L ABBESSE LE CHELLES
mademoiselle d'Orléans, celle-ci fut prévenue par son amie qui la laissa se cacher dans un cabinet attenant au parloir. Dès les premiers mots, le cardinal aborda le sujet en reprocbant à l'abbessede Jouarre d'être liée «avec une pareille folle » (1). Marais prétend qu'à ces mots la princesse fit irruption dans la salle et commença par traiter l'imprudent prélat de la belle façon. Maurepas et Soulavie assurent qu'elle parut d'abord dég-uisée en relig-ieuse de Jouarre, ce qui lui était facile auprès du prélat qui ne l'avait vue que rarement. La conversation fut eng^ag'ée par le cardinal qui parla de soumission (2). Son interlocutrice répliqua appel et réappel. Le prélat ne fut pas long' à se mettre en colère et à menacer de punitions sévères, de pénitence publique. La sœur, d'un ton très-assuré, lui fît l'histoire de sa vie, lui parlant de ses violences, de ses duretés, lui reprochant de n'ag^ir que par ambition. Bissy, aveuglé par la fureur, perdit toute mesure, tandis que Mademoiselle d'Orléans demeurait très-calme ; comme elle parlait facilement, elle le mit complètement à bout. Pendant cette scène qui s'était prolongée, M'"*' de Rohan cherchait à faire bonne contenance ; mais à la fin la tranquillité de son amie, l'exaspération du cardinal qui ne se contenait plus et bondissait sur son fauteuil « comme
(i) Marais.
(2) Marais dit : « Sur ces mots, elle sortit de sa cache, et eut querelle avec le cardinal, qui a. pris le parti de nier et s'est enfui, w
sur des charbons ardents » , ne lui permirent plus de g-arder le silence et elle éclata de rire. Bissy, déconcerté tout à fait, s'arrêta, devina un piég-e, examina la relig-ieuse qu'il avait prétendu semoncer et finit par reconnaître à qui il avait affaire. Il se leva alors, honteux, penaud et confus, balbutia des excuses beaucoup trop h umbles et se retira en faisant force révérences, tandis que la princesse lui tourna brusquement le dos en lui jetant ces mots: « Profitez de la leçon.» M™' de Rohan essaya vainement de retenir le cardinal à dîner avec la princesse pour les raccommoder; il refusa obstinément et partit, ce que l'on comprend, très-mécontent (d). Marais ajoute: « Depuis il est venu un ordre d'en haut à « la princesse de se retirer dans son abbaye et de « n'en point sortir. » Le public approuva vivement cette mesure sévère, car il réprouvait cette immixtion de l'abbesse de Ghelles dans les affaires relig-ieuses. S'adressant à elle et à M""" de Bourbon, abbesse de Saint-Antoine, qui partag-eait ses opi^ nions, un rimeur inconnu s'écriait alors :
Tiiisez-\oLis^ d'Orléans, Bourbon :
Voulez-vous en doctes personnes.
Parler sur la religion ?
C'est bien là l'affaii'e des nonnes !
Fleury, l'oracle de la foi, Saura vous appi-endrc à vous taire.
Doutez-\ous qu'il le puisse l'aire, Lui qui l'apprit si bien au roi ?
(l) Soulavie. — Maurepas. — Marais.
l'abbesse de chelles. 325
Depuis cette nouvelle disgrâce, la princesse fit rarement parler d'elle et ne varia plus. Saint-Simon le constate, et son témoig'nag'e n'est pas douteux. Les chroniqueurs ne s'occupent presque plus d'elle, et c'est à g-rand'peine que l'on trouve quelques indications qui nous permettent de la suivre de loin à travers les dernières années de sa vie.
Les auteurs du Gallia Christiana nous apprennent que, par un exemple de rare modestie (1), elle renonça à son abbaye le 9 octobre 1734 pour l'abandonner à Anne de Glermont-Gessan, l'une de ses anciennes relig'ieuses, qui dirig^eait depuis quelques années le monastère de Beaurepaire, près de Vienne. Elle vint alors se retirer au prieuré des Bénédictines delà Madeleine du Trainel, transféré depuis 1644 dans la rue de Gharonne à Paris. On lui avait disposé un très-bel appartement dans cette maison dont la prieure était une de ses amies particulières, Lucie d'Artag'nan (2), qu'elle avait connue quand elle était religieuse du Val-de-Grâce et à laquelle elle avait fait avoir ce riche bénéfice au préjudice de madame de Veny. Cette nomination avait vivement déplu à la duchesse d'Orléans qui, ayant quitté sa retraite de l'abbaye de Montmartre, s'était fait faire auprès du Trainel « un établissement mag^nifîque et délicieux » (3).
