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CHAPITRE VII

Départ. — Réceptions des plus honorables en route, — Le duc de Modène a besoin de l'appui de la France. — Ses attaches impériales. — Il s'en défend. — La cour de Modène. — Le président de Brosses. — Mort de l'empereur. — L'Espagne envahit le Modénais. — Fuite du duc et de la duchesse à Venise. — Instances auprès de Fleury. — Efforts do M"* de la Roche-sur-Yon. — Arrivée à Paris. — Le duc est nommé généralissime des troupes espagnoles. — Opérations de guerre. — Bonne situation de la duchesse à Versailles. — Sa fille épouse le duc de Penthièvre. — Négociations politiques. — Fidélité du duc.

Le lendemain la princesse se mit enfin en route sans avoir obtenu satisfaction. Elle arriva le 5 juillet à Lyon, assez fatig-uée pour être oblig-ée de s'y arrêter : elle prolong'ea même son séjour jusqu'au i 6 pour laisser à ses bag'ag'es le temps d'arriver à Marseille. Elle y fut très-bien reçue et écrivait avec satisfaction à Fleury : « Je ne pouvois être reçue plus dig*nement et de meilleure gTâce (1). » Elle descendit le Rhône sur un bateau offert par le prévôt des marchands après avoir reçu de nouveau tous les honneurs princiers. Le cardinal avait donné

(l) De Lyon. 13 juillet.

des ordres en ce sens sur tout le parcours et ce voyag-e procura quelque adoucissement à son org*ueil si long'temps blessé. Elle s'embarqua sur les g-alères de France à Antibes, et de Gênes, le 5 août, elle manda à Fleury que « M. de Maulevrier a fait les choses avec tout ce qu'on peut ima«"iner d'attention, de dig*nité et de mag'nifîcence ». Elle trouva son époux dans cette ville, et son accueil fut tout autre que celui qu'elle redoutait : « Il a désavoué absolument tout ce que ses ministres vous ont dit sur ce qu'il ne falloit me laisser voir le roi convenablement qu'à mon départ ; il m'a assuré que leurs ordres à ce sujet étoient absolument contraires et qu'il avoit excessivement g-rondé le docteur Romani de vous avoir dit qu'il désiroit que je fasse tout ce qu'il falloit pour revoir mes parents; qu'il n'avoit pas encore mis d'ordre à mes affaires pour qu'elles s'arrang-eassent à mon g'oût. 11 sent qu'il a besoin du roi : cela peut i)eaucoup pour moi (1). » Le post-scriptum de cette lettre explique cette g'racieuse attitude de François d'Esté : « J'aurai, dit-elle, une g-rosse affaire à recommander à V.E. » Grâce à cela, le duc se montra empressé, aimable, disposé à plaire à sa femme et à lui faire oublier ses tracasseries. Il avait en effet une « g*rosse affaire » pour laquelle l'appui de la France lui était nécessaire. L'empereur devait alors une somme considérable à la maison d'Esté; il ne le niait pas, mais il ne vou-

(i) Lettre (lu f> août. {Aff. étr.)

MADEMOrSELLE DE VALOIS. 188

lant pas s'acquitter en arguent ; il se montrait disposé à se libérer en donnant au duc de Modène l'investiture éventuelle des biens détenus viag*èrement par le duc de Guastalia. « Dans la situation où se trouve l'Empereur, écrit la princesse au cardinal, à peine arrivée dans sa capitale, bien des réflexions le peuvent retenir qui cesseroient s'il pouvoit dire à ses conseillers que c'est une chose qui feroit plaisir à la France(l).» Fleury se renferma dans un silence très-prudent, car nous voyons à la fin de l'année Charlotte d'Orléans lui envoyer ses vœux en se plaig-nant de n'avoir reçu aucune réponse de

lui (2). :- '-

A ce moment, et précisément à cause de cette nég-ociation, le duc de Modène était considéré à Versailles comme trop attaché à l'empereur. Il le sut et chercha sans retard à s'en disculper par l'en-i voi, le 4 novembre (3), d'une long-ue note justificative. Le prince y exposait qu'il s'était retiré en France dès que les Impériaux avaient envahi les États de son père ; qu'il ne s'était rendu ensuite à Vienne qu'après avoir prévenu le cardinal de Fleury que le but de son voyag-e était uniquement de faire la connaissance de sa tante l'Impé-

(1) Du 27 août 1735. {Aff. étr.) . (2) Cette affaire d'ailleurs n'eut pas de suite. Joseph de Gonzague, duc de Guastalla, ne mourut que le 16 août 1740. En 1743, les troupes espagnoles s'emparèrent de ses États, et après lui, — décédé sans postérité,— l'impératrice les fit occuper et les donna plus tard au tliic de Parme.

