LE DÉCAMÉRON
Vers les derniers jours du mois de juin, un samedi, le comte Henri de Ravigny envoya une invitation amicale à ses anciens compagnons de guerre et de plaisir.
Trois années s’étaient écoulées depuis le jour où, réunis à la Villa des Fleurs, ils avaient fondé le célèbre club de Lovelace and C°, pour le découragement de la vertu.
Cette fois encore, ils furent reçus par la châtelaine Gabrielle.
Amaury et Vert-Vert, unis par les liens d’une amitié intime, arrivèrent les premiers, accompagnés de leurs amies inséparables, Lucie et Miss Helen, puis on signala tour à tour Thibaut et Nelly, Gontran et Sylvanie.
Le docteur Champagne ne tarda pas à les rejoindre,
et, après l’échange des compliments de bienvenue, tous prirent place à la table dressée sur la terrasse.
— Mes amis, dit Henri, un de nos anciens compagnons manque au rendez-vous, notre cher Robert, dont vous avez appris le mariage avec la fille de notre regretté Valmer. Voici la lettre que j’ai reçue de Bretagne :
« Mon cher Henry,,
« Je ne suis plus des vôtres ; mais, si je suis rayé des cadres, j’espère que je ne laisse que des amis au régiment.
« Présente tous mes meilleurs souvenirs à nos anciens compagnons.
« Robert Delcey. »
Sa lecture achevée, le comte de Ravigny se leva et dit :
— Je porte un toast à notre ami Robert.
Les verres se touchèrent.
La conversation roula sur les divers événements qui avaient si longtemps dispersé les membres de Love lace -Club.
Après une promenade dans le petit parc, tous les convives revinrent se grouper dans le salon d’été.
Le docteur Champagne renoua le fil de la conversation générale.
— Ce pauvre Yalmer, dit-il, est mort comme un stoïcien, le sourire aux lèvres et l’amour dans le cœur.
— Et que pensez-vous du mariage de Robert, docteur ? interrogea Ravigny.
— C’est un suicide. Je dois constater qu'il y a de nombreux éléments de dissolution dans les rangs de notre petite phalange.
— Oui, dit Amaury en regardant Lucie.
— Qu’est-ce que nous allons faire ce soir ? demanda mademoiselle Nelly.
— Des crêpes, si vous voulez, répondit Gontran.
— Pourquoi pas le Décaméron ? ajouta Amaury.
— Idée originale, dit le docteur. Que chacun raconte une histoire, et, puisque les esprits sont tournés oe soir à des souvenirs moroses , une histoire sentimentale .
— Je n’en sais aucune, dit Nelly.
— C’est que vous ne vous connaissez pas vousmême, mademoiselle. On n’est pas à compter au nombre des filles d’Ève ou des enfants des hommes si, dans un coin du cœur, on ne garde pas la mémoire d’un premier amour.
— Le docteur vient de formuler ma pensée, dit Amaury, et, s’il veut donner l’exemple, je lui promets de le suivre.
— Soit, dit le docteur Champagne, ce récit pastoral me rappellera mes quinze ans.
Je commence :
Vous savez que la Saint-Valentin est une date de fiançailles et la fête des amoureux. Au lever du soleil, le premier garçon qui aperçoit une jeune fille, et la première jeune fille qui aperçoit un garçon sont Valentins. Le valentin porte les couleurs de sa valentine, et il est de droit son chevalier pendant une année entière. Aussi vous comprenez que les amoureux ne confient pas au hasard leur première rencontre ; vous imaginez les combinaisons savantes et les ruses ingénieuses de deux valentins pour éviter celle d’un indifférent, pour se donner le premier regard.
Dès la veille, on s’est concerté. On a pris rendez-vous à l’aube, les uns sous le porche de l’église, les autres sur le pont, enfin à une heure et dans des circonstances favorables pour réaliser la condition nécessaire du rite de Saint-Valentin .
Or, en province, dans une toute petite ville comme celle où habitaient mes parents, il est bien difficile de ne pas être épié, surveillé, et finalement déjoué. Il y a toujours eu, dans les capitales aussi bien que dans les villages, des gens malveillants, envieux du bonheur ou du plaisir des autres, et qui se crèveraient un œil pour aveugler le voisin.
J’avais d’abord pensé à m’installer dans la petite diligence jaune, et qui était sur la place et qu’on n’attelait qu’à sept heures du matin ; mais je dus renoncer à ce projet, vu le froid excessif. Comme mademoiselle Julienne demeurait dans une maison presqu’en face de
la nôtre, il fut arrêté quelle ouvrirait les persiennes, et que nous échangerions notre premier regard à cinq heures du matin.
Au premier chant du coq, j’étais debout.
J’entends un bruit de persiennes; j’ouvre les miennes à mon tour. J’aperçois une tète. J’envoie un baiser, la main ouverte. La tête disparaît.
Vers dix heures, je rencontre Julienne et je l’appelle valcntine. Elle me regarde et éclate de rire. Je sollicite une explication.
Il faut dire que j’ai toujours été myope à prendre un candélabre pour un sergent de ville.
Il résulta des confidences de Julienne que c’était Zoé, la servante, qui avait ouvert les persiennes à quatre heures et demie, et qu’en m’apercevant elle s’était voilé le vîsage à l’aide de son tablier de cuisine, désirant, de son côté, être la valentine d'un gendarme qu’elle devait épouser.
Les choses ainsi arrangées, je n’en fus pas moins le valentin de Julienne, ma petite bonne amie.
Voilà le roman de mon premier amour.
— Mais ça ne finit pas, objecta Nelly, qui avait écouté le docteur avec recueillement.
— Ah I vous voulez la suite au prochain numéro, comme dans les feuilletons.
— Certainement.
