‹ Les Filles du Boer, souvenirs du cap de Bonne-EspéranceChapitre 3 sur 5 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

Mooï-Kloof était bâti dans une situation délicieuse, au bord d’un vallon charmant qu’arrosaient les flots limpides d’un frais ruisseau. Des chênes, des geel-hout, des yezer-hout , et diverses autres espèces de bois , entouraient la propriété , qui semblait enfouie dans un vaste nid de verdure.

Agathe Droeven, la mère de Frédéric^, était une femme de tête. Au lieu d’imiter les neuf dixièmes des noës , qui passent leur vie à manger ou à dormir dans un fauteuil, elle s’occupait activement de sa propriété. Debout au lever du soleil, elle faisait marcher tout son monde, et maniait le jambok avec une dextérité fort préjudiciable aux épaules de ses domestiques paresseux. La mère et le fils offraient le contraste le plus complet. Pour avoir donné le

jour à un enfant d’humeur si différente de la sienne, il fallait vraiment que la pauvre veuve eût commis quelque gros péché, dont le ciel voulût la punir. Néanmoins, grâce à l’aveuglement maternel, Agathe Droeven admirait fort son lourdaud de tils. Lorsqu’il était là, elle lui adressait maints reproches, et criait d’autant plus à son aise contre lui , que Frédérick s’endormait aux premiers mots des longs discours de sa respectable mère. Comme ces voyageurs qui ne se réveillent que lorsque leur voiture s’arrête, Droeven ouvrait les yeux aussitôt que le flux de l’éloquence maternelle avait cessé de bourdonner à ses oreilles. Mais malheur, trois fois malheur à celui qui osait abonder dans le sens de la veuve lorsqu’elle tonnait contre son fils! Elle se retournait aussitôt contre le malencontreux approbateur, et ne tardait pas à l’accabler d’injures presque toujours suivies de quelques gestes peu parlementaires.

Comme nous l’avons dit plus haut, Agathe, trop habituée au gouvernement absolu pour l’abdiquer volontiers, avait formé le projet de marier son fils avec sa nièce Noémi. Celle-ci demeurait depuis longtemps à Mooï-Kloof. Élevée par la veuve, elle avait pris tous les goûts, toutes les habitudes de sa tante, qu’elle admirait sincèrement. Elle la regar-

dait comme le plus grand génie de la colonie et du monde entier. Cette admiration et cette affection naïves avaient touché la veuve, et n’avaient sans doute pas peu contribué à la maintenir dans ses bonnes dispositions à l’égard de Noémi. La jeune fille adorait en outre son imbécile de cousin. C’était pour elle le type de la force et de la beauté. On lui eût permis de choisir entre Antinoüs, l’Apollon du Belvédère et le massif Hollandais, qu’elle se fût élancée vers ce dernier avec l’entière conviction d’avoir choisi le plus beau des trois. Je ne dirai pas qu’elle poussât l'aveuglement jusqu’à lui trouver de l’esprit.- La pauvre fille n’avait jamais songé à cette qualité, qui n’existait même pas à ses yeux. Si quelque bonne fée lui eût offert d’opter entre tout l’esprit du monde et une bonne recette pour faire le. fromage , Noémi n’eût pas hésité un instant à demander la recette du fromage. Elle eût certainement désiré que son cousin parlât un peu plus souvent, surtout lorsqu’il était à côté d’elle. Mais le silence seyait si bien à un homme! Puis le gros Frédérick était si majestueux quand il fumait sa pipe ! Noémi le contemplait alors avec bonheur. On eût dit qu’elle cherchait à lire dans chaque bouffée de fumée les pensées que son cousin devait avoir en ce moment.

LES FILLES DU BOËll.

Malheureusement, la nature n’avait pas comblé la jeune tille de ses faveurs, ou plutôt elle l’en avait trop comblée sous certains rapports. Les Cafres eux-mêmes, ces admirateurs fanatiques des femmes grasses , eussent été satisfaits de l’ampleur ele Koémi. Très-grande avec cela, et douée d’une voix qu’eût enviée un colonel de cuirassiers, la pauvre tille avait un faux air de ces gros majors de l’armée anglaise. Malgré toutes ces qualités éminemment solides, Noémi. était laide. Son cousin l’avait jadis trouvée belle , par cette raison qui faisait paraître toutes les femmes charmantes aux yeux de Chérubin. Mais, depuis que Frédérick s’était rencontré à une noce avec les demoiselles Holster, son opinion sur sa cousine avait subi de notables modifications. Aussi Dieu sait l’affection que Noémi portait aux deux jeunes filles et surtout à Gertrude ! Malgré son absence complète d’éducation et sa grossièreté de manières, la pauvre Noémi avait de bonnes qualités. Elle eût donné sa vie de bon cœur pour sauver sa tante ou son cousin. Elle ne songeait qu’à eux et ne savait qu’inventer pour leur plaire et les rendre heureux.

On comprend l’effet que dut produire à Mooï- Kloof l’arrivée du blessé. En cinq minutes, toute l’habitation fut sens dessus dessous. Chacun voulait

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prouver son zèle ; dans leur empressement, les domestiques se heurtaient les uns contre les autres de manière à se fendre la tête, si ces têtes n’eussent pas été des têtes de Hottentots.

La veuve étant obligéede veiller à la réception de ses hôtes, Noémi s’installa bien vite dans la chambre du blessé. La pauvre fille eut à subir une cruelle déception. Droeven demanda Gertrude Holster.

« A quoi bon? répondit la veuve ; ta cousine Noémi va te tenir compagnie.

— Noémi m’ennuie, dit Frédérick avec sa gracieuseté habituelle. Si Gertrude ne vient pas, je vais descendre.

— En vérité, Frédérick, glapit Agathe en se mettant en colère, je trouve singulier.... »

Le bruit d’une tasse brisée coupa court à l’éloquence de la veuve. Droeven avait inventé cet excellent moyen pour faire comprendre son impatience sans se donner la peine de parler.

A la quatrième tasse, Agathe battit en retraite et courut chercher miss Holster.

Au lieu d’accueillir avec joie le message de Frédérick , Gertrude fit un mouvement d’impatience :

« Mynheer Droeven n’a plus besoin de moi maintenant, dit- elle. N’a-t-il pas sa famille?

— Il dit que Noémi l’ennuie, répondit la veuve avec humeur, et qu’il descendra si vous ne venez pas. -

— Eh bien î qu’il descende !

Mais cela peut le rendre plus malade.

— Tant pis pour lui ! »

Cette indifférence, à laquelle elle était si loin de s’attendre, mit le comble à l’exaspération de mistriss Droeven.

« Pendant la route, c’est vous qui l’avez soigné cependant, lui dit-elle.

— Sans doute; mais il n’avait ni sa mère, ni sa cousine.

— Et pourquoi refusez-vous maintenant de venir près de lui?

— J’aime mieux rester avec mon père et mes amis.

— Cependant vous aimez mon fils?

— De bonne amitié, oui.

— Oh! de bonne amitié! Ce n’est pas une mère qu’on trompe ainsi ! Vous seriez bien contente de l’épouser.

— Pas du tout. ,

— Allons, Gertrude, ne mentez pas. Vous craignez peut-être que je ne m’oppose à ce mariage. Je vous avoue qu’il me contrarie beaucoup, en effet....

