chapitre tenu en juin 1723. A ce sujet l'archevêque
de Tours (1) écrivit la lettre suivante à la princesse :
(f Madame, j'ai différé à répondre à celle que
« Votre Altesse Royale m'a fait Fhonneur de m'é-
« crire au sujet du chapitre g'énéral des bénédic-
« tins de la congrégation de Saint-Maur. Le Révé-
« rend Père de Sainte-Marthe, qui a été confirmé
« général, vous en rendra un fidèle compte (2). Je
« me suis renfermé, pour tout ce qui a regardé ma
a commission, dans les termes que Sa Majesté et Son
« Altesse Royale M^' le duc d'Orléans m'ont pres-
« crit, et j'ai eu une grande attention à ce que Votre
(( Altesse Royale avait eu la bonté de me marquer.
« Je lui avouerai cependant naturellement que j'au-
« rois souhaité que le chapitre g^énéral eût donné
a à Notre Saint-Père le Pape, auxévêques de France,
« et à Sa Majesté même, la satisfaction qu'ils en at-
« tendoient, en se soumettant à la Constitution,
(t étant bien persuadé que le bien spirituel et tem-
(i porel de [a cong*régation en dépend. Je les y ai
« exhortés de mon mieux par le tendre attachement
(1) François de Chamilly, mort au mois d'octobre 1723.
(2) Le P. de Sainte-Marthe avait fait sa soumission à la bulle en 1722, mais on n'ajoutait pas prand fond, comme on va voir, à la sincérité de cet acte.
l'abbesse de chelles. 313
« que j'ai pour un corps aussi savant el aussi exact « à la discipline. Cet ouvragée est réservé à Votre Al- (( tesse Royale qui leur rendra par là un service a sig'nalé, ainsi qu'à l'Egalise même. J'ai l'iion- « neur, etc. »
Mademoiselle d'Orléans avait la plume vive : elle ne fut pas long-ue pour montrer au maladroit prélat qu'elle n'était pas dupe de ses doucereuses paroles, ni disposée à venir à son secours après l'échec qu'il venait d'essuyer et qu'il aurait voulu lui faire partag-er en l'associant à ses malencontreuses démarches.
(( J'ai reçu votre lettre, Monsieur, qui m'a dou- « blement surprise. Vous avez été si long*temps à « me faire réponse que je n'en attendois plus. Mais « je l'ai été bien davantag^e de la manière dont vous « m'écrivez. Croyez-vous me tromper? J'ai su les « intentions du roi et celles de M. le duc d'Orléans, « et c'est parce que je les ai sues que j'ai été surce prise que vous les ayez si peu suivies. Mais ce « que je ne puis souffrir, c'est que vous vous vantiez (( d'avoir fait attention à la lettre que je vous ai « écrite. Vous l'auriez dû faire, puisque je vous y « mandois les propres termes de M. le duc d'Or- « léans et ceux même de M. de Fréjus. Vous avez « ag-i si différemment que j'en serois surprise si je « ne savois vos vues et votre ambition. Il n'a pas « tenu à vous que notre cong-rég-ation n'ait été perce due. Le sacrifice auroit peut-être plu à quelques « personnes et vous auroit avancé. Vous en auriez « roug-i avec plaisir. Mais Dieu, qui g-arde les siens.
« les a soutenus contre les brig-ues. C'est lui, sans « doute, qui les a eng'ag'és souvent à refuser cons- (( tamment l'acceptation de la Constitution. Je suis (( leurs sentiments n'ayant, comme eux, rien à dési- « rer que le ciel. Nous tournons le dos à la porte « qui mène aux g-randeurs ecclésiastiques , et si, « des évêques de France acceptant la bulle, on re- « tranchoit ceux qui ont eu des vues comme les « vôtres et humaines, tant ceux qui ont été récom- « pensés, que ceux qui ont espéré de l'être, le nom- « bre en seroit bien petit. Mais nous ne voyons que « ce qui s'est toujours vu dans tous les siècles de ff l'Eg'lise. N'attendez donc pas. Monsieur, que je « presse mon père d'accepter la bulle. Je ne les rec( connoîtrois plus pour mes frères s'ils la recevoient. (( Si je pensois en moliniste, je vous injurierois ; au « moins vous rendrois-je de mauvais services. « Mais tout ce que je désire, pour prouver la pureté a de ma foi, c'est de trouver l'occasion de vous ren- « dre service et de vous faire plaisir. Je la recher- « cherai même pour vous marquer ce que je dois à « votre caractère et les sentiments que le Christia- « nisme m'inspire pour vous, Monsieur, etc. (1). » Les chroniqueurs nous laissent malheureusement pendant assez long'temps sans nous fournir aucun détail sur l'abbesse de Chelles. Nous savons seulement qu'elle persévéra dans ses ardents errements jansénistes et qu'elle prêta à cette hérésie, encore
(1) Citée par Mathieu Marais; Journal, tome II, p. 488, 489.
