai de te consoler.
— Qu’ai-je donc fait pour mériter tant d’affection : la vôtre, celle de mon bienfaiteur, l’amour de Robert ?
— C’est sans doute que ton cœur est plus riche que les nôtres.
— Robert m’aime bien, n’est-cc pas ?
— Oui, il t’aime.
— Ah! ma mère, j'avais besoin que vous me disiez cela.
— Pourquoi, Odette?
— Mademoiselle d’Avrianches est si belle... elle a tant d'esprit et de grâce... Moi, je ne sais môme pas m’habiller.
— Va, chère enfant j ceux qui ne te préféreront pas à elle sont dignes de piété... Mademoiselle d’Avrian-
ches est jolie, toi, tu es belle, et les portes du monde ne prévaudront pas contre la fille de sœur Sainte-Élisabeth.
Après avoir prononcé ces paroles avec un mystérieux sourire, elle ajouta :
— Tu as le doute de saint Thomas. Veux-tu, comme lui, toucher la blessure du bien-aimé ?
— Oui.
Sur son ordre, Robert fut introduit dans l'oratoire.
— Mon frère, dit sœur Sainte-Élisabeth, si Dieu rappelait sa fille dans sa maison, la disputeriez- vous ?
— Non, ma sœur, répondit Robert avec calme, je me reconnais indigne d’elle.
— Vous pouvez la mériter, en ne faisant pas votre cour à mademoiselle d’Avrianches.
Robert considéra Odette, puis sœur Sainte-Élisabeth, plia un genou, et baissa leurs mains unies.
— Comme vous pécherez encore, reprit la sœur, l’absolution ne suffit pas; nous vous donnons des indulgences... Adieu, mon frère. Quand vous serez mariés, je dirai mon fils. Adieu, Odette, ne m’oublie pas.
En les reconduisant, elle s’approcha de la grille.
— Odette, voici le banc où vous aviez coutume de vous asseoir près de moi; voilà votre petit jardin; rien n’a changé ici depuis votre départ.
Une fois dans la rue, Robert poussa uu soupir et respira à pleins poumons, comme un prisonnier qui se grise d’air pur et s’enivre de sa liberté.
LES FILLES d’eNFER
— Vous, Odette, dit-il, qui aimiez les arbres et les fleurs, le soleil et la mer, vous avez pu vivre à l’ombre de ce cloître comme une hirondelle captive?
— J’ai toujours accepté mon sort. Les journées étaient lentes etmonotones ; mais elles s’écoulaient doucement. Les heures d’études, de la récréation, celles des repas et des offices étaient comptées. Le dimanche, nous allions en promenade hors de la ville. Deux fois par mois je sortais chez M. d’Avrianches. J’avais des congés et des vacances; puis, revenue à Paris...
— Pardonnez-moi d’avoir réveillé ces souvenirs.
— Ils me sont chers, et je suis auprès de vous.
Le lendemain, malgré les instances de la baronne, Odette et Robert prirent congé de leurs hôtes. Ils arrivèrent à La Repentie dans le courant de l’aprèsmidi.
D’après sa volonté, le marquis de Valrner avait été inhumé dans le petit cimetière encadrant la chapelle rustique, au sommet de la falaise qui abritait le village.
Par les soins de ses amis, un mausolée de granit bleu avait été élevé à sa mémoire, dominant les humbles croix de bois noir éparses dans les herbes, comme si l’orgueil de l’homme protestait contre l’égalité devant la mort.
La tombe, entourée d’une grille de fer, s’élevait dans l’angle le plus rapproché de la chapelle ; une bordure de roses et de myosotis entourait la dalle de marbre portant cette inscription gravée :
LES FILLES d’eNFER
Valmer
Il y a, dans le spectacle de l’immensité, un charme sévère et mélancolique, un caractère de grande poésie.
Le soleil déclinait à l’horizon, noyé dans des flots de pourpre et d’or qui faisaient étinceler la mer.
Quand ils arrivèrent sur la falaise, Odette fit quelques pas rapides à travers les ondulations du terrain, et tomba agenouillée sur la pierre de celui qu’elle appelait son bienfaiteur.
