Président de la Chambre des Communes
tour de moi, ces longues figures de carême, silencieuses et damnées, pour me servir de l'énergique expression du poète Shelley, avalant à petites gorgées leurs tasses d'eau bouillante, et grignotant des beurrées en levant les yeux au ciel, je me disais : « Oui, je l'ai dit, et je le répéterai encore : Rien n'est plus beau, rien n'est plus édifiant que de contempler John en train de s'administrer ce breuvage angélique. >
Je Yenais d'avaler tant bien que mal un morceau de pain et de beurre, et de me pousser dans la gorge deux tasses de tisane aussi stoïquement qu'aucun des fidèles présents à cette édifiante réunion, quand une vieille miss, assise à mes côtés, qui, depuis le commencement du service, n'avait point desserré les dents, excepté pour bâiller démesurément à intervalles réguliers, comme un chronomètre, se hasarda à rompre ce silence solennel. cAh! monsieur,me dit-elle, que cette réunion est imposante 1 Une œuvre glorieuse que la nôtre !
— Je n'en doute pas, madame, répondis-je.
Quand nous aurons fini ce délicieux ihé, nous aurons réunion, n'est-ce pas?
— Oui, le vénérable archidiacre va parler.
— Quel est le but exact de ce meeting? La fermeture des publiC'houses le dimanche, je suppose?
— Oh ! du tout, nous voulons faire mieux que cela. Les publiC'houses ne font pas autant de mal qu'on veut bien le dire. Nous voulons envoyer une pétition au parlement, pour obtenir rabrogation de la loi qui permet aux pâtissiers et aux épiciers de vendre du vin, de la bière, et des liqueurs,
— Vraiment! m'écriai-je.
— Oui, les public'houses ne sont fréquentés que par les basses classes; leur sphère d'action, dans le mal, ne s'étend pas au delà; mais l'ivrognerie chez les femmes des classes bourgeoises prend des proportions énormes. Sous prétexte d'aller acheter des gâteaux chez le pâtissier, elles se font servir du vin; sous prétexte d'envoyer leurs domestiques chercher des épiceries, elles se font rapporter de l'eau-de-vie, et s'enivrent chez
elles. Donc, nous nous sommes dil : Le pâtissier et l'épicier, voilà l'ennemi.
— Je crois que vous calomniez un peu vos compatriotes.
— C'est la triste vérité, vous allez entendre l'archidiacre dans un instant : il a de terribles choses à raconter. Oui, monsieur, les épiciers font plus de mal à notre cause que les publicans. C'est M. Gladstone qui leur a accordé ces licences, parce que les épiciers, c'est bien connu, sont tous libéraux.
* — Je vous comprends, dis-je à ma voisine. Et, comme les publicans sont conservateurs, vous désirez leur accorder le monopole de la vente des poisons alcooliques : c'est ime petite manœuvre électorale. Excusez-moi si je n'apprécie pas à leur valeur vos sentiments philanthropiques. Mais voilà la compagnie qui se lève pour se rendre dans la salle du meeting ; je vais me faire le plaisir d'aller écouter l'archidiacre. »
Quand nous entrâmes dans la salle, l'assemblée chantait un cantique dont le refrain commençait
par les mots Sauvons les malheureux qui périssent. Le cantique fini, le vénérable archidiacre qui présidait se leva, se recueillit quelques instants, et commença un discours dont j'extrais les passages suivants :
« Un de nos plus illustres magistrats disait, il y a quelques jours, que les assassinats de femmes, si fréquents dans la basse classe, pouvaient être attribués à l'ivrognerie des femmes beaucoup plus qu*à l'ivrognerie des hommes.
» Eh bien, si vous voulez remonter à la vraie source du mal, vous verrez que ces habitudes d'ivrognerie ne sont point contractées au publichouse^ mais bien à la maison, par la raison toute simple que ces femmes, en faisant leurs provisions chez l'épicier, fourrent au fond de leurs paniers une bouteille de gin ou d'eau-de-vie, et qu'elles boivent chez elles pendant l'absence de leurs maris. Aussi, en rentrant de son travail, l'artisan trouve-t-il sa femme grise. Point de dînei* pour lui. Ses vêtements et ceux de ses enfants ont été engagés pour acheter la maudite boisson. Il fait
des reproches à sa femme, se prend de querelle avec elle, la frappe, et quelquefois, dans le paroxysme de la fureur, illatue. J'entrai un jour, con* linua l'archidiacre, dans la boutique d'un épicier, sous le prétexte de changer un souverain, mais en réalité pourvoir ce qui s'y passait. Eh bien, dans l'espace de quelques minutes, je vis huit femmes venir acheter del'eau-de-vie. ^
« Entre nous, dis-je à ma voisine, le très révérend gentleman eût été plus généreux de faire quelque petit achat dans la boutique d'un épicier qu'il venait espionner, que de venir lui demander un service. »
Je continuai à prêter une oreille attentive.
« Une autre fois, dit-il, j'étais au buffet d'une station à prendre une tasse de thé. Trois jeunes filles fort bien mises entrèrent et, sans rougir, demandèrent, l'une pour trois pence de cognac, les deux autres un verre de bière. Quelques instants après, une dame, à l'apparence respectable, accompagnée d'un jeune enfant, entra et demanda du xérès. Elle en but trois verres, trait sur trait.
2i2 LES FILLES DE JOHN BULL
De pareilles scènes sont révoltantes. Vous nous aiderez, j'en suis convaincu, à mettre fin à cet état de choses; vous signerez la pétition que nous allons envoyer au Parlement, et dans laquelle nous demandons à nos représentants de faire une loi qui défende aux épiciers, aux pâtissiers et aux restaurateurs de vendre des liqueurs alcooliques, ï
Là-dessus on.se mit à entonner un cantique commençant par les mots : € A V œuvre », car si tout finit, en France, par des chansons, tout, en * Angleterre, finit par des cantiques.
€ Voyons, dis-je à mon excellente voisine, cela a-t-il du bon sens? Quoi ! pas d'autres arguments ! Pour quelques femmes qui sont allées acheter du cognac chez l'épicier, dans un but des plus innocents peut-être, vous allez demander au Parlement d'empêcher des citoyens libres et honnêtes de se procurer du vin, de la bière, du cognac. Mais c'est de la folie !
— Pas du tout, me répondit-elle; voilà plus de quarante ans que je ne bois que de l'eau, et le
jour OÙ nous en boirons tous, nous serons une nation de saints.
— Une nation de lunatiques, i pensai-je, elje sortis de cette atmosphère au plus vile.
Je sautai dans un cab et me fis conduire à la gare. En descendant de voiture, je remarquai que mon cocher avait un bout de ruban jaune à la boutonnière, c Tiens, lui dis-je, quelle décoration avez-vous donc là?
— Ah ! monsieur a été avec les buveurs d'eau, au meeting des rubans bleus, fit-il; moi j'appartiens à l'armée des rubans jaunes.
— Ah bah! m'écriai-je étonné; et] qu'est-ce qu'on fait à l'armée des rubans jaunes?
— Monsieur, me dit-il, on mange ce qu'on veut, on boit ce qu'on veut, et l'on se fiche du qu'en dira-t-on. (You eats what you like^ you drinks what you like^ and you don't care a damn for nobody,) >
Sacrebleu ! que c'était donc bon de voir un hommCy après avoir passé la soirée avec tous ces bigots et toutes ces vieilles femmes !
t Tenez, mon ami, fis-je à mon cocher qui avait une de ces bonnes figures ouvertes, comme on en voit dans le Devonshire, tenez, voilà un bon pourboire, allez prendre un verre à ma santé. » Et j'allai au guichet prendre mon billet, réconcilié avec le genre humain*.
1. Un clergyman de mes amis vient d'être obligé de quitter une excellente cure pour avoir refusé de se conformer au désir de son squire^ le hobereau du voisinage, qui entendait qu'il s'affublât de ce ruban bleu, certificat d'idiotisme, décoration des ivrognes corrigés. ■%
Mon ami est un sot. Pour gagner ou garder, une bonne cure, je n'hésiterais pas à m'attacher un ruban bleu à la boutonnière : il est si facile de le mettre dans sa poche pendant qu'on prend son grog ou un verre de généreux bordeaux.
