GRANDE MANIFESTATION
MEETING d'indignation
Saint Pierre prend place au fauteuil à huit heures précises. En quelques paroles gracieuses
et bien senties, il explique l'objet de la réunioij, puis il donne la parole au secrétaire pour faire à .l'audience lecture du procès-verbal de la dernière séance du comité d'organisation,
MiSTREss GOODUA^. {Cette dame,en selevanU est accueillie par trois salves d^applaudissements.) — Bienheureux saint, mesdames et messieurs, le comité provisoire d'organisation, dans sa dernière séance, a décidé ce qui suit: t Considérant que, depuis un temps iminémorial, les élus d'origine britannique ont constamment porté, contre le traitement qu'ils subissent au paradis, des plaintes auxquelles on est resté invariablement sourd, le comité décide qu'il sera tenu un meeting des élus en question, pour aviser aux moyens de mettre fin à une situation déplorable et qui ne saurait durer plus longtemps sans mettre en danger la bonne harmonie du séjour des bienheureux, d LE PRÉSIDENT. — La parole est àmiss Evans* MISS EVANS. — Nous uc uous plaignous pas de ce que toute la terre semble régner ici. Que la
miséricorde divine s'étende même aux nations les plus impies, nous n'avons rien à y voir, et nous nous inclinons devant ses décisions; mais, quand, par exemple, nous voyons des gens, convertis par des missionnaires que nous payons fort cher, occuper ici des places plus élevées que les nôtres, et obtenir une considération qui ne nous est pas accordée, nous croyons qu'il est de notre devoir de protester hautement contre un pareil état de choses. Si chacun doit être payé selon ses œuvres, nous ne recevons pas ici le salaire qui nous est dû. Autant vaudrait pour nous n'être que des Zoulous. {Murmures et sifflements.)
UN zouLOu, —Mes ancêtres, il est vrai, pratiquaient la vertu; mais je puis rassurer l'honorable orateur : depuis que les Anglais nous ont convertis, nous ne. valons guère mieux qu'eux.
PLUSiEURSVoix. — A la porte l'interrupteur !
(On se jette sur le ZoutoUy que Von met à la porte.)
MISS EVANS. — C'est par la persuasion, et non par des mesures violentes, que nous avons
rintention d'obtenir le redressement de nos griefs...
LA MARÉCHALE. — Je demande la parole.
«ISS EVANS. — A cet effet, nous avons rédigé une pétition, que nous vous demanderons de signer, et qui est conçue en ces termes: t Considérant que la nation britannique est la nation la plus vertueuse de la terre, qu'elle seule édifie le monde par sa pitié, ses religions, ses associations religieuses, son respect pour les nations opprimées, son mépris des richesses, sa sobriété, et mille autres qualités non moins précieuses, les soussignés, membres de la grande et glorieuse famille anglaise, demandent humblement que de pareilles vertus reçoivent ici la récompense qui leur est due. » (Très bien!)
LE RÉVÉREND B. GOODMAN. — Je demande la parole, pour proposer un amendement ou plutôt pour suggérer un changement dans la rédaction de la pétition que nous venons d'entendre.
LE PRÉSIDENT. — VoUS TaVCZ.
LA MARÉCHALE. — J'ai demandé la parole avant le révérend gentleman.
LE PRÉSIDENT. — Vous l'aurez ensuite.
LA MARÉCHALE. — Je la veuxtout de suite...
LE PRÉSIDENT. — Je VOUS dis que...
LA MARÉCHALE. — Je proteste, c'est une infamie!
LE PRÉSIDENT. — Mais puisque je VOUS dis...
LA MARÉCHALE. — Je parlerai quand même.
Vous vous trompez joliment, si vous croyez qu'on m'impose silence facilement. Je puis vous le di^e ' à tous, nous n'obtiendrons rien par la persuasion. Ici, comme dans le monde que nous avons quitté, c'est par la violence et les menaces qu'on arrive à un résultat. (A V ordre !)
LE PRÉSIDENT. — Vous avez déjà méconnu mon autorité. Si vous faites des menaces, je vais vous retirer la parole... que d'ailleurs vous avez prise sans ma permission.
LA MARÉCHALE. — C'cst UHC floueric ! (A l'ordre! à V ordre!)
LE PRÉSIDENT, se levaut. — Retirez le mot
(louerie. Vous vous croyez au carrefour des Seven- Dials.
LA MARÉCHALE. — Jcue retirerai rieu dutouL Si, d'ici à huit jours, je ne suis pas placée sur un trône resplendissant de lumière, je ferai les quatre cents coups, je briserai les grilles des parcs, j'arracherai les fleurs, je piétinerai sur le gazon, sur les plates-bandes, je mettrai tout sens dessus dessous... Ah! je vous donnerai du fil à retordre, je vous le garantis... Je ne fais que d'arriver... donnez-moi seulement le temps de me reconnaître.
LE PRÉSIDENT. — J'ordounc l'expulsion de l'interruptrice. (Après une lutte acharnée dam laquelle la maréchale, semblable à Vange exterminatéwTy frappait d'estoc et de taille^ on réussit non sans difficulté à expulser la vaillante dame.)
LE PRÉSIDENT. — Maintenant que le silence est rétabli, je donne la parole à M. le révérend B. Goodman.