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plus politique que relig"ieuse, son concours et son influence. Elle fît une opposition vive au cardinal Dubois, auquel cWq reprochait de g'ouverner trop facilement son père (1). Celui-ci amena une fois le prélat dans une de ses visites hebdomadaires à l'abbaye ; mais la réception qui lui fut faite ne lui donna pas envie de revenir à Chelles. Mademoiselle d'Orléans ne pouvait lui pardonner de pousser le Rég*ent adonner les évêchés et les abbayes comme il le faisait, sans tenir le moindre compte de l'indig-nité des candidats. La distribution des bénéfices faite en 1723 lui parut dépasser toutes les limites : elle en écrivit à son père une lettre «qui l'effraya, ditSaint- « Simon, et qu'il lut et relut cependant deux fois, a Elle étoit admirable sur le choix du sujet et sur (( l'abus qu'il en faisoit, et le menaçoit de la colère a de Dieu qui l'en châtieroit promptement. Il en « fut assez ému pour en parler et même pour le « laisser voir, mais je ne sais s'il en eût profité. Il « n'en eut pas le temps. » Quelques jours après, en effet, le Rég-ent expirait, frappé d'apoplexie foudroyante, dans les bras delà duchesse de Phalaris. La princesse ressentit vivement ce coup. Trèsoccupée des choses du ciel, elle avait entrepris défi) On raconte qu'un jour Mademoiselle d'Orléans causa une peur véritable à l'abbé Dubois : comme il passait près d'elle, son chapeau sur la tète dans le jardin de Saint-Cloud, la princesse l'arrêta; elle avait un pistolet à la main et voulut absolument lui abattre son chapeau, comme la légende parle de la pomme de Guillaume Tell. Dubois, tremblant, voulut se sauver, mais le coup partit avant qu'il pût s'enfuir : le pistolet n'était chargé qu'à poudre.
puis assez long-temps la conversion de son père; elle lui écrivait souvent, et l'on remarquera qu'il disparut malheureusement à l'heure où elle paraissait avoir enfin produit quelque effet sur ce caractère encore plus insouciant que débauché.
Nous trouvons dans un manuscrit de la bibliothèque de M.Leber,cité dans son catalog'ue, l'expression des sentiments que la princesse éprouva à ce moment, notée par elle-même. « Mon père mourut. « Je reçus ce coup si sensible à mon cœur avec a soumission à votre volonté. Le dirai-je? J'eus un (f moment de consolation que vous fussiez veng*é « d'un pécheur qui vous avoit tant offensé. Que je « revins promptement au déchirement que cette ft perte faisoit à mon cœur ! L'autorité que son « amitié pour moi me donnoit fut anéantie avec lui. « Ses ministres, jadis si soumis à mes ordres, si « assidus à me faire leur cour, reprirent leur or- « g^ueil naturel. Ma famille elle-même m'abandonna {( sur un lég*er prétexte. J'arrivai au Val-de-Grâce : « quelle différence pour une âme aussi vaine que « la mienne ! Mes chambres, qui du temps de mon « père ne désemplissoient pas de monde, étoient « vides. Les milliers de placets et de mémoires que « mon amour-propre s'amusoit à recevoir se chance g-èrent en demandes ordinaires de pauvres. Je « m'en retournois dans mon abbaye, la rag'e dans « le cœur et bien déterminée à m'en consoler par « tout ce que je pourrois. Cette malheureuse aven- « ture a été la cause de toutes les fautes que j'ai
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(( faites depuis l'âg-e de ving't-cinq ans à celui de « trente-trois. » Il ne paraît pas cependant qu'elle ait quitté son abbaye du Val-de-Grâce pour venir voir une dernière fois son père : Saint-Simon, si minutieux dans tous les détails concernant le Rég-ent, ne mentionne pas sa présence à ce moment suprême. Les mémoires du temps parlent désormais de moins en moins de mademoiselle d'Orléans. La mort du Régnent lui enlevait tout le pouvoir qu'elle pouvait prétendre exercer. Sa mère lui montra une indifférence encore plus complète ; les ministres, comme elle le disait, s'empressèrent de ne plus tenir compte de ses recommandations : elle disparut à peu près complètement, en tant qu'influence , de la cour.
