‹ Les filles du régentChapitre 25 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

« L'extrême douleur que me cause la mort de Madame ne m'a pas permis de vous marquer jusqu'à cette heure, mon cher papa, combien celle que vous avez ressentie a contribué à y mettre le comble. Elle ne me laisse que la force de vous supplier de ne point vous laisser abattre par ce malheur et de conserver une santé si précieuse à tout le monde et particulièrement à moi, à qui seule elle suffît pour soutenir tous les malheurs dont je suis accablée(l). »

Il convient de dire ici quelques mots des deux Françaises dont l'abbé Philibert se plaig^nait sans cesse : il s'ag-issait de M""' Piché et Marselot, femmes de chambre, qui souhaitaient ardemment rentrer en France et (|ui exerçaient, tout en se détestant entre elles, une déplorable influence sur leur maîtresse. Le mari de M"^*^ Marselot transmettait directement ses plaintes au Régnent, dès le 11 mai, en accusant M"" Piché et en assurant le prince de son dévouement et des bons efforts qu'elle tentait. Par contre, au mois de septembre, M"" Piché écrivait au duc d'Orléans que « la Marselot complotoit avec la princesse » , et l'avait aidée avant le départ à emballer ses plus précieux effets. Elle lui donnait, assure-t-elle, les plus fâcheux conseils, lui fournissait de mauvais livres et aurait été l'auteur de la nouvelle froideur de mademoiselle de Valois pour son mari (2).

{\) Du 30 décembre.

(2) Dans une lettre «lu 10 février 1721,déplorablement orthographiée,

MAUEMOlSELLIi DE VALOIS. iS3

Avant d'aller plus loin, nous voulons encore parler un moment du roman inventé par Soulavie et long'uement raconté par lui au sujet d'une apparition que Richelieu aurait faite à la cour de Modène sous le costume d'un colporteur délivres. Richelieu, cédant aux instances de la princesse qui lui écrivait souvent, toujours suivant Soulavie, serait venu avec un ami et aurait mis des livres en vente dans une des rues de Modène où Charlotte d'Orléans passait souvent en allant à l'ég-lise. La princesse, le reconnaissant , l'aurait attiré chez elle sous prétexte de son commerce, et l'aurait reçu plusieurs fois. L'auteur imag^ine même une très piquante entrevue du prince avec le duc, qui aurait presque surpris les deux amants, mais sans concevoir aucun soupçon. Richelieu serait enfin parti, fatig'ué de la tendresse de la princesse. Une preuve du peu de fondement de ce récit est dans l'indication que tout cela se serait passé à Modène où la princesse ne demeurait précisément pas, ce qui indique à quel point Soulavie aurait été imparfaitement renseig-né. Nous ajouterons en outre qu'il est difficile de supposer que la surveillance excessive du duc de Modène ait pu être pareillement mise en défaut, surtout si l'on song-e à

j^jmc piché mandait au Régent « que S. A. a avec elle une petite créature qui lui gâte l'esprit et deux gar(;ons de chambre aussi ; la Marselot brouillant tout. Sans elle ce seroit un bon ménage. Le prince sait qu'elle donne de mauvais conseils. » Elle le prie aussi d'empêcher M™'=* deBacqueville de Beauvais et ses sœurs d'écrire « dans le sens qu'elles écrivent ; » ce* nouvelles gâtent tout. (A//", étr.)

la satisfaction avec laquelle ce prince aurait saisi ce prétexte pour en finir. La correspondance de jyjmes piçi^é et Marselot, toutes deux à l'insu l'une de l'autre aux g'ag-es du Régnent, en aurait parlé, et elles ne craig'naient pas d'aborder ce sujet. M"' Piché même, dans sa lettre du mois de septembre 1722, nous parle du duc, en nous fournissantla preuve de l'amour que ce brillant g'entilbomme avait réellement inspiré à la fille du Rég'ent. « Le 17, l'abbé Golibeauxlui annonça le mariag^e de M. le duc de R. avec mademoiselle de G. Ge fut pour elle un coup de foudre : la voilà à pleurer toute la journée; le mari et toute la famille ne savoient comment prendre cela. Huit jours après, la Marselot reçoit une lettre de sa sœur qui lui mande le mariag*e dudit duc : elle a l'imprudence de lui dire : c'est pour elle un surcroît de douleur ; mais elle n^osa pas pleurer, ce qui lui a causé beaucoup de mal. » Un seul passag'e d'une dépêche de Golibeaux, du 26 décembre 1720, renferme une indication obscure et qui pourrait appuyer l'assertion de Soulavie (1) : « Le sieur Rafi est enfin arrivé ici avec un jardinier. On se seroit bien passé de l'un et de l'autre. » Mais aucune allusion n'est ensuite faite à ce détail, qui nous laisse dans une ig*norance complète, et ne nous paraît pas suffisant pour être considéré comme justifiant l'historiette du compilateur des mémoires de Richelieu.

(1) Nous ne croyons pas ulile de rappoiter les assortions de Maurepas sur les prétendues amours du Régent avec M"* de Valois : il suffit de déclarer qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ces odieuses accusations.

Il est permis de croire que le mariag^e du due exerça une profonde influence sur mademoiselle de Valois, qui avait évidemment entretenu une correspondance avec lui et pour laquelle cet abandon fut un coup véritable ; les détails de M"" Piché sont formels et importants à noter. 11 paraît aussi qu'elle commença à redouter la mauvaise humeur de son mari, et qu'elle conçut des craintes sérieuses de voir toute cette affaire se terminer « à l'italienne » . Elle eut peur d'être empoisonnée, et Golibeaux entretint cette fois des appréhensions, qu'il ne partag^eait nullement , comme un moyen inespéré d'arriver à une solution (1).

Toujours est-il que le calme se rétablit : le jeune ménagée s'installa au château des Quatre-Tours, près de Reg'gûo, qu'il semblait avoir pris en gn^ande affection. Le Rég'cnt continua à entretenir de meilleures relations avec sa fîile, et enfin une gTande nouvelle éclata au printemps de 1723 à la cour de Modène, celle de la g'rossesse de la princesse. Les correspondances ne fournissent, durant cette période, aucun détail intéressant. Un moment cependant la princesse manifesta un nouveau désespoir à la pensée de ne plus revoir sa patrie. Mais le Régnent s'empressa de la rassurer, en lui déclarant (( sans équivoque qu'il tiendroit la promesse qu'il lui a faite : cela a mis un baume salutaire dans le

(1) « Elle croit aussi que sa \ie est menacée. Je suis bien loin de lui inspirer ces terreurs, mais je ne prendrai pas grand soin de les lui ôter. » (28 novembre.)

86 LES riLLES nu régent.

sang' (le la princesse, et contribuera à lui Paire prendre le bon party (1). » Il paraît qu'elle avait imag-iné de venir faire ses couches en France, sous prétexte qu'il ny avait aucun bon médecin en Italie. Elle se résig-na alors à demeurer auprès de Reg'g'io, y menant une vie assez douce, recevant quelques personnes et se plaisant à faire représenter des pastorales (2). Le prince aurait voulu ramener sa femme à Modène pour le dernier moment, mais le duc s'y refusait, étant toujours en aussi mauvais termes avec son fils. Des deux côtés, l'entourag'e combattait toute idée de réconciliation : le père et le fils étaient aussi mal conseillés, l'un pai' l'éternel Salvatico, l'autre par le comte Bêlai nsini, son premier g-entilhomme. « Le but des mécontents est de la faire accoucher à Modène, et s'ils y réussissent, c'est la g-uerre civile (3) . » L'influence de Golibeaux qui ag'issait toujours avec une entière franchise, et qui avait g'ag'né la confiance de la princesse en lui montrant toutes les lettres qu'il recevait, triompha de ces difficultés (4); il fît, non sans peine, entendre raison au comte Belainsini et arrang'ea les affaires : la princesse consentit à demeurer à Reg'gno, et le duc à payer tous les frais, y compris ceux du médecin (5) et de la g^arde, mandés de Paris. Il

(d) Golibeaux, 23 septembre 1721.

(2) Jbid.

(3) Ihi !<"■ octolire.

(4) Il eu pi'évient le Récent le !•■'' octobre. {'.',) Le docteur Pevi'as.

MADEMOISELLE DE VALOFS, 87

donna 200 louis pour la layette, et nomma la marquise Uang^oni dame d'honneur. La princesse refusa le présent « comme indig-ne d'elle et de son mari (1). » Elle se consolait de ses ennuis en continuant à attirer la noblesse de la ville chez elle, et en faisant tous les soirs jouer des pastorales en musique sur son théâtre. L'arrivée du docteur Peyras froissa vivement les médecins italiens, qui lui firent ouvertement la g'uerre, et allèrent jusqu'à retarder de vingiquatre heures un remède ordonné à la jeune femme, au risque de compromettre sa santé. De son côté, le vieux duc se montrait très-mécontent du refus de sa belle-fîlle à accepter son très-peu royal cadeau. C'est au milieu de toutes ces « tracasseries » et sans que ce prince lui eût fait faire aucun compliment, qu'elle accoucha, le 18 novembre au matin, après de courtes douleurs, d'un fils « qui m'a paru beau et bien conditionné (2). »

Cet événement, qu'on aurait cru très-désiré du duc de Modène, n'amena pas la détente qu'on était en droit d'espérer. Il fît strictement prendre des nouvelles de sa belle-fîlle, « sans paroître ravi cependant (3) )) , et mit à une démarche personnelle des conditions « bien chères et infiniment nombreuses, après l'acceptation desquelles il ajouta qu'il pourra peut-être, par une g-râce extraordinaire, rendre à madame la princesse une visite non

(i) Du 20 octobre.