-r- Vous êtes bien bonne de vous en tourmenter!

— J’avais -songé à marier mon fils à Noémi, et vos vues sur lui....

— Comment, mes vues sur lui! interrompit vivement Gertrude. Je n’ai nulle envie d’épouser votre fils, moi .

— Vous savez bien pourtant qu’il est amoureux de vous.

— Est-ce ma faute?

— Évidemment, vous devez l’aimer aussi?

— Nullement.

— C’est impossible !

— Par exemple!

— Trouvez-moi quelqu’un de mieux que lui dans tout le pays.

— Il ne faudrait peut-être pas aller bien loin.

— Je vous croyais meilleur goût, » dit la veuve avec humeur.

Elle était venue trouver Gertrude avec la ferme persuasion que la jeune fille avait mis tout en œuvre pour rendre Frédérick amoureux d’elle, et mourait d’envie de l’épouser. Maintenant qu’elle commençait à s’apercevoir de son erreur, cette indifférence lui semblait une insulte à son fils et une profonde ingratitude de la part de cette jeune fille, qui aurait dû se trouver si fière, si heureuse de

l’affection d’un garçon aussi accompli que Frédérick Droeven. Or, Agathe avait trop peu l’habitude de se contenir pour ne pas laisser percer sa mauvaise humeur. / ,

« En vérité, dame Droeven, dit enfin Gertrude, qui avait aussi son franc parler, vous avez un singulier caractère. Vous arrivez toute furieuse parce que les vues que vous me supposez dérangent d’autres projets que vous avez formés. Je vous prouve que vos craintes sont mal fondées. Au lieu de me remercier, vous vous fâchez et vous me dites presque des injures.

— Mais non, Gertrude, mais non; seulement, je trouve inconcevable , ridicule, que vous fassiez fi d’un homme comme mon fils. Il faut que votre petite tête se figure....

— Assez, mistriss Droeven; vous commencez à m’ennuyer. Une fois pour toutes, laissez-moi tranquille avec , votre fils! Qu’il épouse sa cousine Noémi, et qu’on ne m’en parle plus. »

Après ces paroles prononcées d’un ton mécontent, la jeune Hollandaise quitta la matrone furieuse, et rejoignit les chasseurs rassemblés dans la cuisine.

Dame Agathe courut à la chambre de son fils.

Encore tout exaspérée du sang-froid de la jeune fille,

elle se hâta de raconter à Frédérick combien Gertrude venait de montrer d’indifférence et d’ingratitude à son égard. Elle espérait piquer ainsi la vanité de l’amoureux et l’exciter contre missHolster. C’était bien mal connaître le cœur humain. Au lieu de se fâcher contre Gertrude, Droeven s’emporta contre sa mère.

« Vous avez froissé Gertrude, lui dit-il avec cette brutalité que tout Boër se croit le droit de montrer, même vis-à-vis de ses parents. Au diable les femmes et leur manie de parler à tort et à travers! »

Noémi eut la malencontreuse idée de prendre la parole. Sa voix de grenadier enroué ne fit que porter à son comble l’exaspération du jeune Boër. Toute la vaisselle de la chambre y passa. Épouvantée de cette colère, Noémi se sacrifia. Elle courut trouver Gertrude, et la supplia de venir auprès de son cousin. Gertrude se leva, mais un regard de Smaller l’arrêta.

« Non, » dit-elle.

A cette réponse, Smaller eut un sourire <îont l’arrogance déplut à la jeune fille.

« Eh bien ! si, reprit-elle, je vous suis. »

Puis, jetant un regard railleur sur le colporteur, elle sortit avec Noémi.

Gertrude ne tarda pas à remarquer que sa conductrice avait les yeux rouges et poussait de gros soupirs.

œ Qu’avez -vous donc? lui dit -elle. Pourquoi détournez-vous les yeux, quand je vous parle ?

— Je n’ai rien, répondit Noémi d’un ton bourru.

— Voyons, reprit Gertrude en s’arrêtant, vous êtes fâchée contre moi et vous avez tort, Noémi. Parlons franchement ; vous aimez votre cousin ? »

La pauvre fille voulut nier, mais les larmes lui coupèrent la parole. Qu’elle était laide ainsi, mon Dieu ! On aurait ri de bon cœur en la regardant, si la profonde expression de douleur qui décomposait ses traits n’avait inspiré un sentiment involontaire de pitié.

« Vous voyez bien! reprit Gertrude. Calmezvous, et croyez que je ferai tout mon possible pour décider Frédérick à reconnaître votre attachement.

— Bien vrai ! s’écria Noémi en saisissant les mains de miss Ilolster. Vous ne l’aimez donc pas?

— Mon Dieu, non.

— Est-ce possible? »

Gertrude se mit à rire.

« Vous voilà comme mistriss Droeven. Oui, c’est possible. Allons, venez avec moi. Nous resterons ensemble dans la chambre de votre cousin, et vous

verrez que je suis sincère dans mes promesses de vous seconder. »

Noémi prit la main de Gertrude et la mit sur son cœur.

« Écoutez, Gertrude, lui dit-elle, je ne vous, aime pas, mais je vous suis bien reconnaissante de vos bonnes intentions.

— Pourquoi ne m’aimez-vous pas ?

— Parce que, sans vous, je serais la femme de Frédérick.

— Et si vous l’épousez ?

— Oh ! alors, je vous aimerai de tout mon cœur, pourvu que Frédérick ne vous aime plus et ne vous voie plus. »

Gertrude se mit à rire de cette franche déclaration, et suivit Noémi dans la chambre de Droeven. Quoique fort joyeux de la présence de celle qu’il aimait, le Boer ne lui dit pas un mot. Il s’empressa d’allumer une sixième pipe. Durant les trois heures que Gertrude eut la bonté de passer près de lui, Droeven ne lui adressa que trois fois la parole. Il lui demanda comment elle trouvait l’habitation, ce qu’elle pensait des troupeaux, et finit par ajouter que la future noë de Mooï-Kloof pourrait se croiser les bras du matin au soir et prendre dix tasses de café par jour si cela lui faisait plaisir.

« Cela vaut mieux que d’être la femme d’un .

colporteur, ajouta le Boër entre deux bouffées de tabac.

— Cela dépend des goûts , » répondit sèchement Gertrude en se levant.

Elle voulait bien dire elle-même à l’occasion du mal de Smaller, mais elle n’aurait pas souffert qu’une autre personne attaquât le colporteur devant elle.

Deux jours se passèrent en déjeuners, en dîners et en visites aux diverses dépendances de Mooï- Kloof. Les propriétaires sont les mêmes dans tous les pays du monde. Pendant tout ce temps , le capitaine Dennyson était resté dans une cruelle perplexité. Le brave officier était l’honneur et la loyauté même. A ses yeux, une demande en mariage était la conséquence inséparable et forcée de toute déclaration d’amour. Or, il sentait que, sans avoir encore formellement dit à Betsy qu’il l’aimait, il le lui avait au moins laissé deviner. D’ailleurs, il commençait aussi à s’avouer qu’il aimait profondément cette jeune fille. D’un autre côté, les tristes souvenirs de son premier mariage et son aversion pour toute espèce de lien faisaient hésiter le brave capitaine chaque fois qu’il songeait au mariage. Tout officier anglais est un

gentleman, et cette qualité impose certaines obligations sur lesquelles les mœurs anglaises se montrent fort sévères. Épouser 1er fille d’un simple colon, d’un Hollandais surtout, serait une hardiesse probablement fort mal vue par les chefs et par les camarades du capitaine. Puis, quelle* figure Betsy • ferait-elle au régiment? Telle qu’elle était, elle plaisait au digne officier ; mais les qualités mêmes qu’il estimait le plus chez la jeune Hollandaise deviendraient des défauts, des ridicules, lorsqu’elle se trouverait au milieu d’une société de gentlemen et # de ladies. La seule pensée qu’on pût rire de sa femme

mettait le capitaine dans de formidables colères.