— Eh bien, puisqu’il faut une fin, elle est des plus
simples : le lendemain, mon roman s’est terminé dans la diligence, qui stationnait la nuit au milieu de la place.
Ce dénomment imprévu égaya tous les auditeurs et, sur l’invitation du docteur Champagne, Thibaut prit la parole :
Ma première passion remonte à 1858. Je faisais alors ma quatrième, et j’étais dans une pension de Paris dont les élèves suivaient les cours du lycée.
La prison de cette institution était un ancien cabinet de toilette, qui n’était séparé d’une autre pièce que par une cloison.
Beaumarchais dit qu’il suffit d’enfermer une jeune fille pour lui donner de l’esprit. Il suffit d’enfermer un collégien deux heures, pour développer spontanément dans son intelligence toutes les facultés ingénieuses, et l’élever d’un seul coup à la hauteur d’un Bartholo, d'un juge d’instruction ou d’un Mohican.
La première journée où j’eus l’inespéré bonheur detre enfermé dans ce réduit idéal, je savais :
Qu’une jeune fille entrait à neuf heures dans la chambre contiguë et jouait sur un piano :
1? La Dernière Pensée de Weber ;
2° Une étude pour s’allonger les nerfs des doigts, les fortifier, et item les aplatir ;
3o Enfin, un quadrille brillant, une polka- mazurque ■ brillante, et une valse qui ne le cédait en rien au quadrille et à la polka-mazurque.
Oh ! la polka-mazurque de Léonie, la fille blonde du chef d’institution, puisque Dieu, dans ses impénétrables décrets, a permis qu’un chef d’institution put avoir une fille blonde !
Le lendemain, j’étais décidé à cribler le maître d’étude des appellations les plus grossières, pour retourner au cabinet de toilette. Heureusement, cet homme taquin, que j’avais baptisé Botte-fine, vous envoyait en prison pour rien, pour le plaisir.
Mes observations de la veille m’avaient également appris que mademoiselle Léonie tapait consciencieusement sur son piano. Et je me disais qu’elle aussi, la fille de mon chef d’institution, n'était pas exempte de pensums. Car on n’admettra pas, je suppose, qu’on condamne une jeune fille de quatorze ans à promener ses mains d’ivoire sur un clavier sonore, sans avoir commis quelque faute. L’expérience m'a cependant appris qu’il y a des exemples du contraire.
Le piano se tut. J’entendis un bruit sec. Plus de doute à mon oreille subtile. Léonie mangeait des noix. C’est qu’on ne mange pas impunément des noix dans une chambre contiguë au mur d’un cachot, eût-il vingtquatre pieds d’épaisseur, comme ceux de la Bastille... Voilà le quadrille... elle saute une figure... plus rien... Léonie grignotait sans doute quelque chose qui ne fait pas de bruit... Essayons des signaux... C’est sa voix :
— Qui est là?
— Moi, Thibaut, classe de quatrième, en prison.
— Papa est bien méchant, n’est-ce pas ?
— Non, mademoiselle... Est-ce qu’il n’y a pas une cheminée dans votre chambre ?
— Oui, là.
— Léonie donna un coup de pied.
Une heure environ après, j’avais creusé, gratté le plâtre avec mon couteau, tant et si bien que j’avais descellé la plaque de fer de la cheminée. J'appuyai, et elle tomba avec un bruit horrible. J’aurais dù réfléchir plus tôt à cette catastrophe.
Le chef d’institution parut.
Son attitude à ma vue était effrayante, et j’avais l’air d’un ramoneur.
Le lendemain on me rendit à ma famille. Il y eut une belle fête ce jour-là à la maison.
Dominique, le vieux fermier de papa, était présent quand j’arrivai. Par un dernier acte de sauvagerie,- je portais la lettre du chef d’institution qui informait mes parents de ma conduite. Quel bulletin !
Mon père ouvrit la lettre, la lut avec lenteur, laissa tomber sur moi son œil fixe comme une aiguille de pendule, et passa la lettre à maman.
— Si vous voulez mon avis, dit alors Dominique, c’est mon opinion que M. Thibaut serait d’une meilleure santé à rester dans la Gatine. Brave Dominique!
— C’est fini là ? dit Nelly.
— Non. Mon père fit une visite, et on me rouvrit les portes de l’institution. J’écrivis à Léonie. Elle me donna rendez-vous le soir, par un beau clair de lune, dans le jardin, séparé par un treillage de la cour de récréation, et je me vengeai de mon expulsion. Je puis le dire aujourd’hui : Léonie est mariée et très-vertueuse.
— Il faut, dit Henry, que ces pages d’histoire soient enregistrées dans nos annales... A vous, Amaury.
— Mon histoire est également enfantine, dit l’ancien président de Lo^elace-Club. Elle pourrait s’intituler : Cythère! Vingt minutes d’ arrêt. — Buffet.
La voici :
J’avais dix-septans. C’est l’àge où, selon Gavarni, on aime les pommes vertes et les femmes mûres. Aujourd’hui, je m’aperçois que je vieillis par le phénomène contraire.
J’étais alors externe au collège de Chartres, en philosophie. Mon père, (pii m’a toujours traité en homme et en ami, m’emmenait le dimanche au café et me permettait de fumer. Il disait à ma mère :
« Un enfant qui a le cœur bien placé doit être con- » fiant; avec le système de la répression, on en fait un » hypocrite. Je laisse Amaury fumer un cigare à la » maison après dîner, et je suis sûr qu’il ne se cachera » pas pour en fumer deux. »
La théorie de mon père est juste.
En été, il y avait, à Chartres, un café-concert où j’allais le dimanche avec mes camarades du collège. Deux ou trois fois dans la soirée, les chanteuses faisaient une collecte, parcourant les tables en plein air.
