‹ Les filles du régentChapitre 26 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

veraientque 18,000 livres sur 30,000 par mois. Mais des bruits de connivence entre Renaud d'Esté et les Impériaux ayant repris une g-rande consistance au mois d'octobre, ordre fut expédié de saisir ses revenus propres : ce prince jeta les hauts cris et dépêcha à Paris Fontanelli et Gasrio. En arrivant, ils apprirent la levée de la saisie, mais aussi l'élévation de la contribution mensuelle de 18 à 25,000 livres. Renaud reprit la plume pour formuler des supplications de plus en plus humbles, accompag-nées des protestations les plus dévouées. Il en écrivit aussi à sa belle-fdle. Nous retrouvons le nom de celle-ci à l'occasion des compliments de condoléance que Dubois lui adressa au mois de juin lors de la mort de mademoiselle de Reaujolais, dans ce billet :

« Je suis très-reconnaissante de la part que veut bien prendre V. E. à ma douleur de la mort de mademoiselle de Beaujolais. 11 paroît que toutes les circonstances s'unissent pour la rendre encore plus sensible ; mais il faut se remettre à la volonté de Dieu. Voilà bien des années de suite où cette résig-nation m'est nécessaire (1) ».

Le 16 août, la princesse pria M. de Ghauvelin de lui faire savoir, par l'entremise secrète du pape, dans quel endroit son mari avait pu emporter ou cacher ses meubles et bijoux, n'ayant pas laissé « une chose» dans la maison qu'ils avaient d'abord occu-

(1) Gènes, 8 juin (////'. étr.)

pée ensemble à Bolog^ne avant de venir à Lyon ; elle exprimait à ce sujet la crainte que cet enlèvement ne préjudiciât aux intérêts de ses enfants. Elle réclama ég^alement à cet ég*ard les bons offices du roi : poussant la précaution jusqu'à prévoir le cas où, le prince venant à mourir , on apposerait les scellés , elle recommandait au ministre « qu'il soit en g'rande attention sur sa santé » . Ces détails indiquent un sing'ulier refroidissement dans les rapports des deux époux. Les choses parurent cependant subitement mieux tourner. Le bruit s'était accrédité en France que le duc de Modène et son fils faisaient cause commune avec nos ennemis. Le vieux prince, effrayé de la consistance prise par ces accusations en présence de la marche des événements, s'était décidé à prier la princesse de plaider sa cause auprès de la cour de Versailles. La princesse s'était empressée de se conformer à ses désirs, et elle avait reçu une réponse parfaitement rassurante de Ghauvelin. Elle s'empressa de la communiquer au duc de Modène, en ajoutant avec une satisfaction non dissimulée : « Puisqu'une de mes lettres a produit un si bon effet, ma présence dans ce païs-là ne peut être que d'une g'rande utilité au bien de vos affaires et de cet État. » Elle lui annonçait donc son départ immédiat sur la g-alère du duc d'Orléans, « avec le reg-ret de ne pouvoir attendre les sentiments de V. A., quoique je ne m'imag-ine pas qu'ils puissent être différents des miens. » Elle le priait aussi de permettre à son mari de la rejoindre, « es-

péraiit que V. A. ne voudra pas séparer ce que Dieu a uni (1). » Le 30, le chevalier d'Orléans prévenait Gampredon que le prince, alors réinstallé à Bolog'ne, approuvait ce départ, qui eut lieu immédiatement (2). La princesse en remerciait le gTand prieur dans ces termes chaleureux :

« Ma mère elle-même m'approuve. Ses sentiments ne peuvent chaiig-er que si j'avois le malheur qu'elle ne le fût par vous- Song-ez que le bonheur et la réputation d'une sœur qui vous aime tendrement dépendent que vous ne la condamniez pas sans l'entendre (3). »

Rien de tout ce chang-ement ne reposait sur un autre fondement que l'imagnnalion de la princesse, qui avait, paraît-il, interprété dans un sens tout différent la dépêche deChauvelin. L'émoi fut g-rand à Versailles à la nouvelle du départ. D'Arg'cnson écrivit à Ghauvelin (( qu'il paroît incompréhensible que cette princesse puisse feindre d'ig-norer l'ordre du roi, qui lui défend de passer Lyon, puisque S. A. K. et Monseig'neur le duc d'Orléans lui en ont parlé bien précisément dans des lettres particulières (4). » Le duc de Bourbon voulait lui faire adresser officiellement cette défense ; Fleury préférait expédier l'ordre de l'arrêter partout où on la trouverait. On se contenta d'abord de dépêcher Goli-

(1) De Gènes, 24 septembre. {Arch. de Mûd.)

