CHAPITRE IV
Voyage à Rome. — Le Régent s'adoucit. — Le cardinal Dubois. — 'Lettres de la princesse. — Prétendu voyage de Richelieu. — Détails
• ^.JHwditssur l'ancienne liaison delà princesse et du duc. — La princesse accouche d'un fils. — Résidence aux Quatre-Tours. , — Bonne tenue delà princesse. — Le carnayal à Venise. — Mort de Tintant. — Départ pour Strasbourg. -!- Alission de Campredon. — Retour en Italie. — Nouvelles négociations. — Odieux entêtement du duc de Modène. — Rupture. — Dureté de la duchesse d'Orléans. — Position réellement malheureuse de la princesse. '•• ' '
Ces pénibles nouvelles parvinrent à la princesse à Rome où elle arriva, le 6 novembre, avec son mari, clans l'intention d'y passer un mois absolument in cog^nito, sous les noms de comte et comtesse de Saint- Félix. Elle ne se plaisait plus qu'à voyag^er, ne trouvant que dans le mouvement quelque distraction à sa triste existence : « Elle est toujours la première le- « vée et elle mang-e ce qu'on lui donne , bon ou « mauvais, avec un appétit capable d'en donner (( aux autres. Il seroit même à désirer qu'elle eût « plus de délicatesse, car elle aimeroit moins les c( voyag'es(l). » Elle paraissait alors faire très-bon ménag'e : «Les complaisances même de la princesse
(1) Colibeaux, il novembre.
« sont excessives. » Elle visita Rome avec un gTand soin, gHiidée par le cardinal de Rolian ([ui prit une certaine influence sur elle et la décida à poursuivre son voyag-e jusqu'à Naples. Cette altitude, les renseig-nements fournis par l'abbé Philibert et surtout par le cardinal, la mauvaise humeur témoig'née par le duc de Modène au sujet de ce voyag'e, produisirent un certain chang'ement dans l'esprit du Rég-ent qui écrivit une lettre assez rude à ce prince. « J'ai poussé l'attention, dit il en commençant, jusqu'à paroître abandonner entièrement ma fille , quand j'avois le moindre doute sur les ég'ards qu'elle vous devoit. » Mais il exprime ses reg-retssur ce qui se passait présentement, n'admet tantpasleblâmeinflig'éauvoyag'e de Rome et exprimant l'espoirqu'on traitera le jeune ménagée convenablement à Reg'g'io où, par l'infïuence de Rohan, ils se résig^ièrent à aller résider. « Je reg-arderai les traitements qu'ils recevront de votre part comme s'ils m'étoient faits à moi-même. Quand je vous ai confié ma fille, je n'ai pas pu avoir d'autres sentiments, et j'aurois un juste sujet de me plaindre si, avec les dispositions où ils sont, ils ne pouvoient pas trouver leur repos dans le lieu ([u'ils choisissent comme le plus propre à vous témoig'ner leur soumission (1). » En même temps il adressait à son g*endre un billet affectueux et une lettre pleine de tendresse à sa fille.
(1) Du 4 ili''C(!iiilii'e.
MADEIMOISELLE DE VALOIS. 7T
« Tout maintenant me fait plaisir et je n'aurai point de désir plus vif que de vous rendre toute mon amitié et de m'occuper à tous les soins qui pourront contribuer à votre bonheur, heureux de l'accord du ménag-e. Votre conduite enlèvera au duc de Modène tout prétexte à plaintes. Ne tournez pas les yeux du côté de choses impraticables. Je crois utile ([ue vous renvoyiez les François qui sont auprès de vous, ayant des preuves indubitables qu'ils vous font un véritable tort en France et en Italicv^ ^^^'Je vous avouerai que j'ai besoin de votre réputation et que vous me jetteriez dans des embarras fort g^rands si vous m'attiriez des représentations de la part du roi d'Espag'ne,ou des reproches du public en France. « Enfin le cardinal Dubois écrivait à son tour à la princesse ce billet des plus g-alants:
(( Si je sortois de prison , je ne serois pas plus soulag-é que par la liberté que Monseig-neur le duc d'Orléans me donne d'avoir l'honneur de vous écrire et de vous renouveller les assurances de mon respectueux attachement que j'ai été obligée d'interrompre avec une extrême affliction (1). »
Pendant ce temps, la princesse, de Home, envoyait à Dubois et à son père deux lettres des plus raisonnables (l""" décembre) :
(1) Buviit nous apprend que^ le le janvier 1722^ ou apprit à Palis toute la peine que le cardinal de Uohan avait eue ;i réconcilier les deux époux.
