II
sommation au moins présumée (1) ». Il fît donc appel à toute sa finesse, et l'on sait s'il s'en reconnaissait une g'rande, il parla de la joie que ce mariag-e causait à la maison d'Orléans, du g'ag'e d'alliance qu'il établissait entre les deux couronnes, de la sag'esse qui avait fait fixer le délai pour la consommation de cette union. « Je fis là une pause pour voir l'effet de ce discours, et comme il me parut répondre au dessein qui me l'avoit fait tenir, je m'enhardis à ajouter que plus cet honneur étoit gTand et si justement cher à M. le duc d'Orléans, plus il étoit envié de toute l'Europe et des François malintentionnés pour le Régnent, et plus la solidité de ce mariag-e lui étoit importante; que je n'ig^norois pas les usag-es sag-es et modestes de l'Espag'ne, mais que je n'étois pas moins persuadé qu'ils se pou voient enfreindre en faveur d'un ol)jet aussi gi^and que l'étoit le dernier deg-ré de solidité dans un cas aussi sing'ulier. w Bref, il demanda la cérémonie du coucher telle que Philippe V lui-même l'avait vue pratiquer pour l'hymen du duc et de la duchesse de Bourg*og'ne. Le roi et la reine laissèrent parler l'ambassadeur sans dire un mot, puis ils se reg'ardèrent et s'interrog^èrent mutuellement. Saint-Simon reprit la parole,— on sait aussi comme il aimaità discourir, — pour leurdéclarer loyalement qu'il ag'issait sans ordre, mais mù par ses senti-
(i) Vu l'âge de la pi-incesse, il ilvtlit été décidé que l'on iittendi'iiit au moins deux iina.
LA REINE d'eSPAGNE. 259
ments de dévouement aux deux monarchies et le désir de prévenir pour l'avenir toute complication fâcheuse. Les deux Majestés Catholiques se reg-ardèrent encore, puis se consultèrent à voix basse. Le roi enfin demanda au duc, au cas où il consentirait, comment il faudrait procéder. Saint-Simon répéta qu'il serait tout naturel de se modeler sur ce qui s'était passé au mariag-e du duc de Bourg'og'ne, en ajoutant quelques atermoiements, pour ne pas trop surprendre par la nouveauté les habitudes espag'noles. Ce plan fut complètement adopté.
Ce mariag-e était envisag'é avec une gTande faveur en Espag-ne. Le duc d'Ossuna avait tracé de la royale fiancée le plus flatteur portrait, de sorte que la cour retentissait à Favance de son élog*e. (( Je suis ravi, ajoutait Maulevrier le 25 décembre, en transmettant ces détails, que Leurs Majestés ne reçoivent pas de nos mains une marchandise douteuse (1). »
Le roi et son fils (2) cependant étaient partis déguisés, sans escorte, dans un carrosse ordinaire, à la suite du duc del Arco, qui allait complimenter la princesse à Cog'ollos, bourg* à quatre lieues de Lerma (29 janvier). Le duc, en arrivant, fit prévenir la suite de mademoiselle de Montpensier de la pré-
(1) Tome 309.
(2) Le jeune prince était très-excité par la pensée de son mariage, à ce point qu'il fallut retirer de sa chambre le portrait de sa fiancée. La croyant très-passionnée pour la chasse, il lui fit fabriquer en secret deux magnifiques fusils. (Lemontey, I, 432.)
sence des deux voyag-eurs, pour que leur incogriito ne pût pas être trahi. Il lui adressa un compliment qu'il rendit plus long", pour permettre au roi et au prince des Asturies de bien reg-arder la fille du Rég-ent, puis il lui demanda la permission de lui présenter deux g^entilshommes qui avaient le plus g-rand empressement à lui offrir leurs respects. Une des dames laissa échapper un mot qui « g-âta le mystère » ; la princesse, le devinant tout à fait, se ((jeta aux mains des survenants pour les baiser et en fut aussitôt embrassée » . Les aug^ustes voyag-eurs remontèrent ensemble en voiture et arrivèrent assez tard à Lerma (1). La cérémonie relig-ieuse eut immédiatement lieu après que la princesse eut présenté ses hommag'cs à la reine. Il se produisit alors dans. la chapelle un incident assez plaisant pour trouver place ici etég-ayerun moment ce récit un peu trop consacré forcément aux détails de l'étiquette. Le cardinal Borg*ia, qui devait procéder à la bénédiction nuptiale, ne connaissait pas le cérémonial, et, pris de court, il se dépêchait d'apprendre sa leçon, quand le roi, avec la reine et toute la cour, arriva à la porte de la chapelle. (( 11 fut annoncé tout haut, dit Saint-Simon. — Qu'ils attendent, s'écria le cardinal en colère; je ne suis pas prêt. — Ils s'arrêtèrent en effet, et le cardinal
(1) Saint-Simon était allô de grand matin avoc le poi'sonncl de l'ambassade à Cogollos saluer la princesse : à force de \itesse, il put encore se trouver au débarqua des voyageurs à Lerma.