Mademoiselle d'Orléans se consola d'abord en se vouant de plus en plus au jansénisme. Elle recueillait au Val-de-Grâce les persécutés du molinisme, tout-puissant à dater de Tavénement de Fleury. Le cardinal de Bissy, l'un des plus violents défenseurs des jésuites, attira l'attention du premier ministre sur l'attitude de mademoiselle d'Orléans qui adressa au roi une réponse pleine de roideur et de fierté, lui disant qu'elle ig^norait les noms de ceux qu'il citait et qu'elle ne song^eait qu'à recueillir des malheureux; que si parmi eux il s'en trouvait qui eussent encouru la disg-râce du souverain, elle le reg-rettait sans pouvoir se repentir de l'hospitalité qu'elle accordait à tous les persécutés. Les jésuites appelèrent alors à leur aide la duchesse d'Orléans, ardente moliniste, et la décidèrent à ag-ir
sur sa fille ; mais la tentative n'était pas adroite , l'abbesse se révolta à la pensée que sa mère prétendait exercer sur elle la moindre pression, et leur brouille s'accentua plus vivement que jamais. Ses ennemis recoururent à un autre moyen pour compromettre la princesse : ils répandirent le bruit que, convertie par de sag'cs conseils, elle s'était enfin décidée à accepter la Constitution, et on eut soin de faire courir cette nouvelle si bien dans Paris que tout le monde en fut promptement persuadé (1).
Mademoiselle d'Orléans ne devina pas le piég-e : forte de sa conscience, elle fut indig'née de ce qu'elle appelait une insupportable calomnie, et elle lança dans le public une espèce de manifeste dont nous allons reproduire les principaux passag^es (2) :
« L'acceptation qu'on m'attribue , dit-elle , ne pourroit avoir que l'une de ces trois causes : des vues politiques, ou bien un attachement au parti que j'aurois pris et quitté sans examen, ou enfin la conviction qui m'oblig-eroit à me rendre à un nouveau parti.
« A tout cela je réponds : 1" que je n'ai pas eu besoin de politique, tant que M. d'Orléans a vécu, pour obtenir ce que je désirois ; elle ne m'est pas moins inutile aujourd'hui que je ne me mêle de rien.
(1) Soulavie.
(2) Lettre de S. A. R. M"'' d'Orléans, abbesse de Chelles, à une de ses amies, in-4" de trois pages. On la trouve reproduite dans les Mémoires de Maureitas, mais avec de nombreux changements dans le texte. (Tomel«% 140etsuiv.)
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« 2° Si on se fîg^ure que je me suis déclarée sans connoissance de cause, on se trompe, et ceux qui me croient chang*eante me connoissent peu. Quand la bulle arriva j'étoi s jeune, je n'avois que quinze ans. Le bruit qu'elle excita dans tout le royaume me donna la curiosité de me mettre au fait de ce qu'elle contenoit ; elle me parut renverser tout ce qu'on m'avoit appris. La persécution que les constitutionnaires exercèrent me déplut : je fus convaincue que la violence et la vérité étoient incompatibles. Des prélats, d'illustres persécutés s'adressèrent ensuite à moi ; la pitié et la justice me firent prendre leur parti, et depuis ce temps-làje fus janséniste... Le reproche de jansénisme n'a jamais rien exprimé dont on doive roug-ir, et je l'ai mérité bien plus qu'on ne pense... Les six premières années de ma retraite ont été employées à étudier ces matières, et ce travail m'a convaincu que l'Évang'ile, saint Paul, saint Aug^ustin, saint Prosper, saint Fulg-ence, saint Thomas, sont condamnés par la bulle souvent dans leurs propres termes.
3° Après cela je n'ai plus rien à répondre à ceux qui se seroient imag-inés que j'ai enfin reconnu la vérité dans cette bulle. Je leur déclarerai seulement que je ne l'ai pas reçue ni ne la recevrai... Je crois en un seul Dieu, le père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; je crois en Jésus, son fils et notre Sauveur ; je crois au Saint-Esprit, amour du Père et du Fils, source de lumière et de tout don parfait. En croyant en Dieu, père tout-puissant^
je ne mets point de bornes à sa puissance et je n'hésite pas à croire qu'étant créés par lui nous dépendons en tout de lui, qu'il a sur nous un pouvoir suprême et qu'il n'est point de volonté créée qui puisse empêcher l'effet de sa volonté divine ; que cependant il ne nous nécessite pas ; mais que ce suprême pouvoir ou cette g-râce (c'est la môme chose) par laquelle il agût sur nous consiste dans une inclination victorieuse qui nous fait préférer invinciblement le bien au mal, où la puissance de notre libre arbitre nous entraîne, car notre libre arbitre n'a de force que pour pécher, tandis que le bien ne nous plaît pas; et le bien ne commence à nous plaire que quand la g^râce et la charité est répandue dans nos cœurs.