(1) « Raro modestite specimine. »
(2) Louise, fille de Henry de Montesfjuiou d'Artagnan et de Ruth de Fortaner : elle était nièce du maréchal de Montesquieu.
(3) Saint-Simon.
Ce fut cependant la dernière étape de la vie relig-ieuse et, on en conviendra, passablement accidentée de mademoiselle d'Orléans, qui se décida même à se réconcilier avec sa mère, tout en lui laissant encore faire les premières démarches. « Ma- (( dame de Ghelles reprit peu à peu la dévotion et « larég*ularité, dit Saint-Simon, et,quoiqu'en prin™ « cesse, mena une vie qui édifia toujours de plus en « plus, jusqu'à sa mort qui n'arriva que plusieurs « années après, dans la même maison, sans en être « sortie. » C'est probablement à ce moment qu'elle composa son « Examen de conscience » dont une copie ancienne appartient à monseig-neur le duc d'Aumale(l). C'est un travail extrêmement curieux qui prouve l'exactitude des remarques de Saint- Simon et la sincérité du retour à Dieu qu'il signale lui-même. Il est probable, d'après les lignes par lesquelles ce récit commence, que la princesse l'entreprit à la veille du jour où elle résolut de rompre définitivement avec une vie trop mêlée aux impressions mondaines. « Avant que de faire mes Pâques, « dit-elle en débutant, je suis bien aise de repasser « les péchés que j'ai commis et les g'râces que Dieu « m'a faites.)^ Nous en trouvons un excellent résumé dans le catalog-ue de la bibliothèque de M. Leber (2), auquel appartint longtemps ce manuscrit avant de passer dans les mains de son possesseur actuel.
(1) Cette copie est unique, et l'original n'existe plus pi'obablement.
(2) Tome IV du catalogue, page 127, n» 487.
l'abbesse de chelles. 327
« Examen de conscience de Louise-Adélaïde d'Ov- « Iéans,abbessedeGhelles,faitpar elle-même et dans « lequel cette princesse, constamment partag-ée « entre les joies du monde et les austérités ducloî- (( tre, rappelle sans ménag'ement les circonstances « les plus curieuses de sa vie intérieure et les in- « fluences secrètes qu'elle a subies. Ce manuscrit, « évidemment de la main d'une femme, est la re- « production intégTale, divisée en deux parties, « des feuilles volantes où la princesse avait déposé « ses souvenirs et ses reg-rets. Il paraît que ces « autog-raplies furent confiés à une noble et pieuse (f amie de l'auteur, pour les transcrire dans l'ordre « où on les trouve ici. Une remarque placée en « tête de la deuxième partie fournit la preuve de ce « fait, et, quant à l'orig'ine et au caractère de cet « ouvragée, on ne peut avoir aucun doute en le li- « sant sur le rang* et la sincérité de la pénitente qui (( s'accuse loin du monde, n'ayant pour jug-e que « Dieu et sa conscience. » Cet « examen » ne renferme pas de détail historique autre que celui que nous avons eu déjà l'occasion de citer, mais il est véritablement précieux par le travail qu'il constate dans l'âme de celle qui s'y livra. Ce sont des réflexions, des prières d'un mysticisme passionné, témoig-nant d'une imag'ination émue, effrayée même par ses lectures et ses méditations. Exaltée et raisonnant tout à la fois, elle semble, dans ces pag'cs, détachée des choses de la terre, planant au-dessus des événements de sa propre existence, ne s'y arrê-
tant pas volontiers, n'en parlant que le plus brièvement possible et cberchant toujours à remonter vers le ciel. Le reg-ret des excentricités de son existence ne laisse pas à la princesse une équitable appréciation d'elle-même : elle écrit parfois comme sous la pression d'une volonté plus forte, comme exaltée par la fièvre, en se calomniant et se donnant l'amer plaisir de défîg'urer son portrait moral, jusqu'à parler de ses « crimes » et de ses « crimes énormes » . C'est dans cette long'ue retraite que mademoiselle d'Orléans expia les hardiesses d'une vie, irréprochable cependant au point de vue des mœurs, sans laisser presque de trace de ce séjour entièrement et franchement consacré au devoir et au salut. Sa conduite lui procura l'estime d'un public qui l'avait si méchamment poursuivie, et ce revirement a été constaté par ces beaux vers de Louis Racine :
Plaisirs, beauté^ jeunesse, honneur, gloire, puissance,
Ambitieux espoir que permet la naissance,
Tout au pied de l'Agneau fut par elle immolé.