Puis il songeait avec effroi aux railleries dont ne manqueraient pas de l’accabler tous les camarades qui l’avaient tant de fois entendu s’élever contre le mariage, et jurer de n’y être jamais repris.

« Cette situation ne peut se prolonger ainsi, se dit-il enfin. Il faut que j’aie une explication avec Betsy. Je lui dirai que je ne puis pas me marier. Elle comprendra les motifs qui m’en empêchent. Puis, je repartirai pour Grahâmstown. Oui, c’est le parti que je vais prendre. »

De la théorie à la pratique il y a loin, surtout en fait d’amour. Tout en se promettant d’avoir une explication avec Betsy, Dqnnyson se gardait bien de

la provoquer. Il trouvait toujours quelque prétexte pour se justifier de ces retards. Quant à Betsy, elle s’abandonnait au ‘penchant de son cœur avec la sublime confiance d’une âme de vingt ans, que n’ont pas encore desséchée les épreuves du monde et de la société.

Deux ou trois jours suffirent pour que Droeven fût sur pied et parfaitement à même de reprendre son train de vie habituel. Dès que le capitaine vit Frédérick en état de monter à cheval, il lui rappela ses promesses à propos des chasses, dont le Boër lui avait parlé durant le voyage. Bien que sa promenade sur les cornes du buffle eût un peu refroidi l’humeur belliqueuse du jeune Boër, il ne put se dispenser de remplir ses engagements. Il fut décidé qu’on commencerait par la chasse à l’hippopotame. Dès le lendemain, on se mit en route pour la rivière Moloppa, qui passait à vingt-neuf ou trente milles de Mooï-Klocrf.

Les hippopotames habitent les fleuves un peu larges et les lacs profonds. Il leur faut beaucoup d’eau. Ce qui contribue surtout à leur rapide destruction, c’est qu’aux époques de sécheresse, ils sont obligés de descendre vers l’embouchure des fleuves et de se rapprocher ainsi des centres habités. Le cours des rivières, dans le sud de l’Afrique,

étant fort inégal, et leur volume d’eau subissant en quelques jours de notables modifications, les hippopotames se creusent dans le lit des fleuves de grandes fosses de sept à huit pieds de profondeur. Ils s’y réfugient lorsqu’on les attaque, ou lorsque les eaux sont trop basses pour les couvrir entièrement dans ies autres parties de la rivière. Pendant le jour, ces animaux ne quittent guère leur humide retraite. La nuit seulement, ils abordent au rivage et se répandent dans les plaines pour y chercher leur nourriture. Quelques chasseurs enragés , dont la peau cuirassée peut braver le froid et surtout les moustiques, profitent de ce moment pour guetter l’hippopotame. Ils le tirent à la rentrée, à la sortie, ou bien encore tandis qu’il paît dans la plaine, ou broute la cime de certains roseaux du rivage. Néanmoins, on redoute tellement les millions de moustiques qui infestent la nuit les bords du fleuve, que la plupart des chasseurs attendent le jour pour attaquer l’hippopotame.

Les hôtes de Mooï-Kloof s’étaient arrêtés à ce dernier parti. Ils se mirent en route le lundi matin avant le lever du soleil, et arrivèrent dans la nuit au bord du Moloppa. Gertrude et Betsy ayant tenu à faire partie de l’expédition, Noémi avait voulu les accompagner.

La pauvre fille était loin de savoir à quoi elle s’exposait. Elle n’avait jamais tiré un coup de fusil de sa vie, et montait fort mal à cheval. Puis, elle était du nombre de ces natures disgracieuses qui ne peuvent rien entreprendre sans montrer leur maladresse et leur gaucherie. . '

La première journée de chasse, ne fut pas heureuse. On trouva de nombreuses fosses et beaucoup de traces d’hippopotames, mais on n’aperçut aucun de ces animaux. La nuit suivante, à quatre heures du matin, Holster et le capitaine se cachèrent dans les roseaux du fleuve, près d’un endroit où ils avaient remarqué les empreintes toutes fraîches de trois hippopotames.*

Au bout d’une heure d’attente, les deux chasseurs entendirent, à trois cents pas d’eux, de bruyantes respirations et le bruissement de l’eau divisée par des corps pesants.

« Les hippopotames ! » dit enfin Holster en poussant le coude de son compagnon.

En regardant du côté que. lui indiquait le Boër, Dennyson aperçut en effet deux têtes énormes, hideuses, qui surgissaient à fleur d’eau.

« Visez à deux pouces de l’œil , dit tout bas Holster. Il faut atteindre la cervelle, et, chez l’hippopotame, cela n’est pas facile. Y êtes- vous? »

Les deux coups n’eu firent qu’un. Ils résonnèrent longtemps/répercutés par de nombreux échos. On vit l’eau bouillonner et se refermer sur les hippopotames, qui disparurent complètement.

« Ils seront forcés de venir respirer, dit Holster; nous les saluerons de nouveau. Le vôtre est blessé, et le mien aussi, m’a-t-il semblé. Attention! »

• ■ l.es hippopotames ne tardèrent pas en effet à reparaître et reçurent une nouvelle décharge. Au bruit des coups de fusil, tous les autres chasseurs accoururent. Ils se cachèrent dans les roseaux et derrière les arbres en attendant le moment favorable. Il faisait déjà grand jour. Malheureusement, le fleuve étant fort large et fort profond, et les hippopotames ne montrant que le nez pour respirer, il était très- difficile de les tirer. Outre les deux premiers, trois autres avaient apparu à divers endroits du fleuve.

Gertrude et Betsy s’étaient placées l’une à côté de l’autre. Noémi, qui avait suivi son cousin, étant tombée dans la vase, maître Frédérick l’avait laissée s’y débattre et se tirer d’affaire comme elle le pourrait. Par bonheur pour la jeune fille, Smaller s’aperçut de sa triste position et vint à son secours. Avec l’aide de Cupidon et de Stronboy, il enleva la lourde yung fraw, et la mit en terre ferme. Noémi

essuya tant bien que mal la vase dont elle était couverte et rétablit la symétrie de sa toilette singulièrement dérangée par son accident. Puis, avec cette politesse habituelle aux Boërs hollandais, elle quitta son libérateur sans même le remercier de la peine qu’il s’était donnée. Elle se mit à la recherche de son aimable cousin, et parvint enfin à le retrouver caché derrière un gros tronc çl’ arbre.

« Mon pauvre Frédérick, dit la jeune fille, espérant sans doute que son cousin allait s’apitoyer sur son sort, sais-tu bien que j’ai failli me noyer tout à l’heure?