(( En voyant en Jésus-Christ notre Sauveur, je reconnois qu'il n'est point de salut sans la foi de son nom, que cette foi est la source de toute gTâce ; je crois, comme l'Evang-ile me l'apprend, qu'il ne périra aucun de ceux que le Père a donnés à son Fils, c'est-à-dire qu'il a choisis pour la g*loire par une prédestination toute g-ratuite ; j'entends ces paroles de saint Paul, que Jésus-Christ est mort pour nous, et ([ue Dieu veut que tous les hommes soient sauvés, dans le sens de l'explication de saint Aug'ustin et dans tous les autres sens qu'on peut lui donner, pourvu qu'il ne s'ensuive pas que Dieu ait voulu quelque chose et qu'elle ne soit pas faite; car je pense avec ce Père que c'est avoir de la divinité une idée trop basse que de s'imag-iner que
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l'homme, foiblo comme il est, puisse empêcher ce que veut un Dieu tout-puissant. Enfin, en croyant au Saint-Esprit, amour du Père et du Fils, je crois que sans lui nous ne pourrions aimer Dieu ni observer ses commandements ; que sans cet amour nos œuvres sont sans mérite et qu'en un mot celui qui n'aime pas demeure dans la mort.
« Avec tout cela, je crois tout ce que l'Eg-lise fait profession de croire dans le reste du symbole; je crois l'Eg'lise même une, sainte, catholique; j'honore en particulier l'Eg'lise romaine et je respecte ceux qui en remplissent le siég'e... Avec de tels sentiments, jugiez, Madame, si je puis être constitutionnaire?... »
Ce manifeste, qui parut au mois de mars 1725, causa une véritable révolution dans le monde relig-ieux et à la cour. Les cardinaux de Fleury et de Bissy résolurent de faire un exemple et de supposer que cette pièce était apocryphe. On ne se faisait cependant aucune illusion à cet ég*ard,et l'on était parfaitement certain qu'elle émanait réellement de la princesse. «On ne sait quelle manie luia mis cela dans la tête,') remarque seulement Mathieu Marais. L'affaire fut déférée au Conseil d'Etat qui supprima cet écrit par un arrêt, du 28 avril 1725, motivé en termes excessivement vifs. 11 y était déclaré, dit encore Marais, <( que ce ne peut être l'ouvrag'e de la prin- « cesse, parce que l'auteur, peu instruit des titres « qui appartiennent aux princesses de son rang*, « lui donne celui d'Altesse Royale au lieu d'Altesse
322 LES FILLES L)U RÉCtBNT.
« Sérénissime, qui, seul, convient à sa naissance. « On n'a pas été fâché de donner un petit biais en « passant à la maison d'Orléans. Il est dit encore (( que cet écrit est rempli d'erreurs que l'Eg-lise a « condamnées depuis longtemps, et d'expressions « contraires à l'esprit de soumission que l'état mo- « nastique qu'elle a embrassé l'obligée à g^arder plus « indispensablement ; et Sa Majesté voulant arrêter « la distribution d'un libelle aussi pernicieux qu'il « est injurieux à l'honneur et à la relig-ion d'une (( princesse de son sang*, ordonne que les exem- « plaires en seront rapportés pour être lacérés. »
On devine aisément que la princesse supporta avec peine un pareil affront : aussi ne put-elle résister au désir de se veng'er, malicieusement au moins, d'un des principaux auteurs de cette mesure sévère, le cardinal de Bissy.
Mademoiselle d'Orléans, depuis son entrée en relig*ion, s'était liée intimement avec M^^^^ de Kohan, abbesse de Notre-Dame de Jouarre, dont elle partageait les g-oûts, les opinions et surtout les vivacités. Celle-ci voyait néanmoins assez souvent le cardinal de Bissy, qui s'était rendu si célèbre par son excessive sévérité envers ceux qu'on nommait les appelants. L'abbesse de Chelles obtint de son amie la permission d'user d'un stratag-ème pour arriver incog'nito jusqu'au prélat et pouvoir lui dire nettement ce qu'elle pensait de lui. Un jour, le cardinal ayant donné rendez-vous à M°»e de Rohan dans un couvent du faubourg Saint- Antoine^ pour s'entretenir avec elle de