Elle s'immole encor dans sa retraite même;
Assise au premier rang, son cœur en est troublé ;
De ce rang descendue, au seul objet qu'elle aime
En silence attachée, elle embrasse la croix,
Victime par l'amour devant Dieu consumée.
Vierge, qui nuit et jour tient sa lampe allumée
En attendant l'époux dont elle avait fait clioix.
Dans notre siècle impie étonnante merveille!
Les princes sont changés en humbles pénitents.
Et voilà par quels coups. Dieu puissant, tu réveilles.
Même en ces derniers jours, la foi des premiers temps.
Il paraît toutefois qu'elle n'abandonna pas corn-
l'abbesse de ciielles. 3213
plétenient son g^oût pour les iiitrig^ues relig'ieuses et qu'elle demeura fermement janséniste. C'est d'Arg-enson qui nous fournit, dans ses mémoires, de curieux mais trop courts détails à ce sujet. Ces quelques notes pourraient cependant suppléer au silence qui se forma autour de l'abbesse de Ghelles, — la princesse conserva ce titre jusqu'à sa mort, malg-ré son abdication, — et nous font deviner ce que nous ne pouvons développer plus long^uement, faute de documents. Nous y trouvons du moins la preuve que mademoiselle d'Orléans persévéra jusqu'à la fin dans sa prétention d'exercer de l'influence sur ces gTaves questions. Nous y relevons aussi un croquis du caractère de la princesse, excessivement curieux à cause de sa date, car il prouve que le détachement indiqué par Saint-Simon et par Racine n'était pas si absolu.
Après avoir, si l'on nous pardonne cette expression, habillé de la bonne façon la duchesse d'Orléans qui (( la boudoit, quoique pas ouvertement », d'Arg"enson ajoute : « M"^ de Ghelles en use à peu près « de même à mon ég'ard et je n'y vais que pour les « devoirs essentiels. Cette princesse a de l'esprit,, « mais l'a tout en petit ; elle est moine des pieds à la « tête ; elle a l'intrig^ue des moines, le même respect « pour les puissances terrestres, la môme ambition « de leur plaire et d'y être en quelque relation : « intrig-ues basses, vues passionnées pour la su- « perstition et non pour l'essentiel de la relig-ion, « fausseté , défaut de sentiment et de g^énéro-
« site (l).» Le portrait n'est pas flatteur, mais il doit être assez exact, si l'on réfléchit au caractère de mademoiselle d'Orléans, au travail opéré en elle d'après son examen de conscience qui témoig-ne d'un heureux revirement, sans nul doute, mais aussi d'une certaine étroitesse de l'esprit.
A cette époque, la cour était partag*ée en divers partis luttant entre eux avec une ég*ale ardeur. Le cardinal de Tencin commençait à y être fortement menacé, tenu en échec par madame de Vintimille qu'il ne pouvait renverser. On est surpris de trouver mademoiselle d'Orléans mêlée à ces intrig"ues, mais d'Arg-enson constate positivement qu'elle y prêtait la main. « Le cardinal de Tencin a pénétré (( jusque dans la Maison d'Orléans par madame de (( Ghelles, toute janséniste qu'elle est ou qu'elle se « croit ; elle a depuis travaillé pour le faire g*oûter « comme futur premier ministre (17 juillet) (2). » Le duc d'Orléans appréciait assez le cardinal et il le consultait volontiers. On sait que ce prince était d'une piété excessivement étroite et craintive, et qu'il professait pour la théolog*ie une véritahle passion, probablement développée encore par sa sœur qui, nous le savons du reste, croyait y exceller. Le clerg*é orthodoxe cependant faisait au prince une g'uerrc assez vive , lui reprochant , entre autres
(1) Journal du marquis d'Argenso7i, 24 juin 17il, édit. do la Soc. d'Hist. de France, III, 321.
