‹ Les filles du régentChapitre 28 sur 43 · CHAPITRE VL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VL

La princesse réduite à s'abstenir de toute ingérence politique. — Nouvel engagement. — Mort de son beau-père. — Vain espoir de changement de situation. — Grossesse. — Le roi cependant la reçoit en particulier, — Prudence de la princesse dans son succès. — Affaires d'argent entre les deux époux. — Concours du gouvernement français. — Le duc cède. — Le départ de la princesse est fixé. — Elle le fait retarder. — La princesse s'efforce d'obtenir une audience officielle du roi. — Belle lettre à ce sujet à Fleury.

Ces intrig*ues ne tardèrent pas à fatig-uer le duc d'Orléans : il en parla au roietobtintde lui qu'il ferait écrire à la princesse de se tenir absolument en dehors de toute affaire. Elle était chez son frère, quand ce messag'e lui arriva, et elle refusa de le lire devant lui (1) : le duc en môme temps priait Fleury

(1) Lettre du duc à Fleury, 20 aviil. [Aff. ctr.) — Boisjourdain raconte que, quelques jours après l'arrivée de la princesse, le curé de Saint-Paul, aumônier du duc d'Orléans^ prévint les pauvres habituellement secourus qu'ils ne recevraient rien pendant tout le séjour de M™'' de Modène, pour bien apprendre au public qu'elle était entretenue aux frais du Palais-Royal, et la rendre ainsi impopulaire. Elle vivait cependant bien modestement dans l'hôtel de Lyon, avecdeux carrosses de remise, sans aucun faste : il paraît que souvent elle fut insultée dans les rues. (Voir Boisjourdain, I, 352-354.)

de lui parler sévèrement et de façon « à ne lui laisser aucune espérance de se charg*er d'aucune nég-ociation » . Les déboires recommençaient , comme on le voit, plus pénibles que jamais. On trouvait déjà au Palais-Royal que Charlotte d'Orléans était restée assez à Paris. Le prince, toujours soumis et craintif, parlait de partir en l'emmenant. Fleury communiqua à la princesse une conversation que François d'Esté avait eue en ce sens devant lui avec son beau- frère : « J'ai lieu de craindre, ajouta-t-il, que vous ne soyez pas dans le même sentiment, et mon attachement pour V. A. m'oblig"e à avoir l'honneur de lui parler là-dessus comme son véritable serviteur. » Il lui rappela qu'elle avait eng'ag'é sa parole d'obéir aux ordres du roi, et « que ce seroit un spectacle affreux de l'y. voir manquer (1). » La princesse mit un certain temps à répondre au cardinal; mais elle formula un refus absolu, en offrant seulement, après le départ de son mari, de s'installer dans un couvent :

... « Je ne pourrai jamais me résoudre à retourner à Modène. Ce ne pourroit être que l'excès des mauvais traitements et des violences qui me seroient faites ici qui me rendroit aussi ce séjour impossible. Ainsi les personnes qui désireroient les faire exercer en devroient compte à Dieu et au monde ; mais, outre l'espérance quej'ayen leur piété, qui ne leur permette pas de pousser à bout une entre-

(1) Du 3 mai. (Aff. étr.)

prise pareille, la bonté et justice du roi sont trop g'randes pour les devoir craindre. — V. E. sait les fortes raisons qui m'oblig-ent de profiter pendant quelque temps encore de cet asile accordé à tout le

monde Plus on marquera de confiance dans

ma conduite et d'estime pour moi, plus onabrég^era le séjour que je compte faire, puisque ce sont des preuves de l'un et l'autre que je recberche (1). »

A la fin du mois, François d'Esté annonça que des affaires urg-entes le rappelaient en Italie. Immédiatement le duc d'Orléans pensa à sa sœur pour prier Fleury de la forcer à se retirer dans la ville de France la plus voisine de la frontière , et à y demeurer, «jusqu'à ce qu'il plût au prince de l'y venir chercher (2) » .

Mais la princesse avait su employer son temps : elle avait vu les principaux personnag^es de la cour, ministres, et, soit habileté, soit séduction , soit que les ministres eussent à la fin reconnu le bien fondé de ses réclamations présentes et l'odieux de la conduite de la maison d'Orléans, soit plutôt qu'ils eussent compris le fâcheux effet que produirait en Europe une pareille attitude à l'ég'ard d'une princesse du sang*, elle put enfin arriver à Louis XV (3), et il est permis de deviner qu'elle eut jusqu'à un certain point g*ain de cause, puisque Fleury annonça en ces termes à François d'Esté le mécontentement du Palais-Royal:

(d) Du 16 mai. [Xff. éti\)

(2) Du 5 juin. Ihid.

(3) Le 4 juin. — Lettre de Fleury au prince du 0. {Ihid.)

« Le duc d Orléans et sa mère ont décidé de ne plus s'occuper de rien : le sort de madame votre femme est entre vos mains ; il y a promesse au roi, c'est au roi à décider (d),» Le même jour, dArg'enson mande àChauvelin :« Ils ne la verront plus; ils lo lui uni fait dire. Le duc d'Orléans va de la part de sa mère, à la Madeleine (2), dire à lalihesse de faire de même : on va en dire autant à la reine d'Espag'ne et à la liriiiresse de Conti (3). » La brouille était complète désormais ; mais cette lettre nous prouve que si la duchesse et le duc d'Orléans poursuivaient de leur hainf la prinfesse de Modène, elle n'avait pas rencontré les mêmes sentiments auprès de ses sœurs. Fi-aneois d'Esté, assuré de la bien\('illanee du roi, fit remarquer à Fleury qu'il avait en effet promis d'emmener sa femme quand il retournerait en Italie, mais f|ue, partant alors pour la Hollande etTAng-letf'ire, il jiiiail Louis XV de la laissoi' demeurer en attendant en France (4). II s'eng-ag-ea à ne pas prolong'er son absence au-delà du mois de novembre, et à exécuter alors sa promesse (5). De nonvolles nég"ociations furent nécessaires, à cause de l'influence secrète du Palais-llftyal : le roi assig'na le Val-de-Gràce comme résidence à la princesse, mais

(\)Afr.itr.