(2) Aff. étrumj.

(3) Ibid.

(4) Du 2 octobre. Ibid.

beaux, qui la manqua do ving't-quatrc heures à Gênes (1), mais il y rencontra François d'Esté, « trèsému du départ de sa femme, animé des meilleurs sentiments^ protestant qu'on l'accusoit à tort d'être dévoué à nos ennemis et demandant à aller se jeter aux pieds du roi. » L'abbé avait ordre de le rassurer : « Je lui dis que l'état de l'Italie est entièrement chang-é par nos armées; que le roi, ne voulant rien pour lui, sera le maître des arrang^ements et protég'era la maison d'Esté, même peut-être avec de nouveaux avantagées (2). »

La princesse avait cependant écrit à sa mère et à son frère, et on est surpris de voir le duc d'Orléans mander à Ghauvelin : « Ce retard nous paroît moins indécent (comme autorisé de Modène),mais aussi dang'ereux, se hâte-t-il d'ajouter, pour les suites que je ne détaille pas ici, parce que vous les savez, )> Il ne pouvait croire que le gTand prieur eût laissé sa sœur s'embarquer sans l'autorisation du roi, et il se prononçait pour la défense de poursuivre le voyag'e « comme le meilleur expédient pour la faire retourner en Italie (3). » Leg^ouvernement se rendit à cette solution, et M. de Boisg-norel , exempt des g-ardes du corps, fut envoyé pour notifier à la princesse, partout où il la rencontrerait, l'ordre suivant :

H Ma tante, ayant appris que vous étiez arrivée à

(1) Lettre du G octobre. {Aff. étr.)

(2) Ibid.

(3) Du 7 octobre. Ibid.

Marseille sans ma permission et ne jug'eant pas à propos, par des considérations importantes, que vous approchiez plus près de Paris que la ville de Lyon, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous n'alliez pas plus avant^ jusqu'à ce que je vous aie fait plus particulièrement savoir ma volonté (1).»

L'exempt la rejoignit à Aix. La princesse « se soumit sans même lire l'ordre » . En même temps, le duc d'Orléans lui écrivait en termes dont on peut deviner la dureté par cette réponse :

« Le froid de votre lettre m'a pénétrée ; je n'ai point reçu celle qui me rend plus coupable auprès de vous. Vous verrez ma justification dans celle de ma mère. Si je n'ose plus espérer en votre amitié, du moins votre piété me rassure. Je m'avoue coupable si vous me condamnez, mais ne me réduisez pas à ne jamais pouvoir faire les pénitences que vous m'imposerez, et que votre amour pour le prochain étendra jusque sur moi, dont la perte est entre vos mains, mais qui sans voir l'ordre du roi ne passera pas la distance que vous me prescrivez (2). »

Un post-scriptum est joint à cette lettre. La princesse y annonce que son mari vient d'arriver, qu'elle lui cache la cause de son arrêt à Lyon, et, prétextant le besoin d'éclaircir des bruits faussement répandus, qu'au point de vue des convenan-

(1) Aff. Hrnng., du 8 octobre. On laissait à la princesse le droit de demeurer où elle "voudrait en deçà de Lyon.