(3) Mch. des aff. étr.

ratrice Amélie, et avoir obtenu son approbation motivée ; qu'il avait g-ardé dans cette capitale l'attitude la plus réservée, et qu'il ne s'était décidé à faire la campag'ne de Hong-rie que pour suivre l'exemple de toute la noblesse autrichienne ; qu'il se disposait à revenir à Paris « pour y donner de nouvelles preuves de son attachement au roi », quand son père mourut ; qu'il s'était efforcé de se montrer très-accommodant dans ses différends avec sa femme; que, sommé par l'Empereur de le seconder dans sa g*uerre contre les Turcs, «pour se soustraire autant que possible à un acte de dépendance odieuse,» il avait armé deux bataillons en stipulant que c'était uniquement pour cette g'uerre et après en avoir donné avis au cabinet de Versailles et en ayant l'attention de confier à un Français le commandement de cette troupe, ce qui avait causé une certaine surprise à Vienne où on l'accusa de trop de condescendance pour la France; ce fut donc avec le plus douloureux étonnement, dit-il, qu'il apprit par une lettre du duc d'Orléans que le cardinal se plaig-nait « de son excessif attachement pour l'Autriche » , et il terminait par les plus chaleureuses protestations.

Ces explications, complétées probablement par des lettres de la princesse et par les rapports de nos ag'ents diplomatiques , produisirent quol(|ue effet à Versailles, et Fleury se décida à reprendre sa correspondance avec Charlotte d'Orléans, en s'excusant de ne pas avoir répondu à sa lettre du

27 août. Il l'assura que le roi avait oxaminé l'affaire du duclié de Guastalla, en se faisant rendre compte de tous ceux qui pouvaient y avoir des prétentions à faire valoir, « ne voulant pas et ne croyant pas qu'il fût juste de faire plaisir à V. A. au préjudice des tiers qui pourroient avoir des droits légitimes w ; il n'acceptait pas que l'Empereur se libérât aux dépens de personnes n'ayant présenté aucune g-arantie ; il l'informait d'ailleurs que Louis XV « ne veut pas se mêler à cela (1) ». Elle ne se contenta pas de cette réponse : le duc, suivant elle, ne song-eait pas à recourir à la protection du roi pour faciliter une injustice, il demandait seulement un mot, indiquant à Vienne que la cour de Versailles s'intéressait à lui (2).

Le président de Brosses visita, pendant le carnaval de 1740, la cour de Modène, et il nous a conservé de précieux détails sur l 'existence qu'y menait Charlotte d'Orléans, et sur le luxe déraisonnablement dispendieux de cette cour. Il se présenta à la princesse avec une lettre de recommandation du cardinal de Tencin, et fut reçu avec une excessive faveur, ce qui lui fait dire : «Tant il y a qu'elle est toujours fort aimable, la bonne princesse. » Elle vivait à Modène le plus joyeusement possible : jouant toute la nuit au biribi, soupantà six heures du matin, se couchant à huit et se levant à cinq heures

(i) Du i2 février 1740. {Aff. étr.) (2) Du 23 mai. Ibid.

du soir; allant à toutesles fêtes données par les particuliers, et faisant en somme toutes ses volontés. « Elle n'est pas mécontente de son sort aujourd'hui, dit le président ; et à défaut de Paris, où l'on ne peut pas toujours être, elle paraît s'accommoder de Modène, où elle est en effet fort bien, depuis la mort de son vieux beau-père qui la désoloit, » et il nous trace son portrait à cette époque : « Elle n'a pas chang'é de fig^ure depuis son dernier voyag^e en France; elle est fortgTOsse, assez haute en couleur, l'air majestueux et bon; en un mot, elle prend de plus en plus la ressemblance de feu M. le Régnent son père. En fait, c'est toujours une assez belle femme et de bon air. »

Son mari était bien pour elle à ce moment : tous deux vivaient « bourg'eoisement et d'un air d'amitié, familièrement et simplement avec les dames de la cour. » Le duc s'occupait beaucoup de tableaux, et était très-fîer de sa g'alerie, très-remarquable en effet et des plus riches de l'Italie. La musique était aussi l'un de ses passe-temps favoris ; il causait facilement et bien, d'après le jug-ement de M. de Brosses, et maniait volontiers la plaisanterie g'aillarde. Il était riche, jouissant de plus de 2 millions de revenu ; mais il se ruinait pour entretenir une petite armée, absolument disproportionnée avec la population et les ressources de ses Etats, et qui, la g'uerre survenant, devenait tout à fait inutile (1). La so-