(2) Ihid.. p. 330.
l'abiîesse de chelles. 331
griefs, sa liaison intime avec sa sœur que d'Arg-enson constate traitée de « janséniste déclarée » (1). On l'amena de la sorte à se prononcer avec éclat contre la constitution et à entreprendre lui-même un gTand ouvragée sur les premières propositions.
Le journal de d'Arg^enson est malheureusement muet pour le reste du temps que l'abbesse de Chelles passa encore sur cette terre. Il est seulement permis de croire que, tout en continuant à ne pas nég'iig'er l'affaire de son salut, elle ne s'occupa pas moins un peu trop des affaires temporelles.
« Hier matin, écrit le duc de Luynes, à la date « du 21 février 1743, on apprit la mort de madame « l'abbesse de Chelles ; elle mourut avant-hier de « la petite vérole. » Le comte de la Marche vint, à la place du duc de Chartres, en donner connaissance au roi pendant le débotter, au retour de la chasse. Ce triste événement n^empêcha pas Mesdames de donner, le jour même où se répandit cette nouvelle à la cour, leur bal masqué (2). Le 23, les princes et les princesses du sang* prirent le deuil; le roi le permit, sans imiter d'abord cet exemple, ne sachant pas si c'était l'usag'e dans le cas de la mort d'une relig-ieuse, membre de la famille royale. Mais il fit faire des recherches à cet ég-ard par le baron de Breteuil, et, le 5 mars, il se décida à porter le deuil pendant onze jours. Cette question avait vivement
(1) Journal du marquis d'Argenson, \, 4 août, III, p. 359.
(2) Mesdames, filles de T.ouis XV, avaient alors 9 et H ans.
occupé la cour, le duc d'Orléans ayant pris le deuil sans môme consulter le roi. La duchesse de Bourbon sollicita une permission ; la comtesse de Toulouse et le duc de Penthièvre refusèrent de faire de même. Le duc d'Orléans se plaignit amèrement de cette indifférence à l'ég-ard de sa sœur, en ajoutant que ce serait pour lui un cruel devoir de reprendre en ce moment des vêtements de couleur. Louis XV alors céda par complaisance : « Il a fait écrire, dit le duc « de Luynes, à M. le duc d'Orléans, par M. de Mau- « repas, qu'il avoit eu tort de prendre le deuil sans « sa permission; mais que, malg-ré cela, il vouloit « bien ne pas lui donner le désag'rément de le quita ter, qu'il alloit le prendre lui-même. »
Le récit que nous venons d'écrire ne fait encore qu'imparfaitement connaître mademoiselle d'Orléans, et le temps a heureusement éparg^né un document qui nous fait pénétrer complètement dans son intérieur, au fond même de sa conscience, si je puis ainsi parler. Ce document inédit consiste en un manuscrit intitulé: Réflexions morales sur le Nouveau- Testament^ à l'usag-e de madame Louise-Adélaïde d'Orléans, abbesse de Ghelles(l). Une précieuse in-
{{) Ce manuscrit a été l'objet d'une courte mais excellente notice, par M. le baron Ernouf, insérée dans le BuUetin du BihUirpliik, volume de 1859, page 730 et suivantes : M. le baron Ernouf se contente de nous dire que ce manuscrit richement relié fut recueilli, au moment de la Révolution, dans une famille habitant les environs de Chelles, et « demeura dans les mêmes mains pendant plus d'un dcmi-sièclo ». Il se compose de deux |)artios, l'une de 202 pages, l'autre do 107 seulement. Nous en
l'abbesse de quelles. 333
dication tracée (l'une écriture presque contemporaine de celle du manuscrit prouve que ces réflexions ont été au moins dictées par la princesse : (( cujus manum et mentem multa indicant. » Soulavie , dans les prétendus Mémoires de Maurepas, nous apprend que l'abbesse de Glielles travaillait beaucoup et faisait encore plus travailler pour elle, car elle avait deux secrétaires employés à l'explication de l'Écriture Sainte, « à laquelle elle s'occupoit « en y ajoutant des réflexions et des commentaires, (( comme faisoit aussi son frère Louis à l'abbaye de « Sainte-Geneviève. » Or nous pouvons accepter ce renseig-nement de Soulavie ; quand il ne révèle aucun scandale, il n'y a aucun motif de ne pas le croire.