LK FEMME DU VICAIRE Fragments.
Le révérend Bartholomew Goodman, vicaire de B..., était le seul représentant de l'orthodoxie dans cette jolie petite ville du comté de Devonshire.. Malgré ses rhumatismes, cet apôtre salarié des vérités de la Bible et de l'Évangile n'était, à proprement parler, ni vierge ni martyr, car il avait femme et enfants, et, bon an mal an, sa cure lui rapportait environ cinq cents livres sterling, soit douze mille cinq cents francs.
Il dogmatisait peu : il aurait cru manquer de respect à son aima mater y l'Église anglicane, en cherchant à la défendre et à prouver qu'elle seule avait le monopole du salut des âmes. D'une nature simple, théologien peu savant, d'une intelligence assez bornée, il se contentait de prêcher à ses outilles la vieille histoire : c'est ainsi qu'il se plaisait à appeler la doctrine du Christ. Ses sermons étaient, du reste, des productions de l'esprit fort médiocres, malgré le temps qu'il mettait à les faire ; et quand sa femme semblait le plaindre du mal qu'il se donnait, il lui répondait en soupirant : « Ma bonne amie, il est vrai que mes sermons me prennent bien du temps, mais ce n'est pas moi que vous devriez plaindre, ce sont les braves gens qui sont obligés de les entendre, i
Cet excellent homme avait son dada, car tout Anglais en a un, surtout en matière religieuse : il croyait fermement que le peuple anglais n'était autre que les dix tribus d'Israël disparues après la destruction de Jérusalem. Ce sujet était pour lui une source intarissable de discussion, et quand
il rencontrait une bonne âme prêle à récouler, il s'animait et devenait presque éloquent. Celle pensée l'occupait sans cesse, et s'il allait le soir reposer près de sa chaste épouse, sans avoir découvert quelque nouvelle preuve de l'identité de la maison d'Israël et de la nation britannique, comme Titus il s'écriait : — j'ai perdu ma journée.
De tous les animaux domestiques qui respiraient au presbytère, y compris l'écurie et la basse-cour, il n'en était pas, aux yeux de mistress Bartholomew Goodman, de plus commode et de plus docile que le révérend gentleman, son mari.
La digne dame avait pris sur elle le soin d'administrer la paroisse. Son mari, pensait-elle, était une bonne pâte de vicaire, incapable de faire autre chose que des sermons. Or ces sermons étaient des histoires à dormir debout, et, comme on les écoulait assis, leur chance de succès était bien maigre. Du reste, ajoutait-elle en elle-même, les sermons ne convertissent plus personne. Alors que l'on serait noir comme le péché, on ne se reconnaît point dans les descriptions 4e pécheurs qui
sortent des lèvres des prédicateurs. Non, après le sermon, on rentre chez soi plus satisfait que jamais de sa personne, et Ton se dit simplement : « Ce pauvre Smith, ou ce pauvre Brown ! comme le vicaire Ta attrappé ce matin ! > C'est toujours 2iu voisin que se sont adressés les traits mordants des comédies de mœurs ou les diatribes des sermons : voilà pourquoi personne ne se fâche au théâtre ou à l'église.
Pour produire de l'effet sur le pécheur, il faut des arguments ad hominem; il faut aller le trouver à domicile, et lui mettre le poing sur la gorge . C'était ce rôle de champion de l'église militante que mistress Goodman s'était adjugé. Jamais Satan ne s'était trouvé en présence d'un ennemi aussi formidable.
Mistress Goodman, nous devons le dire, semblait taillée pour la lutte : haute de six pieds, alerte et maigre comme un lévrier, des yeux petits et perçants, un râtelier solide et complet en forme de fer à cheval, un ne? aquilin retombant fièrement en auvent, et prêt à faire jonction avec
un menton de galoche; tout semblait indiquer chez ce soldat de la foi une résolution à la hauteur des entreprises les plus ardues, une résolution que ne sauraient ébranler ni les rebuffades, ni les moqueries, ni les dangers d'aucune sorte.
A la voix de sa femme, le bon vicaire tremblait de respect et d'effroi.
En Angleterre, où la femme est si docile à son mari, si respectueuse, si soumise, l'épouse du pasteur semble faire exception à la règle. Gela est facile à comprendre. C'est toujours bien un peu l'habit qui fait le moine. Pour nous, le prêtre, c'est la soutane noire et le surplis blanc, c'est-àdire l'austérité et l'innocence. Que ce soit préjugé ou non, il semble difûcile de concilier la vocation du sacerdoce avec l'amour, quand même ce serait l'amour le plus terriblement conjugal. Appelez votre femme votre chaste épouse tant que vous voudrez, cela signifiera toujours qu'elle est chaste avec les autres, qu'elle vous est fidèle; mais enfin, voyons : je ne sais trop comment m'expliquer pour vous faire avaler mon idée... enfin, je ne
i50 LES FILLES DE JOHN BULL
sache pas qu'au presbytère les enfants tombent de la lune entre les bras de la nourrice. Là, m'en suis-je tiré à votre satisfaction?
Je n'ai jamais compris cet être curieux qui s'appelle le prêtre marié. J'entends le véritable prêtre de vocation, le pasteur d'âmes, l'évangéliste. Il n'est nullement question ici de ces clergymen savants, professeurs, hommes de lettres, parfaits gentlemen du reste, hommes mondains par excellence, et je prétends prendre le mot mondains en bonne part; encore moins de ces clergymen qui sont entrés dans les ordres, parce que cela pose et augmente les chances de faire uû beau mariage, et qui ne se sont pas faits derviches, parce que, en Angleterre, ce n'est pas Thabilude, et que, d'ailleurs, cela n'ouvrirait aucune carrière lucrative.
L'évangéliste, qui se croirait damné s'il ne récitait son bénédicité avant de s'administrer un verre de whisky * et qui, selon nous, ne saurait manquer de traiter les douceurs du mariage
avec la reconnaissance anticipée qu'il accorde à son grog; cet évangéliste, disons-nous, doit paraître souverainement étrange à une femme, témoin de tous ses petits travers — j'admets qu'il n'ait point de défauts, de vices encore moins — à une femme, ce petit penseur aux yeux d'Argus, témoin de ces milliers d'actes qui lui prouvent que ce prêtre n*est qu'un homme après tout... comme les autres hommes. Pour nous, au contraire, un prêtre n'est point comme les autres hommes; à peine est-il un homme à nos yeux. Non, je ne puis surmonter celte idée; c'est plus fort que moi. Ce surplis de nuit à manches, vous savez f ... que je n'ose nommer, car, par la forme, c'est le plus ridicule de tous les vêtements au monde... non, non, dans la chambre à coucher, cet oracle et sa femme doivent se rire au nez.
Ce n'est pas tout. Une femme de ministre protestant a mille et une occupations qui lui donnent de l'importance, et ses occupations sont plus viriles que celles de son mari : elle met ses théories en pratique. Il fait des sermons et des
quêtes; elle fait Taumône, visite les malades, organise associations, fêtes, bazars, concerts, conférences, tea-parties à un schelling par tête : c'est la dispensatrice de toutes les faveurs du presbytère. Or, mettez la femme sur un pied d'égalité avec l'homme, et son instinct naturel la placera bientôt sur un piédestal d'où elle exercera son empire à outrance. Oui, à outrance, car la femme étant née pour être protégée, quand elle commande, elle commande en parvenue, bruyamment, indiscrètement.
Cet instinct- naturel de la femme, mistress Goodman le possédait au plus haut degré, son mari était là pour en faire foi.
Madame la vicaire avait encore d'autres raisons pour se croire supérieure à son mari. Elle était d'origine aristocratique, et se disait descendante des rois d'Irlande. Au reste, nous pouvons dire, en passant, que nous n'avons pas encore rencontré d'Irlandais qui ne fussent descendus en droite ligne des anciens rois d'Irlande. S'il faut en croire ces excellents Hiberniens, jamais
notre Louis XI[ n'aurait mérité le titre de père du peuple comme ces vieux monarques d'Erin. Les exploits d'Hercule sont de la Saint-Jean auprès des tours de force de ces gaillards-là.