(2) L'abbesse de Chellcs était alors nti roiivcnl .lo la Madeleine de Trainel.

(3) Aff. êtrang.

(4) Lettre du l"'' juillet. [Vdd.) (o) Du 0 jnillrt. l/jid.

en exigeant des conditions qui paraissaient excessives à celle-ci, comme on en jug-era par ce billet à son mari :

« Gomme j'ay fait la triste expérience combien il est facile de se tromper aux discours de M. le cardinal, moy qui entends mieux le françois que labbé Grosseteste, vous me permettrez, monsieur, de n'écrire la lettre mot à mot que quand je verrai en écrit que mon eng-ag^ment avec le roy de ne point sortir du Val-de-Gràce sans sa permission ne roule que sur le découché; au reste, si vous voulez vous déshonoreret moy aussi, j'en seray bien fâchée, mais je n'ay pas assez de crédit sur vous pour vous en empêcher.

« Charlotte-Aglaé d'Orléans. »

« Au reste le retardement, pour avoir cette certitude, ne doit pas être long*; je reviens demain mardi, et sy vous me la pouvez envoler encore plustost, ou une caution dont je me puisse paier, ma lettre sera toute preste (1). »

Elle céda pourtant, et, le 20, 'elle sig-nale renouvellement de son eng^ag-ement (2). Débarrassée désormais d'une partie de ses tracas, se voyant eu meilleure situation à la cour où elle se connaissait

{{) Arch. de Modéne.

(2) Lettre de Fleui y. {Aff. étrang.)

lo8 LES FILLES DU RÉGENT.

des amis, la princesse chercha à reconquérir une apparence de crédit, désireuse avant tout de prouver à son heau-père les prog'rès qu'elle avait su faire auprès du roi. Elle s'empressa de prendre en main ses intérêts et de se rendre compte du deg'ré d'influence sur lequel elle pourrait faire fonds, en envoyant à Chauvelin un mémoire du duc de Modène et en le recommandant vivement (1) :

(( Je reg'arderai comme un gTand dédommag^ement de toutes les peines que j'essuie ici , si je puis contribuer à obtenir de la bonté du roi quelque diminution des maux dont nos Estats sont accablés. Je crains d'ailleurs encore que M. le duc de Modène n'augniiente en face du monde le récit qu'il en fait : il seroit près d'estre abandonné de tous ses habitans. Oserai-je faire une réflexion? Est-ce pour me faire finir ma vie dans un désert que l'on a pris tant de précautions, et ne devrai-je pas espérer de la bonté du roy qui daig'ne entrer dans de si petites minuties à mon ég*ard, et qu'il ne voudroit pas que ses troupes et celles de ses alliés ruinentpour jamais un païs où l'on m'a mariée et où qu'il veut que je finisse ma vie? Je vous écris peut-être avec trop de vivacité, mais j'avoue que, comme il ne me paroi t pas mériter mes malheurs, je crois pouvoir demander au roi que, puisque des causes particulières l'empêchent de me traiter avec la bonté que j'avois lieu d'espérer et que j'ose dire que mon attache-

fl) Du :i août. (A//', ctr.)

ment mérite, il fasse sentir à des États qui doivent m'appartenir les effets de sa protection, et que j'aye la consolation de leur avoir acheté, au prix de tant de peines, les adoucissements pour lesquels le duc de Modène a recours à moy auprès du roy. «

Le môme jour, le prince écrivait au cardinal, pour lui annoncer son départ et appuyer la réclamation de sa femme, qui protestait contre l'oblig-ation qu'on lui avait imposée de ne jamais sortir du Valde-Grâce sans une permission spéciale, et demandait plus de liberté pour le bien de sa santé. Le roi ne désapprouva pas cette démarche, en disant au contraire « qu'il lui paroissoit très-difficile d'exig^er d'une femme plus que son mari n'en exig'eoit; que d'ailleurs tous les principes étoient pour elle (1) ». Fleury, en transmettant ces nouvelles au duc d'Orléans, « quoique V. A. ne veuille s'occuper en rien de sa sœur, » ajoutait que le roi lui avait commandé « d'arrang'er cela, qu'il ne s'en soucioit pas (2). Sa Majesté se mit à rire , quand je lui observai que c'étoit une commission assez fâcheuse, et que je me sentois très-embarrassé. Je vais donc répondre à M. le Prince que le roi ne veut pas tenir madame la princesse en esclavag-e, mais qu'elle doit faire attention, ne pas aller aux spectacles, ni se montrer partout, surtout ne jamais compter venir à la cour. »

(1) Fleury au duc d'Orléans^ 7 juillet. (^1^. étr.)

(2) « Ces mots d'uu secret absolu que je communi({ue à Votre Altesse seule. )) Ibid.

Il terminait, en demandant au duc s'il avait quelque autre idée à lui proposer. La réponse fut prompte, courte et claire : « Nous vous confirmons de plus en plus le parti de ne nous mêler en aucune façon des affaires de la princesse (1). » Quelques jours après, Fleury adressait à Charlotte d'Orléans une dépêche conforme aux arrang'ements que nous venons de lire (15 août).