LE RÉVÉREND. — Au licu dcs mots « Considérant que la nation britannique est la nation la plus
vertueuse delà terre », je p ropose qu'on mette les mots suivants: « Considérant que la nation britannique n'est autre que les dix tribus de la maison d'Israël retrouvées, la nation sainte, choisie du Seigneur. » Eneffet,mesdaraesetmessieurs, je..,
UNE VOIX, interrompant. — Mais puisque le Seigneur règne en ces lieux, ne serait-il pas plus simple de lui faire demander si nous sommes bien, comme le dit le révérend gentleman, sa nation de choix? Il me semble que cela trancherait court toutes ces discussions.
Gris généraux de Aux voix! aux voix!
Le président met aux voix l'amendement qui est adopté à l'unanimité moins quelques voix.
Le président annonce que trente millions quatre cent quatre-vingt-quinze mille neuf cent soixante-quatre personnes désirent prendre la parole pour énumérer les vertus du peuple anglais en général, et les actions méritoires de chacune d'elles wi particulier. Mais voyant que l'heure est avancée, et que, d'ailleurs, la pétition est acceptée, il propose de lever la séance.
Après un vote unanime de remerciements au président pour la courtoisie avec laquelle il s'est rendu aux désirs des membres du comité, et la promesse qu'il a bien voulu faire de s'occuper de la pétition, la séance est levée à onze heures quarante-cinq minutes.
John Bull et son île. — Post-scripluni.
Le paupérisme est, en Angleterre, depuis un an, la question à l'ordre du jour, la question brûlante, comme on dit ici. John fait des théories.
Théories ! s'écriait-il naguère, la nation britannique est assez forte pour se moquer des théories. C'est la remarque que faisait un jour à Thomas Carlyte un conservateur plus prétentieux que prévoyant,
« Mon cher monsieur, lui répondit Tapôtre de
la force en Angleterre, la noblesse française d'il y a cent ans disait aussi qu'elle pouvait se moquer des théories. Mais survint un homme qui fit un livre. Cet homme s'appelait Jean-Jacques Rousseau, et son livre le Contrat social. Ce livre n'élait qu'une théorie. Les nobles se moquèrent de cette théorie, mais leur peau servit à la reliure de la seconde édition de l'ouvrage. »
Oui, John, mon bon ami, tu as bien raison. Fais des théories, il n'est que temps. Mais surtout fais de la pratique. Ouvre tes musées et tes promenades le dimanche, et ferme un peu tes publichouses * ; ne te contente pas d'envoyer à tes pauvres hères des missionnaires qui leur apprennent qu'ils pourront comme toi un jour aller dans le royaume des cieux; fais-leur goûter quelques douceurs en ce monde ; divertis-les, dégrise-les, fais leur comprendre petit à petit que tu ne les entretiendras pas dans l'ivresse et dans la paresse et que les maisons de refuge pour la vieillesse ne
sont pas instituées pour engager le peuple à ne rien faire et à ne point songer à l'avenir. Essaye de faire du bas peuple des hommes qui pensent ; ce ne sont maintenant que des esclaves. Ces gens savent tous lire, malheureusement pour toi ; crains le jour où ils se dégriseront, et gare à ta peau : Il se pourrait bien qu*il y eût encore beaucoup de reliure à faire,
€ Aux quatre coins de la place Trafalgar, la place delà Concorde de Londres, se trouvent depuis des années quatre piédestaux. Trois sont surmontés de statues : George IV, le général Napier et le général Havelock; le quatrième attend*. »
Il attend toujours.
Si l'Angleterre est courte de héros, qu'elle installe le général Booth sur ce quatrième piédestal; mais, pour l'amour de Dieu et de la symétrie, qu'elle y mette quelqu'un.
Depuis cinq ou six ans, la statue de la reine Anne, située au cœur de la Cité, devant la façade
31â JOHN BULL ET SON ILE
de la cathédrale de Saint-Paul, a perdu son nez. Pour unschellingjon pourrait lui en remettre un de toute beauté. Eh bien, non. Les gros aldermen de la cité qui dînent à cent francs par tê^e, et ont dépensé trois cent mille francs pour mettre à l'entrée du quartier de Londres, placé sous leur juridiction, un monument ridicule et hideux, refusent un nez à la souveraine dont le règne, court mais glorieux, a vu le grand Marlbojough et les victoires de Blenheim et de Malplaquet. Et Dieu sait si un nez serait utile à celte pauvre fille abandonnée de John Bull, placée comme elle Test, dans un gouffre, au milieu du courant d'air le plus furieux de Londres.
« Une des plus grandes maisons de thé n'a pas honte de mettre l'affiche suivante dans tous les endroits publics, dans toutes les gares de l'Angleterre,: Nous vendons j à trois schellings la livre ^ le thé que nous fournissons auoirducs^ aux marquis^ aux comtes, aux barons, et à toute la haute bourgeoisie de l'Angleterre. Elle n'a pas
mis les vicomtes, c'est un oubli regrettable*. » Cet oubli a été réparé, j'en félicite et les vi* comtes et la maison de commerce. Les princes et les évêques viennent d'être ajoutés. Si Sa Majesté voulait seulement y goûter ! -
€ Le jour où la Chambre des Lords arrêtera un vote important des libéraux, elle rendra le demie soupir*. »
Elle vient de rejeter le Franchise BiU de M. Gladstone, et l'opération est en train de se faire. Si elle ne rend pas le dernier soupir, elle l'aura échappé belle.
Que les lords me semblent donc mal inspirés de venir chercher querelle à John Bull qui ne songe nullement à leur faire du mal. Si j'étais pair du royaume, je n'aurais qu'une idée en tête : me rendre l'être le plus heureux, le plus accommodant qui fût au monde. Je dirais à John :
« Écoute, mon ami, la Chambre des Lords a du bon,