(2) Colil)eaux, 18 novembre.

(3) Colibeaux, 23 novembre 1723.

méritée (1). » Celle-ci ne paraissait pas éloiguiée de céder, mais son mari, « enivré par ses amis » et désormais assuré de l'avenir, ne voulait rien entendre. Au milieu de ces fastueuses nég'ociations survint la mort du Rég*ent : on la cacha d'abord à sa fille, mais il fallut se décider enfin à la lui apprendre, et cette triste communication lui fut faite la veille de Noël. Son désespoir fut profond, d'autant plus qu'elle n'était occupée auparavant que de sonvoyag'e à Paris (2), qui lui avait été formellement promis. La crise dura huit jours et la princesse dut être saig-née ; mais la souffrance morale se prolong'ea, parce que cette perte était pour elle le renversement de toutes ses espérances^ au moment où après tant d'épreuves elle entrevoyait enfin un avenir plus tranquille. A quelque temps de là, elle demanda au tldèle Golibeaux s'il entretenait toujours une correspondance avec Dubois : « Elle me dit ensuite, en fondant en larmes et redoublant de surprise : — Cessez de lui écrire ; mon père n'est plus ; je suis présentement comptée pour' rien (3j. » Sa position était effectivement des plus tristes : l'avènement du duc de Bourbon consacrait la ruine et l'effacement de sa maison, et elle ne pouvait désormais douter d'un complet abandon du côté de la F'rance et d'une ag'gu'avation du côté de Modène : « Elle ne se console pas delà perte qu'elle

(1) Du 8 décembre.

(2) Jbid., 23 décembre.

(3) Du 12 janvier 1724.

a faite, ajoute Golibeaux, dans la même lettre , car elle lui fait envisag-er un avenir bien triste en toute manière et sans ressources. » Elle put en jug-er immédiatement, en voyant le duc deModène redoubler ses exig^ences. « Tout accommodement me semble àbas, » s'écrie tristement Golibeaux le 27 janvier: le prince refusait tout ce qui lui était proposé, en exig^eant une aug'mentation d'apanag-e. Une dernière sommation fut formulée, le21 février, parl'entremise du marquis Rang-oni : « La princesse souscrivit à tout avec une politesse et des sentiments qui ont ég'alement surpris et charmé M. Rang-oni (1). w Mais le prince se refusa au contraire à accepter ce projet, ayant successivement supplié et menacé g'ravement sa femme pour la décider à ag'ir avec lui. « Je crois de plus en plus que le père et le fils s'entendent, » disait quelques jours auparavant Golibeaux (2). François d'Esté, en effet, voulait se débarrasser de sa femme : il lui offrit nettement de l'aider dans ses démarches pour entrer dans un couvent, manifestant un vif désir de se retirer à Vienne, où on lui faisait de brillantes propositions (3). Elle au contraire , écoutant les sag'es avis de son confesseur, et pour la première fois envisag'eant sérieusement la situation , n'espérant plus rien du côté de la France , cherchait désormais à se procurer un établissement possible

(1) Du 22 février 1723.

(2) Le 27 janvier 1724.

(3) Du 22 février 1724.

on Italie. Elle voyait le complet chang*ement opéré par rapport à elle clans l'esprit de son mari, depuis la mort du Régnent, et elle recherchait les moyens de rentrer en g'ràce auprès de son beau-père. Un projet d'accommodement fut donc dressé par écrit : le duc devait acheter une villa à une lieue de Reg^gûo, plus belle que les Qaatre-Tours qu'il désirait reprendre : « I^a princesse auroit le droit de venir à ses frais à Modène, pour les fêtes relig*ieuses ou civiles ; on rappelleroitune des exilées, peut-être même les deux ; elle devoit ne pas écrire au duc et attendre ses invitations pour lui rendre visite.» On discuta long'temps sur cet article. Le cardinal de Rohan vint passer une journée auprès de la princesse, et il la trouva atteinte de fièvres continues ; il cons tata en même temps qu'on avait mis quinze jours à lui envoyer un médecin de Modène, et déplora l'état d'abandon où on la laissait (2). De g'uerre lasse, elle sig'na le fameux eng^ag-ement, dont les conditions définitives furent, g'ràce encore à l'intervention du cardinal : échang'e de villas, cinq visites par an à Modène, fixées aux jours de Pâques, Noël, et des naissances du duc, du prince et d'elle, « faisant en tout trois jours francs » ; les déplacements aux frais du duc et le droit de lui écrire sans permission préalable (2 mai). Le prince vint, le 5, voir son père. « La conversation avoit été arrêtée d'a-

(4) Le prince s'y opposait, le duc menaçait de saisii' le chàtoaii. (2) Colilteaiu, 20 avril.

MADEMOISELLE HE VVLOIS. 91

vanoo : il v eut un discours du duc devant témoins; puis il lui donna un baiser sérieux, qui marquoil autant l'autorité que la tendresse paternelle (1). » La princesse fit quatre jours après à son tour la même démarche, pleura beaucoup, mais fut bien accueillie ; le vieux duc cependant ne la g-arda pas à dîner avec lui, et il fallut encore l'intervention de Golibeaux pour obtenir le renouvellement des relations de Charlotte d'Orléans avec ses bellessœurs (2).

Rentrée provisoirement aux Quatre-Tours, la princesse chercha à se distraire : elle installa chez elle un jeu de pharaon; ses journées étaient entièrement absorbées par la surveillance des travaux de sa nouvelle villa : « Elle en perd le boire et le mang'er ; comme elle est sa principale architecte, je doute que son ouvrag-e ait l'approbation do tout le monde (3). »

La conduite de la princesse fut des plus convenables, sans qu'il en résultât le moindre adoucissement dans l'attitude de son beau-père. Cette situation désespérait Charlotte d'Orléans et la détermina à appeler le cardinal de Rohan, qui vint passer auprès d'elle une partie du mois de juillet ; elle alla ensuite assister à des fêtes à Parme, où le souverain lui fît le meilleur accueil. Elle crut le mo-

[i) Coliheaii\. 1 1 iiiiu.

(2) Ibid. Golibeaux répétait encore, le 14 juin, qu'il crovait le pèie et le fils d'accord.

(3) Du 14 juin.

ment venu de tenter une nouvelle démarche pour venir en France, en exposant sa déplorable situation, et le cardinal se eharg'ea de transmettre sa demande, en plaidant cette fois chaleureusement sa cause. Le succès fut médiocre à Versailles : on ne refusait pas officiellement la proposition, mais on la soumettait à des conditions qui de fait devaient en rendre la réalisation impossible. On exig-eait : 1" l'ag'rément du duc de Mode ne ; 2° la promesse de ne pas paraître à la cour, et de ne pas dépasser les frontières de la Provence et du Dauphiné; SM'eng'ag*ement que le duc ferait les frais de déplacement et de séjour, vu le mauvais état de nos finances ; 4° l'oblig'ation d'écrire préalablement à la duchesse et au duc d'Orléans (1). Le duc de Modène répondit par de nouvelles rig'ueurs, de plus en plus d'accord avec son fils, pour lequel la pensée de se débarrasser d'une femme qu'il voyait absolument abandonnée par la cour de France, devenait une idée fixe. Tous deux ne cherchaient plus qu'à la pousser à bout. Ils décidèrent une diminution indécente du modeste train qui lui avait été cependant bien parcimonieusement accordé. La conduite de la princesse en efTet déconcertait leurs projets. Sag'ement conseillée par Rohan et par Colibeaux, elle montrait une extrême douceur, une touchante résig'nation, quand on attendait d'elle quelque éclat facile à exploiter. On lui supprima ses écuries afin de l'empé-

(1) Colibeaux, 19 juillet 17:24.

cher de pouvoir se rendre à Modène(l), et sadernière visite fut pour venir faire une retraite chez les Garméh'tes. On réduisit sa pension à 200,000 hvres au heu de 420,000 qui hii étaient dues, tandis que le prince Frédéric vivait royalement à Vienne, dépensant 18,000 livres d'or par an. « C'est un spectacle dig^ne de compassion, écrit enfin Colibeaux, de voir une princesse élevée au Palais-Royal, qui a l'honneur d'être tante du plus g'rand roi du monde, réduite à une cour comme celle-ci où elle manque de tout (2). » Le roi, ou du moins le duc de Bourbon, parut sentir à la fin ce que cette situation avait de blessant pour la France aux yeux de l'Europe, et il s'eng-ag-ea à intervenir pour la fille du Rég'ent par une dépêche très-laconique datée du 3 octobre. Nous ne voyons cependant aucun effet sérieux suivre cette

(1) Elle envoya son écuyer le comte de Ferretti porter à son beau-père une lettre, dans laquelle elle le prévenait que son mari lui avait annoncé l'impossibilité de continuer à maintenir ses écuries, en le lui « démontrant d'une manière si claire que je n'ai pu qu'en convenir. « Elle ajoute : « Je me vois obligée, quelque désir que j'aie que V. A. S. n'entende

jamais parler de moi que pour des choses qui lui plaisent, de l'informer de cet événement, et de mon impossibilité à soutenir ce surcroit de dépense. » Elle lui envoie en même temps de bonnes nouvelles de son lils, remis d'une indisposition qui lui avait donné quelques jours d'inquiétude. (1" août 1724.) Arch. de Modène. Le 11, n'ayant pas de réponse, elle prévient le duc qu'il lui faut supprimer ses filles d'honneur « quelque peine que j'aye à m'en séparer, » et que, les ayant reçues de lui, elle va les faire reconduire dans son palais : elle lui annonce qu'elle est réduite à agir de même pour ses trois « cavaliers », et elle les recommande à sa bonté. [Ibîd.)