La princesse triomphait ; mais elle sut conserver une rare prudence dans sa victoire, et ne donna lieu à aucune plainte. Elle était retenue d'ailleurs parle désir de g^ag'ner complètement sa cause : elle voulait être reçue officiellement par le roi, de façon à faire publiquement connaître qu'elle était complètement rentrée en gTâce. Toutes ses démarches tendirent désormais vers ce but, sans qu'elle se décourag-eât ni ne se ralentît jamais. Elle attaqua bientôt Fleury sur ce point, en insistant sur l'humiliation que lui causait cet èloig'nement :

« Vous m'avez dit plusieurs fois que mon attachement pour le roy étoit à l'abri de tout soupçon... Quel plus g'rand châtiment me pourroit faire le roy que de ne plus me traiter comme de sa maison ? — Si M. de Modène ne me trouve pas rétablie dans tous les honneurs qui me sont dus, mon retour en Italie me fait frémir, puisque je vois clairement combien j'y traînerai une vie malheureuse, puisque Ton pourra toujours me reprocher de n'avoir pu

(1) Un 8 août. (.1/"/'. étr.)

obtenir une chose qu'il n'y a point d'exemples qui ait été refusée. » Elle terminait en demandant en outre un log'cment plus convenable que son abbaye (1). En môme temps, elle s'occupait des Etats de Modène, et elle faisait d'inutiles démarches auprès de la cour de l'Escurial. Les troupes espag-noles venaient d'évacuer la Mirandole, et elle cherchait à obtenir leur remplacement immédiat par des forces françaises, afin d'éviter un conflit des troupes des diverses nations : « Vous voyez, écrit-elle à Ghauvelin le 5 octobre, que je n'ai d'espoir qu'en le roi : une seule armée est tout ce que peut soutenir notre petit État (2). » Peu après elle apprit que Fontanieu, commissaire g-énéral de notre armée en Italie, venait de saisir les revenus du duc de Modène (3), et la princesse sur l'heure s'adressa à Fleury pour en obtenir la restitution immédiate (4). Bientôt arrivèrent à Paris deux plénipotentiaires de Renaud d'Esté, le marquis de Fontanelli et l'avocat Gassio. La princesse s'adressa au cardinal pour les lui recommander (5) ; puis elle le pria de les faire recevoir par le roi (6), et, croyant enfin l'occasion favorable, le pressa de lui obtenir la même faveur.

(1) Du 15 septembre. [Aff. ctr.)

(2) Ibid.

(3) Lettre du 28 septembre. Ibid.

(4) Du 18 octobre. Ibid.

(5) Du 15 novembre. Ibid.

(6) Du 15 décembre. Ibid.

pour qu'elle pût plaider la cause de son beau-père : « J'en passerai sans murmurer par tout ce que V. E. me prescrira (1). » Le lendemain elle revient à la cliarg-e pour une audience, en insistant sur la proximité du jour de l'an, et elle arrive à une menace assez adroite :

« Vous m'avez dit de me laisser conduire et V. E. voit que je me suis conformée; mais vous sentez bien de quel dég^oust il sera pour moi , si je n'ai l'honneur de faire ma cour à S. M. au jour de l'an. Il me semble que ce n'étoit que pendant l'absence de M. de Modène que je devois m'en abstenir; ainsi, si V. E. ne me fait rien savoir de contraire, je m'y rendray le jour de l'an, uniquement pour tirer ma révérence et revenir tout de suite. » Le refus ne se fît pas attendre.

L'année 1736 commença, sans que nous entendions parler de la princesse, autrement qu'à l'occasion de démêlés pécuniaires avec son mari qui était revenu. Mais, au printemps, il se produisit un incident que le duc d'Orléans n'eut g-arde de laisser passer inaperçu. Nous céderons la plume à Charlotte d'Orléans :

« Il est arrivé aujourd'hui une advanture dont je crains que vous n'entendiez peut-être parler différament des faits. J'ai été au sermon des Jésuites et ai ordonné à mes g^ens de s'informer s'il falloit un lapis ou non. Les Jésuites ont dit que l'usag-e

(1) Du 27 décembre 1735. {Aff. élr.)

ctoit d'en envoyer, et en conséquence en ont porté et l'ont mis à ma tribune, La reine d'Espag-ne m'a envoie ordonner par un officier de ses g^ardes de l'ôter : j'ai répondu que je croyois ne devoir ce respect qu'à la reine. Si j'ai mal fait, j'en suis très-fàchée, et éviteray dorénavant ces occasions. J'ay cru devoir en informer moy-mesme V. E., mon intention n'étant jamais de rien faire qui pût déplaire au roi ni être désapprouvée de V. E., pour qui je conserveray toute ma vie la plus parfaite vénération (1). »

Le jour môme, le duc d'Orléans jetait feu et flamme auprès du cardinal, pour donner pleinement raison à Ja reine d'Espagne : « Quoique je ne me mesle plus des affaires de madame de Modène, je crois que celle-ci reg^ardant la reine d'Espag-ne, je ne puis me dispenser d'y entrer et de me joindre à elle pour demander la satisfaction qui lui est due. — Que madame de Modène observe son incog^nito.... C'est ici une belle occasion de lui notifier que l'intention du roi est qu'il soit observé régulier en tous lieux; c'en seroit même une pour la renvoyer, si ce n'est en Italie à cause de sa prétendue g'rossesse, du moins en quelque ville de France. — Ma mère, à qui j'ai lu cette lettre, approuve tout (2). »

(1) Lettre à Flcury du i8 mars 1736. [Aff. étrang.) Le sermon était prêché par le P. Neuville, alors en grande vogue.

(2) Aff. ctrang. Comme les Jésuites soutinrent la princesse en cette circonstance, le pai-ti janséniste l'attaqua avec acharnement et lança

La princesse céda prudemment et se soumit à toutes les réparations exig'ées. « Le roi a été obéi, » écrit-elle à Fleury. Le comte de Saint-Félix était en effet allé faire des excuses à sa belle-sœur. Charlotte d'Orléans seulement expliquait sa conduite par de nombreux précédents, tous à sa décharge (1). Mais ce fut bien pis au mois de juin. Le cocher de la princesse, par son ordre ou de lui-même, refusa de céder le pas au carrosse de la reine d'Espagnie. Le duc d'Orléans, toujours en répétant qu'il ne s'occupait plus des affaires de sa sœur, adressa sur l'heure une lettre violente à Fleury : « Elle croit sans doute en être encore quitte cette fois en faisant marcher M. de Modène. » Il demandait que, vu la récidive, elle fût contrainte de porter ses excuses elle-même, et il avait bien soin d'ajouter qu'il avait montré sa lettre à sa mère, laquelle l'approuvait entièrement (2). Le roi donna raison au duc dUrléans, etcharg'ca M. de Maurepas de communiquer cet ordre à la princesse, qui jeta les hauts cris : «J'ai rencontré la reined'Espag'ne plusieurs fois depuis que je suis à Paris, écrit-elle à Fleury, et ai toujours arrêté. La dernière fois je m'en suis aperçue trop tard pour que mon cocher pût obéir au cordon que je tiray. Il est facile dejug*er, par les exemples des autres

contre elle un conte odieusement -vif en lui prêtant des goûts infâmes : il est intitulé la Fourmi, et dédié à la pi-incesse de Modène. Les lecteurs plus cui'ieux le ti-ouveront dans les Mclancjes de Boisjourdain.