Enlisant ces pagres, où les ratures n'apparaissent presque jamais, il est permis d'y voir une dictée, ce qui leur donne un intérêt puissant. En y prêtant une attention plus g'rande, on n'a pas de peine à sentir, comme le dit M. le baron Ernouf, l'allure de l'improvisation dans ces passag-es chaleureux, pressés, parfois incorrects. « Avec ses nom- « breuses incorrections, ses phrases souvent incomrt plètes, ses effusions passionnées, ses reg-rets mal « étouffés des plaisirs et surtout des passions du « monde, cette paraphrase des principaux faits du « Nouveau-Testament a du moins souvent pour
devons la eoilimunicatiou à son propriétaire actuel, M. Léon Techener, auquel nous tenons à adresser nos remercîmeuts publics.
« elle une orig-inalité bien tranchée; elle porte « l'empreinte du caractère individuel et du senli- « ment secret de son auteur. Ce n'est pas toutefois (( qu'à l'occasion de ses méditations pieuses l'ab- « besse de Ghelles se laisse aller à raconter sa vie ; (( mais on y retrouve, dans plus d'une pag-e, l'im- « pression profonde et comme involontaire de ses « affections, de ses reg^rets et de ses espérances. » Nous allons en juger.
Nous verrons d'abord la princesse g^émir clairement sur rirrélig*ion de son père, ce qui était, comme on sait, l'une de ses grandes douleurs. Après avoir raconté la vocation des apôtres (1), elle écrit : « Dieu « accorde souvent à la fidélité d'une personne le « salut de sa famille; c'est ce que nous voyons ici. (( Faites, mon Dieu, qu'allant à vous, j'entraîne, « moi aussi, ce Nathanaël qui ne croit pas qu'il cf puisse rien venir de bon de Nazareth. Vous voyez « mes désirs, c'est à vous de les satisfaire ; quelque « tendresse que j'aye pour lui, je ne désire que « votre plus grande gloire. Je ne cesse de vous « prier, et vous savez, Seig'neur, que je ne suis pas (( seule. » Plus loin, à propos de la tempête miraculeusement apaisée par le Christ, elle dit encore : (( Que deviendra donc ce monde? Vous permettez, « Seigneur, qu'étant sur ce rivag'cje voye ce mal- (( heureux vaisseau agité par la tempête de mille (( crimes détestables... Mon Dieu, ce vaisseau ren-
(\ ) thapitro XVll.
l'abbesse de chelles. 33S
« ferme ce que j'ai de plus cher après vous; le lais- (( serez-vous périr à mes yeux? Tendez voire main « à ce malheureux pilote et forcez-le de vous donner « la sienne.» Elle ajoute encore, dans la même évidente pensée : « Faites qu'ayant quitté ma famille « pour vous suivre, je ne me souvienne d'eux qu'en « votre présence ; que ces richesses qui n'ont que « trop servi à leur vanité servent à leur pénitence; « soulevez-les tous les uns contre les autres si cela « est nécessaire à leur salut (1). » Il est certain que ces passag-es datent des derniers temps passés par mademoiselle d'Orléans dans le monde ou des premiers mois de son entrée en relig'ion, et l'on ne peut se refuser à y voir la preuve touchante que le désir de travailler plus utilement à la conversion de sa famille a été pour une larg'e part dans sa pieuse résolution.
Nous trouvons ailleurs des allusions très -transparentes sur la vie privée de la princesse, antérieurement à sa profession relig*ieuse. Dig*ne petite-fille de la Palatine, nous la voyons implorer l'aide de Dieu pour perdre l'hahitude de jurer qu'elle avait adoptée en empruntant aux hommes leurs g-oûts pour la chasse, l'équitation et autres exercices tout masculins. Ailleurs on sent que mademoiselle d'Orléans a
(1 ) M. le baron Eraouf voit dans ce saisissant passage une allusion à la fatale iulluence exercée sur M^'" de Valois et sur la duchesse de Jjerry par les dérèglements de leur père, et le désir qu'une rupture éclate entre lui et ses enfants, plutôt que de -voir se prolonger une si fâcheuse situation.