(2) Colibeaux, 16 août : « Elle est trahie, » dit-il nettement. « On la vole aussi sur la valeur des bijoux. Les voitures sont en pièces, les chevaux impossibles. » (23 août.)

promesse, à moins d'en découvrir une faible trace dans la réception « plus polie encore que cordiale (1) »;, qui sigmala la présence de la princesse à Modène, quand elle y vint pour fêter le jour de sa naissance. « Tout le monde sait à présent l'accord du père et du fils, » ajoute encore Colibeaux, qui dévoile leurs menées pour avoir le jeune prince à Modène. Sa mère se montrait disposée à y consentir, mais en réclamant alors le droit de venir voir son enfant autant qu'elle le souhaiterait. Cette juste exig^ence fit laisser les choses en l'état, et l'année se passa sans incident. Au mois de novembre, on crut à une nouvelle gTossesse de la princesse, qui alla faire une retraite au Garmel de Modène, à l'anniversaire de la mort de son père (2).

Ayant désiré cependant se distraire un peu après une année de deuil et de tracasseries , Charlotte d'Orléans obtint de passer le carnaval à Venise avec son mari (3), en confiant son fils à son beau-

(1) Colibeaux, 31 octobre.

(2) Ibid., 14 uovonibre et 20 décembre 17'2i.

(3) Lettre au duc du 2 janvier 1723 : « La beauté du carnaval de Ve^ nise me donnant un grand désir de le voir... J'ajouterai que je jouirois encore plus tranquillement de ce divertissement, si je pouvois espérer que pendant ce temps V. A. S. "voulût bien souffrir mon fds auprès d'elle. » {Arch. de Modem:.)

Le 20 janvier, nouvelle lettre au duc pour avoir la permission d'aller à Rome afin d'assister aux fêtes do la semaine sainte, «de remercier Notre- Dame de Lorettede la grâce que je lui demandois avec tant d'instance de m'accorder la succession, et la supplier de vouloir bien la conserver. Ce- ])endaut, malgré la vivacité de mon désir que le prince partage, nous

père , qui affecta dans ses lettres de ne pas tarir sur la g-entillesse de l'enfant. En même temps Dubois travaillait sérieusement à arrang-er convenablement la situation financière de la princesse , qui se montrait « lieureuse » de ces témoig'nag^es inattendus d'intérêt (1). Mais le vieux duc n'avait pas autorisé la course de Venise sans un motif : d'une part il avait trouvé par là le moyen d'avoir chez lui son petit-fils, et d'autre part il se servait de ce voyag-e pour pouvoir répondre à Dubois que ses enfants avaient bien assez d'arg*ent, puisqu'ils pouvaient se livrer à des excursions de plaisir très-dispendieuses (2). Le jeune ménag-e revint à Reg'g'io au commencement de mars , et la princesse accourut dès le lendemain embrasser son fils, sans pouvoir être reçue par le duc : il venait d'être g*ravement malade, — ce qui avait hâté le retour de son fils, — et il profitait de sa convalescence pour se soustraire à l'oblig^ation d'une importune visite (3j. Elle ramena l'Infant avec elle, mais pour le voir malheureusement à peu de temps de là expirer dans les convulsions de la dentition (16 juin) (4).

sommes absolument résolus de ne rien faire qui puisse déplaire k V. A. S. » {Ihid,)

(i) Colibeaux, 20 janvier 172o.

(2) Ibid., 1!) février, de Milan. « Je le lui dis, mais elle s'en amusa. »

(3) La princesse se divertit beaucoup à la foire de Reggio, au mois de mai, où l'opéra de Didon fut représenté avec un grand succès.

(4) Voici la lettre qu'elle écrivait la veille, au sujet de ses inquiétudes, à son beau-père :

« Ce n'est que de ce moment que je me sens la force de rendre compte

Cet événement renversa l'échafaiidag'e si péniblement ébauché, et rendit au duc toute sa mauvaise humeur, en lui permettant de nouveau de reporter ses espérances vers le prince Frédéric (i). Les tracasseries recommencèrent de plus belle, et il paraît que du même coup cessa l'accord entre le père et le fils. Les choses en arrivèrent à ce point que, le séjour étant devenu tout à fait intolérable, le prince et la princesse, reprenant les noms de comte et comtesse de Saint - Félix, quittèrent Reg'g'io^ et le duc de Bourbon reçut un matin une dépêche du cardinal de Rohan, lui annonçant que les fug-itifs, qu'il avait accompag'nés, étaient depuis le 23 septembre à Strasbourg',

à V. A. S. de l'état de mon fils et en même tems de ce que la grande peur de le perdre ma fait faire après la\oire fait signer par toutes les reliques de la ville, lavoire vouez pour trois ans a S'* Teresse sans compter tout les remèdes humains dont V. A. S. est informé voyant que nous noptenions aucun meglieuramente considérable ou qui pusse diminuer ma crainte. Je me suis sentie un désir sy vif de lui faire administrer les cérémonies du baptesme pour lui donner des saints pour protecteui's, et me rappelant les miracles que jen ait oui racconter en les fesant tenir par des peauvres que rien na pue me rettenii-. mon motif est cy iuste que jespert que Y. A. S. ne desaprouveia point ce quil ma fait faire, il a été nomé Alfonse, ïerresse, losepli, Baldasar, et depuis, grâce à Dieu, il est beaucoup mieux, y ayant près de trois heures quil na eu de mouvement convulsif, je ne puis cependant estre sans crainte et sans troubles, ainssi V. A. S. me permetra de finir cette lettre et de lui renouveller les assurances du respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur mon cousin et beau-pere, de Y. A. S., etc. — Reggio ce Ibe

Très affectione servante et belle-fille^ (]hahlottk-Agi.ake DOrlkans.

(1) Colibeaux le dit formellement dans sa lettre du 23 août 1724.

attendant le retour du courrier qu'ils avaient dépêché à Versailles. Le cardinal plaidait de nouveau chaleureusement la cause de la malheureuse princesse, qui demandait à passer ving't jours incog-nito à Paris; il écrivait en même temps dans les termes les plus pressants au duc d'Orléans, en insistant sur les torts qui revenaient tout entiers au duc de Modène. La réponse ne se fit pas attendre. Le duc de Bourbon parla de nombreux inconvénients, demanda l'assentiment du duc de Modène et de la duchesse d'Orléans, « qui, l'on peut le présumer, n'approuveront pas infiniment ce voyag-e. » 11 terminait en priant le cardinal do détourner les fug'itifs « de leur fâcheuse résolution » sans les blesser (25 septembre). M. le Duc tint bon, et les deux malheureux époux durent reprendre leur installation de Reg'g'io, après un séjour de quelques semaines à la cour de Lunéville. La lettre suivante, de la princesse à son beau-père , prouve les efforts qu'elle faisait pour paraître soumise et résig'née :

« La dévotion que j'ay à communier la nuit de Noël me mestant dans Fimposibilitez de me rendre la veille à Modène, l'impatience où je suis de maquitter de mon devoir envers V. A. S. ainssi que de satisfaire mon inclination ne nie permest pas de remestre au lendemain de cette sainte festes où je compte le faire en personne à lassurer des vœux ardens que je fait pour que Dieu la comble de cest bénédiction spirituelet temporel. Je mestimcraybien II. 7

î)8 LES FILLES DU RÉGENT.

heureuse sy V. A. S., en rendant justice à la sinceritez de mest sentimens, est persuadée du respectueux attachement avec laquelle je ne cesseray jamais d'estre, etc.

A Reggio, ce 22 décembre 172o (1). »

Ces efforts furent absolument vains, et il faut croire que Renaud d'Esté se montra bien animé et bien hostile, car on ne peut autrement expliquer qu'en moins de dix jours les choses en soient venues à ce point de décider la princesse à lui adresser cette déclaration de rupture, évidemment approuvée par son mari :

(( Monsieur mon cousin et beau-père,

« Je ne puis dire avec quelle surprise je receu les ordres de V. A. S. qui me furent porté par M. le prince de Modene, puis que nayant menquez en rien au reg-les quelle même a mis à nos voiag-es de Modene je ne scay en quoi jay pue mérité den estre renvoiez; plus jy pense pour en trouver la cause et moin j'en puis imag^iner dautre que le désire de me faire cog-noitre combien les dits voiag^es sont desag-reable a V. A. S. Jy renonce donc totalment. V. A.