(1 ) Son père avait eu la môme manie. M. do Rrosscs raconte qu'à la dor-

ciété modénaiso était nombreuse, élég-ante et toute disposée à s'amuser; aussi les fêtes ne chômaient point pendant le carnaval, que Charlotte d'Orléans eut, avec le plus g^rand succès, l'idée de mettre sur le même pied que celui de Venise. On allait masqué à la cour, aux promenades, aux spectacles, aux ridotti, g'aleries voisines de l'Opéra, où l'on s'assemblait pour jouer. La princesse passait son temps avec ses belles-sœurs Bénédicte et Amélie, pour lesquelles son affection ne se refroidit jamais , sept ou huit dames de la haute noblesse et quelques hommes comme les marquis Rang-oni, Guicciardi, Bevilacqua. Elle installa un excellent opéra français, où elle entretenait un remarquable corps de ballet dont elle était justement fîère. Son mari avait fait exécuter de g-rands travaux dans son palais, fort maltraité pendant l'invasion, et il montra lui-même au président « sa salle des Tuileries » , pour laquelle celle du palais de Paris avait été exactement copiée par le même architecte. 11 donnait des fêtes ruineuses pour sa fortune, comme on en jug'era par la description que nous a laissée M. de Brosses de celle du mardi-g-ras. Elle eût lieu à TOpéra, où assistaient tous les enfants, g-rands et petits (1), du duc, qui

nière guerre, le maréchal de Villars lui ayant demandé les clefs de Modèue, le duc ne les refusa pas, mais supplia le maréchal, pour sauver son honneur comme feudatairc de l'empire, de faire approcher quelques troupes et des canons, sans cependant engager le feu. Villars ne voulut jamais y consentir.

(1) « Le duc fit approche!' le cadut, dont sa femme a accouché il y a

avait invité « la ville et les fauboiirg'S» , et où tout se passa avec une véritable somptuosité. Après le spectacle, il y eut un souper pour tout le parterre et des tables servies dans chaque log^e, une autre pour les musiciens de l'orchestre, et une dernière sur la scène pour les acteurs. Puis il emmena la cour aux Ridotti, où étaient préparées quatre tables,couvertes avec une véritable prodig'alité. >;( Le souper fut extrêmement g'ai, écrit de Brosses, plein de familiarité et de bonnes plaisanteries. Nous tînmes tableplus long-temps qu'on ne fit à la salle du théâtre, et pendant que nous finissions, on haussa le parterre pour faire une salle de bal, que nous trouvâmes à notre retour tout arrang-ée et éclairée d'une infinité de lustres et de g-irandoles . Aux deux bouts de la salle, on avoit ménag'é deux salons pour un pharaon et un lansquenet,» pendant que la duchesse « s'en donnoit de toutes ses forces au biribi dans sa log'e. C'est le fermier des revenus de l'Etat qui tient le biribi et exerce par des commis porte-sacs, c'est-à-dire qu'il passe sa nuit à se faire donner des quittances. » On avouera qu'en effet l'existence de Charlotte d'Orléans fut « à peu près possible M à Modène , et que ses sujets durent avoir à g-émir des impôts rendus nécessaires pour faire face à d'aussi folles dépenses (1).

trois ans en France, nie disant : — Voyez mon petit Parisien. — C'est l'efligie tle M. le Régent. L'aîné ressemble beaucoup à son père par la taille et par le visage : on le dit fort hautain. »

(1) C'est à cette période qu'appartient ce billet singulièrement passionné de la duchesse à son mari : il existe en original aux Archives de

L'année 1740 s'acheva sans incident, sinon que François d'Esté dut destituer son ministre à Paris, Romani, sur la demande de notre g'ouvernement qui le lui sig'nala comme tenant dans une petite maison des réunions où les mœurs étaient odieusement outrag^ées (1). Mais, l'année suivante, la mort de l'empereur Charles VI amena de gTaves complications. Le duc s'empressa de saisir cette occasion pour demander au nouvel élu de retirer les troupes qui, depuis la dernière g'uerre, tenaient g-arnison à Lavenza , occupation sans motif, par suite de la mort du duc de Massa. On lui répondit évasivement à Vienne, et il s'empressa de demander à être appuyé. par le cabinet de Versailles. Gassio fut chargée de suivre cette affaire, qui provoqua de la part du cardinal de Fieury cette réponse cruellement ironique, tout en reconnaissant que la réclamation était juste : « Il me semble qu'après tout le secours que V. A. a donné si g'énéreusement au feu empe-