eu à se vaincre elle-même avant de chercher le calme et la paix au fond d'un cloître. A l'occasion de la femme adultère nous lisons ces lignies sig-nificatives : « Personne ne m'a condamnée, Seig-neur, « mais je viens vous avouer mon crime et vous (( demander miséricorde. Hélas ! je n'ai que trop (( suivi les maximes du monde, et, quoiqu'il ne « m'approuve pas, il n'a pas eu assez de force pour « me condamner. Mes amis et mes ennemis m'ont (( abandonnée ; c'est alors que, me trouvant seule « avec vous dans le fond de mon cœur qui est votre « temple, je suis demeurée dans le silence, couverte « de confusion. Aujourd'hui, comblée de vos g-râ- « ces, j'ose encore vous demander celle d'oublier le (( monde et de m'oublier moy-môme. » Ce passage paraît assez sérieux à M. le baron Ernouf pour être considéré par lui comme une allusion directe à la passion que mademoiselle d'Orléans aurait eu, suivant Duclos, pour le chanteur Gauchereau, j'ajouterai, et pour le jeune pag-e, héros du roman raconté par madame la baronne d'Oberkirck. Sans admettre aussi positivement ce rapprochement, je ne prétends pas le repousser absolument, mais je trouverais plus d'arg-uments encore dans le passag'e suivant : « J'ay trop vu les effets de votre puissance « pour être surprise de la g-uérison miraculeuse (( des malades qu'on vous présente ; c'est ce qui me ■(( donne la hardiesse d'approcher et de vous de- « mander miséricorde. Vous sçavez, Seig'neur, que <( la fièvre me consume et me mine à un tel point
l'abbesse de chelles. 337
(( que je ne suis pas reconnoissable ; tous les remè- « des m'ont été inutiles ; vous m'en avez déjà ap- « pliqué quelques-uns qui m'ont soulagfée, mais (( qui ne m'ont point entièrement g^uérie. Jo suis (( couchée sur le Jit de mon infirmité, parce que je « brille d'un feu que vous n'avez pas allumé. Ve- « nez donc, o médecin de mon âme, prenez-moi la « main, commandez à la fièvre de me quitter. J'ai « été semblable à ces possédés de l'Evangùle, en ce « que je me suis contentée de vous confesser de « bouche, tandis que mes actions démentoient mes « discours. Ah! Seignieur, si vous m'aviez aban- « donnée entièrement, je vous haïrois, et je sens, « malgTé mes infidélités passées, un amour ardent « pour vous ! Brûlez un cœur qui n'a été que trop (( long*temps partag'é par les créatures ; faites sen- « tir à mon corps les effets de votre justice, mais ne « me séparez jamais de vous (1) ! »
Ce cri part réellement du cœur et il me semble indiquer chez la princesse un sentiment plus vif que celui inspiré par un comédien.
Dans d'autres parties de ce manuscrit, on reconnaît des pag"es écrites sous l'impression des sentiments jansénistes de la princesse. Elle s'y préoccupe souvent des troubles de l'Eg-lise, de l'atlitude du clerg-é, de ses désordres, de ses divisions ; elle y parle avec une véritable douleur des ag-itations causées par la g-rande affaire de la bulle Unigenitus.
(t) Chapitre XXVIII.
Elle y prie « pour que le spectacle de ces troubles « et de ces scandales ne fasse que l'affermir dans sa « foi » . Elle insiste sur les vices des évéques de cour, sur les complaisances et les faiblesses des Molinistes. A propos de la tentation du Gbrist dans le désert, elle s'écrie : « Voilà l'exemple des cliré- « tiens et surtout des g-ens d'Eg'lise, mais qu'il est « rare qu'on le suive ! Si l'on ne s'abandonne à la « bonne chère, on est surpris par la vaine g^loire ; « si l'on résiste à ces premières tentations, on suc- « combe presque toujours à l'envie d'être riche. Si « ce sont des séculiers, appliqués à plaire à leurs « princes, non par amitié, mais par intérêt, ils ne « pensent pas à repousser ces tentations par de bonce nés lectures, par de bonnes œuvres, et les confes- (t seurs sont souvent ceux qui leur en ostent le plus « les moyens. L'on voit mesme jusques aux prestres « et aux évesques adorer le diable, adorer le monde « pour en tirer quelque avantagée, oserai-jeledire? « pour de l'arguent, pour des abbayes, trahir la vé- « rite, faire un trafic honteux du corps de Jésus- « Christ (1) ! »
On sent dans cette pag-e toute l'ardeur de la princesse, stimulée par son directeur, le Père Ledoux, à l'influence duquel il faut attribuer certaines excentricités tbéologM({ues , certaines déclamations peu eti rapport avec le ton g'énéral du travail. On devine que mademoiselle d'Orléans, en écrivant ces
il) Chupiti'c XV.