Fièrede ses ancêtres, mistress Goodman reprochait souvent au pauvre pasteur son obscure naissance. « Je devrais être la femme d'un évêque, lui disait-elle quelquefois , quand il ne semblait pas suffisamment saisi d'admiration en sa présence. — Hélas 1 que ne l'êtes-vous, ma chère ! > pensait Je brave homme. Et, comme il avait bon cœur, et qu'il n'avait aucune raison pour vouloir du mal au chef de son diocèse, ce désir expirait sur ses lèvres, ou ne s'y dessinait que faiblement.
Nous croyons en avoir assez dit pour prouver que le révérend Bartholomew Goodman faisait son purgatoire en ce monde, ce qui devait être pour son âme chrétienne une grande consolation et même une source de joie, puisque la religion protestante n'admet pas l'existence de ce lieu de purification dans la vie future.
Par une matinée du printemps de l'année 188.., M. Goodman, vicaire de l'église deTous-les-Angfis — c'est ainsi que s'appelait sa paroisse — était dans sa bibliothèque à écrire ses deux sermons pour le dimanche suivant.
Comme nous l'avons dit ailleurs, les sermons, en Angleterre, se lisent en chaire : c'est du moins ce qui a lieu dans les églises anglicanes, et nous en avons donné les raisons.
Or, depuis un temps immémorial, les centaines de revues, de magasins, et de journaux religieux
qui inondent le pays, publient des sermons, et quand un clergyman a l'imagination quelque peu limitée, ces feuilles périodiques lui fournissent de quoi édifier les fidèles le dimanche : il copie de vieux sermons. Je n'en veux pour preuve que le spectacle qu'offre tous les samedis de l'année la grande salle de lecture du Musée Britannique. Tous les sièges sont accaparés par les ministres des cent et quelques sectes religieuses qui ont pris à tâche de faire oublier dans l'autre monde les mille et un petits péchés dont John Bull se rend coupable en celui-ci. Il faut les voir, courbés sur de vieilles paperasses toutes poudreuses, et en extraire le baume salutaire qui doit le lendemain vivifier les troupeaux confiés à leur garde. En entendant ces centaines de plumes d'oie gratter le papier au pas de course, je me suis quelquefois dit : il y a des gens qui gagnent facilement leurs appointements. Et cependant il faut songer au public surtout et avant tout : à vrai dire, je ne vois pas qu'il y ait du mal à copier un sermon. Pourquoi, au contraire, ne suivrait-on pas le con-
seil que donne Voltaire dans le Dictionnaire philosophique au chapitre Éloquence ? Voici ce qu*il dit, après avoir parlé des sermons de Massillon: « De pareils chefs-d'œuvre sont très rares ; tout est d'ailleurs devenu lieu commun. Les prédicateurs, qui ne peuvent imiter ces grands modèles, feraient mieux de les apprendre par cœur et de les débiter à leur auditoire (supposé encore qu'ils eussent ce talent si rare de la déclamation), que de prêcher dans un style languissant des choses aussi rebattues qu'inutiles. >
Les habitués du samedi, au Musée Britannique, ne font pas autre chose; seulement comme cela leur prendrait trop du temps précieux qu'ils doivent aux ouailles qu'ils nourrissent de la parole de vie, d'apprendre par cœur deux sermons par semaine, et souvent davantage, ils les copient pour les lire : c'est plus vite fait, t Quand je veux émouvoir mes fidèles, disait un jour un bon curé, je leur récite du Massillon. j
Au reste, en Angleterre, on n'encourage pas beaucoup l'éloquence de la chaire. Un prédica-
leur vraiment éloquent friserait trop l'acteur pour plaire à ce peuple si susceptible en matière de religion. Il n'inspirerait pas de confiance. L'Anglais aime avant tout qu'on dogmatise; des torrents d'éloquence à la Bossuet reffaroucheraient; des phrases étudiées et polies comme celles d'un Fléchier, des expressions élégantes et gracieuses comme celles d'un Massillon éveilleraient ses soupçons. Il préfère du bon sens pur et simple, et laisse au bas peuple le plaisir de se faire terrifier par les déclamateurs.
Nous parlions un jour de l'éloquence de la chaire anglaise avec un personnage important du monde politique. « L'éloquence de la chaire anglaise! me dit-il; mais nous n'en avons point.
— Pourtant, lui dis-je, j'ai entendu ces joursci le chanoine X prêcher à l'abbaye de Westminster, et je vous assure que je n'ai jamais rien entendu de si gracieux; j'étais suspendu à ses lèvres. Bien certainement celui-là est éloquent en chaire.
— Oui, me dit-il; en effet, le chanoine X sait
â5S LES FILLES DE JOHN BULL
parler mais, mon cher monsieur, s'il savait
se taire, aujourd'hui il serait évêque. >
Le chanoine en question vient d'être nommé évêque, cependant; mais aux colonies, bien loin, aux antipodes. Si nos amis les Anglais Tout reconnu, je leur offre Tanedocle : elle est inédite.
Notre excellent vicaire venait de copier son sermon du matin; mais comme il voulait, dans la soirée, tonner du haut de la chaire contre l'hérésie, contre le papisme, le rilualisme, le méthodisme, le socinianisme, le sécularisme, le matérialisme, et tous ces mots en isme^ qui, ajoutés à ses rhumatismes, lui rendaient la vie presque intolérable, il était, au moment mentionné, au commencement de ce chapitre, dans le feu de la composition. C'était des foudres d'éloquence qu'il voulait lancer; et, comme Calchas, il préparait son tonnerre.
Mais c'était surtout à l'Armée du Salut qu'il en voulait; c'était à ces violateurs du sabbat qui
venaient brailler et gesticuler jusque sous ses fenêtres et vociférer des chants blasphématoires, accompagnés de trombones, de cornets à piston, d^accordéons, de grosses caisses et de tambours, qu'il réservait ses batteries de siège et ses avalanches d'anathèmes.
Aussi avait-il choisi, pour texte de sa philippique, le 5* verset du 6* chapitre de Tévangile selon saint Mathieu : « Et quand tu prieras, ne fais pas comme les hypocrites : car ils aiment à prier en se tenant debout dans les synagogues et aux coins des rues, afin d'être vus des hommes. »
Le bon clergyman aurait bien voulu ne citer dans son texte que la dernière partie du verset, car, au fond de son cœur honnête, il lui semblait que ce verset, dans son intégrité, devait s'interpréter ainsi : « Quand tu prieras ne fais pas comme les hypocrites : ne prie ni dans les temples, ni dans les rues, » c'est-à-dire : « Ne prie pas en public, en présence des hommes. » Et il savait fort bien que celte interprétation se trouve corroborée par le verset suivant qui dit : i Mais toi, quand tu
prieras, entre dans ton cabinet, et fermes-en la porte, afin de n'être vu que de Dieu. »
En Angleterre, les Saintes Écritures paraissent faites pour qu'on y prenne ce qui convient à la secte à laquelle on appartient, et qu'on en rejette ce qui pourrait lui porter ombrage ou préjudice. C'est ainsi que les cent quatre-vingt-quatre religions de l'Angleterre s'appuient sur les Écritures, et que chacune d'elles condamme ses cent quatrevingt-trois rivales par ces mêmes Écritures,
Malgré cela, tout ce saint monde vit en paix, en parfaite harmonie. C'est la liberté à laquelle ce peuple est fait : l'excentricité religieuse paraît chose simple et naturelle. Mais les ministres de toutes les dénominations s'accordent à dire que, contrairement à l'Évangile, on doit se réunir en public pour prier. Raisonnement facile à suivre. Que deviendraient en effet les prêtres et les hommes de loi s'il était permis de plaider soimême sa cause devant Dieu et devant les hommes? Et puis l'homme, tant qu'il sera homme, sera toujours heureux d'avoir une occasion d'afficher sa
verlu, et tel, qui ferait une courte prière dans son cabinet, si la porte en était fermée, en fait une bien longue au temple, en présence de ses semblables qu'il édifie par sa piété.
Le vicaire, la tête enfoncée dans ses mains, était plongé dans les réflexions les plus profondes, quand tout à coup la porte de la bibliothèque s'ouvrit brusquement, et mistress Goodman parut sur le seuil, un livre à la main.