continua sa leçon plus roug'e que sa calotte, et toujours furibond. Enfin, il s'en alla à la porte, et cela dura assez longtemps. L'office commença cependant, mais ne fut rien moins qu'imposant. Le cardinal continua sans savoir ni où il en étoit ni ce qu'il faisoit, repris et montré à tous moments par ses aumôniers, et lui bouffant contre eux, en sorte que le roi ni la reine ne purent se contenir, ni personne de ce qui en fut témoin (1). »
Le lendemain , un g'rand bal fut donné , comme de coutume en pareille circonstance^ et Saint-Simon y remarqua la présence de plusieurs évoques en rochet et en camail. « Ce bal fut d'ailleurs fort g-ai, ajoute-t-il, sans rien dérog'cr à la majesté et à la dig-nité. » On y apprit qu'il y aurait coucher public : « 11 n'en parut que de la surprise, mais nul mécontentement. Personne ne s'en alla; on attendit pour voir ce coucher. » A deux heures, les jeunes époux furent conduits par le roi et par la reine dans leurs appartements ; ils entrèrent avec leurs officiers et l'indispensable Saint-Simon pour surveiller le céré^' monial; celui-ci déclara avec une vive satisfaction que tout s'était passé comme il l'avait désiré, c'està-dire que la foule des courtisans avait été admise à voir les deux enfants, qu'on venait de marier, couchés dans le lit de parade, et à constater que les rideaux avaient été fermés sur eux en présence de
(1) C'est après cette bénédiction que, dans la chapelle même. Sant- Simon et son fils furent créés grands d'Espagne.
tous. « Mais le duc de Popoli et la duchesse de Montellano avoient eu soin de se g-lisser sous les rideaux et de ne pas perdre un instant de vue les conjoints. » Immédiatement après le départ de la cour, le prince se leva et fut conduit à son appartement particulier (1).
Mademoiselle de Montpensier était encore à cet âg'e ing-rat de l'enfance où il est difficile de se prononcer en connaissance de cause sur les avantag-es physiques de la personne. Nous avons cité au commencement de ce chapitre le jug^ement sévère de Madame; elle-même nous procure des renseig'nements moins défavorahles. « Je ne peux pas dire que mademoiselle de Montpensier soit laide, écritelle le 6 décembre 1721 ; elle a de jolis yeux, la peau fine et blanche, le nez bien fait, quoique un peu mince, la bouche fort petite; avec tout cela, c'est la personne la plus désag-réable que j'aie vue de ma vie; dans toutes ses façons d'ag'ir, qu'elle parle, qu'elle mang-e, qu'elle boive, elle est insupportable; elle n'a pas versé une larme en nous quittant, et c'est à peine si elle nous a dit adieu. » Duclos nous dit brièvement « qu'elle ne montroit que l'humeur maussade et sombre d'un sot et plat enfant (2). »
(i) Il parait qu'il se mit u pleurer (juaud on le força de se l'etirer. (Lemontey, I, 431.) Le chevalier de Pezé, capitaine de cavalerie au régiment de Saint-Simon, fut expédié sur l'heure à Versailles pour annoncer la « consommation » du mariage : il arriva le 31 janvier et reçut un don de 15,000 livres. (Buvat.)