(1) Archi'ves de Modène. — Toutes les lettres provenant de cette source sont publiées par nous sur des copies faites à Modène, et où l'orthographe de la princesse nous semble singulièrement défigurée. Ses autographes des Ai'chives des Affaires étrangères le prouvent incontestablement*

sçait assez que le seul désire de reinestre la paix dans la famille in'avoit fait consentir à lacord fait par le marquis Rang-onie. Jepprouve tous les jours depuis combien il y est contraire : ce qui cest passez à Modene ma fait voire clairementque V.A. nen estoit pas plus satisfaite que les autres; je la suplie donc de nouveau den recevoire ma renonciation et de le reg'arder ainssi que je ferray dorénavant come une chose non advenue : je renonce aussi à laccord ([lû se lit à Reg'gno en 1720. V. A. scaitque je n'estois point en ag-e, que déplus mon père ny consentit ny ne le ratifia, que mon contrat de mariag^e m'ôte toute facultez de pouvoire faire rien qui y soit contraire^ tellement que tous les écrits du monde dans cest cas là ne peuvent estre bons quauttant que le consentement subsiste, le mien ny peut plus estre m'estant impossible de subsister de la manière dont je suis. Je supplie donc V. A. S. par la justice de ma demande qui ne lui peut estre incog-neu puis que son envolez par ordre du roy de France a sceu le sentiment des plus fameux avocats qui sont tous du même advis sur la justice de ma demande, de me régler les cent mil franc quelle cest eng-ag'ez par le dit contrat de me paier par an sur le piez que ma dot la esté, cest à dire les vieux louis sur le piez de douze livres cinq sol et les ecue de 9 au marc sur le piez de trois livres, et come le dit contrat porte que cette some me sera assuré celon ma satisfaction, je suplie V. A. S. que jen puis estre paiez sur ma simple signature, sy elle naime mieux me lassurer en teresz

OU autres effets. Jespere de la justice de V. A. S. non seulement destre favorablement écoutée mais dobtenir ceque jexig-e avec tant de raison, car jorois une douleur mortelle destre obblig^ez davoire des recours pour optenir ce qui non seulement mest due, mes absolument nécessaire, à dautres qu'à V. A. S. à laquelle je proteste que quoyquil arrive je ne cesseray jamais destre avec un respectueux attachement, <( Monsieur mon cousin et beau-père (( De V. A. S.

« Très affectioné servante et belle-fille,

« Ciiaulotte-Agi.aeI': d'Orléans. »

A Regyio ce 3' janvier 172G (1). »

Deux années se passèrent sans aucune amélioration dans le sort de Charlotte d'Orléans : son attitude était cependant toujours irréprochable, et il est permis de croire que son mari lui rendait davantag'e justice. Elle redevint gTosse au commencement de l'année 1726 et elle accoucha, le 6 octobre, de l'infant Hercule-Renaud qui devait un jour réguler sur les Etats de Modène. Nous allons, du reste, désormais la voir donner de fréquentes preuves d'une fécondité qui excluait toute idée de timidité de la part du prince (2), car les contemporains sont unanimes à constater l'honnêteté de la

(I) Airh. lie Moiièiio.

(•2) Elle donna successiveujenl le juiif à Matliihle, le 7 ré\iior ni'ô.

MAnFMOrSELLE DE VALOIS. 101

conduite de la princesse : ils se contentent de proclamer la croissance de l'avarice et de « l'imbécillité « de François d'Esté (l).

Un nouvel éclat sig'nala l'année 1728. Le duc continuait à laisser ses enfants, malgTé leur accroissement de famille, dans une g-ene déplorable : il ne satisfaisait même pas à ses eng^ag^ements, ayant imaginé de ne payer les arrérag-es qu'en livres italiennes,de beaucoup inférieures à la monnaie française, en dépit des stipulations du contrat. Le g'ouvernement français intervint cette fois avec fermeté dans le but évident d'enlever à la princesse un prétexte plausible de demander à rentrer en France. Les choses en étaient arrivées, en effet, à ce point que la princesse avait quitté de nouveau Reg^gMo pour se réfugier avec son mari, sans ses enfants, à Gènes, auprès de M. de Campredon, notre l'ésident. Nous l'apprenons par cette lettre adressée au cardinal de Fleury par la duchesse d'Orléans, qui y montre à l'ég-ard de sa fille une sécheresse vraiment pénible : « Ce n'est, monsieur, que pour vous remercier de riionnèteté que vous me faites en m'envoyant la lettre de la princesse de Modène , accompag-née d'une des vôtres que je vous écris aujourd'hui. Puisqu'elle est à Gènes, elle est en état d'instruire M. de Campredon de ses affaires, et, pour vous par-

non mariée; — Fortunée-Marie, le iîj juillet 173 i, tlopuis princesse de Conti; — Benoît-Philippe-Armancl, le 30 septembre 1736; — Marie-Ernestine, le 12 février 1741.

(1) Lemontey.

1er avec ma franchise ordinaire , je l'aime beaucoup mieux quand elle demeure chez elle que quand elle est dans sesvoyag'es. Je nevousparlepointdece que je puis et dois igMiorer. Ainsi il ne me reste qu'à vous demander la continuation de l'amitié que vous me témoig'nez et vous assure que vous trouverez toujours en moi les anciens sentiments que vous y connoissez (1). »

Le duc de Bourbon charg'ea immédiatement M. de Gampredon d'intervenir, et, en lui envoyant des indications très-nettes et très-fermes, il ajoutait : « L'intention du roi est véritablement de procurer à madame la princesse de Modène tout ce qu'il peut y avoir de plus satisfaisant pour elle (2). » La vérité est qu'on avait à Paris une peur horrible d'être oblig'é de la recevoir. Gampredon partit pour Modène et il y arriva le 1"' février 1729. 11 vit le vieux duc le surlendemain et écrivit aussitôt à son gouvernement une très- Ion g^ue dépêche que nous croyons devoir analyser avec quelques détails.

Il se rendit immédiatement au Palais et entra sans détours en matière. Jug'eant assez sévèrement le duc, il parla haut du désir du roi. Gelui-ci répondit « très-serré » à Gampredon, que la princesse avait ce qu'elle pouvait avoir, plus qu'aucune princesse en Italie; long'ues récriminations, — la dépêche chiffrée a GO pag-es in-folio — : il se plaint d'elle; parle

(1) l>c l'a lis, 18 oriolire 1728. (Aff. (■traiigèros.)

(2) l»ii 1 1 (InTiiiKic 1738.

MADEMOTSELT.E DE VALOIS. 1 0:i

de sa modération , qu'il veut son repos; (juil ne pense qu'au bien de sa famille. Campredon, utrèsroide, » l'eng-ag'e à oublier en bon père tout le passé et à éloig-ner tout ce qui pourrait causer quelque altération pour l'avenir. — Le duc soutient ne rien devoir quant au contrat : Campredon démontre le contraire, constatant qu'il avait touché des sommes et que par conséquent il devait les restituer.

« Elle est à plaindre de toutes manières, car je prévois de fâcheuses suites pour elle-même de la part de son époux qui, la veille de mon départ de Gênes, me fît une long-ue énumération des eng'ag-ements qu'il prétend qu'elle lui a fait prendre contre le duc par ses hauteurs, la manière dont elle g-ouverne ses domestiques, ordinairement contre l'intention du duc et contre la sienne, afTectant de prendre les g^ens qui lui sontdésag'réables. » Le duc se plaig-nait du jeu et de cent autres détails, dont il proposait de soumettre l'appréciation à un arbitrag-e. Il ajoutait qu'enfin la patience pouvait se lasser et occasionner quelque résolution d'éclat dont il serait au désespoir. Il désirait que la princesse pût aller passer seule quelques mois en France. — Campredon lui répondit que cela paraîtrait une fâcheuse séparation. « Elle fait les mêmes plaintes: c'est un contraste très-embarrassant; je g^arde le silence envers l'un et l'autre, mais je vous demande des ordres énerg-iques si je dois avouer que je suis médiocrement vu. »

Il écrivait le même jour à Dubois : « Je ne vois

i04 LES FILLES DU RÉGENT.

pas que je puisse réussir à rien de fort avantag^eux. Le duc est heureux de voir son fds loin et faire des escapades nuisibles pour sa considération. Si le roi ne trouve moyen d'y mettre ordre, vous aurez un beau matin la princesse en France : c'est à quoi son mari butte, et, s'il est une fois séparé, je ne sais s'il sera d'humeur à se i^ejoindre avec elle, ni ellemême à s'y résoudre. Il y a entre eux une antipathie de sentiments et de manière d'ag'ir presque impossible, au moins bien difficile, à vaincre, et le prince a tranché tout net le mot que, si les choses qu'il appelle caprices tout-à-fait opposés à la raison, continuent, il seroit oblig-é d'en venir à une séparation d'éclat. Gomme il est fort avare, la princesse est persuadée, de son côté, qu'il est capable de tout faire pour quelque arg'ent que le duc lui lâchera. Voilà les confidences qu'ils m'ont fait l'un et l'autre. »

Le duc répondit aussitôt au roi sans tenir aucun compte des observations de Gampredon : il se montra inébranlable sur la question financière en s'appuyant sur un eng-ag-ement inconsidérément souscrit, en 1721, par le jeune ménag'e, portant renonciation à tous leurs droits en échangée d'une somme fixe.