Ce livre était un exemplaire du Nouveau Testament, revu et corrigé par la commission de revision des Saintes Écritures.
« Eh bien, en voilà de belles ? s'écria cette dame, hors d'haleine et se laissant tomber dans un fauteuil.
— Qu'est-ce qu'il y a, ma bonne amie? demanda le vicaire.
— Ce qu'il y a ! ce qu'il y a ! Vous me le demandez! Il y a que nous sommes ruinés. Il y a qu'avant peu, grâce aux évêques et à tous ceux dont le devoir est de veiller aux intérêts de notre sainte
Église, la nation ne sera plus composée que de matérialistes et d'infidèles,
— Allons, allons, qu'est-ce qui vous prend, ma bonne? fit tranquillement le révérend gentleman.
— Ce qui me prend ! Ah ! mon cher, on voit bien que vous êtes salarié de l'État, à la manière dont vous prenez les choses. Tenez, lisez et soyez édifié. Ah! c'est du joli! Où allons nous? Aqui se fier? Nous sommes trahis, vendus, perdus
— Mais, ma chère amie, encore une fois à qui en avez-vous ? Je ne vois pas ce qui peut vous mettre dans un pareil état.
— Ali ! Vraiment ! Vous ne voyez pas qu'au lieu de conserver cette phrase précieuse, qui résume tout le christianisme : A quoi sert-il de gagner l'univers si Von vient à perdre son âme, la nouvelle version porte : A quoi sert-il de gagner V univers si Von vient à perdre la vie ?
— Je vois bien; mais lisez le renvoi : ou son âme. Vous n'avez pas regardé au bas de la page.
^ Cette hésitation ne fait qu'empirer la chose.
Il vaudrait mieux que ces messieurs dissent franchement ce qu'ils en pensent.
— Le mot grec psuchè signifie âme aussi bien que souffle, vie.
— Je me moque pas mal de votre grec, s'écria mistress Goodman indignée. Est-ce que vos ouailles savent le grec? Que vont-ils penser de nous ? Que depuis des siècles notre Éjlise les abuse et leur fait payer la dîme pour rien. Gomment I vous ne voyez pas que ce changement revient à la négation de l'enfer? Autant, en effet, dire que le Sauveur n'a jamais fait mention de l'autre monde, que tout ce qu'il a dit se rapporte à la vie ici-bas, et que ses préceptes n'ont été donnés que pour apprendre aux gens à être heureux sur la terre. Mais c'est épouvantable ! Il faut s'attendre à tout à présent. Je ne désespère pas de voir les évêques se rallier bientôt au socinianisme et renier la divinité du Ghrist. Qu'il n'y ait pas de purgatoire, je vous l'accorde; mais s'il n'y a pas d'enfer, pendant que je serai au ciel, où seront les pécheurs,mon pauvre Barty,oùserontles pécheurs?»
â&i Lies FILLES DE JOHN BULL
Ce petit nom d'amitié, que la digne dame ne donnait à son mari que dans les occasions solennelles, fit comprendre à l'excellent vicaire que sa femme venait auprès de lui chercher quelque consolation. Aussi essaya-t-il de mettre du baume sur ses blessures.
« Calmez-vous, ma bonne amie, lui dit-il, calmez-vous. A vous parler franchement, je n'attache qu'une importance secondaire au Nouveau Testament, vous le savez; cela soit dit entre nous. Nous sommes chrétiens, sans contredit; mais notre glorieuse origine, tirée de l'Ancien Testament, est un titre beaucoup plus sacré pour nous. Du moment qu'il est clair que nous descendons d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, que nous sommes les enfants choisis du Seigneur, que nous importe le reste? >
Et en cela le révérend gentleman avait raison. La religion des Anglais est beaucoup plus juive que catholique, et l'on pourrait affirmer qu'un Anglais de la vieille école souffrirait plutôt qu'on se permît devant lui une plaisanterie sur un saint
que sur un des personnages de l'Ancien Testament, fût-ce même sur madame Putiphar, ou Tune des charmantes demoiselles de la famille Loth.
« Non, ma chère amie, reprit le vicaire, soyez bien convaincue qu'il ne peut nous arriver aucun mal. Nous sommes la nation juste, la nation sainte, l'héritage du Seigneur.
— Tout cela c'est très joli... pour l'avenir, répondit mistress Goodman ; mais pour le présent, je ne vois pas comment vous allez expliquer aux fidèles un changement qui me semble renverser notre édifice de fond en comble. Si nous ne maintenons pas nos préceptes, nous sommes perdus. L'église doit être conséquente. Voyez le pape : avec son dogme d'infaillibité, il est encore sur son trône.
— Après tout, ma bonne, si l'on supprimait l'enfer, le mal ne serait pas bien grand, et nos plus grands dignitaires de l'Église anglicane sont de cet avis-là, vous le savez.
— Supprimer l'enfer ! cria mistress Goodman.
Si VOUS supprimez l'enfer, nous n'avons plus qu'à fermer boutique.
— Vous vous emportez inutilement, ma chère, et vous avez bien tort de vous exprimer de la sorte.
— Protestez, alors.
— Contre qui, contre quoi voulez-vous que je proteste? Les autorités de l'Église ont décidé le changement, nous autres subalternes nous n'avons qu'à nous incliner. D'ailleurs, je dirai à ma congrégation que, dans la nouvelle version, par viCy il faut entendre vie future.
— Bien dit, Barty ; car, soyez-en bien sûr, vous ne pouvez pas marcher sans enfer, c'est la peur du diable qui tient les masses en soumission.
— Ma chère amie, je vous le répète, s'il y a un enfer, cela ne nous concerne point : la maison d'Israël, c'est-à-dire la nation britannique, sera sauvée en bloc.
— Et les autres?
— Qui ! les autres?
— Eh bien, mais les Français, les Allemands,
les Italiens, les Chinois, qui sais-je? Où irontils? N'y en aura-t-il point en paradis?
— Quelques-uns peut-être, mais à des places bien inférieures, n'en doutez pas.
— Qui mourra verra, fil mistress Goodman.
— Mais c'est tout vu, ma bonne; remettez-vous de vos émotions, rassurez-vous pour l'avenir; et maintenant souffrez que je termine mon sermon pour demain.
— Laissez-moi donc tranquille avec vos sermons, vous avez là, dans vos armoires, de quoi prêcher pour le reste de vos jours.
— Ma chère, c'est un sermon de ma composition que je prépare.
— Ça sera jolil Mettez-moi donc tout cela de côté, et venez me conduire à la station, la voiture est attelée.
— Impossible, ma bonne amie, j'ai plusieurs lettres à écrire.
— Vous les écrirez demain.
— Vous ne voudriez pas que je fisse ma correspondance le dimanche! s'écria le vicaire.
— Vous daterez vos lelles de la veille. Franchement, Barty, je ne vous savais pas si simple.
— Et puis, ajouta Texcellent M. Goodman, j'ai plusieurs courses à faire, une quantité de notes à régler, les fournisseurs me tracassent. '
— Envoyez-leur des tracts^ qui leur rappelleront que l'humilité el la patience sont des vertus chrétiennes.
— Bon, autrefois; ça ne prend plus maintenant.
— A qui la faute? Comment voulez-vous que ces gens-là croient en vous, quand vous n'y croyez pas vous-mêmes?
— Ah ! ma bonne amie, je vous en prie, ne recommencez pas. Vous me donnez mal à la tête.
Tenez, vous avez raison de me faire sortir, je vais vous conduire à la station. >
Hé toutes les corvées que mistress Goodman imposait à son mari, celle que le révérend gentleman redoutait le plus était de conduire en voiture sa modèle épouse. L'idée qu'il pourrait rentrer seul, et finir en paix le sermon qu'il avait en
LES FILLES DE JOHN BULL m
lête, lui fit cependant prendre son mal en douceur.
La station se trouvait à quatre milles du presbytère, et, pour y arriver, il y avait une longue côte rapide à gravir.