Un soir, nous étions à l’écart, dans un coin un peu obscur du jardin, presque cachés par des bouquets de lilas.
La prima-donna s'approcha de notre groupe en tendant son aumônière, où chacun laissa tomber une pièce de monnaie.
Elle avait fini sa quête, et elle s’assit à côté de moi.
— Messieurs, dit-elle d’une voix musicale que je crois encore entendre, si je ne me trompe, vous m’avez applaudie tout à l’heure ?
— Oui, madame, répondis-je.
— Je vous en remercie; d’ailleurs, cela ne m’étonne pas de la part des étudiants.
Ce mot « étudiants » flattait agréablement nos oreilles de collégiens, et l’un de mes amis, ôtant son képi, la pria d’accepter un verre de limonade.
Elle se mit à rire et, sans autre façon, s’empara du mien en disant :
— A votre santé, messieurs les étudiants!
Comme elle allait poser le verre à moitié vide sur la table, je le pris dans ses mains, et je bus d’un seul trait ce quelle avait laissé.
Elle se pencha vers moi; je sentis son haleine sur
ma nuque, et elle me dit rapidement en m’embrassant :
« Attendez-moi à la sortie. »
Puis elle se leva en arrangeant les plis de sa robe, et nous distribua des poignées de main à la ronde avant de s’éloigner.
J’étais rouge comme une pivoine ; heureusement, je me trouvais dans la pénombre. Mon cœur sautait dans ma poitrine, le sang bouillonnait sous mes tempes ; il me semblait entendre sonner des cloches à grande volée, et j’avais un nuage sur les yeux en la regardant marcher de son pas de déesse.
La conversation s’engagea sur elle, et je poussai un soupir de soulagement en constatant qu'aucun de mes amis ne s’était aperçu qu'elle m’avait parlé.
Aujourd’hui, peu de phénomènes ont le pouvoir de m’étonner, et c’est toujours pour moi une réelle surprise, c’est toujours avec une stupéfaction naïve et profonde que j’admire le sang-froid, l’adresse incomparable, l’audace effrayante avec laquelle les femmes agissent librement sous les yeux d’Argus ou d’Othello, pour un caprice, une fantaisie, parfois même pour rien, pour le plaisir.
On dirait que le danger les attire, que la mort les fascine, qu’elles cherchent une ivresse inconnue dans ce vertige mystérieux où le visage est immobile, l’œil calme, la bouche souriante. Elles ont l’insensibilité cataleptique d’un fakir de l’Inde, et je crois que, sous
certaines influences, on poignarderait une femme au milieu d’une valse, qu’elle mourrait en poussant un soupir d’amour.
— Juste, Amaury, dit le docteur Champagne. Le plus grand diplomate est bien petit garçon à côté d’une jeune fille qui aime. Les femmes ont un art merveilleux pour avertir ceux qu’elles distinguent, et un secret plus merveilleux encore pour conduire une intrigue. Quelle fertilité de ressources! quelles manœuvres savantes! quel aplomb! quelle sûreté de main! Et quelle rapidité, quelle inflexibilité de coup d’œil!
Il nous faut au moins cinq à six minutes d’observation pour analyser la toilette d’une femme au repos. Deux femmes se croisent dans la rue ; elles échangent un coup d’œil comme un salut d’épée : c’est fait.
Je suppose que vous ôtes le cavalier de l’une d'elles. Vous avez senti une légère pression du bras, et vous avez regardé au passage .
On vous demande votre impression.
Vous répondez : « C’est une fort jolie femme. »
— Comment trouvez-vous son costume ?
— J’ai à peine eu le temps de voir ses traits... Elle m’a paru très-élégante.
Là-dessus, votre compagne vous décrit en détail toutes les pièces de cette armure compliquée qu’on appelle la toilette d’une femme à la mode.
Elle vous apprend que cette inconnue, que vous avez trouvée jolie et élégante dans l’ensemble, a les
sourcils peints, et qu’elle n’a pas des dents irréprochables puisqu’elle ne les lui a pas montrées. Le bleu ne lui va pas ; c’est dommage, car son chapeau sort de chez une bonne faiseuse. Sa robe gris-perle, ruchée de taffetas naturellement bleu, est trop échancrée et fait des plis aux épaules, lesquelles, d’ailleurs, sont en porte-manteau. Elle ne doit pas avoir de belles mains, bien qu’elles soient emprisonnées dans des gants de Suède à quatre boutons. La taille est carrée, plate dans le dos ; le reste ne tient pas ses promesses. Le corset sanglé fait saillir les hanches ; elle marche jetée en avant, à petits pas, ce qui résulte d’un pied trop grand qui va en plan incliné dans des bottines à talons extravagants. Puis d’un petit air discret: «Ce costume est » passé de mode, on ne porte plus de basques rondes, » c’est une provinciale. »
Vous restez confondu, et votre compagne vous fait l’honneur de ne pas s’en apercevoir.
— Docteur, dit Gabrielle, savez- vous que vous êtes effrayant ?
— Et Amaury, donc, ajouta Nelly... Oh! les journalistes ! En voilà des hommes qui n’ont pas le cœur tendre !
— Et vous? dit Amaury.
— Moi ! Je suis venue au monde comme cela ; on m’aurait travaillée dix ans, on m’aurait pilée dans un mortier et tirée à quatre chevaux, qu’on ne m’aurait
pas fait dire que les hommes sont jolis. Les opinions sont libres, n’est-ce pas?
— Oui, et j’ai toujours professé ce principe, qu’elles sont respectables, même quand elles sont sincères.
— Amaury, continue ton feuilleton, tu m’amuses.
— Très-flatté, Nelly.
— Tu sais que j’ai peur de toi; sois gentil, sois bon.