(2) De Lyon, 16 octobre. Ibid.

ces, la présence du prince auprès d'elle rend son retour inutile en Italie, d'où son beau-père d'ailleurs la préfère éloig-née pendant la g'uerre; elle ajoute qu'il a g*rand soin de ses enfants : « De quelle manière colorer aux yeux du public le parti que vous m'inspirez? Car, quant à mon mari, quand j'auray perdu tout espoir de vous attendrir, je lui découvriray la funeste vérité, et lui diray en môme temps un éternel adieu (1). » Le lendemain, elle s'adressait avec de poigniantes instances au cardinal de Fleury; le 20, àChauvelin, en déclarant « qu'elle ne sait que dire » . En même temps, le g-rand prieur parlait vivement à ce ministre en faveur de sa sœur, et repoussait l'accusation formulée contre lui pour sa complaisance. Il déclarait en termes énerg-iques à la duchesse d'Orléans qu'il ne pouvait « comprendre qu'on traitât de fuite ou d'escapade un voyag'e fait du consentement du mari et du beaupère » .

Il est impossible en effet de justifier en ces tristes circonstances la conduite de la duchesse et du duc d'Orléans. On comprend qu'ils n'aient pas professé des sentiments bien tendres pour Charlotte d'Orléans, mais rien dans sa conduite, depuis long-ues années, n'avait donné prétexte à la moindre plainte sérieuse contre elle. Elle désira

(1) A propos de ce lugubre passage, d'Argenson écrit à Fleury, le 26 octobre : « On ne comprend pas à propos de quoi ce pathétique que M. de Modène ne s'est point attiré par l'impatience qu'il a témoigné do la revoir. »

toujours rentrer dans sa patrie, et ce souhait s'accentuait d'autant plus qu'elle était devenue plus malheureuse à Modène. Tous les ag-ents qui avaient été dépêchés vers elle et qui étaient évidemment partis mal disposés à son ég'ard, tous, Goliheaux comme Ghavig'ny, Philibert comme Campredon et le chevalier d'Orléans, avaient reconnu l'odieuse conduite observée contre elle, sa profonde infortune et la vie impossible à supporter qu'on lui inflig-eait. Aujourd'hui elle n'avait même plus d'abri ; les Etats de sa belle-famille étaient envahis; son beau-père avait dû fuir; elle demandait un asile en France; elle cherchait à empêcher son mari de céder aux offres séduisantes de l'Autriche; elle consentait aux dures conditions qu'on espérait lui voir refuser. Rien n'y faisait. Sa famille craig'nait de l'avoir à sa charg-e, et cette considération, la seule réellement qui fut invoquée et qui put l'être, dictait l'odieuse attitude qu'on ne cessait de conserver envers elle au Palais-Royal. Le 23 octobre, le duc d'Orléans prend la plume pour écrire à Fleury au nom de sa mère, souffrante d'une mig-raine, mais en ajoutant qu'elle approuve tout ce qu'elle le charg-e de lui mander, c'est-à-dire pour le presser d'ôter à M'"" de Modène toute idée d'établissement en France, pour qu'elle ne se rapproche point de la cour : « l'idée qu'elle peut y vivre a été la source de toutes ses plaintes : » il éveillait l'attention du cardinal sur ce qu'elle reparlait alors d'un voyag-e de son mari en Ang-leterre, comme à l'époque où elle

vint en Lorraine : « il partira, la laissera et ne reviendra plus la chercher. » Puis, deux jours après, il se hâte de prévenir le cardinal que, toutes réflexions faites, « ils continuent à désirer le maintien de la princesse à Lyon, jusqu'à ce que le prince se soit expliqué de sa propre bouche. » Mais cette opinion était personnelle au duc, tandis que sa mère n'avait qu'un désir, voir sa fille repasser les Alpes (1). En même temps, il refusait de recevoir Colibeaux, qui soutenait la princesse; celle-ci feig-nait de se préparer à passer l'hiver à Lyon sous le nom de comtesse de Saint-Félix , tandis qu'elle exprimait amèrement à Ghauvelin son inquiétude de ne recevoir aucune nouvelle, le suppliait de ne pas l'abandonner, et lui annonçait que son mari voulait absolument l'emmener en Ang*leterre, sans qu'elle sût comment s'y refuser (2).