L'accueil fait à notre envoyé fut très-fàcheux ; personne n'osait ni le voir ni même le recevoir, et chaque jour le duc se montrait « plus roc que jamais (1) » . Il oflVait d acquitter le surplus encore

(I) Dc'-pôche (lu 10 février.

MADEMOISELLE DE VALOIS. i05

redu de la dot par un accroissement d'apanag-e. De leur côté, le prince et la princesse aug'mentèrent les difficultés en réclamant, chacun pour soi, la libre disposition du supplément qui pourrait être obtenu. Gampredon leur prêchait la modération et suppliait celle-ci de « faire de nécessité vertu (1)». Ayant reçu la nouvelle des couches de la princesse, Gampredon saisit cette occasion pour revoir le duc qui se montra poliment inébranla])le. Il se présenta aussi chez sa fille aînée qui lui avoua qu'elle et sa sœur passaient souvent des mois sans pouvoir se présenter au palais, vivant « aussi resserrées que des religieuses » et ayant défense de donner le moindre sig'ne d'intérêt à leur belle-sœur qu'elles aimaient sincèrement. Les audiences se renouvelèrent sans aucun chang'ement ; le duc s'obstinait à ne pas vouloir entendre parler des fug"itifs : « Son cœur est fermé à tout sentiment de tendresse, et cette dureté s'étend jusqu'à ses petits-enfants qu'il ne veut pas voir. On me fait à présent des politesses, mais en m'empêchant de parler de ma mission (2). » Il y parvint à force d'insistance et il tira alors du duc cette réponse réellement bouffonne « qu'il voulait faire des économies pour ses enfants (3). » Les fêtes du carnaval multipliaient facilement pour Gampredon les occasions de rencontrer

{\) Dépêche du 10 février.

(2) Du 17 février.

(3) Ibid.

10(j LES FILLES DU RÉGENT.

Kenaud d'Esté ; il « Taccable sans cesse w ; mais il ajoute : « Tout ce que j'ai pu faire jusqu'à présent a été de l'habituer à entendre parler d'eux avec moins de répugnance. Je ne pus tirer hier soir autre chose de lui sinon que ceux qu'on n'avoit pas chassés pouvoient revenir (1). »

Salvatico avait été remplacé dans la confiance du duc par les marquis Guirardini etLesquesini, qui le dirig'caient absolument et étaient les auteurs de toutes ces honteuses tracasseries. « Le duc passe son temps dans sa chambre avec quelques-uns de ses confidents et avec quelques moines qui lui rendent compte des moindres minuties qui se passent dans la famille de Modène. Mais ces sang*liers étrang^ers (2), en s'emparant de son esprit, y ont si fortement imprimé les maximes de Machiavel et bouché toutes les avenues qui pourroient les détruire, que son cœur est devenu inaccessible à tout autre objet que de tenir ses sujets dans l'oppression, sans se faire le moindre scrupule de manquer aux paroles les plus positives (3). » Campredon avait beau lui prouver, la plume à la main, qu'il ne servait pas les intérêts de la dot, il n'en obtenait aucune réponse, sinon l'expression du reg^'et de voir la princesse absente, avec son mari, et l'assurance qu'elle pouvait revenir à Reg^g^io pourvu « qu'elle ne troublât

(1} Du 23 Irviier.

(2) Ces deux marquis étaient, l'un Génois et r.uitre Lucquois.

(3) Du 23 février.

MADEMOISELLE DE VALOIS. i07

pas son repos ». Voilà runique répliqiK^ que je reoois à toutes mes tentatives (1). »

Le cardinal de Fleiiry se décida à annoncer à Campredon, en présence de l'impossibilité d'obtenir une solution convenable à Modène, que le roi paierait directement à la princesse l'intérêt du surplus de sa dot, à condition qu'on ne diminuerait pas de nouveau son apanag^e, qu'elle rentrerait à Regg-io et « ne sortiroit du duché sous aucun prétexte ». 11 ordonnait ensuite à notre envoyé de quitter Modène « on laissant voir au duc le mécontentement du roi (2). » Pendant ce temps, Campredon avait encore nég-ocié et il avait parlé si raidement cette fois qu'après une long'ue conférence : « le duc à la fin m'embrasse, se lève, ferme sa porte et consent à traiter avec moi sans se préoccuper de ses ministres. Il offrit de tout oublier aux conditions suivantes :

1" Le prince chassera Malag^ousi etdom Jacomo, auteurs de l'animosité du prince contre son père (3).

2" La princesse renverra dona Bosquetti.

3" Ils reviendront sans retard à Reg'g^io et ne troubleront plus le repos du duc.

4° Le duc se charg-era de l'éducation de son pelit-fîls, si on le laisse demeurer avec lui.

5" Le comte Bellicini, premier g'entilhomme du

(1) Du 23 février.

(2) Dépêche du 2o mars.

(3) Campredon ajoute que c'était vrai ot que la princesse lui avait dénoncé ces deux hommes comme les auteurs de sa mésintelligence avec son mari.

prince, sera. chargée de la dépense, et, si la rente de 8,000 pistoles ne suffisoit pas, le duc y pourvoiroit.

6" Le duc paiera à 5 p. 100 l'intérêt du surplus de la dot de la princesse si le roi le verse et si la princesse se comportoit convenablement. »

Gampredon transmit ces conditions à Gènes (1) et à Paris en demandant au roi ses ordres et en expliquant cette brusque conversion du vieux duc par le besoin pressant d'une somme d'arg^ent qu'il ne pouvait parvenir à trouver et que lui aurait procuré le versement du reliquat du à sa belle-fdle(2).

La princesse répondit la première en indiquant tout de suite le dang^er de cet arrang'ement : le paiement de la dot entre les mains de son beaupère mettait Gharlotte d'Orléans absolument à sa discrétion. Elle refusa donc nettement son consentement, en discutant chaque article « très-fortement» , de l'avis même de Gampredon. Elle réclamait le droit d'habiter Modène , comme seul moyen de combattre les intrignies de ses ennemis et de donner une valeur à la sag'esse de sa conduite. Elle concluait en ces termes très-sensés :

« Je vous fais toutes ces explications adn <|ue vous voyiez que ce n'est que sur la raison et l'expérience du passé que je refuse un accommodement qui n'en auroit que le nom, mais seroit plus cruel que la plus violente g-uerre. Ce ne peut êti^e que le

(1) « lia les li;il)ill;uil », <lil-il

(2) Du 17 mars.

peu de séjour que vous avez fait à Modùnc qui vous a fait prêter l'oreille, joint à votre droiture et à votre envie de chang^er ma triste situation. Plût à Dieu que l'exemple du passé me pût permettre d'espérer que cela y apportât du remède, mais jeserois dig-ne de mes malheurs si cette même expérience ne me faisoit prévenir ce qui les peut aug-menter (1). »

Cette détermination consterna Campredon qui espérait avoir trouvé une solution, dont, au fond, il avait trop de sens pour ne pas saisir les gu^aves inconvénients si bien mis en lumière par la princesse: mais la mauvaise humeur l'emportait en ce moment chez lui : il manda immédiatement au cardinal de Fleury sa déconvenue, en protestant que ce refus allait combler les vues du duc en lui « donnant le beau rôle » , perdre la princesse et hâter la séparation (2). Il lui écrivit en ce sens très-amèrement, puis il demanda une nouvelle entrevue à Renaud d'Esté qu'il trouva mécontent de ces lenteurs, de plus en plus animé contre sa belle-fille et absolument résolu à maintenir ses conditions. C'est sur ces entrefaites que Campredon reçut la note de notre g"ouvernement, du 29 mars, suivie d'une dépêche du 5 avril, rédig'ée par M. de Machault, se prononçant vivement contre les prétentions du duc de Modène. Mais notre envoyé avait déjà perdu courag'e, et, dès le 4, il écrivait au cardinal qu'il renon-

(1) Du 22 mars.

(2) Du 28 mars. — M"<= de Valois avait envoyé au cardinal de Fleui-y la copie de sa longue réponse en y joignant le^ plus pressantes instances.

oait à continuer son œuvre : « J'ai fait tout le possible et je n'ai rien à espérer. » Il s'exécuta cependant, après mûres réflexions, et remit officiellement au duc une note résumant les observations de sabelle-lille, en ajoutant qu'il le faisait par ordre exprès du Roi. Il était à ce moment très-vivement soutenu par notre g'ouvernement, et il avait été prévenu que la duchesse d'Orléans, à laquelle toutes ses dépêches étaient montrées, bien que conseillant le retour à Reg^g'io et prêchant la conciliation, approuvait cette fois la défiance qu'inspirait l'attitude de la cour de Modène. Les entrevues continuèrent de plus en plus pénibles entre le souverain entêté et le nég-ociateur, qui oblint de la princesse le renvoi de ses deux femmes de chambre. Mais rien n'avançait pour la question financière : M. de Machault dut, en conséquence, mander à la fille du Régnent que le Roi, ne trouvant pas dignie de lui de poursuivre des tentatives inutiles, aA^ait ordonné, de concert avec la duchesse d'Orléans qui était tenue au courant de tous ces incidents, le rappel de son ambassadeur : il la prévenait que les arrérag'es de sa dot lui seraient rég-ulièrement payés sur ses quittances, à condition, après avoir obtenu du duc des g^aranties contre toute diminution de sa pension , qu'elle rentrerait à Reg'g-io (( pour faire taire les récriminations et venir à bout d'un esprit aussi mal disposé e( aussi difficile à manier (i). »

(I) Du 2 mai.