Mistress Goodman, en sa qualité de membre et agent de la Société royale protectrice des animaux, ne manquait jamais de faire descendre son mari au bas de la côte. « Vous n'allez pas vous faire traîner par ce pauvre Bob, lui disait-elle; descendez de voiture et marchez ; vous engraissez à vue d'œil, la marche vous fera du bien. » Le pauvre vicaire, gros et asthmatique, descendait, et, soufflant, toussant, haletant, il suivait la voiture au pas jusqu'au sommet de la côte, regrettant toutefois que les maris ne fussent pas compris dans les animaux que protégeait la Société royale.
Arrivé à la station, il prit un billet, plaça sa femme confortablement dans le coin d'un compartiment et se disposait à partir, quand mistress Goodman lui cria :
t Barty, surtout n'oubliez pas de descendre de voiture en remontant la côte.
— Certainement, ma bonne, fit le brave homme , que la vue de sa femme en route dans une direction opposée au presbytère rendait facétieux; si vous voulez même, je mettrai Bob dans la voiture et je le pousserai... et la Société protectrice des animaux vous décernera pour le moins une médaille d'or. »
La locomotive siffla. Le vicaire fit à sa femme un signe amical de la main, et regagna sa voiture, se promettant de filer bon train au presbytère.
Arrivé à la côte, Bob tourna bien la tète plusieurs fois pour voir si son fardeau obéirait aux injonctions de sa bienfaitrice, et alla même jusqu'à s'arrêter en chemin pour permettre au vicaire de descendre plus à son aise, mais celui-ci feignit de ne point comprendre le jeu de l'intelligent animal; il administra même à Bob deux ou trois coups de fouet péremptoires qui lui donnèrent à réfléchir. Le protégé de mistress Goodman
jugea prudent d'allonger le pas, et en moins d'une demi-heure il avala ses quatre milles.
Le vicaire fît mener son cheval à l'écurie, remiser sa voiture, se fit apporter du thé dans sa bibliothèque, et, à sa satisfaction, put terminer le sermon que, depuis si longtemps, il ruminait dans son esprit.
Les enfants des pauvres de la paroisse de Tousles-Anges se rendaient le dimanche dans l'école du presbytère pour y assister à la classe de Bible.
La première classe était sous la direction de madame la vicaire. On se réunissait à trois heures pour prier; puis on chantait un cantique, et la classe commençait.
Ces classes du dimanche consistent en lectures de passages de la Bible que l'on explique aux enfants.
Le dimanche en question mislress Goodman
avait choisi comme sujet le 28' chapitre du prophète Isaïe. Aussitôt le cantique fini, elle se mit à are :
« Malheur à la couronne d'orgueil, aux ivrognes (TEphraïm! V ornement de sa gloire n^est qu'une fleur qui tombe.
> Voici, le Seigneur a en main un homme fort et tout puissant, qui ressemble à une tempête de grêle, à un tourbillon qui brise tout, à une tempête de grosses eaux débordées; il jettera tout par terre avec la main.
> La couronne de fierté et les ivrognes d'Ephraïm seront foulés aux pieds.
» Oh ! alors, que deviendra la eue d'or !
j> Vous avez entendu ces paroles du grand prophète, s'écria la digne dame. Eh bien, mes chers enfants, Isaïe veut dire par là que Dieu punira la méchanceté, la vanité et la sensualité des hommes et toutes ses prophéties se sont accomplies. Cette ville d'or c'est Paris, la nouvelle Babylone; la couronne d'orgueil et de fierté, c'est la France. Cet homme fort et puissant, qui ressemble
tu ' LES FILLES DE JOHN BULL
à une tempête de grêle, c'est Tempereur d'Allemagne qui, depuis le jour où il a marié son fils à la fille de notre reine bieD-aimée,voit les bénédiclions du Seigneur pleuvoir sur son royaume.
> Cette interprétation du texte du prophète Isaïe a été présentée par le cher et regretté docteur Macleod à notre gracieuse souveraine, et Sa Majesté a daigné trouver que les paroles d'Isaïe semblaient se rapporter à la France d'une manière frappante *. Avons-nous besoin d'une autorité plus sûre?
» Et,en effet, ne reconnaît-on pas de prime abord cette nation perverse et orgueilleuse qui ne respecte rien, qui ne sanctifie même pas le dimanche. Savez- vous, mes enfants, que ces violateurs du
1 . Extrait du livre de Sa Majesté la Reiae d'Angleterre : My Holidays in the Highlands, 1862-1882, publié à Londres, le 1*2 février I88i :
« Dr. Macleod gave us such a splendid sermon on ihe war^ and without inentioning France he said enough to make every one understand what was meant {when he pointed out how God would punishwickedness, and vanity, and sensuaîity; and thechapters he read from Isaiah xxviii., and from Eiekielt Amos, and one of the Psdms, were really quite wonderful for the way in which they seemed to describe France. »
sabbat ont des courses le dimanche, qu'ils vont au spectacle le dimanche, oui, vous avez peine à le croire, vos esprits droits et honnêtes se refuse ntà croire de pareilles monstruosités, oui, leurs journaux paraissent, s'achètent et se lisent le dimanche. J'ai même vu — c'était à n'en pas croire mes yeux — j'ai vu, dans les jardins publics, le saint jour du dimanche, des petits garçons et des petites filles, appartenant aux classes élevées,jouer au cerceau, et danser en rond devant leurs parents qui semblaient n'y voir aucun mal. C'est l'abomination de la désolation, et je ne crains pas de le dire : les Juifs et les Musulmans valent mieux que ces gens-là, car enfin, s'ils n'adorent pas le Sauveur, ils adorent Dieu du moins. Je préfère les sauvages qui adorent le soleil à ces infidèles qui n'adorent rien du tout, qui se mettent à genoux devant des chandelles pour sauver les apparences.
— Madame, fit timidement une petite fille, papa dît que les Français sont chrétiens.
— Non, mon enfant, ils sont papistes, ce n'est
pas la même chose. La plupart d'entre eux ne sont même rien du tout. Ceux qui croient au pape lui donnent de l'argent pour recevoir, à une époque fixée à l'avance, des indulgences plénières qui leur permettent, jusqu'à la dite époque, d'offenser le bon Dieu autant et aussi souvent qu'il leur plaît. Je suis bien convaincue que votre papa n'appelle pas chrétiens de pareils païens. Du reste, mon enfant, rassurez-vous; un de ces jours j'irai causer avec votre papa.
]» Mais aussi quel est le résultat? continua mistress Goodman : le jour de la vengeance et du châtiment arrive. Une poignée de soldats anglais met en pièces des millions de Français : les hordes de Bonaparte sont anéanties par quelques soldats que commandait le duc de Wellington.
» Pourquoi ?
» Ah ! pourquoi ! Parce que nos bons soldats croyaient en Dieu et avaient fait leur prière.
— Oh ! madame, s'écria en ce moment une autre petite fille, est-ce que ces méchants Français n'ont pas de prières ?
— Je ne sais pas au juste, ma chère enfant: mais j'en doute fort. Et quand même ils en auraient, ajouta l'excellente dame sans se déconcerter, vous pensez bien que le bon Dieu a trop à faire pour écouter de pareilles bêtises. Pour que la prière ait de l'effet, il faut que celui qui la fait ait la grâce, c'est-à-dire qu'il ait reçu la permission de déposer sa prière aux pieds du Créateur. Or, nous seuls, la nation sainte, nous les descendants d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, nous les enfants choisis du Seigneur, nous avons cette grâce en abondance. Nous sommes les alliés du Dieu d'Israël qui a dit : Les enfants d'Israël garderont le sabbat pour célébrer le jour du repos dans leurs générations, par une alliance perpétuelle. Et encore : Et même je leur donnai aussi mes sabbats , pour leur être un signe entre moi et eux, afin qu'ils connussent que je suis V Éternel qui le sanctifie.