(2) Pendant une de ses indispositions elle montra la plus mauvaise
Telle était la princesse que l'on expédiait à douze ans, seule, sans g-ouvernante française, à la cour d'Espag'ne. Lemontey nous raconte qu'il a lu le catalog'ue des livres qui furent mis dans ses bag-ag^es pour former sa bibliothèque. « Tous étoient des rapsodies de la plus plate mysticité, et tels que les auroit choisis une vieille servante imbécile. » La pauvre enfant n'avait reçu aucune instruction ; enlevée du couvent avant ses six ans révolus, nous ne trouvons dans les Mémoires du temps nulle trace d'éducation ou de direction quelconque; pas un nom de professeur, pas une mention d'études : elle ne savait rien ; on en jug-era par l'orthogu^aphe de ce premier billet qu'elle adressa à son père en arrivant à Lerma :
« Mon chère papa, avant jere le roy, la reine et le prince mevinre voire; je netoit pas encore ariver ici le lendemein g'i arriveret je fut marie le même jour cependant ili a eu aujourduit encore des cérémonie a faire le roi et la reine me traite fort bien pour le prince vous en aves ace ouï dire je suis avec un très profond respec votre très heumble et très obisante file Louise Elisabeth (1). » (21 janvier 1722.)
humeur. Le P. de Lauhrussel constate qu'elle ne voulait rien prendre de chaud à ses repas : u Si elle ne se corrige pas de cette habitude qui lui est nuisilde, ce n'est pas faute qu'on n'ait pris la liberté de l'en avertire. » 11 ajoute naïvement que le prince venait souvent la voir, «aujourd'hui encore, malgré un brouillnrd tivs-épais. » (Lettre du d 8 janvier 1723.) (i) Lemontey. Le 22 décembre 1721 . Elle avait déjà écrit à son père :
La cour de l'Escurial n'était pas propre à corrig-er ce qui manquait à l'éducation de la nouvelle princesse des Asturies. L'ig-norance y était passablement en honneur, et l'ennui y rég-nait souverainement. Il faut lire dans Saint-Simon le tableau qu'il en trace de main de maître pour comprendre quelle chute faisait l'enfant en tombant seule et sans transition du Palais-Royal à Madrid. Le roi avait un caractère assez effacé, et n'était que le reflet de la reine, pour laquelle on sait qu'il avait un sentiment d'une constante vivacité, causé autant par un attachement véritable que par une austère relig-ion. Quant à Elisabeth Farnèse, elle était douée d'une puissante volonté, ce qui n'empêchait pas sa vie d'être contrainte etag-itée au-delà de toute mesure; quelque g*rand que fût son pouvoir, elle le devait tellement à son art, à sa souplesse, à ses manég^es, à sa patience, qu'on ne pouvait cependant nier qu'elle ne l'eût chèrement acheté. « Elle étoit si vive, si active, si décidée, si arrêtée, si véhémente dans ses volontés, et ses intérêts lui étoient si chers et lui paraissoient si g-rands, que rien ne lui coùtoit
«ABasase, ce 22 décembre. Fermeté, mon cher papa, que jais Ihoimoeur en vous souhaitant davence une bonne ane, de prendre encore congé de vous et de vous assurer, nuls ternie ne pouvant esprimer ma vive reconnoissance de toust ce que vous avez fait pour moi, que je vous la marquerez toute ma vie par ma bonne conduite et mou aplication à vous playre. Trouve bon aussi que, rendent justice à la maison du roy, je m'en loue infiniment. M. de Basoncourt m'a lait très-grande et boue chère. Le clergé, qui est très-bien composé, a eu toute l'exactitude possible. M. de la Bilarderie ma empesché do hi-usler. » Ibid.
pour en arriver où elle tendoit(l). » Une de ses plus constantes préoccupations était de se mettre par tous les moyens possibles à l'abri en vue de la situation que lui ferait la mort du roi, et de se procurer des g^aranties envers le futur roi, (jui n'était pas son fils. Ce n'était pas là une belle-mère qui pût offrir à la nouvelle princesse des Asturies des chances d'affection et de bonheur; elle était surtout incapable de lui procurer aucun des soins maternels dont elle aurait eu besoin au moral aussi bien qu'au physique.
La jeune princesse arrivait assez souffrante d'un violent eng^org-ement des g'iandes du cou causé par la fatig'ue de ce long" voyag*e, entrepris dans la saison la plus rig*oureuse. Il paraît cependant qu'au début elle trouva à la cour d'Espag'ne un accueil qui surprit gTandement; on s'y ennuyait tellement que sa venue faisait aug'urer une amélioration, un chang-ement propre à rompre la monotonie de la vie menée à l'Escurial. « Une princesse aimable, dit Lemontey, auroit paru un présent du ciel. » Sa santé en arrivant à Madrid parut plus sérieusement atteinte ; des roug-eurs parurent à son cou, et un érysipèle se déclara. Le roi, qui redoutait audelà de toute idée la petite vérole, se montra trèsalarmé. Saint-Simon chercha vainement à le tranquilliser, en lui assurant que la princesse avait déjà eu cette terrible maladie, aussi bien que la
(I) Saint-Simon.