Elle répondit en ces termes :

« Je suis profondément touchée des bontés du Roi pour moy; mon respect et, si j'ose dire, tendre attachement pour S. M. me doivent servir de g-arant de la joie que j'aurai à lui donner toujours la preuve d'une parfaite obéissance à tout ce qui pourra dépendre de moi et produire les effets pour lesquels S. M. me daig'uera faire savoir ses volontés. » Après avoir exprimé ses reg-rets de ce que le roi ne brisait pas la résistance du duc, elle continue : « Cependant je me soumets de bon cœur à tout ce qu'il plaira à S. M. sur cette affaire, la suppliant de me vouloir bien accorder la continuation de sa protection de qui seule je puis espérer une fin à mes malheurs, et de me laisser la liberté de pouvoir reg'ar-

der comme un sacrifice volontaire la peine que je

ne doute pas deviner continuellement dans le séjour que je me propose de faire à Reg"g*io (1). » Elle terminait en proposant la conversion de ce qui lui était dû en rente à fonds perdus pour avoir des revenus plus considérables, « ce qui ne mérite pas la plus lég"ère attention, » observe Machault (2).

Cette décision inquiéta le vieux duc, qui craig^nit de voir disparaître une somme dont il avait de plus en plus besoin. Il demanda donc de lui-même aussitôt à reprendre les nég'ociations et fit des offres sérieuses pour la maison de ses enfants : la princesse

(1) De Gènes, lo mai.

(2) Du 20 mai.

consentit à les accepter, par a l'extrêmeen vie que j'ai de contribuer, par tout ce qui peut dépendre de moi , à sa satisfaction» (1). Mais il y joig'naiL des articles « impossibles », et elle demandait seulement de stipuler une aug'mentation proportionnée au nombre des enfants qu'elle pourrait avoir. Gampredon était venu apporter à Gênes les propositions du duc, qu'il jug-eait aussi «ridicules» qu'elles étaient appréciées de Versailles, où Ton qualifiait cet acte de « bizarre et sing-ulier (2) » . Gampredon voulait cependant en finir : il déclarait à Fleury qu'il ne fallait pas demander au duc un arrang^ement raisonnable et que ce serait encore pire de le discuter, parce qu'il en profiterait pour se dédire (3). 11 fit donc recopier au net cet instrument et crut avoir enfin tout g^ag-né. Mais quand il s'ag'it de sig-ner, le prince se rétracta sur plusieurs points précédemment acceptés par lui : l'acte fut lu et relu « plus de dix fois ; il a fallu passer toute la nuit en discussions et reproches réciproques entre le prince et la princesse qui étoient venus chez moi pour en finir. Enfin, je lui ai fait sig-ner chacun des articles séparément (4), poui' que le prince ne pût dire que le bon de sa main n'est pas une approbation réelle. Je ne puis assurer

(1) Du 31 mai.

(2) Dépèche du roi, du 53 mai.

(3) 11 écmait à Fleury le 4 juin que le duc avait demandé la garantie de l'arliclo, mais qu'il n'a\ait rien promis, et « que le duc seroit bien forcé de se contenter de ce (ju'il plaira au roi. »

(4) Il y en a\ait (li\-hui(.

encore si, malgré cette précaution, le traité sera mis dans toute sa perfection et je remarque avec douleur qu'il reste toujours de part et d'autre un levain de méfiance. Le prince s'est retiré le premier, et la princesse, pendant que je la reconduisois, a laissé sur ma table le billet suivant :

« Ce 4 juin 1725, avant que de sortir de chez « M. l'Envoyé, je me proteste que tout ce que j'ay (' vu en M. le duc de Modène, sa rétractation de ce « qu'il a écrit et approuvé lui-même, fait que, quel- « que obéissance que je professe au roi, j'embras- « serai plutôt la mort que de consentir à retourner « à Reg'g"io, que S. M. n'ait la bonté de me pro- « mettre un asile dans son royaume si le prince me « manque de parole et continue à me traiter aussi « mal que par le passé. »

C'était tout simplement la rupture de l'arrang-ement, un véritable naufragée au port. Campredon ne se tint pas pour battu ; le lendemain matin, « la trouvant plus tranquille, je l'ai convaincue de s'exécuter sans envoyer le billet que je communique seulement officieusement à V. E. (1).» Et le 11 juin il mandait au vieux duc que les deux valets et les deux femmes de chambre étaient renvoyés. De son côté, le roi écrivait à ce prince pour le remercier d'avoir, «à sa considération,» consenti au paiement des intérêts de la dot et pour insister sur les « excellentes résolutions de madame la princesse, tendant

;i) Du 7 juin.

il4 LES FILLES DU RÉGENT.

à établir entre vous et elle les bonnes intellig^ences, l'union et tous les sentiments que vous pouvez souhaiter (1). » Le roi adressa aussi des remercîments à sa tante , en l'encourag'eant à persévérer et en l'assurant, à ce prix, de son amitié. Sa lettre au prince était plus froide (2).

Il y eut cependant encore des difficultés de la part de Renaud d'Esté pour le paiement, chapitre sur lequel il était intraitable. La princesse s'en plaig^nit par une lettre datée de Gênes du 28 août ; mais elles paraissent avoir été promptement aplanies, car elle était rentrée à Reg'g'io à peu de jours de là. Mais, hélas! dans quelles conditions! «J'y ai tout trouvé dans un désordre énorme , écritelle le 5 septembre à Gampredon ; on me conteste de nouveau les sommes qui me sont dues ; on me tracasse par tous les moyens. Ge nonobstant, je paye de douceur. Je suis résolue de faire mon possible pour adoucir les esprits et mettre les choses en bon ordre. Mes enfants sont en bonne santé...; ma mère doit être contente. » A Golibeaux, alors à Paris, elle mande le 1 { : « J'ai bien lieu de me repentir de mon retour, tout estant en un estât encore plus déplorable qu'avant mon départ. » Elle le suppliait d'intercéder auprès du roi «en qui est mon seul espoir ». L'attitude du duc éloig*nait en effet par crainte tout

(1) Du 21 juin.

(2) Du iO juillt'l 172'.i. I.ii princesse y i-épondit le 20^ par des remcreiinents et en cousUataut que l'approbcalion du roi rend ce traité « irrévocable».

MADEMOISELLE UK VALOIS. 115

le monde de sa belle-fille ; la noblesse modénaise lui montrait peu de respect (1), et, depui^i deux ans qu'elle avait perdu la marquise Rang'oni, elle ne pouvait trouver personne pour remplir la charg-e de dame d'honneur. Le duc lui fît sèchement répondre que cela ne le reg'ardait pas, et qu'elle en conférât avec Bellencini(2). Elle envoya alors ses plaintes à Paris, d'où M. de Ghauvelin, lui donnant parfaitement raison , l'informa qu'il en avait parlé sévèrement par ordre du roi à l'envoyé de Modène (3). Les choses s'envenimèrent de nouveau, mais sans abattre la princesse, qui se sentait soutenue à Versailles. Elle pria Gampredon d'intervenir « par une lettre menaçante au duc (4) » . Notre pauvre diplomate prit aussitôt la plume : « S. M. m'a commandé de faire à V. M. les représentations que je jug^erai les plus propres à faire cesser des sujets de plaintes que toutes les personnes impartiales trouveront fondées (5). » Et le duc répondit «en l'air, en ajoutant qu'il n'avoit rien reçu de Paris et qu'il attendroit (6) ».

A bout de courag-e cependant après ces alternatives, la princesse essaya de se retourner une dernière fois vers sa mère, qui montra dans toute cette

(1) La princesse au duc de Modène, 15 octobre.

(2) Du 21 octobre.

(3) Du 22 novembre.

(4) Du 6 décembre.

(5) Du 15 décembre.

(0) Du 2 janvier 1730.

affaire la plus répréliensible indifférence. La princesse avait pu en effet avoir des torts pendant son séjour en France; mais, depuis qu'elle était en Italie, sa conduite privée n'avait donné lieu à aucune critique, et les amertumes, les injustices dont elle était abreuvée étaient suffisantes pour effacer le souvenir de ses premières excentricités. Elle était profondément malheureuse, indig^nement maltraitée, et l'attitude de la duchesse d'Orléans ne saurait être trop sévèrement appréciée. Quand elle n'aurait pas eu les sentiments d'une tendre mère, son devoir étail de défendre sa fille et de sentir au moins plus vivement les insultes faites à l'honneur de sa maison dont elle s'était montrée dans un autre temps et avec peu de raison si follement entichée. Charlotte d'Orléans s'adressa donc à sa mère en désespoir de cause; elle lui exposa sa position en g'émissant, et en représentant la ferme volonté de son beau-père de ne rien tenir de ses eng'ag'Cments (Ij.

« J'ai toujours eu pour vous, ma chère maman, la soumission non-seulement d'une bonne fille , mais môme d'une fille pupille : je vous ai informée de tout ce qui s'est passé, je n'en ai jamais retiré autre serviceque d'être accuséeque c'estpar ma faulequeje suis devenue malheureuse... Permettez-moi de vous dire que vous n'avez jamais montré de vivacité dans ce qui me reg'arde, que pour vous opposer à ce que

(1) Du '2o janvier 1730.