Modène a-vec cette suscription : a Fuori. A S. A. S. monsieur le duc. » Nous regrettons de n'y pas trouver de date. Il indique au moins un profond changement dans les relations des deux époux :

« le ne peu pas menpeclier décrire a mou marit pour me consoler de ne le voir pas ie ne dormire pas car jay touiours mon emable marit dans lesprit et ie ne ses pas comme ie feresi vous allie plus loint ie croit que ie moui'ere daflicion iay ete a lopera que iay trouve fort ennuieu que celuit que iayme plus que tout chose ni ete pas; a dieux mou marit ie vous embrace de tout mon cœur etievousatant avec un impasianse tout afet grande ie me sui forte ennuie ourduit ie ne pas menpeche de vous écrire a seteur du soir. « Charlotte. »

Nous répétons au sujet de l'orthographe la remarque faite dans uue note précédente. Ce Lillet est tiré des archives de Mudene.

(1) D'Amelot, 3 mai. Ibid.

reur, elle devoit espérer être plus favorablement traitée. » Il lui promit du reste d'en parler à l'ambassadeur d'Autricbe, « mais avec peu d'espérance de le persuader (1). » Avant de venir à Paris, Gassio avait passé par Madrid pour essayer, en cas de g-uerre, d'obtenir que Philippe V consentît à respecter la neutralité des États de Modène, et François d'Esté demandait ég-alement les bons offices de la France. Dans la même lettre, Fleury lui mandait sèchement: «Je ne puis dissimuler à V. A. que l'affaire qu'elle a eue en Espag^ne trouvera beaucoup de difficultés ; nous n'avons pas dans cette cour une influence assez g"rande pour promettre à V. A. le succès qu'elle désire. » L'Espaguie, en effet,, se montrait résolue à ag'ir, sans se préoccuper des prières du duc de Modène : elle manifesta l'intention de s'assurer une position en Italie parla prompte occupation de la place de la Mirandole, ce qui fît jeter à Charlotte d'Orléans ce cri de désespoir : « Nous sommes tous ici dans une consternation affreuse par les nouvelles d'Espagme. Il est dur de voir que dans le temps où la maison de Bourbon donne la loi au monde, quand j'en suis la seule princesse mariée dans une famille étrang'ère, c'est sur le peu d'Etats que possède mon mari que commencent les conquêtes. » Elle adressait un ardent appel à l'amitié du roi et ajoutait : « M. le duc de Modène, à qui je viens de faire voir cette lettre, trouve que je

(1) Du 2 avril 1740. {Aff. ctr.)

n'ai pas assez appuyé sur son attachement pour le roi et même pour le roi d'Espag-ne (1). »

On se décida à Modène pour la résistance à outrance. Des travaux importants furent faits aux fortifications de Modène et de la Mirandole ; l'armée fut portée à dix bataillons, formant 6,550 hommes et à trois escadrons de 450 hommes (décembre). Les Espag-nols iven continuaient pas moins leur marche , et avant la fin de l'année ils étaient à Orbitello.

Renaud d'Esté aurait voulu g^arder la neutralité entre les bellig'érants, mais l'empereur ne se prêta pas à cette combinaison. Les alliés s'étaient rapidement portés sur la Lenza, et, prêts à envahir le duché de Modène, ils sommèrent son souverain de se décider. Ce prince ne se souciait nullement de prendre un parti, et d'ailleurs, même en se déclarant contre la France, il lui fallait désarmer ses troupes et livrer ses deux principales places fortes. Prévoyant un refus, le roi de Sardaig-ne passa la frontière, et le duc, qui était avec toute sa cour à Sassuolo, partit pour Ferrare (6 juin 1742). Il se produisit alors un assez piquant incident. Le roi de Sardaig-ne fut prévenu par des espions des projets de François d'Esté, au moment même où il délibérait avec le marquis d'Orméa, son ministre, sur les mesures à prendre à ce sujet; il sut le dég-uisement du souverain fugitif, les chemins qu'il devait suivre, et comme les alliés avaient

(1) Du 26 novembre 1741, à Fleury. {Aff. étr.)

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