— C’est bon, répondit Droeven avec beaucoup de calme. Taise?-vous, ou les hippopotames ne viendront pas de ce côté. »

Noémi poussa un gros soupir et garda le silence. Au bout de deux ou trois minutes cependant, elle vit que son cousin la regardait avec une certaine attention. Elle s’attendit à quelque bonne parole et sourit à l’avance pour encourager Frédérick.

« Vous êtes couverte de vase et cela sent bien mauvais, » dit lè jeune boër avec l’air apathique qui lui était habituel.

Sur cette gracieuse observation, il alla se placer un peu plus loin.

Pendant ce temps, la fusillade continuait. Plu-

sieurs hippopotames étaient grièvement blessés. Chaque fois qu'ils reparaissaient pour respirer, l’eau se teignait en rouge autour d’eux. Néanmoins, aucun de ces animaux ne succombait définitivement. De temps en temps, d’énormes crocodiles montraient au-dessus de l’eau leurs têtes hideuses. Ils ouvraient et refermaient leurs immenses mâchoires , comme pour faire comprendre leurs bonnes dispositions à l’égard des chasseurs qui se permettaient de troubler ainsi leur repos.

Grossi par les pluies de l’hiver, le Moloppa avait en cet endroit sept ou huit cents pieds de largeur. A peu près à égale distance des deux rives, se trouvait un petit îlot sablonneux , assez long , mais fort étroit. Il était presque au niveau de l’eau et représentait assez bien la forme d’une longue tortue.

Un des hippopotames, blessé à la tête par Toby Dennyson, entra enfin dans les convulsions de l’agonie. Après s’être débattu avec une violence épouvantable au milieu des ondes qu’il faisait jaillir sous ses bonds furieux, il finit par succomber. Son corps inanimé flotta bientôt au gré du courant. Malheureusement pour les chasseurs, le gigantesque cadavre, au lieu de venir de leur côté, fut entraîné vers i’îlot dont nous venons de parler. Poussé 300 »

par le courant , l’hippopotame s’échoua sur le sable, de telle façon qü’üne moitié seulement de son eoçps reposait sur l’îlot et qüe l’adtre restait encore battue par le flot. Il était important de s’assurer au plus vite de cette magnifique pièce de gibier. Comment y parvenir? Les chasseurs se consultèrent. On convint de fabriquer h la hâte une sorte de radeau afin de traverser le Moloppa et d’arriver à l’hippopotame. Chacun se mit à l’œuvre. Il était important de se hâter, en effet, car on craignait que le courant n’emportât de noüveau l’animal et ne le jetât au milieu des fourrés inextricables qui bordaient en divers endroits le cours du fleüve. *•.-.•

Deux ou trois fois, le colosse, soulevé par lés flots, fut sur le point d’être entraîné. A la fin, le capitâine ne put y résister.

« Arrive que pourra! s’écria-t-il; nous aurons notre hippopotame, ou les crocodiles me mangeront. »

Puis, sans écouter les représentations de ses amis, il se jeta à l’eau, nageant de la main gauche et tenant de la droite son fusil au-dessus de l’eau.

Ses compagnons le crurent perdu.

« L’œil au guet ! leur cria le vieux Holster en saisissant son fusil. Regardez bien autour du capitaine,

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et tirez sur chaque têtè de crocodile qui se montrera près de lui. »

Soit que les crocodiles aient moins de dispositions h attaquer les hommes qu’on ne le suppose, soit qu’ils fussent effrayés par les coups de fusil, Dennyson accomplit son trajet sans accident. Il aborda sur l’îlot et se mit en devoir d’attacher aux jambes de l’hippopotame une longue corde qu’il avaff emportée à cet effet.

Au moment où il se redressait pour passer de l’autre côté de l’hippopotame, cinq ou six coups de fusil partirent de la rive opposée. Les balles sifflèrent aux oreilles de Dennyson. Une seule l’atteignit, mais elle ne lit qu’effleurer les côtes : à peine entama-t-elle la chair du capitaine.

Surpris et furieux de cet infâme guet-apens, Dennyson se retourna vers ses agresseurs. Il aperçut six Boërs hollandais, qui, presque entièrement masqués par des troncs d’arbre, rechargeaient précipitamment leurs roërs. Dennyson épaula vivement son fusil, et ajusta Jun des colons dont il ne voyait guère que le chapeau. La fumée du coup tourbillonnait encore dans l’air que le Hollandais gisait sur le rivage , le front traversé par la balle du capitaine. Les autres Boërs se hâtèrent de se cacher tout à fait derrière leurs remparts verdoyants. Abri-

tés par le feuillage, ils pouvaient tirer sans être vus. Ils ajustèrent de nouveau le capitaine, et lui envoyèrent une seconde décharge., Dennyson poussa un cri, tomba à la renverse sur le corps de l’hippopotame, et glissa de l’autre côté du gigantesque cadavre.

En voyant la chute de leur ennemi, les Boërs poussèrent un cri de triomphe.

« Il faut le venger! dit Betsy avec un accent si extraordinaire, que tout le monde en tressaillit.

— Silence! fit Holster; le capitaine parle.

— Envoyez-moi des munitions, cria Dennyson, toujours étendu à côté de l’hippopotame.

— Dès que le radeau sera prêt, répondit Holster, qui achevait de lier les pièces de bois avec les courroies enlevées aux harnais des bœufs du chariot.

— Donnez-moi les munitions, baas, dit Stronboy en s’avançant vers le Boër. Stronboy se moque des crocodiles. »

On noua la poudrière et le sac à balles du capitaine dans une pièce de cuir que Stronboy s’attacha solidement sur la tête. Puis, le Mozambique, nu comme un ver, se jeta à l’eau, tenant à la main son propre fusil et la carabine de son maître. Tout en

nageant, il parlait à voix haute et agitait l’eau avec violence et par de brusques mouvements, afin d’effrayer les crocodiles. Un de ces animaux le suivit tout le temps à cinq ou six pas de distance, en dépit des balles que Smaller et Betsy envoyaient à l’horrible animal. Au moment où Stronboy abordait à l’îlot, le crocodile fit un effort de courage, et s’élança sur le Mozambique. Sa gueule immense se referma dans le vide, à deux pouces à peine du pied du brave Africain.

« Voilà, baas, dit Stronboy en remettant les munitions à son maître. Êtes-vous blessé, baas ?

— Non, mon brave garçon ; c’était une ruse. Tu vas voir. Gache-toi là. J’attends que ces brigands de Boërs se montrent un peu à découvert. »

En ce moment, quatre nouveaux Boërs parurent sur le rivage, du même côté que Smaller et Holster. Ils avaient passé le Moloppa au seul gué praticable, situé à quatre lieues de là.

Holster les aperçut et courut à eux.

« Que voulez-vous? leur cria-t-il.

— Nous voulons tuer l’espion que les Anglais ont envoyé ici pour nous faire massacrer par les sauvages. »

Holster essaya de leur représenter l’injustice de leurs soupçons et l’horreur du crime- qu’ils allaient

commettre. Ils ne lui répondirent que par des injures et des menaces.

« Si tu as le malheur de prendre son parti, nous te tuerons comme lui, toi et tes filles, » lui dit un d’eux.

Le pauvre Boër hésita et jeta un regard de profonde angoisse sur les deux jeunes filles. Malgré son insouciance apparente à l’égard de ses enfants, et la rudesse avec laquelle il semblait quelquefois les traiter, le colon aimait tendrement Gertrude et Betsy.