l'abuessl; de cuelles. 330
lig-nes vig-oureuses, avait en vue le cardinal Dubois qu'elle détestait. La date de ce manuscrit le démontre du reste, et il est facile de prouver qu'il fut commencé au moment de son noviciat ; car, à propos de la Purification de la Vierg'e, elle parle de sa prochaine entrée en relignon, et son ardente prière pour la conversion de son père prouve qu'il vivait encore. Ces réflexions ont donc été commencées au plus tôt en 1717, et terminées au plus tard en 1724 : elle n'y parle aucunement en effet de la mort du duc d'Orléans, à laquelle elle n'aurait pas certainement manqué de faire allusion. Ce traité me paraît représenter l'abbesse de Chelles sous un jour tout nouveau ; il la fait réellement connaître, en exposant à nu le travail intérieur qui s'accomplissait pour ainsi dire quotidiennement en elle. 11 la montre avec son imag-ination ardente, violente même, presque brutale, mais toujours dirig'ée vers le bien ; il explique ces écarts jusqu'alors incompréhensibles, ces variations brusques et capricieuses, qui tantôt la jetaient dans une dévotion des plus austères, et tantôt lui faisaient rechercher des distractions peu compatibles avec sa robe, selon que le souffle de la foi la maîtrisait plus ou moins ; mais ces réflexions viennent aussi nous fournir un puissant arg^ument pour mettre fin sans réplique aux odieuses accusations que quelques pamphlétaires ont répandues, dont Duclos a eu la coupable faiblesse de se faire l'écho, et auxquelles nous n'avons pas voulu nous arrêter sérieusement dans le cours de ce récit. Ce
traité, au contraire, prouve irréfutablement l'humilité de la princesse, sa résig-nation réelle aux règ-les sévères de la discipline relig"ieuse, ses efforts constants pour dompter une nature violente, pour briser un caractère altier et emporté. L'un des historiens les plus sérieux du dix-huitième siècle, M. de Lacretelle, réprouve complètement ces calomnies, auxquelles il ne croit en aucune façon : il se contente de mentionner les « bizarreries » et les (( inconséquences » de l'abbesse de Ghelles. Mais il ne connaissait pas les réflexions que nous venons de faire passer rapidement sous les yeux du lecteur; s'il avait pu les lire, il n'aurait certainement pas écrit ces mots : il aurait admiré au contraire la princesse, car le mérite de sa vie religneuse est d'autant plus gn^and, qu'elle a eu davantag-e à vaincre et à souffrir.
Nous croyons utile d'extraire de ce travail, important pour la connaissance du caractère de mademoiselle d'Orléans, un certain nombre de courts passages qui prouveront combien peu elle se faisait d'illusions sur elle-même, et aussi combien sa foi était vive et sa vocation réelle.
(( Ne m'abandonnez pas, Seig-neur, éclairez-moi, luisez dans mes ténèbres : venez dans mon cœuiet ne permettez pas qu'il vous rejette davantag-e(l). »
(( Conservez - moi toujours purc^, Seig-neur!
(1) Chapitre 1".