(1) Lettre il Fleui-y du 22 mars. [Aff. ctr.)

(2) Uu 13 juin. ibid.

MADEMOISELLE DE VALOIS. iQ5

fois, que c'est un simple Iiasard qui arrive à tout le monde; » et elle priait le cardinal de la l'aire excuser purement et simplement par le roi (1). Son frère ne l'entendait pas de cette oreille, et ne voulait pas laisser échapper l'occasion de l'humilier puhliquement. Il repoussait un désaveu comme insuffisant pour l'honneur de sa famille, et consentait seulement, «comme unique douceur, » de substituer une lettre à une démarche personnelle (2). Charlotte d'Orléans dut se résig'ner, et il lui en coûta certainement beaucoup de céder en cette circonstance : elle ne le cacha pas à Fleury :

« Le roy a été fâché; mais je supplie V. E. de vouloir bien faire remarquer au roi, quand elle en trouvera l'occasion, qu'il n'y a personne de qui l'obéissance soit mise à de plus rudes et de plus fréquentes épreuves, et Y. E. sait assurément qu'il n'y en a point de qui la situation soit plus fâcheuse de tout point, et mérite par conséquent plus de compassion (3). »

La princesse cependant approchait du terme d'une nouvelle g-rossesse, et elle espéra encore trouver dans cette situation une occasion de satisfaire son amour-propre si fréquemment blessé. Elle s'en ouvrit secrètement à Fleury, qui paraît lui avoir témoig-né une constante faveur. Elle le supplia d'obtenir que le roi fît prendre de ses nouvelles

(1) Du 2;-) juin. {Aff.étr.)

(2) Du 3 juillet. IWfZ.

(3) Du 11 juillet. Ihid.

pendant ses couches : « Veuillez me g^arderle secret de cette démarche, qui diminueroit, si elle étoit connue, le prix de la démarche que j'espère du roi (1). »

Les documents manquent pour nous apprendre si la pauvre princesse eut g-ain de cause en cette circonstance (2), mais ils abondent pour constater l'acharnement de son frère contre elle. L'année approchait de sa fin, et la santé de la princesse était assez bien rétablie pour ne lui fournir aucun prétexte de rester plus long*temps à Paris. Le duc d'Orléans sig'nala cette situation au cardinal de Fleury, en le priant de faire refuser la prolong^ation que sa sœur venait de solliciter. « Si elle réussit dans sa proposition, dit-il, cela aug-mentera son g^oût pour demeurer en France, qui ne paraît pas déjà médiocre, etje ne crois pas que ce soit l'intention du roi de l'eng'ag'er à y rester. Mais encore je ne m'en môle point, et laisse la liberté à V. E. (3). » La réserve est excellente, d'autant plus que le duc ajoute toujours qu'il montre ses lettres à sa mère et qu'elle les approuve. La princesse, de son côté, obsédait le cardinal, pour être admise à présenter ses vœux au roi à l'occasion de la nouvelle année, et le refus constant qu'elle essuyait la désespérait. «Je suis en quelque sorte exilée , mande-t-elle au cardinal ; tout le monde sait f[ue j'ai été réveillée par un coin'rier de

(0 Du 27 soptembre. (Aff.étr.)

(2) Elle accoucha d'un fils le :{0 septembi'c.

(3) Du 30 décembre 1730. [Aff. étr.)

MADEMOJSELLE DE VALOIS. 1()7

V. E. : ne me voyant plus venir à Versailles, il ne sera pas difficile d'en pénétrer les motifs. Je no sache pas avoir commis de crime qui mérite ce nouveau châtiment (1). » Elle chercha alors à prendre la chose de haut : elle prétend qu'elle n'a jamais sig^né un eng'ag-ement de conserver l'incogniito : «Qu'on me le présente! alors j'avoueray mes torts, et je n'en reparleray de ma vie (2). »

La princesse cependant resta à Paris. Son mari quitta la France au commencement de l'année 1737, pour aller faire la g^uerre en Hong-rie en qualité de commandant en chef de l'artillerie, et, pendant son ahsence, sa femme ne paraît s'être occupée que de soutenir un procès contre son frère, au sujet de la double succession de leur père et de leur sœur de Beaujolais. De nombreux et volumineux mémoires existent à ce sujet dans les volumes des Archives du Ministère des Affaires étrang"ères. Elle avait aussi employé tous ses efforts pour faire intervenir le g"ouvernement français en faveur de la réclamation introduite depuis long-temps par son beau-père, au sujet du comté de Novellara, vacant par la mort sans postérité de son cousin Philippe de Gonzag'ue. Renaud d'Esté, g*râce à la conclusion de la paix, avait pu rentrer à Modène à la fin du mois de mai 1737, et, le 12 octobre, il obtint de l'Empereur l'investiture du comté que ce prince avait essayé de

(1) Du 31 décembre. Ce passage ferait croire qu'à l'occasion de ses couches, elle éprouva quelque adoucissement, {Aff. étr.)