« Mes pauvres enfants! murmura-t-il.

— Laisse -nous passer, reprirent les Boërs. A quoi servirait d’ailleurs la résistance? Nous sommes déjà sept ici. De l’autre côté, huit de nos amis guettent ce brigand d’Anglais pour l’achever.

— C’est un assassinat! s’écria Ilolster.

— Tu nous ennuies ! dirent brutalement les Boërs. Comment, toi qui es Hollandais comme nous, osestu défendre les Anglais qui ont fait massacrer nos frères à Ungunkloof?

— Dennyson est m'on hôte, répondit Holster avec . une noble simplicité. 11 a partagé mon pain et mon sel. Je le défendrai au péril de ma vie.

— Et de celle de tes enfants ? -

— S’il le faut.... Dieu nous protégera.

LES E1LLKS RU BOKIt.

— C’est bien parler, mon père, dit Betsy en s’approchant du vieillard. Gertrude et moi, nous sommes prêtes à vous soutenir et à mourir avec vous. - . «

— Eh! la belle fille, reprit un des Boërs d’un ton grossier, cet habit rouge d’Anglais vous tient donc bien au cœur?

— Que vous importe? répondit Betsy avec fierté. Get homme est notre hôte, et nous devons le défendre con,tre ses ennemis. »

En entendant Betsy répondre si résolûment à ses menaces contre le capitaine, le Hollandais haussa les épaules et se rapprocha du Moloppa. A cet endroit, un épais rideau de feuillage masquait le fleuve et empêchait les Boërs d’ajuster l’officier anglais. Quelques pas plus loin, un espace vide permettait d’avancer jusqu’au bord de l’eau, et de distinguer parfaitement l’ilot sur lequel se tenait Toby Denv nyson. Les Boërs se précipitèrent de ce côté. Holster et ses filles se jetèrent au-devant d’eux.

« Allons, fille du diable, hors d’ici!» s’écria l’un des hollandais en saisissant par la taille Betsy, qu’il embrassa brusquement en éclatant de rire.

Un coup de crosse de fusil, vigoureusement appliqué par la jeune fille sur la joue du Boër, coupa court à sa joie insolente. Dans sa fureur, le Ifol-

landais prit son lourd roër par le canon et le leva sur la tête de Betsy. Trop rapprochée désormais de son adversaire pour se servir de son arme, la jeune fille ne put que faire ce mouvement instinctif qui consiste à baisser la tête, en élevant les deux mains.

Par bonheur pour la pauvre enfant, Dennyson avait vu de loin le mouvement du Boër. Avec cette rapidité extraordinaire de coup d’œil qui le rendait supérieur à tous les autres chasseurs, il tira sur le Hollandais. Celui-ci poussa un cri de rage et laissa tomber son fusil. La jeune fille s’élança en arrière et se tint prête à faire feu : mais son ennemi était mortellement blessé.

Dans un dernier mouvement de rage impuissante, il déchargea son fusil sur le capitaine qui venait de se jeter à l’eau. Puis, il fit quelques pas en chancelant pour chercher l’appui d’ùn arbre. Les forces lui manquèrent auparavant. Il glissa sur la berge et roula dans les eaux rapides du Moloppa.

Deux ou trois crocodiles se précipitèrent au-devant du cadavre qu’emportait le courant. Son immobilité rassurant les voraces animaux, ils se partagèrent bientôt les lambeaux sanglants du malheureux Hollandais.

Pendant ce temps, le capitaine, suivi de son

fidèle Stronboy, nageait de toutes ses forces vers ses amis. Holster se débattait au milieu des Boërs. En voyant tomber leur camarade, ceux-ci devinrent furieux. Un d’eux s’élança vers l’endroit dégarni du rivage, afin d’ajuster le capitaine, dont on apercevait la tête au-dessus de l’eau, à quatre-vingts pas tout au plus. Holster et ses deux filles se jetèrent sur le Hollandais. Les autres Boërs arrivèrent au secours de leur compagnon. Grâce à cette diversion, Dennyson put aborder au rivage. Comme il posait le pied sur la berge, trois Boërs qui le guettaient se jetèrent sur l’officier encore tout épuisé de la rapidité de son trajet et le terrassèrent. Au même instant, deux autres Boërs se saisirent de Betsy et l’insultèrent grossièrement.

Au cri déchirant de la jeune fille, Dennyson se redressa d’un seul bond, en entraînant avec lui ses trois ennemis. Comme un vieux sanglier qui secoue l’essaim hurlant de chiens cramponnés sur son corps, le capitaine donna une telle secousse à ses trois adversaires, qu’il envoya les deux premiers rouler à dix pas de lui. Le troisième, qui résistait encore , reçut un coup de crosse de fusil et tomba lourdement à terre comme un bœuf sous la masse du boucher. Les Hollandais n’avaient pas encore * eu le temps de se relever, que déjà leur terrible

prisonnier bondissait sur les deux hommes qui entouraient miss Holster. Un d’eux lâcha la jeune fille pour ajuster le capitaine. Betsy poussa un cri. Par un bon# prodigieux, Dennyson, dont la rage doublaüJ/ugilité naturelle, tomba sur le Boër et le renversaau moment où celui-ci pressait la détente de

son -long fusil. L’autre Hollandais tira aussi sur

Derinyson, mais Betsy détourna le coup. Le Boër furieux lui asséna un coup terrible avec le cajibn de son fusil. S’il avait touché la jeune fille à ïa tête comme il l’essayait , au lieu de l’atteindre ^seulement à l’épaule, la pauvre Betsy aurait eu ; certainement le crâne fendu. Le capitaine poussa un tel rugissement de fureur que le Boër en tressaillit. r

« Brigand! » lui cria l’officier en le saisissant à la gorge.

En un clin d’œil, le malheureux, à demi étranglé, chancela comme un homme ivre.

« Grâce! essaya-t-il de murmurer. •

— Grâce! capitaine! dit aussi Betsy qui se relevait en ce moment.

— Non! fit Toby, dont la figure était effrayante,

non ! »

Il saisit le Boër par sa ceinture en cuir et par le collet de sa veste; puis, l’enlevant de terre,

comme il eût fait d’un enfant, il le lança dans le Moloppa.

« Prenez garde, capitaine, » lui cria c(e loin Gertrude Holster.

Les deux Hollandais qu’il avait renversés pour voler au secours de Betsy, ajustaient en ce moment Dennyson .

Heureusement pour ce dernier, les Boërs, qui tirent fort bien lorsqu’ils ont le temps de viser, manquent de vivacité et manient avec lenteur leurs longs et pesants fusils. Dennyson fit un bond de côté. Les deux balles sifflèrent à ses oreilles et ne l’atteignirent pas. Au même instant, Stronboy s’approcha de son maître et lui passa silencieusement un fusil chargé.

« Ah ! » fit l’officier avec un cri de triomphe et de joie.

Une fois son arme fidèle entre les mains, Toby se sentait le maître. Les Boërs avaient déjà pris la fuite, mais les malheureux ne fournirent pas une longue carrière. Dennyson et le Mozambique tirèrent ensemble. Les deux Boërs tombèrent à peu de distance l’un de l’autre. Le premier resta étendu à. l’endroit de sa chute. Quant au second , il eut encore assez de force pour se traîner dans les roseaux épais qui bordaient certains endroits du

rivage. Il s’y noya probablement, ou bien il fut dévoré par les crocodiles, car on n’entendit jamais parler de lui dans la suite.