l'abbesse de chelles. 341
0 Marie, il vous est g-lorieux de recevoir les vœux d'un eœur qui s'est si souvent révolté contre vous (1) ! »
(( Que je sois, Seig'neur, de celles qui s'entretiennent le plus avec vous; que je ne sorte plus du temple où je me suis consacrée (2)! »
(( 0 folie du monde ! ô terrible aveug'lement ! éclairez-moi, ô mon Dieu, et retirez-moi du bourbier. Je crie vers vous, mais ma voix est étouffée par mes passions. Vous voyez le fond de mon cœur : il est sec et aride, il se meurt, si vous ne venez à son secours (3). »
« C'est vous seul, ô mon Dieu, qui pouvez faire taire cette chair où je ne sens que trop que je suis née, qui pouvez me rendre tout esprit (4). »
« 0 mon Dieu! nous suivons aveug'lément nos désirs dérég-lés : il semble que vous ne nous avez élevés au-dessus des autres que pour vous offenser davantag*e (5).v. >î
(( 0 douceur véritable qui naît d'une sincère charité, possédez mon cœur , étouffez ces mouvements de colère dont l'org-ueil est le père (6)... »
« Il m'auroit peut-être esté heureux de n'avoir pas eu tant de monde sous moi ; je ne m'en g*lorifîe
(1) Chapitre m.
(2) Chapitre VIII.
(3) Chap. XI.
(4) Chap. XX.
(5) Chap. XXII.
(6) Chap. XL.
VV) 8^Cf SC'TiOirf
clone, Seig-neur, que par le sacrifiée que je vous en ay fait; heureuse si j'eusse pu les faire marcher dans votre voye; mais comment l'aurois-je pu apprendre? Je ne le faisois pas moy-mesme (1). »
Nous reproduirons en entier le chapitre LXXXVITI, écrit à propos de l'évang'ile de la femme courbée, g-uérie le jour du sabbat :
« Seig-neur, vous voyez ma misère : je suis possédée d'un démon qui me tient dans des chaînes si pesantes que je ne puis lever les yeux vers vous. Je suis accablée du poids de mes péchés, qui m'attachent tellement à la terre, que j'en suis toute courbée. Dans cet état misérable, je ne peux pas moins vous adresser mes cris; appelez-moi, Seig'neur, et délivrez-moi de mon infirmité. Votre charité vous le demande pour moy : imposez-moy les mains, en me donnant l'esprit de force, d'amour et fidélité. Redressez mes voyes afin que je puisse vous rendre g*loire, et que rien ne m'empêche de bénir votre nom dans le temps et dans l'éternité. »
Nous citerons encore la méditation de la g"uérison de l'aveug-le de Bethsaïde, à cause de la claire allusion qu'elle renferme :
« J'étois aveug*lc, mais maintenant je vois les liommes comme des arbres, c'est-à-dire tout m'effraye, et j'ai peine à résister aux moindres tentations. Ouvrez-moy les yeux, Seig-neur, afin que, vous voyant et croyant on vous, j'espère en votre misé-
(1) Chap. XLVI.
l'abbesse de chelles. 343
ricorde, qui m'a fait sortir du villag'e, c'est-à-dire de la maison de mon père, pour me mettre au milieu du chemin de salut que je ne quitterai plus, voulant vous estre fîdelle et l'espérant de vostre g*râce. »
Nous n'ajouterons rien à ces citations. Seulement nous sommes heureux d'avoir pu mettre en pleine lumière les qualités élevées et les vertus sérieuses d'une princesse dont on a trop longtemps travesti le caractère ; que les uns ont bien injustement accusée d'une corruption contre laquelle sa vie entière proteste , que les autres ont voulu associer à des intrig-ues romanesques dont rien, bien au contraire, n'établit la véracité; que les plus bienveillants ont représentée sous les traits d'une personne fantasque. L'abbesse de Chelles a toujours été profondément relig'ieuse , dévouée à son état, et si, sous le coup de déboires assez vifs, de décourag-e- ; ments que les circonstances expliquent, elle a cher-, , elle pendant quelque temps des distractions que, nous n'hésitons pas à taxer de ridicules, la plus g-rande partie de son existence a racheté larg'ement ces fantaisies déplacées : le recueil auquel nous venons de faire des emprunts, bien moins étendus que nous n'aurions souhaité, prouve la profonde i conviction de sa vocation , son horreur du vice et son ardent désir d'avancer dans la voie de la perfection. On ne peut lui refuser une véritable valeur morale, une intellig'ence supérieure au plus gTand nombre de ses contemporaines : en un mot
Mademoiselle d'Orléans représente une fig'ure des plus orig'inales dans cette société futile et corrompue du dix-huitième siècle : elle n'a pas eu peu de mérite quand on pense au milieu dans lequel elle est née , à l'éducation déplorable qu'elle a reçue, et aux exemples qui ne pouvaient que frapper sans cesse ses yeux.