VOUS avez cru que je désii'ois. Vous me dites ([ue c'est par amitié pour moi: mais oublierez-vous toujours que j'ai trente ans, et par conséquent ne song^e qu'à m'assurer une vie tranquille; que de plus, si j'ai eu des idées du côté de la France, ce n'étoit que d'accord avec mon mari seulement et nullement pour Paris? Ainsi je ne vous eusse point présenté un visag^e que je n'ay que trop lieu de vous croire odieux. Ce à quoi je ne puis résister, c'est devoir que vous seule dans tout l'univers me vouliez donner tort. Ce n'est point par manque de respect ni d'attachement que je m'en vais vous demander une gTâce, mais si je suis assez malheureuse pour que votre cœur prenne toujours le parti de M. le Duc contre moi, permettez-moi de m'en tenir aux protestations de respect et de tendresse, et de ne vous plus informer de ce qui m'arrivera, et joig'nez-y la bonté de déclarera M. le cardinal de Fleury que vous ne voulez plus entrer en rien de ce qui me reg'arde. »

Il ne paraît pas que la d uchesse d'Orléans ait même répondu à cette lettre dont il est impossible de ne pas remarquer la dig-nité et l'élévation. Tout continua à aller de mal en pis, aucun payement n'était fait. Au milieu de l'été, la princesse accoucha encore d'un fils (14 juillet). Les humiliations dont on accablait jusqu'à ses domestiques les plus inoffensifs lui rendirent plus vive l'envie de s'éloigmer aussitôt après son rétablissement. Une tentative d'assassinat commise par les archers du duc contre

un de ses §"608 acheva de l'exaspérer (1) : elle en écrivit à Ghauvelin pour lui dire qu'au lieu, sur sa plainte, d'avoir fait poursuivre les meurtriers, son beau-père les avait récompensés (2). Le 2 novembre, elle recourut à Fleury pour obtenir la permission de venir attendre à Marseille que sa situation fùtaméliorée. «Cette permission, dit-elle très-adroitement, n'est point toute nouvelle, S. M. avoit eu la bonté de m'en accorder une à peu près semblable il y a quelques années, mais la mort de mon fils aîné m'empêcha d'en profiter. » Fleury se contenta de lui répondre que son frère ne trouvait pas qu'il y eût motif suffisant pour quitter Reg"gno, ne croyant pas que le duc eût réellement voulu lui faire une insulte (3). Elle répliqua au premier ministre par une long'ue lettre, non écrite de sa main, à cause de l'état maladif de ses yeux, et dans laquelle elle exhalait toutes ses plaintes et tous ses g'riefs (4). En même temps elle s'adressait encore à sa mère pour lui exposer qu'elle n'avait pas de quoi vivre convenablement , à ce point qu'elle avait dû emprunter pour acquitter les frais de ses dernières couches. Mais elle ne devait plus rien espérer de sa famille, et nous allons voir le duc d'Orléans renchérir encore sur l'indifférence malveillante de sa mère. Fleury lui écrivit en effet que ce

(1) Commise le 17 août.

(2) Du 2ii septembre.

(3) Du Fi (Jécemhie.

(4) Du 1" janvier 1731.

prince « a répondu que tout cela ne le reg^ai'doit pas, qu'il ne s'en meloit pas, et que je devois m'adresser à madame sa mère : » il lui transmettait ses sympathiques condoléances, en la suppliant de ne pas tenter de nouvelle escapade. « Je ne puis rien faire que de concert avec la famille, ajoute-t-il tristement^ qui ne trouveroit pas bon avec raison que je me mêlasse plus qu'elle de ses affaires et seroit endroit de me désavouer (i). » On avouera qu'une pareille situation était faite pour aig*rir le caractère le plus pacifique. Soit habitude cependant, soit résig'nation ou décourag-ement, la princesse se tut et céda. Aussi, g-rande dut être sa surprise, quand elle se vit rég-ler les arrérag-es qu'on lui devait depuis deux ans (9 juillet). Quelques jours après , elle eut à annoncer au roi la mort de son second fils (12 juillet). Le payement de l'arriéré amena un peu de calme dans la triste cour de Reg^g*io, et mit fin pour quelque temps à toute correspondance avec la France, et il nous faut arriver à la fin de l'année 1732 pour entendre parler de la princesse de Modène. A cette époque, le marquis de Bissy représentait notre g-ouvernement à Parme, et entretenait de bons rapports avec la petite cour de Reg^g-io. Il y envoya une fois son fils porteur de g-racieuses paroles du roi (2), et

(1) Du 16 février 1731.

(2) Lettre de remereîments ih la princesse, 26 décembre 1732. (A/r. étr.)

lui-même y vint au mois de janvier suivant. Il rendit compte de sa visite au cardinal de Fleury, dans une lettre qui contient de précieux détails (1) :

« Madame la Princesse demande beaucoup la protection de la France pour elle et pour son mari, convenant cependant avec moi qu'il étoit devenu Autrichien ; que le fond en étoit très-bon ; qu'il avoit été piqué qu'on lui eût refusé de se retirer en France, qui estoit un asile où il auroit vécu en chang-eant de nom dans une province, à moins de frais qu'à Reg'g'io, et avec une apparence de protection de notre part. Elle accuse madame sa mère d'être cause de ce refus, car elle me dit qu'il ne s'est fait que par complaisance pour elle, et qu'elle croit savoir que de votre part vous n'y auriez trouvé aucun inconvénient. Elle convint avec moi de l'autorité et du crédit qu'elle a sur l'esprit de son mari, qui, avec de bonnes qualités, étoit un homme assez foible. On pourroit le faire chang-er avec quelque façon g^racieuse, si tant est qu'on le croye nécessaire à quelque chose. Effectivement, elle a beaucoup de crédit sur lui. Il la prie de m' empêcher d'aller dans ses appartements et dans celui de ses enfants qu'elle me fit venir, n'étant pas meulîlés de façon à y recevoir personne. L'un et l'autre m'ont fait promettre avec toutes sortes d'instances de retourner de temps en temps, mais vous croyez bien que je n'exécuterai sur cela ce que j'ai promis, qu'autant

(1) Du 16. janvier 1733. (Aff. (Hr.)

que vous me manderez que cela convient. Le prince a élé excessivement sensible à la Toison que l'Empereur lui a donnée il y a quelque temps, ce qui cependant n'est pas un objet si gTand pour un homme comme luy. »

GHAPiniE V,

Invasion du duché de Modène. — Le prince vient à Paris. — La jn iucesse forcée de s'arrêter à Lyon, — Ses lettres à son mari. — Attitude de sa famille. — Rigueurs contre la princesse. — Elle s'installe à Lyon. — Le prince se laisse ébranler par le duc d'Orléans. — Protestations énergiques de sa femme. — Ses conseils. — Sa résistance. — Le chevalier d'Orléans. — Concessions qu'on exige d'elle. — Elle cède et écrit une lettre de soumission. ■ — Elle est autorisée à venir à Paris. — Son arrivée. — Elle cherche à être utile à la maison d'Esté.

Les événements procurèrent cependant à la princesse l'occasion de réaliser son rêve. L'Autriche se brouilla avec l'Espag-ne, et oblig^ea la France à sortir de la position expectante dans laquelle se complaisait Fleury, pour conclure avec ce royaume et la Sardaig-ne un traité d'alliance offensive et défensive (septembre 1733J , qui amena dès la fin de l'année l'entrée de nos troupes en Italie, sous les ordres de Villars. Le duc de Modène, qui n'avait pu ou su se soustraire au joug* de l'Empire, chercha à affecter une complète indifférence : ayant obtenu des Impériaux l'évacuation de la Mirandole, il y laissa entrer les Espag^nols et se liàta de quitter ses Etats pour se retirer à Bolog'ne. Son fils se rendit vers le commencement de l'automne à Paris, et sa

MADEMOISELLE DE VALOTS. 123

femme prit ég*alement le chemin tant désiré de la France, mais sans toutefois oser dépasser Lyon. Les deux époux s'étaient séparés d'accord sur le plan qu'ils devaient suivre, mais cette concorde dura peu. Dès le milieu de décembre 1733, la princesse écrivait à François d'Esté une lettre des plus amères. Il s'était laissé facilement dominer par la duchesse et le duc d'Orléans, toujours aussi ardents dans leur hostilité : ils exig-eaient alors de la princesse des lettres d'excuses, qu'ils espéraient bien ne pas la voir consentir à libeller. Gomme ce prince ne poursuivait que son unique intérêt , et en réalité se souciait très-peu de celui de sa femme, il abondait en ce sens et lui donnait toujours tort. Nous la voyons s'en plaindre amèrement :

a Je ne vous puis exprimer, Monsieur, la surprise que m'a causée ce que vous me mandez du 7, après la lettre que je ne puis douter qui vous fut dictée par mon frère. Je ne devois pas douter que, m'étant conformée à ce qu'il désiroit, à quoi ni mon cœur ni ma raison ne s'opposoient, votre réponse ne dut estreaccompag-née de la permission de poursuivre mon voyag'C. Il est clair que l'on ne cherche qu'à nous amuser, mais comme nous sommes jusqu'ici persécutés sans le mériter, il ne faut pas nous rendre complices de nos malheurs par des bassesses, ni envier de mauvais traitements, sinon concertés avec nous, du moins qu'autorise notre consentement. Je ne vous ai jamais caché mon désir d'aller à Paris : il a redoublé, quand j'ai vu eom-

bien il eût été nécessaire pour votre g'ioire et la mienne, que nous y allassions ensemble. Des insinuations vous ont déterminé à partir seul, avec les probabilités que je vous suivisse dans ce pais. Je ne m'y suis point opposée; je me suis portée à ce qu'on a voulu, tant que j'ay cru qu'avec vous-même on chercheroit une couverture à ce qui s'est passé. Mais les propositions du jour sont trop contre notre honneur. Je vous avertis donc d'avance que je ne me résoudray jamais à écrire de nouvelles lettres, que je ne désire présentement aller à Paris que pour une réparation des affronts qui m'ont été faits, et que j'y renoncerai s'il le faut acheter par de nouveaux sacrifices : qu'il me paroît que votre honneur demande que vous recherchiez avec fermeté et dig-nité une réponse décisive et sans nouvelles conditions. Je l'attendray encore huit jours, après lesquels je prendrai une maison dans la ville, dans laquelle vous aurez votre appartement, etledédommag-ement dans ce malheur, c'est que, quelque païs que vous habitiez, vous y serez toujours à portée de me venir trouver quand vous voudrez (1). » La réponse du prince fut peu satisfaisante, si on en jug^e par cette vive réplique datée du 8 janvier 1734(2):