roug-eole. Philippe V observa pour se préserver les mesures de la prudence la plus exag'érée. Cette indisposition retarda naturellement les fêtes annoncées, notamment le g*rand bal pour lequel tout était disposé. Le roi et la reine, s'étant enfin rendu compte de la nature du mal, se décidèrent à aller voir leur belle-fiUe, et se mirent à lui prodig'uer des soins véritablement affectueux : « La reine ne dédaig-noit pas de lui présenter elle-même du bouillon et ce qu'elle avoit à prendre (1). » Tous deux y venaient plusieurs fois par jour; c'était pour eux comme une distraction au milieu de la monotonie de leur royale existence. Chaque jour ils demandaient à Saint-Simon s'il avait pu voir la malade; et comme chaque jour il répondait qu'il n'avait pas osé enfreindre l'usagT. qui en Espag^ie n'admet pas qu'un homme pût voir, pour quelque motif que ce fut, une femme au lit, ils le pressèrent si vivement que, pour vaincre sa résistance, ils lui donnèrent l'ordre formel d'y aller. Saint- Simon obéit, et il se rendit chez la princesse, qu'il lui fallut examiner avec le plus g-rand soin, jusques, en dépit de sa résistance, à reg-arder avec une boug'ie l'intérieur de sa g'orgT, fortement enflammée par suite de l'érysipèle, qui ne diminuait pas. Après cette visite, diguie presque d'un médecin, le duc fut mandé chez le roi, qu'il trouva, bien entendu, en compag-nie de la reine, et il eut enfin
(1) Soint-Siinon.
l'explication de leur insistance. Ils le questionnèrent à rinfîni sur ses impressions, et, s'attacliant avec un véritable acharnement au g'onflement des g'iandes du cou, le roi lui fit comprendre qu'il ne pouvait s'en expliquer la cause. « Dans l'instant je sentis ce que cela sig-nifloit; » et Saint-Simon raconte comment il donna à Philippe V toutes les assurances sur l'excellence de la santé du Rég-ent, basée sur celle même de la duchesse d'Orléans, et la certitude que ses filles n'avaient pu hériter d'aucun fâcheux souvenir de la vie licencieuse de leur père. Rassuré de ce côté (1), le roi laissa voir les inquiétudes qu'il continuait à ressentir, en attribuant alors cette maladie à une disposition aux écrouelles, qui avaient coûté la vie à sa première femme. Saint- Simon eut beau faire , il eut beau écrire à Chirac, il ne put cette fois tranquilliser pleinement le roi et la reine. Chaque jour il allait chez eux en sortant de chez la princesse, et il avait à subir une interminable conversation sur les mêmes sujets; ils ne se calmèrent qu'en présence d'un mieux sensible, qui aboutit à une convalescence rég-ulière. Mais malheureusement, à mesure que le corps g"uérissait, l'esprit semblait devenir plus malade. La princesse était rétablie complètement et avait l'imprudence de se montrer à sa fenêtre, tout en refusant obstiné-
(i) M Tous deux me dirent que je les soulageois beaucoup de leur donner de si fortes assurances, bien persuadés que je ne les voudrois tromper. »
ment de sortir de sa chambre pour aller remercier la reine , qui Tavait réellement soig'née au moins avec lapins affectueuse apparence, et qui continuait, malgTé sa maussaderie , à venir quotidiennement la visiter. Son appartement était cependant de plainpied avec celui de sa belle-mère, séparé seulement par une petite g*alerie vitrée. La princesse maltraitait ses dames quand elles voulaient lui parler raison, rebuffait ses médecins et répondait même fort mal aux sag*es et très-modérées observations de la reine. Elle ne justifiait que trop promptement l'horoscope de Madame. Elisabeth Farnèse s'en ouvrit à Saint-Sijnon, en l'invitant à intervenir; celui-ci se tint prudemment sur la réserve, se déclarant impuissant à faire mieux qu'elle, et se contentant de l'eng'ag'er à se montrer moins bonne et plus ferme. Mais , en dépit des beaux discours qu'il adressa à cette occasion aux deux Majestés, et dont il nous a conservé soig"neusement le résumé, il ne put éviter la fâcheuse commission dont il cherchait à se g-arer, et il lui fallut se rendre aux ordres de la reine et venir chez la princesse, où la duchesse de Montellano et les autres dames, à bout de patience, rappelaient à g-rands cris. «J'allai donc chez la princesse deux ou trois fois sans en avoir eu aucune parole que oui ou noîi sur tout ce que je lui demandois sur sa santé, et encore pas toujours. Je pris le tour de dire à ses dames devant elle ce que je lui auroisdilà elle-même; ses damesyapplaudissoient et ajoutoient leur mot." La conversation se faisoit
ainsi devant la princesse, en sorte qu'elle lui étoit une véritable leçon ; mais elle n'y entroit en aucune façon. » Il obtint cependant qu'elle allât « une ou deux fois chez la reine, mais en déshabillé et d'assez mauvaise g-râce » .