» Eh bien, je vous le demande, qui est-ce qui observe le saint jour du sabbat? Il y a d'abord les Juifs. Ensuite les Anglais et les Américains. Gomme
tn LES FILLES DE JOHN BULL
je vous l'ai déjà expliqué, et comme M. le vicaire vous l'a prouvé bien des fois en chaire, les Américains ne sont autres que la tribu de Manasseh, et les Juifs sont tout ce qui reste des tribus perverses de Juda et de Lévi. Les Anglais sont donc les enfants de la maison d'Israël. Oui, mes enfants, c'est un fait glorieux, et vous avez le droit d'en être fiers. Aussi gardez bien votre engagement avec le Seigneur qui vous reconnaîtra toujours à ce signe. Je connais des malheureux enfants qui jouent le dimanche. Ne les imitez pas et vous serez admis au séjour des bienheureux qui, ne l'oubliez pas, est un dimanche perpétuel. »
Cette dernière phrase ne produisit pas chez les élèves de mistress Goodman l'enthousiasme que cette dame attendait : elle donna même à réfléchir à plusieurs d'entre elles, chez qui elle réveilla des souvenirs de remontrances, de punitions, de silence solennel, de gros yeux et de iractSy qui ne laissaient pas d'être fort désagréables.
Une de ces petites filles, en rentrant à la mai-
son ,alla même j u squ'à verser un torrent de larmes. « Qii'as-tu, ma mignonne? lui dit sa maman.
— Oh ! maman, s'écria la pauvre enfant tout éplorée, mistress Goodman dit que, dans le paradis, c'est toute la semaine... comme le dimanche...
— Eh bien?
— Oh ! fit la chère petite en sanglotant de plus belle, si je suis bonne petite fille toute la semaine, est-ce que le bon Dieu ne me laissera pas aller jouer le jeudi en enfer avec les petits diables? »
Mistress Goodman, il est peut-être temps de le dire, n'est point un type imaginaire. J'ai eu le plaisir de jouir bien des fois de la compagnie de cette dame. Chez elle, je me suis vu expliquer comment l'histoire de Napoléon peut se lire en entier dans l'Apocalypse de Saint-Jean , comment les grands événements historiques, depuis la bataille d'Hastings jusqu'à celle de Tel-el-Kebir, sont mentionnés comme inévitables dans Isaïe, Ézéchiel, et autres prophètes. Avec la Bible, on explique tout : c'est, comme l'indique son nom, le livre par excellence. J'ai entendu des gens in-
struiis et jouissant apparemment de leurs facultés mentales, me dire que les victoires du général Wolseley en Egypte étaient prédites par Jérémie, au chapitre III, verset 18. A cette époque, je dois le dire, leMahdi n'avait pas encore fait son entrée en scène.
De tous les prophètes, cependant, c*est encore Isaïe qui emporte la palme. Le vicaire de la paroisse de Tous-les-Anges passa une soirée à me présenter la Révolution française sous un jour tout à fait nouveau, à l'aide des soixante-dix chapitres d'Isaïe.
C'est aussi la Bible en main quemistress Goodman enseignait l'histoire aux ènfanls de l'école du dimanche.
C'est une erreur, il me semble, de cherchera mettre à l'épreuve les convictions religieuses des enfants. Ces châteaux d'abstractions qu'on leur fait bâtir par obéissance doivent s'écrouler au premier souffle. Ces mille petits mensonges qu'on fait aux enfants, à bonne intention sans doute, ne laissent pas souvent de jeter dans leurs jeunes
âmes des impressions profondes, des doutes, qui ne s'effaceront qu'avec peine. J'en ai fait moimême l'expérience à l'âge de onze ans.
C'était un dimanche du mois de juin 1856, à l'époque des grandes fêles de Cherbourg. Je devais faire ma première communion le dimanche suivant. Dieu sait si je m'y préparais avec toute la ferveur de mon âme; si je priais constamment pour demander la foi; si je me confessais deux et trois fois par jour, quand je croyais avoir omis de déclarer quelque petite peccadille au tribunal de la pénitence ! Or, ce dimanche, nous étions une centaine d'enfants réunis à l'église pour le catéchisme. Le curé, qui. était présent, pria le vicaire de lui permettre de nous adresser quelques paroles : « Mes chers enfants, nous dit-il, j'ai une grande nouvelle à vous annoncer. Sa Majesté l'Empereur est en ce moment à Cherbourg. Dimanche prochain, jour de votre première comm union, il passera par cette ville, et il vous invite tous à dîner. » Nous nous regardâmes en silence; et si nous n'avions pas été réunis dans
le lieu saint, nous eussions certainement tous sauté de joie. En rentrant chez moi, je fis part à ma mère de la grande nouvelle. Mon excellente mère, qui me voyait déjà me léc/her les babines à l'idée des taries à la crème que Sa Majesté ne pouvait manquer de nous offrir au dessert, et qui a toujours été d'avis qu'il ne faut jamais désappointer les enfants, si l'on veut gagner leur confiance, me répondit simplement : ^ Vraiment ! c'est extraordinaire! Après tout c'est une excellente idée que l'Empereur a eue là! Malheureusement, les empereurs sont des gens très occupés, et il se pourrait bien que, dimanche prochain il fût rappelé à Paris, et mis dans l'impossibilité de tenir son engagement. Mais sois tranquille, nous aurons à la maison ta tante, ta marraine, tous nos amis, et nous célébrerons grandement ce jour-là que tu n'oublieras pas de sitôt, je te le garantis. » La bonne mère savait bien qu'on nous avait trompés. Moi j'avais avalé la pilule.
Le jeudi suivant, nous nous réunîmes de nouveau au catéchisme, pour la répétition des actes.
En voyant le curé au milieu de nous, nous comprîmes qu'il s'agissait encore de quelque nouvelle , et nous prêtâmes une oreille attentive. En effet, aussitôt que nous eûmes tous pris nos places, le curé se leva, et s'adressa à nous : « Mes chers enfants, nous dit-il, j'ai une grande et gloi^ieuse nouvelle à vous apprendre aujourd'hui. Je vous ai dit, dimanche dernier, que l'Empereur vous invitait tous à dîner avec lui le jour de votre première communion. Eh bien, c'est mieux que cela: ce n'est pas l'Empereur, mais le bon Dieu, qui, dimanche prochain, vous invite à sa table, d
Fut-ce la faute de ce prêtre, ou celle d'enfants de onze ans, si, à cette nouvelle, nos petites figures rondes s'allongèrent d'une lieue? Nous étions refaits. Voilà ce que nous n'osions nous dire, mais ce que nous pensions tous.
Bien des années après, j'ai entendu dire à ma mère qu'elle n'avait jamais pardonné à ce curé d'avoir jeté dans mon âme des germes de doute, à un âge où je ne demandais qu'à croire, à un âge où les déceptions se ressentent si vivement.
Apothéose des filles de John Bull. (Scènes de désappointement au Paradis, en l'an 19...)
JENNY. — Ahi ma bonne, que je suis donc heureuse de vous voir enfin!
susiE. — Pourquoi enfin? je suis venue ici lout droit... sans accrocs... vous Fimaginez bien.
JENNY. — Je n'en doute pas... je dis enfin, parce que vous aspiriez si ardemment au Paradis. . . que je commençais à trouver extraordinaire... que vous fussiez si longue à vous décider à quitter celle terre de larmes et de misères... Croiriez-
VOUS qu'il y avait des moments où je craignais que vous n'allassiez jusqu'à vous suicider?
SUBIE. — Hélas! oui, j'y aspirais à ce Paradis. Mais quand peut-on se dire sûr de l'avoir gagné? Je priais Dieu, au contraire, de me permettre de le servir longtemps, sur une terre où on ne le méconnaît que trop... et je me disais : plus je vivrai, plus j'aurai de chance de faire du bien.
JENNY. — Votre raisonnement est des plus justes... et puis, entre nous, on a beau médire de la terre... elle a du bon. A propos, il faut que je vous fasse part de mes craintes. Voilà des années que je cherche partout mon mari ... Il n'y a pas un seul petit coin que je n'aie fouillé, pas une âme à a quelle je n'aie demandé si on l'avait vu, ce cher ami... il n'est pas encore arrivé... et je vous avouerai que je commence à être d'une inquiétude...
susiE. — Votre mari, ma bonne? Mais il se porte à merveille : il est gros et gras, et rajeunit tous les jours.
JENNY. — Allons donc! Ce n'est pas possible.
On m^avait dit qu'il était inconsolable, qu'il se mourait de langueur. Pauvre ami, je le vois encore à mon chevet, c Si tu me quittais, me disaitil, je ne te survivrais pas. »
susiE. — Eh bien, ma bonne, consolez-vous ; il va beaucoup mieux... il s'est remis.