(( Je vois par votre lettre que vous avez changée d'avis sur les lettres qui vous sont demandées. Je

(i) Arch. de Modéne.

(2) Jbid.

ne comprends pas comment vous n'en sentez pas toute la honte. J'ai envoyé à mon frère ma demande sur l'aug-mentation que j'ay crue nécessaire pour votre bien et celui de nos enfans, m'en expliquant plus clairement avec lui. Si vous me secondez, nous pourrons peut-être tirer un bon party de toutcecy, mais si vous vous unissez aux g'ens qui sont contre nous, vous en serez la dupe. Je suis toujours du même avis que vous avez approuvé ici ; votre g'ioire, la mienne et celle de nos enfants m'y obligée. Quant à la sortie du royaume, je vous ai déjà mandé ce que j'en pense et ne puis chang'er d'avis. » Elle nous fournit ensuite des détails sur son installation à Lyon. «Je suis bien fâchée que vous ne m'ayez pas mandé plus tôt la répug^nance que vous aviez que je prenne une maison icy ; la même complaisance pour vous qui m'a fait rester deux mois de plus au cabaret, m'y auroit arrêtée un troisième ; mais l'éclat est fait ; mais je suis établie dans ladite maison : ainsi il n'y a plus de remède à cela. Je n'en vois pas; j'avoue les inconvénients et en partiray tout aussi volontiers pour vous aller trouver où vous êtes que de mon cabaret. » Elle termine en s'excusant de ne point envoyer là copie de la lettre que lui avait écrite son frère ; « mais ce ne sont que des répétitions (1). » Quatre jours après, elle adressait au cardinal de Fleury une long'ue ex-

(1) « A M. le prince de Modèue, à l'hôtel de Lyon, rue de Grenelle. »

{Arch. de Modéne.)

plicatioii de son attitude et le plan de la conduite qu'elle se proposait d'observer si on accédait enfin à ses vœux :

(( Comme je ne veux laisser aucun soupçon sur les vues que j'ay pu avoir en lésant le voyag'e de France, et que je n'ai d'autres intentions en y accompag"nant M. le Prince que de faire ma cour au roi et de revoir ma famille dont je suis séparée depuis si longtemps, je ne craindray point de m'expliquer avec toute la netteté possible au sujet du séjour que je désirerois y faire si on veut bien m'en donner la permission. Je ne suis venue en France qu'après en avoir obtenu l'ag-rément du duc mon beau-père, et sur la promesse que mon mari m'a faite qu'il y arriveroit en même temps que nioy. J'auroys soubaitéle suivre à Paris, et je ne demande actuellement d'y aller que pour y rester le même temps qu'il y séjournera. Je n'ai d'autre intention que de l'accompag-ner dans tous les lieux de France où il jug'era à propos d'aller et de sortir de France avec lui. Si, à ces conditions dont je donne de tout mon cœur ma parole, S. M. veut bien me permettre de venir à Paris et retirer les ordres dont il m'a été remis des copies, j'en aurois toute la reconnoissance possible. Voilà ce que, parole pour parole,, jna famille a exig'é que j'écrive à V. E. Mais mon respect pour le roi ne me permet pas, puisqu'on m'oblig^e do lui déclarer mes sentiments, de lui laisser ig'uorer un autre motif de mon voyag-e dont il n'est pas fait mention. J'osai espérer que la bonté du roy et

l'amitié de ma famille m atlireroient assez de considération en Italie pour m'y faire finir ma vie aussi tranquillement que quinze années que j'y ai passées l'ont été peu. Je me suis malheureusement trompée : ce qui me vient d'arriver m'y couvre de lionte, donne un avantagée sans égal contre moi à tous les g'ens avec qui j'ay à faire, et enfin me met dans la cruelle nécessité de dire à V. E. que rien dans le monde ne me pourra résoudre à y retourner que les préjudices que j'ai eus ici ne me soient réparés. M. le Prince de Modène ne le peut trouver mauvais, puisqu'il est convenu avec moi, qu'à moins que toute cette cruelle scène ne fust réparée, je ne pouvois ni devois retourner en Italie, si je n'en voulois être la risée et le mépris. J'espère que le Roi connoîtra dans ma sincérité des preuves de mon profond respect, et que la pitié de mon sort m'attirera des marques assez éclatantes de sa protection pour y pouvoir retourner avec cette considération que je suis venue chercher. Je vous prie, etc. (1). »

Au lieu de pouvoir demeurer à Lyon où la princesse s'était très-confortablement installée , sans oublier les distractions que lui procurait le jeu, elle reçut l'ordre formel de rétrograder et de s'installer à Gênes auprès de M. de Gampredon. C'est de là qu'ayant connaissance de l'envahissement des États de Modène, par une lettre du marquis de Bissy, du 13 janvier, lui annonçant l'occupation de la

(I) Lyon, 10 février 1734. (A/c/i. des aff. étr.)

Mirandole par les alliés « avec tous les ég'ards possibles (1), » elle écrivit au roi et à la reine d'EspagTie pour les prier de conserver le duché à son mari et à ses enfants (2). Cette démarche lui coûta beaucoup, « à cause du péché orig-inel, mande-t-elle au comte deRottembourg", que j'ay auprès de LL. MM. d'être de la branche d'Orléans, auquel se joint celui d'être labelle-fîlle du duc de Modène, pour lequel la reine a une antipathie sans ég-ale. » Elle communiquait en même temps ses désirs à ce diplomate. Elle aurait voulu, qu'à titre d'indemnité, Philippe V reconnût les droits contestés de la maison d'Esté, sur Gomacchio et sur Ferrare, ou admît des compensations en échang-e d'une renonciation à ces territoires : elle fournissait comme preuve à l'appui de ses réclamations « le refus du cardinal léguât de la laisser passer par Ferrare, à cause de l'interrèg^ne du pape, qui étoit chose alors qui l'oblig'eoit, disoit-il, à cette précaution. »

Plusieurs mois s'écoulent sans que les correspondances officielles nous entretiennent de la princesse de Modène, mais les événements avaient marché en Italie. Renaud d'Esté attendait ce qui allait se passer avec une gTande inquiétude à Bolog'ne, où il vit arriver un jour M. de Pezé, seul, lui demandant de la part du duc de Villars à occuper la citadelle de Modène (IG avril 1734). Le duc n'o-

(1) Arch. des aff. étr.

(2) Du i'à janvier. Ibid.

sait refuser; mais, craig-nant en cédant sans les moindres apparences de résistance, d'être accusé de trahisonparrEmpereur,il réclama un simulacre d'attaque.Le maréchal ne l'écouta pas, et établit sa troupe en quartiers dans le duché, en y levant une contribution de 800,000 livres itahennes. Renaud le supplia dans les termes les plus humbles d'avoir pitié de ses sujets, et Villars « lui répondit comme à un simple particulier, sans rien admettre. » Il écrivit alors en secret à son ministre de Vienne, et obtint que les Impériaux passassent le Pô le 1" mai. Nos troupes évacuèrent la Mirandole qu'ils avaient occupée avec les Espag-nols et traversèrent le Modénais, où ils furent bien traités. Un accueil non moins favorable fut fait aux rég-iments autrichiens, et le duc formula une protestation très-accentuée à l'occasion de leur entrée à Reg'g'io , cherchant comme on le voit à ménag-er les deux partis, sans être plus écouté de l'un que de l'autre. La bataille de Parme nous rouvrit les États de Modène, et le duc se décida alors à envoyer un de ses g*entilshommes au-devant du roi de Sardaig-ne et de M. de Coig-ny. Le 17 juillet, Maillebois sig'na la capitulation de Modène, en laissant au prince fug-itif la jouissance de ses revenus personnels et ses droits de souveraineté; mais, suivant la convention que Pezé força la Consulte de Modène d'accepter le 21 août, la perception des impôts nous fut attribuée pour un an. Le roi se laissa toucher par les prières désepérées du duc, et décida que nos ag'ents ne lè-

Page 1