(2) Du 12 janvier 1737. 7W(/.

conserver. Il mourut peu de jours après, le 26 octobre. Charlotte d'Orléans chercha à saisir ce prétexte pour arriver jusqu'au roi, et, devenue souveraine, reconquérir une position qu'elle croyait ne plus pouvoir lui être refusée. Elle demanda à Fleury ce qu'il lui convenait de faire pour le deuil, pour les visites (1). La cour lui témo-ig'na la plus blessante indifférence, comme on en jug-era par ce billet qu'elle adressa au cardinal :

a Gomme le roy ne m'a pas fait l'honneur de se souvenir de moi dans les dernières choses qui me sont arrivées, j'ig*nore quelle démarche peut être reg-ardée comme plus respectueuse par lui, de me tenir dans le silence, ou de lui aller rendre mon devoir au prochain jour de l'an, et, comme mon attachement ainsi que mon respect pour S. M. sont supérieurs en moi à tout autre sentiment, je prie V. E. de vouloir bien me mander comment je me dois conduire dans cette occasion pour en donner une nouvelle preuve; j'espère que ma parfaite vénération pour Y. E. n'en a pas besoin pour l'en convaincre.

P. S. — « J'ay écrit à mon frère comme nous en étions convenus. Il m'a mandé qu'il ne me vouloit point voir, et que je n'avois qu'à rég-ler mes affaires avec V. E. (2). »

La polili({ue cependant devait dénouer jusqu'à

(1) Du dO novembro. (Aff. étr.)

(2) Du m décembre. Ibid.

un certain point cette crise. Le nouveau duc de Modène venait de faire brillamment la gaierre au service de l'Empire. Ayant appris à Peterwaradin la mort de son père, il avait aussitôt quitté l'armée, et, après avoir passé quelques jours à Vienne, il était rentré dans ses Etats. 11 s'ag'issait désormais de contre-balancer l'i ntï uence de l'Autriche, et de chercher à ramener vers la cour de Versailles le jeune souverain italien. C'est ce qui explique cette dépêche identique expédiée^ le 25 février 1735, à nos représentants de Madrid et des diverses cours d'Italie :

« Le roy ayant lieu d'être content des sentiments que M. le duc de Modène a jusqu'à présent fait paroître pour la personne de S. M. et pour sa couronne, et ce prince désirant que ceux dont S. M. l'honore soient connus autant qu'il est possible, S. M. veut et même elle souhaite que, dans les circonstances qui pourront s'offrir à la cour où vous êtes, vous reg'ardiez ses intérêts comme ceux d'un prince auquel S. M. accorde son affection et sa protection (1). »

Un mois plus tard, le roi faisait parvenir à François d'Esté ses plus vives félicitations à l'occasion du mariag-e de son fds aîné avec la princesse de Massa (2). Mais de nouvelles contestations allaient surg"ir entre les deux époux au sujet des revenus de la princesse, le duc n'étant pas plus coulant sur

(1) Aff. étrang.

(2) La réponse à la lettre du duc du 25 mars. Ibid.

les affaires d'arg'ent que ne l'était son père. La princesse soumettait son départ à l'éclaircissement formel de cette question , et, comme il s'ag'issait de la voir quitter la France, la cour de Versailles lui prêta en cette circonstance un chaleureux appui. Le 30 avril, Fleury écrit au duc de Modène pour lui rappeler que le contrat de mariag^e assure à sa femme 100,000 livres par an, arguent, pour l'entretien de sa maison, et il lui demande « sa parole d'honneur » de satisfaire à cet eng'ag'ement : « je porteray madame la duchesse à s'y confier entièrement et à partir pour aller rejoindre V. A., sans qu'il paroisse dans le public aucune condition. » François d'Esté ne pouvait se décider à accepter une clause si parfaitement indiscutable cependant : tout en se montrant impatient de revoir sa femme et son second fils, il adressait à Versailles mémoires sur mémoires, et les choses n'avançaient pas, ce qui ne chagTinait probablement pas Charlotte d'Orléans. Il avait envoyé à Paris le comte Gassio, dont nous avons déjà parlé, pour traiter cette affaire , et c'est à ce diplomate que la princesse adressa cette lettre d'une rare netteté, — caractère constant, nous devons le reconnaître, de sa correspondance :

« Je vous renvoie les mémoires de M. le duc de Modène et un pour moi un peu plus étendu que le premier. J'ai fait retrancher du mien les apolog'ies qui composent une g'rande partie des siens : M. le cardinal, vous, M. le Prince de Modène luimême, savez que je n'ay manqué à aucun des ég'ards

qu'une femme doit à son mari : je vois que de s'en parer n'est bon qu'à aig'rir les esprits. Je m'en tiens donc à vous prier de vouloir bien continuer, de façon à me faire rendre dans cette affaire la justice qui m'est due : le repos du reste de ma vie en dépend. Vous sentez bien, par Faig'reur qui se laisse entrevoir, que ce ne sera que par la preuve convaincante de mes raisons et pour être obligée de s'y rendre que je me seray exposée à d'éternels reproches, car une demande injuste peut choquer un mari, mais personne ne le peut raisonnablement être, quand on ne demande que son bien (1). »

Le duc répliqua plus doucement : il déclarait n'avoir rien désiré davantag*e depuis sa rentrée à i\Iodène que le retour de sa femme. Puis il exposa rapidement les faits. La princesse demanda d'abord un règ"lement net de ses affaires ; il offrit alors un apanag-e qu'elle refusa, en exig'eant l'exécution pure et simple de l'article de son contrat ; il terminait en consentant, mais en y ajoutant une foule de réserves plus ou moins obscures, notamment au sujet du taux de l'arg-ent^ ce qui était précisément le point capital, la livre italienne valant beaucoup moins que la livre française. Le cardinal de Fleury fut enfin choisi comme arbitre. Gassio redoubla d'efforts auprès de la princesse et auprès de lui, auquel il annonça triomphalement, le 10 août, « qu'après bien des peines et des représentations,

(1) Du rr juillet, (A/f. étr.)

il a touché le cœur de la duchesse (1) ». Celle-ci prévint en effet le premier ministre qu'elle était prête à sig'ner l'acte approuvé parle roi (24 août). En même temps, François d'Esté envoyait l'eng^ag"ement de payer à sa femme une pension do 120,000 livres, « monnoie courante,» à dater du jour de son départ (4 septembre). Le roi fit dresser un projet complet après des délais assez long-s (1" octobre), et il fut convenu que Charlotte d'Orléans partirait dès que l'acte serait revenu sig-né de Modène. Ce projet assig'nait à la princesse une pension annuelle de 125,000 livres, au taux de 48 livres le marc d'arg'ent; la propriété de tout ce que le roi lui devait, celle de toutes ses pierreries ; le duc devait payer les g'ardes et les pag-es de sa femme, meubler convenablement ses résidences, renouveler à ses frais, pour la première fois seulement, les' livrées, chevaux, voitures, l'arg-enterie et le service de table: il lui était en outre enjoint de dresser une liste de tous ces objets, « pour qu'il ne puisse y avoir d'équivoque (2) » . Ces précautions ne paraissaient pas encore suffisantes à Charlotte d'Orléans, et elle s'en expliqua dans une lettre de onze pag-es in-folio (3), adressée à une personne dont nous n'avons pu découvrir le nom (4), et qui

(\) Aff. étrang.