JENNY. — Dieu soit loué ! Et cependant — je sais que c'est de l'égoïsme — mais je voudrais l'avoir ici, avec moi.
susTE. — Mais est-ce qu'on ne vous a pas dit qu'il s'était remarié.
JENNY. — Lui? je n'en crois rien.
SUSIE. — Rien, pourtant, n'est plus vrai. J'ai pris le thé avec sa femme il n'y a pas plus de quinze jours...
JENNY. — L'infidèle! le traître! l'infâme!
Fiez-vous donc aux hommes!... Et quelle est l'imbécile de femme qui a consenti à aller vivre avec cet avare, ce tyran, ce vieux grognon, ce... ?
susiE. — Ma toute bonne, ne vous emportez pas en ces lieux... Entre nous, je ne le crois pas très heureux.
JENNY. — C'est. bien fait... je vous demande un peu, à son âge... il a peut-être cru qu'on allait l'épouser pour ses beaux' yeux, l'idiot ! le monstre !
susiE. — A son âgel II dit qu'il a cinquantecinq ans...
JENNY. — C'est un menteur; il en a soixante... et bien sonnés. Oh ! si jamais je le rencontre ici. . . je lui arrache les yeux.
SUSIE. — Il a épousé une femme très dévole... qui le fait assister à tous les offices divins... il édifie toute la ville.
JENNY. — Oh! que c'est bien fait!... Mais...
quelle est donc cette femme?
SUSIE. — Sarah Robinson.
JENNY. — Comment ! la veuve de Robinson, le pharmacien de High Street.
SUSIE. — Justement.
JENNY. — Et vous dites qu'elle est dévote? Eh bien, en. voilà une quia changé alors? Vous n'ignorez pas toutes les histoires qui ont couru sur son compte... c'est une femme de rien... ma chère... une...
susiE. — Elle mène aujourd'hui une vie exemplaire.
jENNY. — Tenez, laissez-moi tranquille, et parlons d'autre chose..: Voyons, quand êtes- vous arrivée ici?
susiE. — Hier matin, à huit heures vingt. Tout me paraît si étrange... ce calme... mais ce dont je ne puis revenir, c'est de voir ici des nègres, des Chinois, des sauvages... probablement ceux que nos missionnaires ont convertis... comme il y en a! quelle œuvre sainte que ces missions étrangères! seulement il me semble que tous ces convertis devraient avoir leur place... comment vous dirai-je cela?... à part. A vous parler franchement, je m'attendais à voir notre glorieuse nation britannique traitée avec beaucoup plus d'égards.
JENNY. — Ne m'en parlez pas, j'en suis moimême indignée.
SUSIE. — Groiriez-vous qu'hier matin j'ai fait antichambre pendant deux mortelles heures, et que, lorsque mon tour est arrivé.,, enfin, saint
Pierre ne s'est même pas levé pour me souhaiter la bienvenue.:, et m'adresser quelques petits compliments...? ce n'eût été que poli; car enfin, ma chère âme, où en serait le Paradis sans nous? Qui est-ce qui proclame la gloire du Tout-Puissant aux quatre coins de l'Univers, si ce n*est nous ?
JENNY. — Hélas! â qui le dites-vous? Je vous assure que je suis bien désappointée. Où est la réalisation de toutes ces promesses que nous faisait notre cher pasteur ? Le royaume des cieux est l'héritage de l'Angleterre, nous sommes les enfants choisis... et quoi encore ?... On m'aTair d'admettre tout le monde ici... c'est d'un mêlé, oh ! mais d'un mêlé ! On nous traite comme le commun des mortels... Dieu me pardonne ! j'étais hier soir assise à côté d'un cardinal et d'un Zoulou au concert des séraphins !
susiE. — Ce n'est pas possible!
JENNY. — C'est comme je vous le dis..: On m'a même assuré... mais je tiens à le voir pour le croire... qu'il y avait des... Oh! mais regardez
donc tout le monde se presser en foule vers la grande porte d'entrée... qui est-ce qui vient d'arriver ?
En effet, un vacarme de trompettes, de tambours de basque, de cornets à piston, d'accordéons, une cacophonie épouvantable venait de se faire entendre, et la ^foule itiquiète des élus se précipitait vers la porte pour s'expliquer ces bruits étranges et si insolites dans le royaume du repos et de l^harmonie. Au milieu de ces nouveaux venus, on voyait une dame s'agiter, brandissant son parapluie, gesticulant, vociférant, paraissant au comble de l'indignation. Saint Pierre venait de se faire jour au travers de'^ foule agitée.
SAINT PIERRE. — Voyous, mcs enfants, du calme, je vous en prie. Et vous, madame, entrez tranquillement, nous ne permettons pas ici un pareil tapage. Qu'est-ce que vous voulez?
MiSTREss BULL. — Ahl ça, VOUS m'avcz Taïf de le prendre bien haut avec moi; qu'est-ce q>*^
VOUS êtes ici, vous, pour me parler de la sorte ?
SAINT PIERRE. — Mais je suis saint Pierre. Et vous, qui êtes-vous?
MisTRESs B. — Eh bien, quand vous seriez saint Pierre, est-ce que vous faites la pluie et le beau temps ici ? Savez-vous bien à qui vous parlez en ce moment? Je suis la maréchale de l'Armée du salut.
SAINT PIERRE. — Madame, parlez plus bas.
MISTRESS B. — Six Cent mille soldats sous mes ordres. Nous allons bien voir si Ton ne compte pas avec moi. A-t-on jamais vul Une pareille réception, à moi.
SAINT PIERRE. — Voulez-vous m'écouter?
MISTRESS B. — Rédacteur ea chef du Cri de Guerre^ gazette officielle des élus... un million de numéros imprimés par semaine... trois cent raille livres de revenu...
SAINT PIERRE. — Avcz-vous un momcnt de libre que je puisse. . .
MISTRESS B. — Des casernes dans toute l'Angleterre... des alliés dans le monde entier...
SAINT PIERRE. — Voulcz-vous me permettre de...
MiSTREss B. — Qui je suis? Ah! ça, oh ne lit donc pas les journaux ici ? Qui je suis?(5e tournant vers sa mite.) Avez-vous entendu? qui je suis?
SAINT PIERRE. — Mais, eucore une fois, madame...
MiSTRESâB. — Attendez un peu, je vais vous présenter mon état-major... vous allez voir qui je suis... ce que nous sommes... Sallie, parlez à monsieur.
SAINT PIERRE. — Mais jo suis occupé, je n'ai pas le temps de...
LA BIENHEUREUSE SALLIE. — Je SUis la
tambourineuse américaine.,, je sauve les âmes tambour battant.
MARY-ANN. — Je suis Capitaine au quatrième détachement... permettez-moi de vous jouer un cantique de ma composition. (Elle embouche son cornet à piston.)
BETSY. — Moi je chante les solos à la caserne de Clapton, vous allez m' entendre.
SAINT PIERRE. — Dites donc, est-ce que vous prenez le lieu saint pour la foire aux pains d'épice? Ah ça! qu'est-ce qui m'envoie ici tout ce monde-là ? Voulez-vous bien vous taire, c'est horrible !
MiSTRESS B. — Allons, placc à mes troupes, qu'on nous mène dans lasalle des séraphins...
SAINT PIERRE. — Mcs bravcs gens, je suis prêt à vous excuser. Vous vous êtes trompés de train : vos billets sont pour Bedlam.... Veuillez vous retirer.
MISTRESS B. — Nous retirer ! Ah ! si le maréchal était ici, oh ne nous parlerait pas ainsi? Nous vous sommons de nous mener aux places qui nous sont réservées.
SAINT PIERRE. — Je ne vous connais pas.
SUKIE. — Je suis le trombone alléluia.
SAINT PIERRE. — AUous bou ! ça va recommencer. Allez au diable, le trombone alléluia, la tambourineuse, la maréchale, les capitaines,
les soldats de feu et de sang Ces Anglais me
rendront fou... Encore une fois, voulez-vous cir-
tu LES FILLES DE JOHN BULL
culer? vous voyez bien que vous interceptez le passage, il y a derrière vous des élus que vous empêchez d'entrer.... Ma parole d'honneur, ces Anglais prennent le Paradis pour une possession britannique. (Ici Von entend une musique délicieuse; le son des harpes devient de plus en plus distinct.) Mesdames, veuillez ne point bouger pendant quelques instants et prendre une attititude respectueuse, voici des bienheureux qui vont passer. (Douze séraphinsy resplendissants de lumière^ s'avancent précédés de luths et de harpes; en passant devant saint, Pierre j ils lui adressent un sourire, et s'' éloignent.)