— Nous verrons ton histoire, tout à l’heure.
Va toujours, je t’écoute.
— Je ne sais plus du tout où j’en étais.
— Je le sais, moi : ton idole a filé, les collégiens bavardent, et n’ont rien vu ni connu, je t’embrouille.
— Au contraire, voilà le fil d’Ariane, et je me retrouve dans mon labyrinthe :
La •prima donna était remontée sur l’estrade du caféconcert. Je regardais ses belles épaules, ses bras blancs, ses longues mains bien gantées, son corsage de moire blanche garni de cygne, ses souliers de satin et ses bas roses ; je la dévorais des yeux, et, si elle me l’avait ordonné, je me serais mis à genoux devant elle pour l’adorer comme une châsse.
— Toi? interrompit Nelly.
— Sans doute.
— Et dire que j’ai eu un caprice pour cet être-là... Par exemple, ça n’a pas duré longtemps.
— Et que ça ne recommence pas, répondit froidement Amaury.
— Oh ! Lucie n’en a pas peur, ni moi non plus, ajouta Nelly.
Amaury poursuivit :
Comme j’en étais là de mon adoration muette et passionnée, me demandant si réellement cette divinité m’avait dit de l’attendre à. la sortie, mon voisin s’écria en me versant à hoire :
— Tiens! mademoiselle Carmen qui a oublié sa rose sur la table.
Ce fut un toile général.
— Voyons !
— Oui!
— C'est vrai !
— Elle l’avait tout à l’heure au corsage, en chantant les Vingt sous de Périnette!
— Périnette a trouvé vingt sous, et moi, j’ai trouvé sa rose.
— Cette rose est à moi, dis-je en la fixant au premier bouton de ma tunique.
— Elle n’est pas plus à toi qu’à nous, objecta celui qui l'avait vue le premier ; elle n’est à personne.
— Si, elle est à mademoiselle Carmen.
— Eh bien ! tirons-la à la courte-paille.
— Non, je la lui rendrai.
— Pas du tout.
Ma situation était très-difficile. Je ne pouvais pas affirmer que la rose était pour moi sans livrer mon se-
cret. D'un autre côté, je ne voulais pas la rendre. Je me sentais capable de franchir un saut-de-loup de douze pieds pour aller la chercher, et de soutenir un siège en règle pour la garder à ma boutonnière. Dans cette perplexité, j’eus une inspiration chevaleresque.
— Mes amis, dis-je, au lieu de tirer à la courte-paille, allons nous placer à une table du premier rang, avec la rose dans cette carafe. Celui que mademoiselle Carmen regardera le premier aura la rose.
Cette proposition ayant été adoptée à l’unanimité, nous opérâmes notre déménagement de bouteilles de bière, de verres, de soucoupes et de cigares, et la rose fut plantée dans la carafe de limonade, bien en vue.
On n’attendit pas longtemps. Les yeux de la déesse se fixèrent sur moi d’une manière évidente, comme une mouche qui s’abat sur un morceau de sucre.
Personne ne contesta que l’expcrience était en ma faveur, et j’arborai la rose avec le calme que donne la certitude de la victoire.
Au bout d’un instant, mademoiselle Carmen se leva pour chanter. Elle échangea quelques mots avec le chef d'orchestre, et les musiciens ouvrirent des cahiers.
Elle attaqua d’une belle voix de soprano cet air adorable des Noces de Jeannette :
Parmi tant d'amoureux Empressés à me plaire...
Elle m’avait regardé pendant toute la durée du morceau, comme si elle chantait pour moi seul, et j’avoue que si j’ai jamais été flatté par un triomphe de vanité, c’est bien ce soir-là.
Le but de mon ambition était alors de gagner le diplôme de bachelier ; si je l’avais eu dans ma poche, je l’aurais volontiers flambé pour allumer son feu.
Le concert Unissait à onze heures. Comme je craignais de ne pouvoir me débarrasser de mes amis pour attendre mademoiselle Carmen à la sortie, je payai le garçon et je les quittai vers dix heures et demie.
Il fallait donc attendre au moins vingt minutes. J’arpentais l’avenue déserte qui longeait le mur du café, et je crus que ce quart d’heure ne finirait jamais.
Des bouffées de musique m’arrivaient aux oreilles, les traits de violon me déchiraient les nerfs. Pour tromper cette fièvre anxieuse de l’attente, j'imaginai de faire un kilomètre, en comptant les pas de ma promenade de factionnaire.
Arrivé au chiffre de quatorze cents, je vis sortir les premiers éclaireurs de la foule, peu nombreuse, parmi lesquels se trouvaient mes amis. Je me cachai derrière un arbre énorme, et, de ce poste d’observation, je regardai défiler le public du concert en colonne serrée, puis se diviser en groupes qui se dispersaient dans toutes les directions.
Je vis ensuite déboucher les musiciens munis de leurs
instruments. Parmi eux, je reconnus le ténor en habit noir et en cravate blanche, le baryton qui avait un pardessus noisette, et trois chanteuses enveloppées dans des sorties de bal de couleur sombre, chrysalides de ces phalènes éclatants à la lumière, enveloppe terrestre de ces nymphes vêtues de robes de pourpre, de neige et d’azur, dont l’assemblage sur f estrade formait les couleurs du tricolore.
Enfin, je vis apparaître mademoiselle Carmen.
Elle était toute seule, encapuchonnée comme une nonne.
Elle s’arrêta un instant, indécise, regarda à droite et à gauche, cherchant à distinguer une forme humaine dans l’obscurité.
Ne voyant personne, elle s’éloigna lentement.
Je pris mon courage à deux mains et je la rejoignis.
Elle poussa un petit cri étouffé de surprise :
— Ah ! c'est vous?
