M . THIBAUT CONTRE MADEMOISELLE NELLY
Par-devant Maître Cupidon, sans collègue, notaire à Lutèce, ville agréable,
Ont comparu :
Le sieur THIBAUT, âgé de trente ans, y demeurant, rue de l’Infidéüté, sans profession,
D’une part;
Et demoiselle NELLY, âgée de dix-neuf ans, ainsi qu’il appert de sa déclaration, son extrait de naissance ayant été égaré, sans profession, demeurant même ville, même maison, même escalier.
D'autre part ;
Lesquels, en vue d’une union projetée, déclarent se constituer en dot :
Le sieur Thibaut :
Ses meubles, bijoux, etc., ses dettes qu’il espère voir fructifier par une administration savante et joyeuse, plus un oncle débonnaire, ci.... (Mémoire);
La demoiselle Nelly :
Deux grands yeux très-mutins, un fort beau corsage, une belle paire.de mains, et vingt louis d’or gagnés au baccarat, sans préjudice des autres dons de la Mère Nature, dont elle est abondamment pourvue, ci... (Autre Mémoire.)
Les futurs conjoints font en outre les conventions suivantes :
M. Thibaut s’engage à adorer mademoiselle Nelly qui, en retour, lui promet son cœur, à partir du treize août mil huit cent soixante-neuf, jour à jamais heureux de leur sympathie, jusqu’au dix septembre suivant, époque à laquelle Thibaut voyage dans des contrées élégantes, sans femme, enfants, ni bagages.
A cette date, leur union sera brisée, quels que soient
d’ailleurs leur amour et le cruel désespoir qui sera la déplorable conséquence de leur séparation.
Le futur opposera un cœur ferme et une résolution inébranlable à toute tentative contraire à ce projet.
La future aura la faculté de montrer les signes d'une douleur violente, mais muette, attendu que des manifestations extérieures apporteraient uu élément de trouble à l’heure du départ.
Jusque-là, les futurs s’engagent à se donner les témoignages d’une affection partagée, exclusive et sans bornes, aux termes des cinquante-deux codes du Royaume de Vénus.
Thibaut se plaît à espérer que la jeune Nelly, mal- gré le vagabondage d’idées qui la caractérise, ne se fera pas trop souvent rappeler au sentiment des convenances et du devoir. Sur la demande polie de la future, il consentira à arborer les couleurs claires, malgré sa prédilection pour les nuances mélancoliques.
Il constitue en dot à la future :
Un entre-sol confortable, meublé chêne et ébène, un professeur d’orthographe, et une pension alimentaire de cent louis par mois.
De son côté, elle ne négligera aucun des innocents artifices de la civilisation pour plaire au mortel de son choix. Elle n’imitera pas le funeste exemple de celles qui négligent, dans leur intérieur, les coquetteries permises et les séductionslégales, sanslesquellesl’harmonie des cœurs ne se maintient pas à un diapason satisfaisant.
Le futur se réserve ses grandes et petites entrées, et 4a future ne cherchera pas traîtreusement à rendre ce privilège illusoire par une froideur intempestive et cal-
•culée.
Moyennant quoi, ils se promettent une lune pleine •dans un ciel d’azur, qu'aucun nuage n’aura qualité de troubler jusqu’au dix septembre prochain, jour où expirera le traité — sans canif — de leur mutuel honheur.
Et les futurs ont signé avec les notaires :