L'effet produit dans la cour était déplorable, d'autant qu'on attendait toujours le gTand bal; la princesse refusait d'y paraître, et le roi et la reine le reg-rettaient plus vivement, d'autant qu'ils prenaient un extrême plaisir à ce g-enre de divertissement. Cette attitude de Louise-Elisabeth d'Orléans, que chacun savait parfaitement g'uérie, mécontentait ég-alementlacour etla ville; le commerce s'en plaig'nait hautement. Les choses en vinrent à ce point que Saint-Simon se décida à tenter une démarche décisive. Nous cédons ici la place au noble écrivain qui a conté ces scènes orig'inales avec trop de verve pour priver nos lecteurs du plaisir d'en jug^er par eux-mêmes.
« Le g-rand bal demeuroit toujours préparé et tout rang"é dans le salon des g-rands, et n'attendoit que la princesse qui n'y vouloit point aller. Le roi et la reine aimoient le bal, comme je l'ai dit ailleurs. Ils se faisoient un plaisir de celui-là, le prince des Asturies aussi, et la cour l'attendoit avec impatience. La conduite de la princesse transpiroit au dehors et faisoit le plus fâcheux effet du monde. Je fus averti du dedans que le roi et la reine en étoient trèsimpatientés; et, pressé par les dames de la princesse de lui en parler, j'allai chez elle et fis avec
ses dames la conversation sur la santé de la princesse , qui apparemment ne retarderoit plus les plaisirs qui l'attendoient. Je mis le bal sur le tapis ; j'en vantai l'ordre, le spectacle, la mag*nifîcence; je dis que ce plaisir étoit particulièrement celui de lâg-e de la princesse ; que le roi et la reine l'aimoient fort, et qu'ils attendoient avec impatience qu'elle pût y aller. Tout à coup elle prit la parole que je ne lui adressois point, et s'écria comme ces enfants qui se chêment (1) : « Moi, y aller! je n'irai point. — Bon, Madame, répondis-je, vous n'irez point; vous en seriez bien fâchée, vous vous priveriez d'un plaisir où toute la cour s'attend à vous voir, et vous avez trop de raisons et de désirs de plaire au roi et à la reine pour en manquer aucune occasion. »
« Elleétoitassiseetnemereg-ardoitpas. Mais, aussitôt après ces paroles, elle tourna la tête sur moi, et d'un ton le plus décidé que je n'en ouis jamais : « Non, Monsieur, me dit-elle; je le répète, je n'irai point au bal ; le roi et la reine y iront s'ils veulent; ils aiment le bal, je ne l'aime point; ils aiment à se lever et à se coucher tard, moi à me coucher de bonne heure. Ils feront ce qui est de leur g^oùt, et je suivrai le mien. » Je me mis à rire, et lui dis qu'elle Vouloit se divertir à m'inquiéter, mais que je n'étois pas si facile à prendre sérieusement ce badinag'c ; qu'à son âg'e on ne se privoit pas si volontiers d'un
(1) Mot ancien et familier; il se disait des enfants qui éprouvaient un dégoût 011 LUI mal dont la cause était inconnue.
LA HEINE d'eSPAGNE. 271
bal, et (|u'elle avoit trop d'esprit pour priver toute la cour et le public de cette attente, encore moins à montrer un g^oùt si peu conforme à celui du roi et de la reine, et qui paroîti'oit si étrangle à son âg^e et à son arrivée ; mais qu'après cette plaisanterie, le mieux étoit de ne proIong*er pas plus long*temps une attente, dont le délai d'un bal, tout rang-é et tout prêt depuis si long-temps, devenoit indécent. Les dames m'appuyèrent, et la conversation entre elle et moi continua de la sorte sans que la princesse fit seulement contenance de nous entendre.