— Oui, madame.
— Donnez-moi le bras.
J’hésitai. Mon bras tremblait comme la feuille. Elle glissa sa main avec un mouvement de chatte, eu me disant tout bas :
— N’ayez pas peur.
— Je n’ai pas peur, madame, répondis-je d’une voix altérée.
Après trois ou quatre minutes de marche rapide, sans qu’aucune autre parole eût été échangée, elle s’arrêta devant une vieille maison de la ville basse, située dans une rue étroite près de la cathédrale, tira de sa poche une énorme clef, qui joua dans la serrure avec le bruit que tait au théâtre celle du guichetier de la tour de Nesle, et entra la première dans une allée noire comme un four. Là, elle alluma un rat de cire, et monta un escalier de bois vermoulu qui craquait et gémissait comme si la maison était prête à tomber en ruines.
Au premier étage, elle prit une seconde clef, un peu moins effrayante que la première, et, après avoir traversé une cuisine vide, je me trouvai avec elle dans une grande chambre, presque sans meubles, au milieu de laquelle étaient des malles ouvertes. Les chaises clairsemées à travers cette solitude étaient encombrées de robes et de costumes aux vives couleurs ; à terre, des cahiers de musique déchirés ; au coin de la cheminée, deux bougies fichées dans les goulots argentés de bouteilles de champagne. Sur une petite table, couverte d’une serviette en guise de nappe, un couvert unique. Le menu de cette collation se composait d’un poulet rôti et d’un énorme pâté, orgueil de la capitale de la Beauce, plus deux bouteilles de vin de Bordeaux cachetées, des fruits savoureux, un pain doré et divers hors-d’œuvre.
Après avoir allumé des bougies et mis le feu au pied
d’une bouilloire à esprit de vin, la prima donna ôta son manteau à camail et à capuchon, et je la revis sous son costume de moire blanche, un camélia planté dans ses cheveux massifs .
— Eh bien, dit-elle campée devant une glace, voilà un changement à vue, n'est-ce pas? Il est vraiment dommage qu’il ne vienne pas une fée avec sa baguette d’or, pour changer la bicoque en palais.
— Cela ne vous empêche pas d’être belle comme une reine, et je ne vois que vous.
J’avais repris un peu d’assurance.
Elle me saisit les deux mains, me regarda en plein dans les yeux, m’embrassa et me dit :
— C’est gracieux... Comment vous appelez-vous ?
— Amaury.
— J’aime ce nom-là. Moi, Carmen.
— Oui.
— Je suis contente d’avoir trouvé un amoureux ce soir.
— Pourquoi?
— Vous le saurez demain.
— Vous n’en manquez pas. . . Tout le monde vous adore.
— Oui ; mais, moi, je n’adore pas tout le monde. . . Soupons, je meurs de faim.
Ce repas improvisé fut charmant.
Carmen avait de l’esprit et elle était bonne. Elle me lit cent questions auxquelles je répondais mieux avec mes yeux qu’avec des paroles.
Le temps marchait. Elle regarda sa montre.
— Amaury, me dit-elle, qu'est-ce qu’on va penser à ton collège ?
— Je suis chez mes parents.
— Ils doivent être inquiets ?
— Non.
— Voilà qu’il est deux heures du matin... J’aimerais bien te garder; mais je ne veux pas qu'on te voie sortir au jour. Il vaut mieux rentrer. . . il le faut. . . je t’en prie. Voyons, ne boude pas.... je t’écrirai.
— Eh bien, je m’en vais. . . Adieu, Carmen.
— Je te reconduis.
Elle m’accompagna jusqu’à la porte de la rue et me dit à l’oreille :
— Embrasse-moi encore, adieu.
Elle pleurait, ma parole.
Je voulus rentrer; mais elle finit par me décider à partir, et la porte se referma.
Je me sentais léger, fier comme l’égal des dieux : j’étais un homme.
Le lendemain, pendant le déjeuner, je remarquai que ma mère était un peu triste et que mon père m’observait avec curiosité.
En sortant de table, il me donna un cigare et m’emmena du côté du concert, qui, le jour, n’était plus qu’un café banal.
— Amaury, dit-il en me versant un verre de bière
brune de Strasbourg qui écumait dans les verres, tu as confiance en moi ?
— Oui, père.
— Eh bien, garçon, je te trouve un air plus sérieux, plus calme, et cela ne te va pas mal. Allons, dis-moi ce grand secret.
Je lui racontai simplement mon aventure de la veille.
— Tu débutes bien, me dit-il après avoir écouté mon récit sans l'interrompre. Je te fais mon compliment. Te voilà, bachelier comme Lindor ; maintenant, il s’agit de passer tes examens et d’enlever ton diplôme.
— Je serai reçu.
— Je l’espère... Enfin, lu es tombé sur une jeune femme qui a du cœur. Elle t’a promis de t’écrire. Voici sa lettre. Je l’ai interceptée, mais je ne l’ai pas ouverte.
Je dévorai le billet de Carmen. Je l’ai lu tant de fois que je le sais par cœur, et je puis encore le réciter mot . à mot :
« Cher Amaury,
« Je t’aurais fait trop de chagrin hier en t’annonçant que j’étais engagée à Paris et que je serais loin de Chartres quand tu lirais ma lettre d’adieu. J’ai compris que tu étais bon fils. Ne désole pas ta famille et ne fais pas de folie. C’est assez des miennes.
« Tu as la tète et le cœur d’un artiste ; tu es savant et tu as de l’esprit. J’ai dans l'idée que tu seras poète.
et je ne serais pas étonnée de te voir, un beau soir, assis à l'orchestre, pour applaudir ton amie Carmen. Je ne te reverrai plus avec ton képi qui te donnait un petit air crine; mais c’est égal, je te reconnaîtrai, et tu seras toujours le préféré parmi les amoureux empressés à me plaire.