Robert la suivit et s’arrêta debout devant la grille, la tète découverte et le front incliné.
Après avoir longtemps prié, Odette se releva et entra dans la chapelle. Elle en sortit au bout de quelques instants et redescendit sur la grève, sans avoir prononcé une parole.
— Tenez, Robert, dit-elle en lui offrant un bouquet de roses et de myosotis.
— Je conserverai ce cher souvenir de notre ami, ditil avec un peu d’émolion dans la voix. Il me l’appellera que j’ai été injuste envers lui et envers vous.
— Non, Robert, il y a longtemps que je vous devais ces fleurs.
Elle continua :
— La première fois que je vous ai vu, c’était le jour où le marquis avait réuni ses amis et les vôtres. Quand
vous avez été parti, il m’a demandé mon impression sur chacun d’eux. C’est votre nom qu’il avait gardé pour le dernier. Je lui dis que je croyais à votre amitié pour lui. Il me raconta alors que vous aviez dit en riant qu’à la place du roi Charles VI, vous auriez fait emprisonner Isabeau de Bavière pour mettre Odette sur le trône de France. Je répondis au marquis que je vous donnerais une fleur. Celles-ci ont été cueillies sur sa tombe. Je désire qu’elles vous rappellent son cher souvenir, et aussi la pensée que j’avais dans le cœur en lui parlant de vous.
Robert gardait le silence.
— Vous ne me parlez pas? dit Odette, avec un regard qui savait le chemin de son cœur.
— Que pourrais-je vous dire, Odette? Mon àme est comme pleine d’ombre.
— Pourquoi ?... Ne retrouverons-nous pas notre ami dans le ciel ? Il nous voit, il nous entend, il sait que nous parlons de lui... Il me disait un jour qu’il y a des hommes honnêtes, sincères, qui ne croient pasà Dieu — Si cela est possible, ils doivent bien souffrir. Comprenez-vous, Robert, quelle horrible pensée de se dire en perdant ceux qu’on a aimés sur la terre i « L’àme meurt. Il n’y a pas de ciel. Je ne les reverrai jamais? »
— Oui, c’est la plus douloureuse, la plus mortelle pensée de l'homme, c’est l'absolu désespoir en face de la mort.
LES FILLES d’bNFER
— Pourtant, dit Odette en levant ses yeux vers le ciel avec un sourire, je sais que la Madone a écouté ma prière, et je suis consolée... Dites-moi, que signifient ces lettres : L C, gravées sous le nom du marquis de Valmer?
— Elles ont une signification mystérieuse, comprise de ses amis.
• — Pouvez-vous me l’expliquer?
— Non.
— Voilà, reprit Odette en désignant une habitation isolée, notre maison qu’il habitait. C’est à cette fenêtrt qu’il se me ttait pour m’appeler, quand je me promenais au bord de la mer en attendant son réveil. Ce sentier conduit aux Fontaines, chez le comte d’Orvillers... Voyez comme mon pauvre Tom est joyeux de revoir La Repentie... Nous reviendrons tous les ans, le 5 juin, faire ce pèlerinage ensemble, n’est-ce pas, Robert?
— Oui.
— Maintenant, partons, ajouta-t-elle avec un soupir... Tous ceux qui m’aimaient ici sont morts.... Allons-nous-en.
Elle jeta un dernier regard au village natal, à la chapelle rustique, près de laquelle dormait son bienfaiteur; à la mer, qui avait été sa berceuse ; puis, la voiture qui les avait amenés repartit.
Vers sept heures du soir ils arrivaient dans la petite
ville, située sur la côte de Bretagne, où la mère de Robert passait la saison d’été. Madame Delcey, prévenue par un télégramme, les attendait au chemin de fer.
Tout était préparé pour les recevoir. En entrant, ils trouvèrent la table servie.
Après souper, Odette se retira dans sa chambre, vaincue par la fatigue et l’émotion de cette journée. .
En s’éveillant, elle ouvrit sa fenêtre qui donnait sur le jardin de la maison. Il était désert, et malgré le joyeux soleil, elle se sentit prise d’une vague tristesse.