Elle (lit d'abord au cardinal : ■
(( J'ai fait bien des réflexions, Monsieur, sur la dernière lettre de Monseig-neur le duc d'Orléans et sur ce que M. le cardinal de Rohan m'a dit de la part de V. E. Ces réflexions m'ont fait prendre les résolutions les plus fortes et les plus convenables à ma situation : je les tiendrai , mais aussi j'espère que vous chercherez à adoucir mes peines en inspirant à Monseig-neur d'Orléans les sentiments de bonté et d'amitié qu'il me doit et qu'il me devra encore plus quand j'aurai eu quelque temps pour lui prouver mes bons desseins. Aidez-moi, je vous en prie. M. le cardinal de Rohan m'assure que vous êtes sensible à mes peines et que vous aviez part aux rig"ueurs que j'éprouve. Vous n'y entrez que pour mon bien : je ne suis pas encore assez parfaite pour vous en remercier, mais du moins je pense avec plaisir que vous prenez intérêt à ce qui me touche, et je veux me flatter que vous me favoriserez quand vous serez sur de le pouvoir faire sans en avoir à craindre aucun reproche. Je me remets à ce que le cardinal de Rohan vous dira de mes dispositions : il me l'endra la justice qu'il me doit. L'abbé Philibert vous y aura préparé. Je commence par renoncer au voyag'e de Naples dont le prince avoit autant d'envie que moi, et il a fallu que ce fût moi qui le rompisse* Le Pape vouloit recevoir ma visite dimanche prochain dans un monastère. — On a souhaité que je partisse jeudi, le prince l'ayant
MADEMOISELLE DK VALOIS. 19
désiré, fâché d'un côté de n'aller point à Naples, et, de l'autre,' de voir qu'on avoit des attentions pour moi qu'on n'avoit pas pour lui. Je pars jeudi et je vais à Reg-g'io : il me semble que je ne puis mieux faire dans le moment présent. Je compte donc sur les offices de V. E. sur monseig'neur d'Orléans ; je compte qu'il ne m'abandonnera pas et qu'il fera ce qui dépendra de lui pour rendre mes malheurs moins insupportables. Il ne dépend pas de lui de les faire finir. » On lit dans la lettre destinée à son père : a 11 y avoit long-temps que je n'avois reçu de vos nouvelles, Monseig'neur; la lettre qui m'a été rendue à Rome, quoique assaisonnée de bien des duretés, m'a fait g-rand plaisir. J'y ai trouvé quelques assurances de votre bonté et de votre amitié. On me rend depuis long'temps auprès de vous les plus méchants offices. On a peut-être eu raison sur quelques articles, mais aussi on m'a donné et on me donnera encore bien des torts que je n'ai pas : par exemple j'ai la consolation par-devers moi de n'avoir jamais projeté un voyag^e sans vous en avoir rendu compte, et les projets que j'ai exécutés ne l'ont été que parce que votre silence m'a fait jug-e qu'ils n'étaient pas improuvés par vous : j'espère que l'abbé Philibert m'aura rendu justice. Je compte sur celle de Monseig-neur de Rohan. Je leur ai parlé à l'un et à l'autre avec une entière confiance. Rien ne m'a tant soulag-é dans mes malheurs que d'avoir pu envisag'er que vos rig'ueurs pour moi sont peut-
être un effet de votre tendresse. Je commence à me dire que ces rig*ueurs cesseroient si vous étiez sur que je fusse raisonnable : je le suis, je veux l'être, je veux que vous n'en puissiez pas douter, mais, par tout ce qui vous est de plus cher, je vous conjure, mon cher père, de ne mepas abandonner à ma triste situation. Je suis la plus malheureuse créature qu'il y ait dans le monde : de quelque côté que je me tourne, je n'envisagée que douleur et désespoir : mon unique ressource est dans vos bontés. Je les mériterai par ma façon de penser sur toutes sortes de chapitres. Il n'en est qu'un seul sur lequel je ne me rendrai jamais : je ne renoncerois point à l'espérance de vous revoir ; vous ne le voudrez point vous-mesme, mais, en vérité, je n'y aspire que de votre ag-rément : il est juste que vous ayez le temps de vous rassurer sur les soupçons que vous pouvez encore avoir contre moi ; il faut que vous puissiez vous promettre (ju'après trois ou quatre mois avec vous, sans vous avoir donné le moindre sujet de plainte ni d'inquiétude , je reviendrois en Italie, non sans douleur, mais avec une douleur raisonnable. Voilà mes dispositions; reconnoissez-y l'attachement tendre (|ue j'ai eu toujours pour vous; reconnoissez-y en môme temps plus de raison que peut-être vous ne m'en avez jamais vu et daig'nez consoler une malheureuse qui ne mérite pas de l'être par vous. )>
Une question d'éti(|uetle soulevée par le prince
empêcha le luéiiag'e de voir le pape, ce qui produisit un fâcheux effet. On partit en conséquence avant Noël, avec le cardinal de Rohan, qui devait installer la petite cour à Reg-guo. La situation cependant était très-détendue avec le Palais-Royal : on le sent en lisant cette lettre, datée de Bolog-ne le 24 décembre : «Je veux vous dire, mon cher papa, ma joie de recevoir enfin quelquefois de vos nouvelles, Je ne vous parlerai que de ma tendresse et de mon respect pour vous. Ma situation ne fait que me rendre plus sensible. Je n'en suis pas moins soumise ;, vous en faut-il davantag^e? Et ne serez-vous pas enfin content? Je ne veux pas cependant que vous me le disiez encore ; je ne veux pas que vous ne me le disiez que vous ne mêle puissiez dire, étant bien suret bien convaincu. Vous le verrez : mon parti est bien pris et rien ne me peut faire chang^er. Si j'en crois le bruit et les apparences, on ne nous promet pas poires molles à Reg'g'io. Maisqu'importe après tout? ce sera une occasion de vous faire connoître que je yeux quelque chose et peut-être m'en aimerez-vous mieux. Seroit-il possible que je fusse oblig'ée de désirer du malheur pour m'attirer votre amitié? J'en serois capable. Vous direz en lisant cette lettre que je suis folle : cela ne vous coûte rien à dire. 11 me coùteroit beaucoup de ne pas penser comme je fais. »
Peu de jours après, la nouvelle de la mort de Madame motiva cette nouvelle lettre de la princesse à son père :