II
l'on dise, de m'avoir vu envoyer toutes mes bardes à Paris, faire réparer, préparer ma chaise, ordonner tout le nécessaire pour le voyag'C, voire que je suis demeurée plus de six semaines dans un cabaret depuis votre départ, pour mieux faire connoître au monde que l'on s'est moqué de tous deux ? Cependant, comme tous ces maux ne peuvent être reprochés qu'à eux, ils valent encore mieux que des bassesses de notre part (1). »
La réponse arriva à la fin : cette appréciation de la princesse prouve qu'elle maintenait sa lig-ne de conduite. « Puisque madame d'Orléans persiste dans ses sentiments, et que j'ai lieu de croire que vous trouvez le parti que je pris convenable, je compte m 'installer dans peu de jours dans cette petite maison dont je vous ai tant parlé. Quelque malicieusement que l'on veuille expliquer ma conduite, je n'en puis être en peine, la croyant fortement fondée sur la raison : elle me dit : « que je ne puis penser à retourner en Italie que les affronts que j'ai essuyés ici ne soient réparés aussi publiquement qu'ils m'ont été faits ; à cela, votre honneur et celui de nos enfants sont aussi eng^ag'és que le mien. » La princesse se posait très-habilement sur
(\) Du 27 décciultre; Elle prie son mari de lui renvoyer les trois ballots expédiés à Paris, et de lui l'aire touclu'r sa pension de décembre et jauviei", pour faire l'ace aux dépenses d'installation. Elle lui demande s'il a besoin de M. de Negro, pour qu'elle cherche à sa place un homme de confiance, « ne pouvant rester avec un seul Boisignorel, que vous aviez regardé comme une ressource et n'y est que très-rarement. » {Arch. de Modem.)
LUI nouveau terrain, en déclarant que son retour au-delà des Alpes dépendait de ceux qui le désiraient si vivement. Une fois satisfaite dans son amour-propre froissé, elle s'eng-ag'eait à s'éloignier promptement; elle protestait qu'après avoir été si malheureuse, elle n'avait aucun g-oût pour les plaisirs de la cour, et que la vie de province lui convenait infiniment davantag'e. Elle suppliait son mari de faire preuve de fermeté et de dig^nité, « étant aussi peinée de tout ceci par le tort que cela vous fait que pour moi-même (1). »
Le prince opéra cependant assez habilement, car sa femme, en lui envoyant une lettre convenue par le cardinal de Fleury, ajouta, le 10 janvier 1735 : « Si vous êtes tous de bonne foi, il n'y a pas de doute que la permission de poursuivre mon voyag-e accompag'nera, et promptement, sa réponse. Vous pourrez aussi rendre la lettre de ma mère, si elle j ug-e à propos de la recevoir (2) . » Le doute entre en finissant dans son cœur : « J'attends à porter mon jug-ementdu succès ; mais la honte, qui est déjà extrême, redoublera encore, s'il s'y trouve quelques autres difficultés. » Elle ne se trompait point : sa lettre à la duchesse d'Orléans ne plut pas, et cette tendre mère s'empressa de demander à Fleury d'enlever définitivement à sa fille tout espoir d'ob-
(1) Cette lettre nous apprend que la princesse ayait un chiffre avec le cardinal de Rohan : elle engage sou mari à le lui demander, (Zo décembre 1734, Arc/i. dcModène.)
(2) Arch. de Modcne.
tenir la permission de venir à Paris. Le cardinal ne se rendit pas si promptement à une pareille injonction, mais il parla à François d'Esté de façon à ce qu'il écrivît à sa femme les plus amers reproches. Elle lui répliqua long-uement et très-sèchement, en reprenant une à une ses précédentes lettres, et en lui prouvant qu'elle avait fait tout ce qu'on avait exigée d'elle; que lui seul avait chang-é d'avis et de conduite ; que lui seul ne s'apercevait pas à quel point on se moquait de lui (1). Il est à croire que de sérieux avertissements lui furent alors donnés, sans doute par le chevalier d'Orléans et par Boisg-norel, qui était devenu un de ses partisans comme tous ceux qui l'approchaient, car elle chang-ea subitement de résolution, et se résig*na à écrire, le 6 février, à François d'Esté cette lettre qui lui coûta certainement beaucoup à rédig-er :
« Je crois, monsieur, m'estre pleinement justifiée par ma dernière lettre des fausses impressions qu'on avoit voulu vous donner contre moy et contre ma façon de penser, je me flatte d'y avoir réussi, quoy qu'entre vous et moy je n'eusse pas imag-iné que nous eussions besoin d'explication et que vous ne fussiez pas plesnement persuadé que toute ma résistance n'a eu d'autre objet que votre propre g*loire, ma dig'nité et l'advantag^e de vos enfans, je ne chang-crai jamais des sentimens aussi raisonna-
(1) Du 2o jauviur 1735. (Arc/i. de Modéne.)
bles, mais comme cette avanture paroist vous donner aultant d'inquiétude qu'à moy et que je ne veux point contribuer aux peines que l'événement pourroi t vous causer, je me détermineray par ég^arcls et par déférence pour vous à écrire la lettre à M. le cardinal de Fleury, sans adjouter un mot au projet, à condition que vous ne la rendiez que dans le même temps qu'on vous remettra l'ordre du roy pour ma liberté d'aller à Paris; ce n'est point l'excès de menace et de la violence qu'on prétend qu'on médite d'exercer contre moy qui me fait prendre ce dernier parti, que je n'adopte encore qu'autant qu'il sera de votre g-oût et que vous serez sûr du succès.