La lettre suivante est importante, en ce qu'elle laisse entrevoir sur quel motif on basait les causes de son expulsion perpétuelle de la cour. Les termes seulement sont trop vag'ues pour qu'on puisse bien disting-uer le sens précis des g*riefs, et s'il ne faut pas y voir une allusion à son aventure avec le duc de Richelieu. Elle est adressée le T" novembre à Fleury :

« Je viens de recevoir la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire, et puisqu'elle me trouve

(1) D'Argenson à Fleury, 25 octobre.

(2) Du 23 octobre.

des torts, je n'allég*ueray pas ma justification et m'avoueray coupable. Mais ne puis-je espérer dans la bonté du roy et une conduite de 25 ans, de laquelle le roy plusieurs fois a daig^né me marquer être content ; ne peut-elle obtenir le pardon d'une première faute commise encore innocemment , et faut-il que le châtiment non-seulement me coûte le repos du reste de ma vie, mais même ma réputation, car rien ne lavera jamais la honte du refus que m'a fait le roi de me laisser continuer mon voyag-e et me présenter devant lui ? Je ne parle plus du divorce éternel auquel il me condamne, de la privation pour jamais de mes enfants, celle de ma réputation m'est mille fois plus sensible; et croira-t-on jamais qu'une princesse pour laquelle il n'y a qu'un mois le roi marquoit tant de bonté, ait encouru une pareille disg-râce pour un manque de formalité? »

Quelques jours après, l'ordre formel du roi de ne pas dépasser Lyon fut apporté à la princesse, par l'exempt Perrichon, qui la trouva au concert et la lui remit, sans que personne ne s'en aperçût. Mais elle ne put dissimuler sa douleur, et, dès le lendemain, elle chercha une maison pour s'y installer convenablement, au lieu de demeurer « au cabaret (1) » . Quant au duc d'Orléans, persistant dans sa pensée de « confesser » le prince de Modènc dont il croyait avoir facilement raison dès

(1) La princesse ù Flcury, 0 novembre.

qu'il l'aurait séparé de sa femme, il le fit mander à Paris, où Golibeaux lui porta le H novembre l'ordre de venir saluer incog-nito le roi. François d'Esté se rendit ensuite chez sa belle-mère, « qui parut extrêmement satisfaite de sa politesse, » et à laquelle il déclara désapprouver le voyag-e de la princesse, mais en ajoutant avec force hésitations, et sans gTand empressement, qu'au point où en étaient les choses, il désirerait la voir autorisée à le rejoindre. La duchesse « répondit vag-uement, sans convenir de rien, comme c'étoit rég-lé (1) ». L'accueil du duc d'Orléans fut convenable : il parla d'abord du devoir de sa sœur d'écrire des lettres de soumission des plus humbles. A la troisième visite, il se décida à prévenir le prince que l'on consentirait à laisser venir sa femme, si on était assuré qu'elle ne demeurerait pas à la cour plus que lui. François d'Esté, faisant un essai de résistance, demanda préalablement la levée de l'interdit royal. — « Vous ne devez pas le connoître, » lui répondit le duc, en réclamant comme g-aranties une lettre de la princesse, promettant de ne pas rester sans son mari, et la parole de celui-ci de l'emmener, s'il donnait suite à son voyag'e en Ang'leterre, et de ne demeurer que le temps qui lui serait fixé. Les premières propositions relatives à des lettres de soumission furent repoussées vivement par la princesse, comme noiis le voyons par cette réponse au second ulti-

(1) Lettre de Mashault, du 28 novembre.

matum adressé par le prince le 10 décembre (1). Cette lettre est trop importante pour ne pas trouver place ici, malg-ré sa long-ueur : elle indique en même temps chez Charlotte d'Orléans un véritable bon sens et une certaine habileté de discussion (2).