En descendant, elle trouva madame Delcey qui surveillait les préparatifs du déjeuner, et lui demanda si Robert était levé.
— Oui, ma chère enfant, répondit madame Delcey... Robert veut nous quitter, ajouta-t-elle plus bas avec un soupir.
— Où va-t-il?
— A Paris.
— Il ne m’a pas parlé de ce départ. En savez-vous la cause ?
— Non j mon fils m’a dit simplement qu’il partirait seul.
Au bout de quelques instants, Robert les rejoignit, vêtu de son costume de voyage, et madame Delcey s’éloigna après l’avoir embrassé.
Il entra dans le jardin.
— Votre mère vient de m’apprendre que vous vouliez nous quitter, dit Odette.
— Oui.
— Sans moi?
— Je dois partir seul.
— Pour longtemps?
— Je l’ignore.
— Que vais-je devenir, Robert, quand vous ne serez plus là ?
Comme il gardait le silence, elle reprit :
— Puisque vous allez à Paris, permettez-moi de vous accompagner jusqu’à Poitiers. J’irai retrouver ma mère, sœur Sainte-Élisabeth, et je resterai au couvent jusqu’à ce que vous me rappeliez.
— Odette, dit Robert en lui prenant la main, j’ai passé bien des heures à regretter le jour où je vous ai rencontrée.
— Oh! Robert, que vous ai-je fait?
— Je vous parle avec franchise, Odette, et ce que j’ai à vous dire me pèse au cœur depuis l’heure où je vous ai aimée.
— Vous m’aimez ?
— Oui, je vous aime, et c’est pour cela que je pars. Ma première pensée, en espérant mériter votre affection, a été de vous offrir de partager ma vie. Après avoir longtemps réfléchi, j'ai hésité d’abord, puis je me suis dit que je n’en avais pas le droit. Je crois que vous ne me demanderiez pas compte de ma vie
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passée; mais je n’ose répondre de moi dans l’avenir. Vous êtes un ange du ciel, Odette, votre cœur a des trésors d’amour et de tendresse; moi, je suis bien forcé de vous l’avouer, je suis un de ces hommes dont vous parlait le marquis de Valmer. Je crois aux anges terrestres, puisque je vous appelle de ce nom, et je n’ai pas d’autre croyance. Vous voyez bien que votre destinée ne peut s’unir à la mienne.
— C’est votre volonté ?
— Oui.
— La mienne est de retourner au couvent où j’ai été élevée.
— Ma mère espérait que vous passeriez quelque temps avec elle.
— Restez avec nous... Pourquoi nous quitter aujourd’hui?
— Il vaut mieux que je parte.
Odette garda le silence.
Il reprit:
— Vous ôtes encore une enfant, et vous renoncez au monde avant de le connaître.
— Je le connais assez pour ne pas le regretter.... Que vouiez-vous que je devienne, toute seule, abandonnée?... Ah! si j’étais séduisante comme mademoiselle d’Avrianchcs. ...
— Odette, que dites-vous?...
— Je ne sais pas.. .. J’ai besoin d’affection. Vous me repoussez, parce que je n’ai rien qui puisse vous porter
envie Vous me dites, que je suis un ange, n’est-ee
pas?... Eh bien! non, je ne suis pas un ange. Je suis une fille de la mer, une fille sauvage....
— Calmez-vous.
— Je suis calme, Robert... J’ai tort de me plaindre. Partez, oubliez-moi, je suis morte pour vous.
— C’est un cruel reproche à celui qui vous aime.
— Non, vous ne m’aimez pas.
— Je ne vous aime pas! Je vous aime jusqu’au crime !
Il la prit dans ses bras, frémissante comine une colombe surprise par un aigle.
— Restez, murmura-t-elle.
— Oui, Odette, ma fiancée, mon amour... Allons retrouver ma mère. Elle sera bien heureuse d’embrasser sa fille... Viens.
Les bras d'Odette se détachèrent comme un collier rompu, et elle dit en regardant son fiancé :
Aimer, c’est du soleil, et haïr, c’est de l’ombre.