« Adieu ou au revoir, Amaury. Pense à moi. Je t’embrasse comme je t’aime. Si je n’avais pas réfléchi, j’aurais été capable de rester à Chartres et de devenir folle de toi.
« J’ai bien pleuré en partant, va, mon cher cœur; je n’oublierai jamais que je te dois une heure d’amour, une vraie, et, malgré tout, la première où mon cœur était de la fête.
« Je t’aime. Adieu, cher Amaury.
« Carmeis. »
— Ah ! c’est charmant, dit Nelly. Qu’est-ce que tu as fait ? L’as-tu retrouvée à Paris ?
— Non. Carmen était partie pour New- York, et je n’en ai jamais entendu parler.
— Jamais? dit Lucie avec une moue. Tu as une photographie qui doit être son portrait ?
— Il était dans sa lettre d’adieu.
— Ma chère Lucie, dit Nelly, ne soyez pas jalouse. Mademoiselle Carmen doit avoir aujourd’hui de quarante-cinq à cinquante ans.
— Ne t’impatiente pas, Nelly, tu les auras.
— Merci, mon cher. En attendant, qui est-ce qui se met sur la sellette ?
— Pas moi, répondit Gontran; mon histoire n’offrirait aucun intérêt, et je passe la main à Ravigny.
— Je la prends, pour laisser à notre ami Albano le couronnement de la soirée.
— Il est tard, dit Vert-Vert.
— Je ne retarderai pas l’heure du souper. Mon premier roman d’amour est plus court que celui de Gontran.
Il y avait une fois un petit garçon qui s’appelait Henri et une petite fille qui s’appelait Gabrielle.
Par la volonté de parents barbares, Henri fut interné dans un collège et Gabrielle dans une pension. Après une longue séparation, ils se retrouvèrent un peu plus raisonnables, mais toujours aussi tendres.
Ils vécurent heureux à la Villa des fleurs, et ils eurent beaucoup d’amis.
Un domestique vint annoncer que le souper était servi, et Amaury leva la séance.
Il était minuit.
Selon l’usage, on tira les places au sort; les onze convives prirent place è table, et on soupa gaiement.
Après une petite délibération, Gabrielle, Sylvanie, miss Helen et Lucie déclarèrent avec bonne humeur
qu’elles n'imiteraient pas l’indiscrétion révoltante de leurs maîtres et seigneurs.
— Si vous voulez, dit Lucie, je vous raconterai l’histoire de Canard.
Il a été trouvé le 13 novembre. La date est sur son collier. Amaury sortait de l'imprimerie de la rue Coq- Héron/lorsqu’il aperçut un joli lévrier blanc qui se dresse sur ses pattes de derrière et qui fait le beau. Amaury entre chez un boulanger, achète un petit pain et lui en donne un morceau. Le pauvre animal ne devait pas avoir mangé depuis longtemps. Il avait l'air d'un chien qui a perdu son maître, et il se mit à suivre celui que le hasard lui envoyait. Amaury est vraiment la providence des abandonnés, surtout des jeunes personnes qu’il rencontre sur son chemin.
— Ah ! très-bien, dit Vert-Vert, c’est bon à savoir.
— Pour mon compte, j’en ai fait l’expérience. Avec son air froid et son regard outrageant, comme disait le marquis de Valmer, Amaury est très-bon. Il m’a promis d’écrire un feuilleton sur Canard; mais il est si paresseux... Enfin, il avait appelé son chien Canard , parce que toutes les fois qu’il allait à l'imprimerie, le chien se couchait sur la Patrie. On ne l’aurait pas fait coucher sur le Siècle pour un morceau de sucre .
Canard est mélancolique, mais il a des fantaisies très-originales. C’est un chien bien élevé et très-savant. Il fait des choses extraordinaires sans qu’on l’en prie.
Jamais il ne se trompe quand on lui donne une commission. Il ne mange que dans une assiette de porcelaine et boit dans un verre. Si l’assiette est écornée et le verre sale, il jeune.
Pendant le siège, Amaury l’emmenait partout. Son chien le suivait aux avant-postes, à la Porte de Villiers; à l’Hôtel-de-Ville, Canard faisait le beau devant M. Picard et M. Arago. Je ne sais pas pourquoi Amaury s’est obstiné longtemps à ne pas vouloir payer la taxe. J’ai tapissé la niche de Canard avec des Avertissements et des Contraintes de toutes les couleurs, blancs, roses, bleus, verts, rouges, jaunes; il y a même des papiers timbrés. Il dort au milieu d’un arc-en-ciel.
— Canard, dit Amaury, voilà le commissaire répartiteur !
A ces mots le lévrier, qui sommeillait dans un coin, poussa un gémissement plaintif, bientôt couvert par les rires inextinguibles des convives.
— La sellette est vide, dit Thibaut.
— Nelly! Nelly! crièrent toutes les voix.
— Qu’est-ce que vous voulez que je vous raconte ? Amaury a mes Mémoires ; lisez-les en famille, si cela vous amuse.
— Nelly, dit Amaury ainsi mis en demeure, je dois constater une lacune regrettable dans ces Mémoires : il manque précisément le chapitre de ton premier amour.
— Eh bien! donne-moi du champagne, et en avant la musique.
Voilà ce que c’est, commença Nelly, après avoir vidé deux fois sa coupe.
Mon père était concierge. Il passait ses journées dans un coin de la loge, à raccommoder des vieux souliers, et je crois qu’il n’en est pas sorti une paire sans qu’elle ne m’ait été lancée à la tète ou dans les jambes.