MiSTRESSB. — Qui sout CCS bienheurcux si éblouissants de lumière ?
SAINT PIERRE.— Cc sout dcs séraphins à six ailes, de la première hiérarchie, qui sont ici depuis près de cinq cents ans; et je puis saisir cette occasion pour vous dire que ces anges lumineux ne m'ont jamais donné le moindre sujet d'ennui. Doux, tranquilles...
MISTRESSB. — Mais qu'étaient ces bienheu-
reux sur la terre? A quelle secte religieuse appartenaient-ils?
SAINT PIERRE. — Ce sont des Incas, de l'ancien empire du Pérou.
MisTREssB. — Des sauvagcs ! des gens qui portent des anneaux dans le nez ! Jamais je ne me serais attendue à un pareil affront.
SAINT PIERRE. — Jamais peuple plus vertueux n'a existé sur la terre, madame; c'est la vertu mise en pratique, et non point les belles théories, que nous récompensons en ces lieux. A nos yeux, celui qui a donné au pauvre un verre d'eau et un morceau de pain a plus de mérite que celui qui a découvert une nouvellç interprétation des Saintes Écritures. Celui qui adonné de la main droite, sans que sa main gauche l'ait su, l'emporte ici sur celui qui a sonné la trompette, et qui s'est en allé dans les carrefours et les temples pour y brailler et y afficher sa vertu. Mais je perdrais mon temps à vous ex:pliquer ces choses qui ne semblent point être de votre ressort. Tenez-vous heureuse de n'être point jetée
par la fenêtre avec vos trompettes, Vos grosses caisses, et tout votre arsenal de guerre et de tapage.... et veuillez enfin passer dans les jardins pour vous y reposer de vos fatigues et y méditer sur l'indulgence de....
MiSTREss B. — Eh bien, il ne manquait plus que cela! Un sermon à moi... (A ses compagnes.) Entrons, mes amies, et patientons. Le maréchal ne saurait tarder. Nous formerons un comité, et nous convoquerons à un immense meeting tous les Anglais ici présents... nous verrons bien s'il est impossible de mettre les clefs du Paradis entre des mains plus convenables. (A saint Pierre :) Au revoir, mon saint, nous nous reverrons. >
Tandis que la petite scène rapportée ci-dessus se passait à l'entrée du Ciel, deux anciennes connaissances à nous venaient de se retrouver au tournant d'une allée, dans un des plus jolis bocages du séjour des élus.
MISTRESS GOODMAN. — Mon chcr Bartyl enfin, c'est donc vous !
LE RÉVÉREND GENTLEMAN. — AllonS, ma
bonne, vous ici? Que cela fait donc de bien de rencontrer un visage de connaissance ! venez sur ce banc vous asseoir à mes côtés. {Ils s'asseyent.) Que de choses vous devez avoir à me dire !... Eh bien?
MisTRESS GOODMAN. — Eh bien?
LE RÉVÉREND. — Qucl désenchantement!
MISTRESS GOODMAN. — Si UOUS avioUS SU
cela plus tôt !
LE RÉVÉREND. — Si uous pouvious euvoycr un messager sur la terre et prévenir tous ces braves gens !
MisTREss GOODMANN. — Eh bien, et la théorie de la maison d'Israël retrouvée ? A vous entendre, mon pauvre ami, il ne devait y avoir ici de place que pour nous. . .
LE RÉVÉREND. — Je m*y perds, les bras m'en tombent. Figurez-vous, ma chère, que j'arrive ici, la semaine passée, en compagnie d'un évêque.
A la porte, saint Pierre nous fait décliner nos noms et qualités. Moi, vous savez, cela ne m'a
pas pris longtemps; mais voilà Tévêque qui, de sa plus belle voix, dit au saint : t John Thomas, lord-évêque de *** — Évêque ! fait saint Pierre, allons, cela ne fait rien, passez tout de même. > Gomment trouvez-vous ce tout de même?
MiSTRESs GOODMAN. -^ Du dernier iusol en t.
Ah ! mon ami, j'en ai entendu bien d'autres.
Depuis que je suis ici, mon temps se passe en mortifications; à chaque instant mes nerfs sont irrités de ce que je vois ou de ce que j'entends — je m'y ferai, il faut l'espérer — mais c'est bien triste.... Tournez-vous de mon côté...
LE RÉVÉREND. — Qu'y a-t-il?
MISTRESS GOODMAN. — Ne regardez pas, vous dis-je, voilà les Watson qui passent, je ne veux pas leur parler... Eux ici ! Eh bien, en voilà que je croyais bien flambés!... des gens cousus d*or qui donnaient deux sous à la quête... et qui ont refusé de souscrire pour les frais de réparation de notre vieux clocher. Ils peuvent se vanter d'avoir fait leur salut à bon marché, ceux-là ! On peut dire, ce qu'on veut, mais le meilleur moyen
de témoigner sa sympathie à la'bonne cause, c'est de mettre la main à la poche.,. Ah ! l'on voit des choses étranges ici... ce lieu est une boîte à surprises... J'espère au moins, Barty, que vous allez prendre la parole au meeting?
LE RÉVÉREND. — Quel meeting, ma bonne?
MisTRESs goodmAlN — Comment, quel meeting? Ah ! ça, mon pauvre ami, mais vous ne savez donc-rien ! Ma parole d'honneur, on vous croirait tombé de la lune... Ah! je vous reconnais bien là !... c'est toujours votre apathie habituelle, et, je puis le dire, Barty, vous n'êtes point changé. Mais, Dieu merci, il y a ici des Anglais énergiques qui ont résolu d'exposer les griefs d'une nation outragée... Noua ne souffrirons pas, sans protester, ces marques d'indifférence que Ton nous témoigne ici de tous côtés. Nous allons rappeler ce que nous avons fait sur la terre, faire valoir nos droits, et envoyer une pétition...
LE RÉVÉREND. — Je gage quc VOUS faites partie du comité d'organisation.
MISTRESS GOODMAN. — J'ai mis toutc mon
énergie à la disposition du comité. Depuis que je suis ici, je rêve à travailler, dans la faible mesure de mes moyens, à la revendication de nos droits à l'héritage absolu du séjour des bienheureux de la première catégorie... Saint Pierre qui, je dois le reconnaître, est très obligeant, ta prendre le fauteuil... il y a consenti de fort bonne grâce... Je fais partie du bureau. . .
LE RÉVÉREND. — Gommc Secrétaire?
MiSTRESS GOODMAN. — Vous l'avcz dit: le rôle de secrétaire organisateur a toujours été mon rôle de prédilection, vous le savez... Ce n'est pas à mon âge qu'on change... Voyez-vous tout ce monde se diriger vers le jardin des Orangers ? c'est là que Va se tenir le meeting... Voilà les Watson qui reviennent sur leurs pas... ils vont au meeting, c'est évident. Eh bien, ils ont du toupet d'aller prolester... enfin... Allons, bon! ils nous ont reconnus... Levons-nous... impossible maintenant de les éviter.
MISTRESS WATsoN. — Ah! uotrc cher pasteur! chère madame! quelle joie! enfin, nous
allons donc, grâce à l'initiative de compatriotes zélés pour la bonne cause, pouvoir porter nos plaintes devant le tribunal de justice... On se réunit dans une heure... Ferons-nous la route ensemble?
MISTRESS GOODMAN. — VolonticrS.
MiSTRESS WATSON. — Chemin faisant, lious pourrons causer des amis que nous avons laissés dans notre chère petite ville... Ah! bonne madame, ils ne se doutent guère de ce que nous faisons pour eux.
MISTRESS GOODMAN, bas à SOU mari. — Croyez-vous qu'elle a de l'audace avec son nous!
(Le groupe, suivi maintenant d'une foule immense, se dirige vers le jardin des Orangers,)