(2) Ihid.

(3) Du 3 octobre. Jbid.

(4) Peut-ètro M"*" de la Roriio-sur-Yon, qui raiiniiitlteaiicoup et qui fil ])cu après d'activés déiiiarclies pour que sa cousine lût reçue à la coui-.

devait la Jire au cardinal : elle tenait absolument à la mention de « la monnaie forte », et réclamait la g-arantie du roi « d'une façon si nette, qu'elle oblig-ea le duc à tenir exactement ses promesses » . Puis elle chercha à g-ag^ner du temps quant à son départ, vu l'avancement de la saison : « A Fég'ard de mon partement, je souhaiterois fort qu'il se put effectuer en automne ; mais je ne crois pas que pour trois mois de plus ou de moins on pût exig'er de moi de repartir de ce pays-cy d'aussi mauvaise grâce que j'y suis venue. Il n'y a qu'une personne chassée d'un pays qui puisse imag-iner d'entreprendre un voyag^e de trois cents lieues, où il faut passer des montag'nes affreuses au commencement de novembre. « Elle se préoccupait ég'alement de sa réception à Turin, où elle voulait trouver un équipag-e « décent », et avoir en outre le temps d'y chercher un placement avantag'eux pour l'arg'ent qu'elle devait y toucher. Elle continue :

(c Mes parents m'ont promis de me revoir quand le temps de mon départ seroit fixé ; n'est-il pas juste que je jouisse quelques semaines du retour de leur amitié, et que dès la première fois que j'aurai l'honneur devoir S. M., jusqu'au jour de mon départ, je puisse leur faire ma cour plus d'une fois d'une manière convenable? Toutes ces raisons ne sont-elles pas assez fortes et assez vraies pour que, me les voyant compter pour rien, M. le duc de Modène et tout le monde n'aye lieu de croire que j'ay été forcée par un ordre supérieur, et par conséquent

M. de Modène ne me sache point de gTé de mon retour ni de tout ce que je lui ai cédé , mais aiême que le mépris , que la façon dont il m'a vue traiter ici a inspiré pour moi , n'augnnente aussi? Il s'ag'it d'établir un état pour le l'este de ma vie : il ne faut pas que le désir de quelques mois plus tôt y mette assez de désagTéments pour moi pour me mettre dans la nécessité de prendre quelque parti violent. » Elle terminait en promettant de partir sans aucune remise, le 15 mars 1735, et en offrant d'envoyer immédiatement à Modène, sous la conduite du comte Cassio, son jeune fds, pour lequel il est au moins étonnant de ne pas la voir redouter la rig'ueur d'une saison qu'elle craigniait si vivement pour elle. Une lettre du 4 octobre , de Cassio , renferme ce passag'e qui corrobore notre remarque : « Elle me dit qu'elle ne me donnera l'enfant que les larmes aux yeux : je crois que c'est une sing'crie i^i). »

Le cardinal de Fleury répondit à l'intermédiaire inconnu choisi par Charlotte d'Orléans, qu'il ne voyait aucun motif de modifier larrang^ement arrêté ; que le roi approuvait le retardement du voyag'e à cause de la saison avancée^ et l'autorisait à prolong'er jusqu'au 15 mars suivant son séjour avec son lîls : « S* M., ajoutait-il avec une évidente ironie, m'a ordonné d'écrire à M. le duc de Modène pour lui faire ag'réer ce retardement, malg'ré l'impatience qu'il a de vous revoir et que vous devez

(1) Aff. i'tr.

partag'êr avec lui (1). » Dès le lendemain, la princesse prend la plume :

cf J'ai le malheur de ne point penser comme M. le Cardinal sur romissii:>n de l'explication de la monnoie forte, et je suis toujours convaincue qu elle m'exposera à toutes les peines présentes et advenir queje vous ai mandées. » Elle déplore aussi l'absence de la g-arantie royale, mais enfin elle s'incline, pourvu que j usqu à son départ elle soit reçue à la cour comme les autres princesses du sang*, et que le roi montre aux d'Orléans son désir « qu'ils soient convenables pour elle [2) ». C'était trop demander : elle obtint seulement c{ue, huit ou dix jours avant de quitter Paris, elle serait admise à faire sa cour au roi avec tous les honneurs dus à son rang' (3). « C'est une indécence, répond-elle le lendemain hautement, au roy, à tous les princes et princesses de sa maison, humiliante pour moi et contraire à la foy des traités et des actes les plus solennels, puisque j ai un brevet qui me devoit mettre à l'abri de toutes espèces de contrariétés sur cela. Je ne puis passer cet article sans faire sentir de nouveau au roy à quel point sa complaisance a trahi la g'randeur des princes de sa maison et le scandale bizarre que cela fait en Europe. » Elle priait instamment le cardinal d'envoyer à Modène les articles arrêtés par le roi. Fleury refusa d abord, en s'excusant de ne pouvoir rien chang'er

(I) Du 9 octobre. {Aff. étr.)

(2] Bid.