■Des Boërs qui avaient attaqué les chasseurs sur la rive droite du fleuve, quatre étaient morts; deux autres blessés plus ou moins grièvement. Les deux hommes encore valides étaient tenus en joue par Holster et par Smaller. Celui-ci, qui explorait le fleuve quelques centaines de pas plus loin, avait entendu les coups de fusil et s’était empressé d’accourir pour jouer le rôle de médiateur, s’il en était temps encore. Quant à Droeven et à sa cousine, ils s’étaient tenus prudemment à l’écart. Droeven craignait de se brouiller avec ses compatriotes et d’exposer Mooï-Kloof à leur ressentiment. Flottant entre une certaine générosité naturelle, et sa jalousie contre les filles de Holster, Noémi regardait son cousin, et attendait qu’il prît l’initiative pour l’imiter. Enfin , Gertrude et Betsy faisaient tous leurs efforts pour calmer le capitaine, qui ajustait déjà les deux seuls Boërs encore en état de combattre. Cédant aux instances des deux jeunes filles , Dennyson abaissa le canon de son fusil.

« Jetez vos armes et rendez-vous, cria-t-il au* deux Boërs.

LES FILLES DU BOftR. 205

— Jamais! répondit l’un d’eux. Tant que je vivrai, on ne m’arrachera pas mon fusil. »

Holster et Smaller avaient quitté leur position menaçante. Avant qu’on pût faire un mouvement

pour l’en empêcher, Dennyson appuya sa carabine

sur la poitrine du Boër récalcitrant.

« Jette ton fusil ou tu es mort ! lui commandat-il d’un ton menaçant. <

— Non, » dit le Boër avec fermeté.

C’était un jeune homme de dix-huit ans à peine, plus petit que ne le sont d’habitude les Boërs hollandais. Sa figure, fraîche et rose encore, quoique hâlée par le grand air) annonçait le courage et l’obstination.

« Que l’enfer t’étrangle ! murmura le capitaine en remettant son fusil à l’épaule, je ne puis pourtant pas tuer un homme qui ne se défend pas. Me promets-tu du moins de ne pas te servir de ton fusil contre nous? ®

Le Bbër hésita. Il allait dire oui. Un coup d’œil jeté sur les deux jeunes filles l’en empêcha. A cet âge, on aime mieux mourir que d’être humilié devant des femmes.

« Non, dit-il encore; vous pouvez me tuer, c’est votre droit, mais je ne veux rien promettre.

— Chien d’entêté ! » s’écria le capitaine avec co- ' 1ère.

Puis il se ravisa.

« Après tout, tu as raison, reprit-il tout à coup. J’en ferais autant à ta place. Tu es libre, mon garçon. Comment t’appelles-tu?

— Pief Lutgieter.

— Eh bien, Piet Lutgieter, prends ce couteau et garde-le en souvenir dë notre rencontre. Si jamais tu trouves un de mes compatriotes seul et en danger, que ce couteau te rappelle comment un autre Anglais a su épargner ta vie et ta fierté. Crois-moi, ne recommence pas d’expédition comme celle d’aujourd’hui. Tu es trop brave pour assassiner. »

Le Boër fit quelques pas pour s’éloigner; puis, tout à coup , il s’élança vers le capitaine et lui tendit la main.

« Adieu, capitaine, lui dit-il avec une émotion qu’il cherchait vainement à dissimuler. Si je rencontre un Anglais, je vous promets de le défendre.

— Je savais bien que tu étais un brave garçon, s’écria Dennyson en serrant cordialement la main du jeune homme. Si jamais tu viens à Grahamstown, demande le capitaine Toby Dennyson au premier soldat venu. Je te reverrai avec plaisir. En attendant, remonte à cheval et sauve-toi.

— Et mes compagnons ?

— Emmène-les. Seulement, ils me laisseront leurs fusils. Je ne veux pas qu’ils m’envoient une balle dès qu’ils seront un peu éloignés. »

Au moment où Lutgieter mettait le pied dans l’étrier, il chancela et fut obligé de se cramponner à la selle pour ne pas tomber. On s’aperçut alors que sa veste était couverte de sang.

« Pauvre garçon! » dit Gertrude en courant à lui.

Elle le ût asseoir sur le gazon, l’aida à se débarrasser de sa veste, et visita la blessure qu’il avait à l’épaule. Dans ces pays lointains où l’on ne trouve de médecins qu’à*einquante ou soixante lieues de distance, toutes les femmes savent panser une blessure. Gertrude s’y entendait à merveille. Avec ce sublime instinct de charité que Dieu a mis dans le cœur de la femme, elle s’occupa de panser le jeune Boër, comme si c’eût été un ami au lieu d’un ennemi. Au moment où elle se penchait vers lui, Lutgieter fit le mouvement de surprise d’une personne qui vient tout à coup d’en reconnaître une autre. Il murmura même la première syllabe du nom de Gertrude, mais il s’arrêta brusquement.

« Qu’avez-vous donc? lui demanda la jeune fille,

surprise de son agitation et du brusque mouvement

qu’il venait de faire.

— Rien, murmura le Boër, rien. »

Mais ses yeux d’un bleu clair et limpide regardaient Gertrude avec une telle expression que la jeune Hollandaise se sentit rougir. Chaque fois qu’elle levait les yeux, elle rencontrait le regard du jeune Boër, et ce regard lui causait un trouble indéfinissable. Jamais elle n’avait éprouvé une pareille sensation.

* Hâtons-nous! hâtons-nous! dit le capitaine en s’approchant. Vous sentez-vous en état démonter à cheval, Lutgieter?

— Oui, capitaine, » répondit le jeune Boër.

Il remercia Gertrude avec effusion et se mit en selle. Puis il partit au galop avec ses compagnons qui l’avaient attendu.

» Ce petit Hollandais a du cœur, dit le capitaine en le suivant des yeux. Je réponds qu’il deviendra un brave compagnon. »

Sans qu’elle pût s’en expliquer le motif, Gertrude fut si contente d’entendre cette réflexion de Dennyson qu’elle l’en eût volontiers remercié. Elle avait maintenant comme un vague souvenir d’avoir entrevu quelque part la figure de ce jeune homme ; mais il lui était impossible de se rappeler où. Cela la préoccupait tellement qu’elle répondit tout de travers à quelques mots que lui adressait Smaller.

LES FILLES DU BOElt. 209

Au moment où Lutgieter et ses trotè compagnons allaient disparaître, ils se croisèrent avec les quatre Boërs qui se tenaient auparavant sur la rive opposée. Au bruit de la fusillade, ils étaient remontés à cheval et avaient traversé le Moloppa cinq ou six cents pas plus loin. Ils accouraient au galop pour secourir leurs amis. En Voyant le résultat du combat, ils s’arrêtèrent à une certaine distance. Dennyson se disposait déjà à courir vers eux, mais Betsy le retint.

« Mon père vous suivrait, lui dit-elle, et nous aussi. Voulez-vous donc nous exposer inutilement?

— Allons, dit le capitaine, il en sera ce que vous voudrez de ces coquins. Qu’ils aillent se faire pendre ailleurs ! » ,

Pendant ce temps, les trois Boërs désarmés et le jeune Lutgieter s’avançaient vers leurs compagnons. Au bout de quelques minutes de conversation, les sept Hollandais tournèrent bride et disparurent dans l’épaisseur du bois.