A Lion, ce 15 décembre 17o4,

(( La lettre que vous aurez receu de moy du 12", vous aura préparé au refus que je fais d'écrire les lettres circulaires que l'on me demande; en effet, l'on nousjoue d'une manière bien cruelle, et je suis bien sensible aux mauvaises manières de ma famille pour vous; la lettre que j'écris à mon frère et que je vous aurois envolée en original pour lui remetre, sans qu'il me paroist que non-seulement elle perdroit de sa force, mes qu'il faut même que vous montreriez l'ig'norer, vous expliquera encore les forts motifs que j'ay et que j'alleg-ue pour me dispenser de les écrire ; cependant, puisque vous les avez acceptés pour que vous n'en ayez pas le démenti je vous en envoie une pour ma mère conforme à la minute en ce qui la reg-arde, mais je vous suplie de ne la rendre qu'après avoir tiré une parole positive qu'elle suffira non-seulement pour m'ob-

(1) Aff. étrang.

(2) Arch. de Modéne.

tenir la permission de venir, mais que je serai log'ée dans une maison royale, après tout ce qui s'est passé, je ne puis aller convenablement à vous ny à moy autrement : sy l'on accepte la condition et que Ton vous propose Vincenne, les discours d'économie que l'on tient continuellement vous pourront autoriser à remontrer que l'éloig-nement causera une g-rande dépense par la nécessité de g-rands nombres d'équipag'e ; mais cependant il vaut mieux que rien, sy l'on ne vous donne point de parole positive et que l'on vous fasse de nouvelles proposition qui demandent mes réponces avant la conclusion, je vous exhorte et vous prie de les rejetter toutes, de marquer et aux ministres et à la famille combien vous estes piqué du personnag'e que l'on vous faict jouer. Si l'on vous répond : Mais il ne tient qu'à elle de venir et vous-même en avez approuvé les conditions,, je crois que la réponce à propos seroit l'envie de voir finir cette scène , l'extrême envie que vous ne cessez de me dire qu'elle a d'être ici a fait que je naye voulue prendre sur moy aucun arbitre qui pût retarder son arrivée, et la laisser jug-er elle-même de ce qui lui convient; mais si l'on estime davantag^e de préférer son décor et le mien à sa propre satisfaction , et après avoir appuie fortement sur le désag'rément pour vous de ne pas obtenir personnellement ce que vous demandez pour votre femme et avec mon frère, surtout par la violence que l'on vous fait qui vous oblig-e d'en estre séparé, ne voir leroy et les ministres que

ce que le bien de vos affaires demande, et ne pas mettre le pied au Palais-Royal; je trouve moien par un ricochet sûr de faire remettre cette lettre au gTand prieur qui vous la rendra en main propre, car vos démarches perdroient de leurs forces sy elle estoit ouverte comme elles le sont toutes ; malgré la mauvaise humeur que vous me mandez, on m'assure que vous vous divertissez bien, dont je me réjouis ; on m'assure que vous agissez ainsi pour moy, avec des marques d'une sincère amitié, ce qui me fait encore plus de plaisir ; vous voyez combien je m'y fie; syjevoulois vous dire des douceurs, j'adjouterois que cela vous doit servir de preuve de toute la mienne.

(( Une prompte réponce par gTâce, et ne plaig^nezpasune course à Versaille sur-le-champ, si elle est nécessaire, pour finir d'une façon ou d'autre. Je ne cachette point la lettre de ma mère, parce que vous avez mon cachet que vous y ferez mettre, sy le cas vient d'en faire usag-e. »

Deux jours après, un scrupule s'emparait de la princesse, et lui faisait craindre une trop g'rande faiblesse de la part de son mari : « Au nom de Dieu, tenez ferme ; si ma mère ne se contente pas de ma lettre, encore une fois n'acceptez aucune commission qui demande mes réponses. Plaig^nez-vous tout haut de tout ce que l'on vous fait; faites surtout souvenir mon frère de ce que vous étiez convenus ensemble des inconvénients que tout cela va avoir :

mais surtout montrez d'approuver ma résolution... Je crois qu'il n'y a autre parti à prendre que celui que je vous ai mandé dans ma dernière lettre , mais au nom de Dieu , un oui ou un non qui me tire de ce maudit cabaret, car Je me ruine et je crois que les incommodités contribuent autant à ma mauvaise santé que mes chagrins (1). »