(3) Lettre d'Amelot, de b pai'i de Fleury, m octobre. Ibid.

aux ordres du roi, quant à la réception (1); puis il se décida à expédier le fameux document avec une lettre très-ferme (2). Cette résistance irrita au plus haut deg'ré la princesse, qui voulait absolument et sans retard être admise à la cour : « le terme de quatre mois n'est vraiment pas trop long- pour réparer les dég-oûts de plus de quatre ans » ; et elle « somma » Fleury d'intervenir encore (3). Charlotte d'Orléans s'adressa en outre à mademoiselle de la Roche-sur- Yon, et obtint par elle « la promesse d'honneur » du cardinal que son époux ne pourrait qu'approuver le projet arrêté par le roi, et qu'en cas du moindre chang^ement, « il prendroit fait et cause pour elle (4) » . Elle l'informa alors que le duc prétendait modifier considérablement les conditions, et qu'en attendant, il avait défendu à son ministre de la voir. En môme temps, elle envoyait à Fleury l'état g-énéral de la manière dont elle entendait que sa maison fût constituée (5).

(1) Du 24 octobre, (A//', étraiiy.)

(2) Le 4 novembre. Ibid.

(3) Du 4 novembre au soir. Ibid.

(4) La duchesse à Fleury, IG décembre. Ibid.

(5) Ibid. Elle voulait : l dauie d'honneur et C damcsj 1 chevalier d'honneur, \ premier écuyer, \ échanson, i niaître-d'hùtcl, 2 gentilshommes de la chambre, 1 écuyer, 1 confesseur, 1 trésoriei-, 2 secrétaii'os français et italien, i chirurgien, { apothicaire, 4 valets de chambre, i Imissier, 6 femmes, 2 de garde-robe, 2 blanchisseuses, 1 contrôleur, 1 officier, \ pâtissier et 2 aides, 1 chef de cuisine, 2 crédenciers, 2 bouteillers, 3 valets de commun, i maître d'écurie, 4 cochers, 4 postillons, 4 palefreniers, 1 scoupatcur, 8 valets de pieds, 4 coureurs. Elle exigeait le service d'une table de vingt couverts, 4 attelages de 7 chevaux, 4 chevaux de selle, 4 cai'rosses ilc ville, 4 de campagne, 8 pageSj 12 gardes.

Nous sommes très-étonnés de voir le duc d Orléans intervenir cette fois pour donner raison à sa sœur : ce prince approuvait son beau-frère de tenir à avoir une g'arantie pour le départ de sa femme , mais en même temps il mandait à Fleury que la réserve de ne payer la pension que du jour du départ était particulièrement blessante (21 décembre). A la fin du mois, la princesse adressa au cardinal un billet très-soumis, pour le prier d'offrir ses vœux au roi, « s'il persiste à croire qu elle ne doit point paroître. » Louis XV, cependant, se montrait vivement froissé de voir le duc de Modène prétendre apporter des chang'^ments considérables au plan d'arrang'ement approuvé par lui. Parlant dans le même sens que le duc d'Orléans, il repoussa la clause introduite à nouveau, que la pension ne serait payable qu'à dater du départ de la princesse. Amelot fut cbarg-é de rédig-er une dépêche très-précise et très-ferme qui prêtait au roi un lang-ag'C que l'on aurait été désireux de lui voir tenir moins rarement au profit de sa malheureuse cousine :

(( Si le payement de cette somme étoit une pure gTâce, V. A. pourroit y attacher les conditions qu'ellejug'eroit à propos ; le roy ne désire pas moins que vous que M'"" la duchesse se rende au plustôt où son devoir l'appelle , et les complaisances que S. M. a eues de ne pas lui permettre jusqu'à présent de jouir des honneurs dus à son rang* le fait assez voir. Mais S. M. doit en même temps toute sorte de protection à une princesse de son sang* pour la faire II. t

jouir des avantag-es qui lui sont acquis par son contrat de Modène ; et elle ne peut consentir qu'on en fasse dépendre l'exécution du lieu qu'elle habite. J'oserai même dire à V. A. que cette condition est une marque de méfiance qui refroidiroit les bonnes dispositions de M"' la duchesse. Les ordres qu'aie sieur Romani de ne la point voir éloig-nent encore les voyes de conciliation, et peuvent lui faire craindre de ne pas trouver en V. A. la confiance et l'amitié qu'elle désire de mériter. Après les paroles qu'elle vous a données et qu'elle a en même temps données au roy, je ne vois rien qui puisse faire douter de l'exécution de la promesse (1). d

Le duc répliqua non moins vivement (23 janvier), et il fit rédig^er une formule de procuration que sa femme devait sig*ner, avant de toucher ce qui lui était dû : elle ne put que s'y refuser (2). Il céda cependant et consentit à ce que les arrérag-es courraient du {"janvier 1735; en même temps, il mandait à son ministre « qu'il brûloit de revoir la duchesse (3), » et celle-ci recevait de M. Amelotunc nouvelle qui lui était bien autrement ag'réable : il la prévenait que toutes les difficultés étaient enfin aplanies, mais que le roi l'autorisait à prolong-er son séjour jusqu'au 15 mai. Charlotte d'Orléans imag-ina alors une nouvelle prétention , celle de réclamer au moins une indemnité pour les arréragées

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(i) Du 6 janvier 1739. [Aff.étr.)

(2) La duchesse à Auielot, '28 jauviei'. Ibid.

(3) Du IJj mars, Ihid.

qu'elle n'avait jamais reçus de sa belle-famille depuis son mariag'e (1). Cette fois, Amelot usa ég-alement avec elle d'un lang^ag'e propre à lui enlever toute envie de soulever de nouvelles difficultés : il lui annonça que le roi se refusait formellement à rien chang'er à l'acte d'arrang-ement, et que, si elle persistait, il ne s'occuperait plus aucunement de cette affaire (2j. Le duc aurait bien voulu discuter les articles relatifs à la composition de la maison arrêtés par sa femme; mais un ordre absolu de Louis XV le força à s'exécuter (3). La date fixée pour le départ était de nouveau dépassée : le 15, cependant, son fils devait la précéder, sous la g-ardc du comte Gassio, et elle demanda à « pouvoir faire enfin sa cour à leurs Majestés (4) ». Mais une maladie du g^ouverneur de l'enfant la fît demeurer encore. Le 15 mai, la princesse s'excusa auprès d' Amelot « sur ce que les ouvriers peuvent un peu retarder mon départ » . Les ouvriers apportèrent à leurs travaux une lenteur au moins complaisante. Une certaine inquiétude s'empara pourtant d'elle au mois de juin, quand elle entendit répéter que son mari se considérerait comme dég-ag-é de toute promesse si elle différait indéfiniment son voyag^e.