Un quart d’heure après, un Hottentot vint annoncer qu’il les avait vus traverser le fleuve au gué de Starwa et gagner l’autre rive.

« Comme le capitaine est bon et généreux ! dit Betsy à Gertrude.

— C’est vrai, répondit celle-ci, qui était toute pensive; mais ce jeune Lutgieter est bien brave aussi.

— Et comme il te regardait ! reprit Betsy.

— Tu crois, dit Gertrude en rougissant un peu. Il a de bien jolis yeux!...

— Maintenant que nous voilà délivrés de ces drôles, nous allons continuer notre chasse, dit le capitaine.

— Non , répondit Holster. Il faut que nous quittions au plus vite cette contrée. Dès demain, d’autres Boërs, bien plus nombreux, seront à notre poursuite. Maintenant qu’ils nous ont attaqués , ils ne peuvent plus nous laisser vivre. Vous iriez les dénoncer à Graaf-Reynet, ou même au premier cantonnement anglais. Votre mort leur devient indispensable.

— Diable ! ils la payeront cher alors, lit Dennyson en riant. EnGn, mon brave Holster, que faisons-nous?

— Nous allons nous mettre immédiatement en route pour Borèlé-Berg. Une fois chez moi, vous êtes en sûreté.

— Et notre hippopotame? Je compte bien ne pas l'abandonner cependant.

— Nous en couperons ce qui nous sera nécessaire pour nos provisions de route, dit Holster.

— Et nos chariots restés à Mooi-Kloof?

— Il faut les y laisser.

— Comment, nous ne les emmènerons pas?

— Non; l’endroit où nous sommes se trouve presque sur la route directe de Mooï-Kloof à Borèlé-Berg. Retourner chez Broeven pour repasser ensuite par ici, nous causerait deux jours de retard et nous rapprocherait, d’ailleurs, de nos ennemis.

— Alors, ces Boërs, que Dieu confonde, pilleront tous nos bagages.

— Mes compatriotes ne sont pas des voleurs !

répliqua vivempnt le baas de Borèlé-Berg, dont l’amour-propre national se réveillait par moments.

— Ils sont bien pis que des voleurs ! s’écria Dennyson, toujours violent dans ses opinions.

— C’est la faute de votre gouvernement, dont les injustices les ont poussés à bout, reprit' Holster, qui s’animait aussi.

— Mon gouvernement a eu raison de punir des rebelles.

— A-t-il eu raison aussi de les faire massacrer par les Cafres ? demanda Holster au capitaine.

— Cela n’est pas vrai! » s’écria Dennyson.

Gertrude et Betsy se jetèrent entre les deux amis

sur le point de se quereller.

« Capitaine, dit Betsy avec un accent de tristesse

et de reproche, vous vous querellez avec mon père, au moment où il vient d’exposer sa vie et celle de ses enfants pour vous défendre ! ^

— Il n’a fait que remplir son devoir d’honnête homme, murmura le capitaine.

— Croyez-vous que les Boërs lui pardonnent jamais ce qui s’est passé aujourd'hui? Tôt ou tard ils se vengeront.

— Allons, j’ai tort, c’est vrai, dit Toby : mais aussi pourquoi va-t-il soutenir que mon gouvernement....

— Vous allez recommencer?... *

— Non, non, » ‘fit le digne officier.

Il s’avança vers Holster qui boudait toujours, et lui tendit la main.

« Je suis un ingrat, mon bon Holster, lui dit-il affectueusement. J’ai mauvaise tête, vous le savez, mais le cœur est bon. Pardonnez-moi de vous avoir fait de la peine au moment même où vous veniez de me protéger, au péril de votre vie, contre vos brig..., contre vos compatriotes, s’empressa-t-il d’ajouter.

— Il n’y a pas moyen de vous garder rancune, dit le Boër. Mais, avant de mal parler des Hollandais, songez donc que je regarde comme un honneur d’appartenir à cette nation.

— C’est convenu, Holster; mais à votre tour, que diable! ne dites rien du gouvernement anglais. Maintenant, revenons aux deux chariots laissés à Moo'i-Kloof. Que deviendront-ils ? .

— Droeven nous les renverra. Peut-être nous ' rejoindront-ils en route.

— Comment cela ?

— Les Boërs vont évidemment nous poursuivre.

Au lieu de marcher directement sur Borèlé-Berg, nous ferons un crochet pour les dépister. Les chariots, au contraire, suivront la ligne droite. Nous conviendrons d’un point de ralliement.

— Allons ! soit. Mettons-nous à la besogne alors.»

En se jetant à l’eau pour suivre son maître, Stronboy avait emporté la corde, dont une des extrémités était attachée aux pieds de l’hippopotame. A l’aide de cette corde, on amena jusqu’au rivage le colossal quadrupède. Il avait près de cinq pieds de hauteur.

On commença par enlever la peau, dont l’épaisseur dépasse trois pouces en certains endroits. Puis on coupa de larges tranches de viande. Une partie fut salée légèrement pour servir les jours suivants. Le reste passa immédiatement sur les charbons ardents et servit de souper aux chasseurs. La chair de l’hippopotame se rapproche à la fois du porc et

du veau, mais elle est meilleure que chacune de ces sortes de viande. Les Boërs, et surtout les Hottentots, préfèrent à tout autre plat le sea-eow-speck , ou graisse d’hippopotame. Cet animal en fournit une grande quantité.

Aussitôt après le repas, et quoique la journée ne fût pas très-avancée, on se mit en route dans la direction de Borèlé-Berg. On avait un moment agité la question de savdir s’il ne vaudrait pas mieux abandonner le chariot et continuer la route à pied ou à cheval. Après y avoir bien réfléchi, Holster trouva plus avantageux de conserver le lourd véhicule, qui pouvait d’ailleurs servir de forteresse en cas d’attaque.

Droeven et sa cousine se trouvaient dans une position fort difficile vis-à-vis de leurs compagnons de chasse. En vain le Boêr, humilié par les reproches de Gertrude et de Betsy, rejeta-t-il sur Noémi toute la faute de son inaction ; en vain celle-ci accepta-t-elle tous les torts pour ne pas démentir son cousin ; le pauvre Frédérick n’y gagna que des railleries, en plus des reproches. Poussé à bout, il déclara qu’il ne retournerait point à Moôï-Kloof, et qu’il ferait route avec les chasseurs.

« Non, lui dit sévèrement le baas de Borèlé-Berg; nous ne voulons avec nous que des amis. Celui-là

LES FILLES DU BOËft. 215

n’est ni un ami, ni un homme, qui n’a pas le courage de défendre les hôtes que Dieu lui a envoyés. »

Frédérick redoubla d’instances. Sa cousine voulût lui faire quelques représentations. Heureux de trouver quelqu’un sur qui épancher sa mauvaise humeur, il répondit si durement à la pauvre fille, qu’elle se mit à pleurer.

« Quel butor! dit Gertrude, qui cherchait à consoler Noémi. Les gens lâchés sont toujours les plus brutaux envers les femmes. »

En entendant parler de son cousin d’une manière si irrévérencieuse, Noémi cessa de pleurer pour éclater en reproches contre sa rivale. Elle l’accusa d’ingratitude, de mauvais cœur, etc. Gertrude s’éloigna en haussant les épaules. Deux minutes après, Noémi vint lui demander pardon.