« A Lion, ce 3 février 173o. »
Cette détermination désarma bien malg'ré eux la duchesse et le duc d'Orléans, qui se hâta d'écrire à Fleury qu'il fallait au moins que le roi « se préparât à sévir en cas de manquement de parole» (1). Le cardinal la rassura aussitôt, en lui promettant que le roi recevrait en sa présence le serment des deux époux. Le 15, la princesse se décida enfin à sig-ner reng"ag*ement réclamé, en déclarant retirer ce qui
(1) Du b février. [Aff. étr.) Boisjoiii-dain assure que, comme dernier argument pour ébranler le dévot duc d'Orléans, François d'Esté menaça de se mal conduire si on continuait à le tenir éloigné de sa femme, et il feignit de faire des avances à la Carlon de l'Opéra,, prévenue pour jouer ce rôle.
avait pu déplaire à sa mère dans sa lettre du 10 janvier (1). Le même jour elle en informait son mari, en ajoutant seulement : « Je m'imagûne que vous êtes trop attaché à mon décorum et à mes convenances pour song'er, surtout après ce qui s'est passé, à faire paroître mon voyag-e à Paris comme une simple course, à moins que des événements imprévus n'y oblig'ent (2). w
Le 23 février, le duc d'Orléans pria officiellement le cardinal de Fleury de faire révoquer l'ordre prohibitif du roi (3). Le 12 mars, la princesse arrivait enfin, accompagnée de mademoiselle de la Rochesur- Yon, qui était venue au-devant d'elle jusqu'au premier relais avant Paris , et descendait à l'hôtel de Lyon , où était installé son mari (4). Le même jour, elle envoyait Salviati, son chevalier d'honneur, pour demander au cardinal à quelle heure elle pourrait venir saluer le roi.
La princesse était enfin arrivée au but de ses désirs, mais non pas à bout de peines et d'humiliations. Sa famille voulait qu'elle ne séjournât qu'incog'nito
(1) Lettre de Fleury. {Aff. étr.),
(2) Arch. de Modène.
(3) Aff. étr.
(4) Elle écrivit encore à son mari la veille de son départ de Lyon : elle y exprime le désir que son arrivée soit ignorée, demandant à le voir le premier, « sans cependant déranger ses projets »; elle ajoute: « Quniif aux affaires d'intérêt, nous ne sommes pas assez loin de compte pour imaginer que cola puisse faire des difficultés, ainsi nous en pourions, jo crois, parler ensemble. » [Arch. de Modênc.) Elle était suivie de huit hommes et femmes, dans quatre carrosses suivant le sien.
MADEMOISELLE DE VALOIS. loi
et n'entendait pas qu'elle parût à la cour (1). Elle, au oontraire, sans se rebuter d'aucune des déconvenues dont elle fut véritablement abreuvée, voulut immédiatement se créer une position propre à en imposer au duc de Modène, et à faire croire à son crédit : on en jug'era facilement par cette lettre adressée dès le 20 mars à son beau-père, et qui certes était de nature à impressionner un prince à peu près dépossédé de ses Etats , et très-inquiet sur la tournure de ses affaires dans l'avenir.
« Monsieur mon cousin et beau-père,
« Je n'ay pas eu l'honneur d'écrire plustost à V. A. S. par tous les événemens singuliers que j'ai essuyés, qui m'ont empêchée de pouvoir faire usag-e personnellement des ordres qu'elle m'avoit donnés : dès que cela a été en mon pouvoir je n'y ay pas perdu un instant : j'ay parlé vivement aux ministres pour le soulag-ement de cestEtat; il m'ont paru entrer dans mes justes peines à cet ég-ard, et je ne doute pas que sy V. A. veut, elle n'en ressente les effets. M. le maréchal de Noailles qui va commander en Italie m'a promis merveille. Je crois que V. A. ne peut rien faire de mieux que de s'adresser à lui en droiture, et sy je puis lui estre bonne à quelque chose en ce païs-cy, j'ose l'assurer qu'elle cog'noîtra au
{{) Le duc d'Orléans écrit h Fleury, le 18 avrils pour faire refuser à la princesse de venir saluer la reine avec la princesse de Conti : « Elle fait cela comme moyen de lever l'incognito. » {Aff. étr.)
zèle avec lequel j'exécuteray cest ordre, le respectueux attachement avec lequel je suis, « Monsieur mon cousin et beau-père, « de V. A. S., « très-affectionnée servante et belle-fîlle,
« Gharlotte-Aglaé d'Orléans » (1).
A Paris, ce 20 mars 1735.
(1) Archives de Modéne.