On l’appelait le Père Simon. Depuis 1848, après les journées de juin, la politique l’avait rendu fou. Il ne parlait que de Marat, et voulait qu’on pende un riche à tous les becs de gaz de Paris. D’ailleurs, en lisant les journaux, j’ai remarqué qu’il y avait toujours au moins un cordonnier dans les sociétés secrètes et les conspirations.
— Cette observation est originale, dit Atnaury.
— Elle peut se démontrer, ajouta le docteur. L’exaltation politique se constate assez fréquemment dans les professions qui n’exigent aucune dépense de force physique, ni aucune application d’esprit. La pensée se replie, et, quand elle s'alimente d’aspirations sociales, l’homme le plus doux décimerait un peuple entier pour le bonheur de l’humanité.
— En attendant, poursuivit Nelly, j’étais sans cesse menacée d’un bombardement de souliers. Ma mère — une sainte et digne femme, allez ! — me battait comme plâtre. Vous voyez que j’ai été vouée aux bleus jusqu’à quatorze ans. Mon père m’appelait « l’Ange de la tripotée », et, quand je traversais la rue de Chaillot, les gamins me criaient : « Nelly ! ta mère va t’en fiche ! »
Mon bonheur était de danser en rond, en chantant :
Qui est-ce qui passe ici si tard,
Compagnons de la Marjolaine,
Qui est-ce qui passe ici si tard.
Gai, sur le quai?
Ce sont les chevaliers du roi,
Compagnons de la Marjolaine...
J’aimais cette chanson.
On avait tellement l'habitude de m’entendre crier et pleurer, que les voisins n’y faisaient plus attention. Les mauvais traitements m'avaient rendue méchante, j’étais une petite brute et personne ne s’intéressait à moi.
Cette vie aurait encore pu durer longtemps.
Voilà qu’un jour, je tombe dans le baquet d'eau où mon père trempait le cuir. Il prend son tire-pied et me frappe d’un grand coup.
Cette fois, j’avais la tète trouée et je m’évanouis.
On appela un médecin, et on alla prévenir le commissaire de police de Chaillot, qui menaça mon père de la cour d’assises.
Sur l’avis du médecin, on me porta à l'hôpital. Quand je repris connaissance, je me trouvai dans une grande salle, couchée dans un lit à rideaux blancs, la tête enveloppée de linges pleins de Sang.
Près de moi se tenait debout un jeune homme, l’air
LES FILLES d’eNFER
froid, un peu triste, avec un grand tablier de toile à brassières.
En me voyant ouvrir les yeux, il sourit et me souleva doucement.
Je lui demandai où j’étais.
Il me répondit : A Necker.
Tout en me parlant doucement, il enleva les linges et prit un flacon de collodion qui sentait l’éther.
Pendant qu’il me lavait la tète avec de l’eau, j’entendis une voix de femme. Elle parlait de moi :
— Il faut lui couper les cheveux.
— Ce n’est pas nécessaire, ma sœur.
— Le docteur l’a ordonné.
— Pas à moi.
La sœur insista encore et finit par s’en aller.
L’interne écarta mes cheveux, et versa sur la plaie vive du collodion qui me cuisait comme une brûlure. Il remit l’appareil.
Au bout d'un moment, je ne sentis plus rien.
Il appela un infirmier. On m’apporta du bouillon, du poulet, des confitures et du vin de Bordeaux; après cela, je m’endormis.
En moins- d’une semaine j'étais guérie. L’interne qui m’avait soignée n’était pas de service le jour de ma sortie. 11 s’appelait Paul Jussieux, et, comme je tenais à le remercier, on me dit que je le trouverais au Café de l’Europe, rue de l'Écolc-de-Médecine.
Il était en train de lire les journaux dans la salle de billard. 11 savait mon histoire, et voici à peu près notre conversation :
— Quel âge avez-vous, mademoiselle ?
— Seize ans et deux mois.
— Avez-vous un état?
— Non. On me faisait trainer des charrettes de fruits, sic légumes ou de fleurs dans les rues, selon la saison.
— Que ferez-vous ?
— Je ne sais pas ; j’aime mieux me jeter à la Seine que de retourner à la maison.
— Mais vos parents vous chercheront.
— Soyez tranquille, ils seront assez contents d’ètre débarrassés de moi, et cela leur est bien égal que je sois morte ou vivante.
— Eh bien, venez.
Il me conduisit rue Contrescarpe-Saint-Marcel, chez une dame qui était sa marraine. 11 lui avait déjà parlé de moi. Elle m’embrassa et me dit qu’elle me garderait avec elle, jusqu’à ce que j’aie fait mon apprentissage chez une marchande de modes.
Paul n’était pas riche ; mais il aurait vendu ses livres pour m’acheter des bottines. J’ai été sa maîtresse pendant quinze mois. Il m’adorait. Le peu que je sais, c’est lui qui me l’a appris. Un jour, en revenant de.
1 amphithéâtre, il me montra une petite écorchure au doigt.
— Tu vois ça, Nelly ?
— Oui.
— C’est la piqûre anatomique.
— Eh bien ?
— Eh bien, ma petite chatte, tu seras veuve. . .
Je ne pouvais pas croire qu’il parlait sérieusement. Comme je lui faisais toujours la môme question, il me répondit :
. — Mon affaire est bonne ; va m’attendre chez la marraine.
Le lendemain, je commençais à être très-inquiète de ne pas voir arriver Paul, lorsqu’un commissionnaire vint me prévenir qu’un de ses amis m’attendait en bas.
Je descends et je vois un jeune homme qui me dit d’un air assez indifférent :
— Vous êtes mademoiselle Nelly?
— Oui, monsieur.
— J’ai une triste nouvelle à vous apprendre. Paul est mort. En ce moment, d’après sa dernière volonté, on dissèque son cadavre à l’amphithéâtre.