Pendant ce temps, Droeven faisait la paix avec le baas de Borèlé-Berg. Ce dernier lui demanda comme un service de retourner à Mooï-Kloof.

« Demain matin, vous vçus mettrez en route avec nos chariots, lui dit-il. Vous nous rejoindrez au petit bois de Stink-hout (bois puant) Si nous ne pouvons vous y attendre, je laisserai un signal qui

1. Ce stink-hout, l’un des meilleurs bois pour les constructions, est ainsi nommé parce qu’il exhale une odeur désagréable quand on le coupe.

vous avertira de notre passage. Dans le cas où vous rencontreriez les Boërs, vous diriez que ces chariots vous appartiennent.

— S’il fait partie de la bande des Boërs, Steindaller reconnaîtra bien vos wagons.

— Dites que je vous les ai vendus, répliqua Holster. D’ailleurs, il n’y a pas d’autres moyens. Quant aux bestiaux de Smaller, que votre mère les garde. Il enverra les chercher plus tard, avec une escorte, s’il le faut »

Tandis que le baas donnait ainsi ses instructions au jeune Boër avant de le quitter, Dennyson écrivait au commandant du cantonnement militaire de Buffel’s Dorp. Stronboy, que le capitaine commençait à prendre en affection à cause de sa bravoure, fut chargé de porter la missive à son adresse. Buffel’s Dorp étant à cent soixante-quatorze milles (environ soixante lieues) de Mooï-Kloof, le trajet devait durer plusieurs jours. Stronboy prit un des chevaux de

son maître et partit à la faveur de la nuit, afin de

ne pas être aperçu des Boërs dans le cas où ceux-ci seraient restés à rôder dans les environs. Quant à Droeven, sa cousine et lui étaient déjà en route pour Mooi-Kloof deux heures avant le départ du fidèle Mozambique. Le dernier mot du capitaine au jeune Boër fut pour lui recommander ses chiens.

Le lendemain, le soleil paraissait à peine que déjà les chasseurs avaient avancé de plusieurs milles. Obligés de ménager leurs bœufs, ils ne voulaient pas les faire marcher pendant la chaleur du jour. La journée se passa tristement. Dennyson était furieux de reculer devant des ennemis. Il s’inquiétait de ses chiens et de ses chevaux. Holster et Smaller songeaient aux inimitiés qu’ils venaient de soulever contre eux. Au lieu de bénéfices, le colporteur ne prévoyait plus que des pertes, et cette perspective abattait toute sa gaieté. Les deux jeunes filles n’étâient pas moins soucieuses : Betsy, parce qu’elle aimait de plus en plus Dennyson, et se tourmentait pour lui de tous ces dangers qu’il méprisait si courageusement; Gertrude, parce qu’elle commençait à être moins sûre d’aimer Smaller. Elle lui en voulait de la préoccupation trop exclusive qu’il laissait percer pour ses marchandises et son bétail, tandis qu’elle aurait désiré le voir uniquement inquiet de ses dangers à elle et des fatigues qu’elle bravait avec lui. Nul incident ne venait d’ailleurs distraire nos voyageurs de leur tristesse; aucune chasse ne rompait la monotonie de leur fuite périlleuse par d’autres périls plus séduisants. Les antilopes passaient sans qu’on osât tirer. Une troupe d’éléphants ou de girafes aurait pu parader 300 j

impunément devant les chasseurs. Dans çes vastes solitudes , la détonation d’une arme à feu se fait entendre à une distance incroyable, et nos fugitifs devaient penser avant tout à dissimuler leur marche. Les provisions et l’eau fraîche ne tardèrent pas à décroître. Deux hyènes, profitant du sommeil d’un Hottentot négligent, ravagèrent le garde-manger et rongèrent jusqu’aux courroies de l’attelage. On fit halte; on mit en réquisition tous les bouts de corde pour réparer les harnais ; mais rien ne réparait la perte d’un temps précieux. Le chemin, de moins en moins praticable, effrayait les Boërs euxmêmes , si habitués aux difficultés de ce genre. Deux fois, le chariot massif fut renversé, malgré les efforts désespérés de ses conducteurs. Après quatre jours de ce voyage pénible, un violent orage vint aggraver encore le danger. Le chemin disparaissait sous l’eau ; les bêtes fauves, exaspérées par le tonnerre et le vent, hurlaient sans relâche ; l’attelage épouvanté ne voulait plus tirer ou cherchait à fuir. Quand la nuit arriva, on ne put allumer le feu accoutumé pour écarter les hyènes, les léopards et les lions, ni attacher les bœufs qui, dans leurs accès de folle panique, auraient rompu toutes leurs entraves. II fallut, malgré les épreuves épuisantes de la journée, veiller encore pour construire

un kraal , une enceinte de pieux serrés assez grande pour contenir le chariot et toutes les bêtes de somme. Il était plus de minuit quand les voyageurs purent prendre un peu de repos, laissant à deux de leurs serviteurs hottentots le soin de veiller jusqu’au jour. ...

Enveloppé dans sa couverture de laine, Dennyson se coucha sous le chariot. Il se réveilla le premier. Nul bruit ne se faisait entendre autour de lui. Il se leva et chercha son cheval pour le panser-: le cheval avait disparu. En essayant de retrouver sa monture, Dennyson s’aperçut qu’il n’y avait plus un seul bœuf dans le kraal. Il s’empressa de réveiller les Boërs. On trouva les deux Hottentots endormis. Les malheureux s’étaient emparés, on ne sut jamais comment, d’un quartaut de rhum que HolSter avait emporté pour la chasse du Moloppa. Ils étaient ivres-morts. On visita l’enceinte du kraal : une vingtaine de pieux avaient été arrachés afin de laisser un passage aux bestiaux.

Pour suivre les traces des bœufs et de leurs ravisseurs, il fallut attendre le jour.

Au premier pas qu’on fît dans le kraal, Holster s’arrêta et s’agenouilla pour examiner les empreintes marquées sur la terre humide. Quand il se releva, son visage exprimait la consternation la plus profonde.

220 LES FILLES DU BOËfL

« Des Bushmen ! » dit-il d'une voix sombre.

Les deux jeunes filles joignirent les mains avec désespoir. - .

« Il faut poursuivre ces coquins ! s’écria le capitaine.

— A quoi # bon? reprit Holster avec découragement. Ils sont déjà bien loin. D’ailleurs, ils auront

eu soin de s’arranger de manière à nous faire perdre leurs traces. -

— N’importe, essayons toujours.

— Non, fit Holster ; ce serait nous retarder inutilement. Il ne nous servirait à rien de les rejoindre. Avant d’abandonner nos bœufs, ces infâmes coquins ne manqueraient pas de les percer de leurs flèches empoisonnées. Je ne suis pas poltron, vous le savez, capitaine ; mais j’aimérais mieux avoir à combattre deux puff-aders 1 qu’un Bushman. J’ai vu

mourir un de mes parents blessé par leurs flèches

damnées. Rien n’a, pu le guérir.

— Ainsi, nous les laisserons jouir en paix du produit de leur vol ? dit le capitaine avec humeur.

— Que faire? Songez que nous ne pourrions même pas nous servir de nos fusils. »

Dennyson poussa une série de formidables jurons.

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