Ces lettres étaient remises à François d'Esté par le chevalier d'Orléans, qui soutenait énergnquement sa sœur^et était alors la seule personne, après le bon abbé Golibeaux, sur qui elle pût compter. On sait avec quelle impatience la princesse attendait l'issue de ces nouvelles négociations, et combien elle souffrait de ne pas être présente pour stimuler son mari et lui ouvrir les yeux sur les piég'es qu'on lui tendait. On en a la preuve dans une autre lettre, car elle écrivait presque tous les deux jours à son mari : Fimpatience est en quelque sorte formulée à chaque mot ; elle répète qu'elle ne veut plus aller à Paris que comme « un commencement de réparation des traitements injustes » qu'elle a subis ; qu'elle ne peut se résoudre à suivre le conseil de sortir de France, conseil évidemment émané d'ennemis : « Le roi n'est entré dans tout ceci que par excès de complaisance pour ma famille ; ils ne s'en cachent pas eux-mêmes. Pourquoi donner lieu

(1) Lyon, i7 décembre. [Arch. de Modéne).

au monde d'imag'iner que mes démérites ont été assez énormes pour l'oblig'er de faire une chose sans exemple en me faisant sortir du royaume?.., Représentez-vous combien vous êtes doux et patient, et s'il ne me convient pas avec tant de devoirs de faire la plus méchante que vous. » Elle se déclarait fatig-uée de courir le monde et résolue à attendre (( patiemment à Lyon qu'ils aient mûri leurs réflexions » .

Le 21 décembre, elle reprend la plume pour lui faire comprendre à quel point on le jouait, et ses arg^uments ne sont ni sans fierté ni sans valeur. (( Je ne puis vous conseiller une démarche que j'ai reg^ardée comme indigène de nous ; c'est notre amitié et notre devoir qui doivent servir de règ-le, sans que nous nous puissions reprocher l'un à l'autre la suite d'aucun eng-ag-ement, surtout avec des ministres, ni que le public sache que nous avons écrit des lettres dictées comme des criminels ou comme des enfants.... Je suis excessivement

peinée de la fîg^ure que l'on vous fait faire Son-

g'cz à avoir une réponse définitive, afin devons tirer des nég-ociations qui tournent si peu convenablement à votre rang*, et moi du mauvais cabaret où je suis (1) ».

Aucune nouvelle cependant n'arrivait à Lyon. Le jour de Noël, la princesse n'y tient plus, et efie en exprime sa douloureuse surprise : elle conseille

(1 ) Arch. de Modène.

à son mari de s'en tenir strictement à la marche qu'elle lui a tracée, lui communiquant le passag-e d'une lettre de d'Arg-enson à Boisg-norel, « par laquelle il lui mande, en propres termes, que quand même je me déterminerois à écrire les lettres dont vous m'avez envoyé le projet, il ne falloit pas que je m'avisasse de partir et qu'il devoit s^y opposer, jusqu'à ce qu'il eût reçu la révocation du premier

ordre du roi Il est donc temps de faire finir

cette aventure, qui fait raisonner toute TEurope, et de trouver en nous-mêmes des réponses contre le caprice et la mauvaise volonté. » Elle déclarait dès lors renoncer à toute espèce devoyag-eà Paris, dans le cas où, en mettant les choses au mieux, le séjour ne pourrait dépasser trois mois : son projet était alors de se fixer à Lyon, et elle pria le prince de lui transmettre ses dernières instructions (1). François d'Esté charg'ea le gTand prieur de prévenir sa femme qu'il approuvait sa résistance : mais tous deux la blâmaient des termes d'une lettre au duc d'Orléans, sans la convaincre : «J'ai eu beau la lire et relire, je n'y ai rien trouvé à redire : mon but a été de lui donner scrupule des maux que leur obstination seule cause, et de lui faire connoître que j'étois incapable de sacrifier mon décor à ma satisfaction, et de me plaindre à hii-même de toutes ses variations, qui nous font passer en efTet, vous et moi, pour des fols, car que voulez- vous que

(1) Du 25 décembre. Arch. de Mod.

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