Une dernière question se présentait. Fleury informa la princesse que François d'Esté désirait la

[i) La duchesse à Amelot, 20 mars.

(2) Du 22 mars. Ibid.

(3) Lettre d'Amelot, du 10 mars, (i) Du 17 mai.

voir se réconcilier avec sa famille avant de quitter la France. « Permettez-moi de vous réitérer sur cela mes instances, et d'avoir l'honneur de vous dire que cette démarche est essentielle pour vous. » (24 juin.) Cette invitation souleva Findig-nation de la princesse, qui s'en expliqua long'uement et nettement avec le cardinal. L'historien Lemontey jug-e très-sévèrement la résistance de Charlotte d'Orléans, je dirai très-injustement, car les lecteurs ont pu constater que l'attitude du duc d'Orléans et de sa mère méritait le vif ressentiment de la duchesse de Modène. Voilà la réponse de la princesse :

« J'ai eu riionneur de dire à Y. E. que si après la façon indigène dont M. de Modène m'a vue traiter par ma famille, il apprenoit que jusqu'au dernier moment j'avois fait toutes les hassesses imaginables pour le revoir, cela lui apprendroit que c'étoit à coups de bâton qu'il me falloit mener, impression que tout ce qu'il a vu ne lui a que trop inspiré , sans que ma conduite luy confirme. Les instructions que le duc de Modène a données à son ministre, ne m'ayant pas écrit à moi-mesme, ne peuvent rien chang-er à ma façon de penser , et sa conduite, ici n'a que trop prouvé que ce n'étoit pas par moi qu'il vouloit établir la bonne harmonie entre eux : et Dieu veuille que M. de Modène ne les reg-arde pas comme un soutien pour lui contre moi auprès du roi : il n'a pas daig-né me traiter comme il le doit. Quant à madame la duchesse d'Orléans, elle ne se peut plaindre de ma conduite avec elle : je lui ai

MADEMOrSELLE DE VALOIS. 181

écrit depuis quatr<3 ans plus de quarante lettres les plus tendres et les plus soumises pour en obtenir la permission de la revoir : je lui ai prouvé par les arg^uments les plus forts que, quoique ma tendresse seule me le fît désirer avec le même empressement, il étoit essentiel au bonheur du reste de ma vie que M. de Modène ne sût pas qu'elle avoit persisté jusqu'au dernier moment dans les mêmes sentiments contre moi qu'elle lui avoit marqués, en me défendant de me présenter devant elle. Enfin, apprenant par le public, elle ne m'ayant jamais fait de réponse, que mes démarches ne feroient que l'aig-rir davantag*e contre moi, je lui dis au jour de l'an dernier que, puisque je ne pouvois douter que toutes les marques de respect et d'attachement que je lui avois données jusqu'à cette heure avoient eu le malheur de lui déplaire, je la suppliois de vouloir bien reg-arder mon silence comme, dans toutes les occasions dorénavant, une preuve de ces mêmes sentiments qui seroient éternels en moi. Elle ne m'a pas ordonné de le rompre depuis ; ainsi je suis convaincue que ni elle, ni V. E., ni personne dans l'univers, ne pouvez trouver qu'il y ait rien à me reprocher dans la conduite que je tiens à son ég-ard. Que pour M. le duc d'Orléans, V. E. ne peut nier que par toute sorte de raisons il me doit la première visite : il le sentoit lui-même, puisque je ne puis douter qu'il n'attendoit que la fin de mon affaire pour y venir et qu'il me l'ait dit : ce n'est donc que madame d'Orléans qui l'en empêche. Or, comment

puis-je espérer un retour sincère en elle^, quand, jusqu'au dernier moment, elle ne veut pas qu'on me rende les simples devoirs établis par l'usag-e? J'ai dit à V. E. et je répète que je serois ravie de voir mon frère ; cette joie seroit encore plus g-rande, s'il me laissoit entrevoir qu'au lieu de la haine implacable que madame d'Orléans me montre depuis cinq ans, les sentiments de mère commencent à se faire sentir; dans ce cas, je volerois chez elle pour lui prouver que ceux de fille ont été et seront éternels en moi; sans cela, je m'en tiendray à lui en donner la dernière preuve que je lui ai annoncée, qui est celle du silence. » Elle terminait, en demandant au cardinal « de faire écrire la nouvelle de son départ par le roi, en y ajoutant des termes de chaude amitié (1) ».

(1) Le 25 juin, elle se plaint à Fleury de ne pas avoir reçu de réponse. Le roi n'accorda aucune pension à ses domestiques, suivant en cela ce qui avait été fait pour ceux des sœurs de la princesse. Elle o!)tint à jrrand'peine la croix de Saint-Louis pour M. de Negro, son premier écuyer, mais avec ordre de n'en point parler à Paris et de n'en porter les insignes qu'en Italie (Lettre de Fleury, 24 juin). Elle quitta Paris sans voir le roi : le 25 janvier, Amelot lui avait encore écrit que Fleury n'avait pas cru devoir la faire paraître au bal de la cour. C'était en réponse à cette lettre de la veille : « Le bal ici, où le roi fait prier généralement tout ce qui a eu l'honneur de lui être présenté, est un nouveau dégoût pour moy. Vous savez comme le duc de Modène en use pour moi, que ce n'est pas ma faute et que mes affaires ne sont pas finies de régler, que je me suis froissée de tout ce que S. M. a ordonné : je vous prie donc de lui représenter que, si dans cette occasion j'en reçois un aussi sensible, ce sei'a en que](|ue sorte autoriser et approuver ceux ([ue M. de Modène me donne. »

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