C’était fini, et je n’avais pas môme la consolation de le voir et de l’embrasser encore une fois.
Voilà mon histoire. Elle n’est pas gaie ; mais ce n’est pas de ma faute si j’ai eu des parents ignobles, et si les amis de Paul n’ont pas attendu qu’il soit enterré pour me demander d’ôtre leur maîtresse.
— En effet, dit Amaury, Nelly a des raisons person-
nelles qui expliquent son mépris à l’endroit de l’espèce humaine. Cependant, nous avons vu cette année l’Académie distribuer des prix de vertu et couronner dixsept lauréats. Sur un chiffre de quarante millions d’habitants, dix-sept personnes vertueuses, c’est assez flatteur.
Nelly éclata de rire, vida encore une coupe de chain- * pagne, descendit rapidement les marches du perron, et traversa le parc en courant.
Amaury la suivit et parvint à l’atteindre.
— Nelly ? dit-il d’une voix impérative, en la saisissant par les épaules.
Elle ne répondit pas.
— Qu’est-ce que tu as, Nelly? Tu pleures?
— Oui, je m’ennuie, je suis lasse; je t’en prie, laissemoi. . . Pourquoi m’as-tu suivie?
— Parce que tu aimes trop le champagne. Tu as mal aux nerfs, Nelly... Sans Molière, à Auteuil, après un souper d’amis comme celui de ce soir, toutes les gloires du siècle de Louis XIV allaient se jeter à la Seine.
— Vrai ?
— C’est de l'histoire.
— Eh bien, sans toi, ma parole, j’allais en faire autant.
— Je m’en doutais un peu. Il y a un grain de folie dans ta cervelle, Nelly.
— Amaury, tu as du cœur, toi.
— Tu crois?
— Ne ris pas.
— Et toi, ne pleure plus.
— Alors, embrasse-moi... Tu aimes toujours ton bel ange?
— Les lundi, mercredi et vendredi, jours d’Opéra : Lucie.
— lime semble que je suis jalouse... que je t’adore.
— C'est le champagne. Demain, tu n’y penseras plus. Rentrons.
— Où en sommes-nous? dit Amaury en reprenant sa place à côté de Lucie.
— La parole est à Albano.
— Mes chers amis, dit Vert-Vert, ne vous attendez pas à une aventure extraordinaire. Vous savez qu’à dix ans j’étais orphelin. Mon oncle, le cardinal César, me confia à l’une de ses nièces.
Ma cousine Bianca avait alors vingt-trois ans. Vous avez vu son portrait. C’était une des plus belles patriciennes de Rome.
11 faudrait la plume d’un poète pour analyser ce que j’éprouvais auprès d’elle , je ne sais quel mélange d’amour filial et de tendresse voluptueuse.
Mon âme était pleine de soleil, d’amour et de poésie. Qui, c’est un encens digne d’ètre respiré par une reine que cet exquis parfum exhalé du cœur d’un enfant.
Nous habitions sur la limite de l’enceinte romaine,
une villa délicieuse, au milieu d’un jardin immense plein d’arbres, de fleurs et de statues, dont les murs peints donnaient une perspective infinie aux longues avenues de cèdres, aux arceaux des treilles, aux colonnades de marbre. C’est là, pendant les ardeurs dévorantes des chaudes journées, que nous allions nous étendre à l’ombre sur l’herbe des pelouses.
Le matin, un précepteur venait me donner des leçons. Bianca était mon professeur de musique. Notre oncle, le cardinal César, venait de temps en temps nous rendre visite et s'informait de mes progrès. J’ai passé là les quatre plus belles années de ma vie.
J’étais presque un jeune homme quand je passai entre les mains des Pères pour suivre les cours supérieurs.
Dans le milieu de la première année, j’appris que Bianca avait prononcé les vœux éternels. En elle, je perdais d’un seul coup une jeune mère, une sœur, une amie, une amoureuse.
Je m'échappai, un jour de promenade, et je courus au couvent de l’Annonciation.
La supérieure me reçut avec grâce et me gronda un peu; mais, sans le savoir, j’avais trouvé le secret du cœur des femmes, et elle céda à ma prière.
— Et quel est ce secret? interrogea Nelly.
— Les aimer jusqu'à la folie. Jamais une femme n’est insensible au véritable chagrin d’amour.
Bianca, prévenue, accourut à moi, les yeux pleins de larmes, tremblante, prête à défaillir. Elle me prit dans ses bras et m’embrassa comme une lionne qui tient une proie.
La supérieure se leva et lui dit en s’éloignant :
— C’est ton fils. Je vous laisse sous l’œil de Dieu.
Comme je la regardais avec hésitation, elle me dit l’oreille :
— Carlo, demande au cardinal Césaj la permission de venir tous les premiers vendredis de chaque piois, il te l’accordera.
— J’y vais sur l'heure.
— Je suis bien criminelle, Carlo; Dieu méjugé, mais la Madone obtiendra mon pardon .
L’année suivante, elle fut atteinte d’une maladie de langueur. J’obtins le privilège de rester auprès d’elle, et elle est morte dans mes bras, doucement, avec un sourire, en disant de sa voix harmonieuse : L'amore... addio.
— Il est trois heures du matin, dit Ravigny. Encore un verre de champagne... Vert-Vert, je bois à Bianca, ta belle amoureuse.
— Je bois à la Mort, pâle sœur de la Vie, à celle qui ne trahit pas.
— Robert a perdu une belle soirée, dit Amaury.
Tout le monde se leva :
— La Tour !
— Prends garde !
— Tout passe — lasse — casse.
— Clarisse ? — Lovelace !
— Heureuse nuit, messieurs. Allons dormir.
— Rêver, peut-être.
— Spirat adhuc amor !