(( En sortant, la duchesse de Montellano me suivit avec la duchesse de Liria et madame de Riscaldalgre. Elles m'entourèrent hors de la porte de la chambre, et me témoig-nèrent leur effroi d'une volonté si arrêtée dans une personne de cet âg-e contre devoir et plaisir, et dans un pays où elle ne faisoit que d'arriver, et toute seule parmi tous g'ens inconnus. J'en étois plus épouvanté qu'elles; j'en voyois des conséquences capables d'apporter de g'randes suites. Mais j'essayai de les rassurer sur un reste de maladie et d'humeurs en mouvement qui pouvoient causer ce méchant effet, mais qui cesseroit avec le retour de la pleine santé. Toutefois, j'étois bien éloiguié de m'en flatter. Je me g'ardai bien néanmoins de faire ce récit au roi et à la reine ; mais comme ils me parlèrent du bal, et le roi surtout avec amertume sur la fantaisie de la princesse, je pris la liberté de lui dire que je n'imag'inois pas qu'il se voulût g-êner pour le caprice d'une enfant
qui venoit sûremçrjl de sa maladie, ni priver sa cour el tout Je public d une fêle aussi agréable et aussi superbe qu'éloit le premier bal que j'avois vu au palais, et que j'avouois qu'en mon particulier j'en serois afïlig'é, parce que je m'en étois fait un fort grand plaisir. « Oh ! cela ne se peut pas, reprit le roi, sans la princesse. — Et pourquoi donc, Sire? lui répliquai-je. C'est une fête que Votre Majesté donne â sa joie et à la joie publique. Ce n'est pas à la princesse, quoique à son occasion, à régler les plaisirs de Votre Majesté, et ceux qu'elle veut bien donner à sa cour, qui sV attend et les désire. Si la princesse croit que sa santé lui permette , elle y viendra, sinon la fête se passera sans elle. *>
V Pendant que je parlois, la raïneme faisoit sig-ne des yeux et de la tête de presser le roi, tellement que j'ajoutai que tout ce qui se faisoit et se passoit n'étoit et ne pouvoit être que pour Leurs Majestés ; qu'elles en éloient le seul objet et la déclaration unique; que, quelque grands princes que fussent les infants, ils n'y étaient que comme les premiers csourtisans et pour illustrer l'assemblée, mais jamais l'objet ; que la confiance dont Sa Majesté daig-noit m'honorer sur ce qui regurdoit la princesse m'eng-ageoit par devoir de supplier Leurs Majestés de considérer qu'il ne falloil pas aceoutumer la princesse à croire que tout se fît pour elle et que rien ne se pouvoit faire sans elle; qu'- f>lus la fête étoit digne de la présence de Leurs Majestés, plus cette lef'on de la faire sans elle lui feroit impression ; que
je ne pouvois m'empécher de reg*arder cela comme appartenant très-essentiellement à une éducation si importante^ et dont le bonheur de la princesse dépendoit, en lui faisant sentir dès la première occasion quelle nétoit rien, et qu'on se passoit trèsaisément d'elle. La reine appuya fort ce discours ; mais, le roi ne répondant rien, elle tourna doucement la conversation ailleurs. En finissant laudience, elle prit l'instant que le roi se retournoit après ma révérence pour me faire sig^ne de la tète et des yeux que javois bien parlé ; et, me montrant le roi du doigi et comme le poussant sur lui, elle me fît entendre de ne pas rebuter. Cela fit que je me hâtai de dîner pour me trouver à leur sortie pour la chasse, et je demandai tout haut à la reine pour quel jour enfin seroit le bal, dont j avouois que je mourois d'envie. Elle me répondit avec action qu'il falloit demander au roi, et lui demanda s'il m'avoit entendu. Il lui répondit : « Mais, nous verrons. » Ce court dialog'ue les conduisit au haut du petit degTé qui étoit tout proche par où ils descendoient et 'remontoient toujours, et je demeurai au haut, parce qu'à peine pouvoient passer deux de front.
« Le lendemain, je trouvai moyen de leur parler en particulier sur quelque bag-atelle, puis je remis le bal sur le tapis. La reine me dit en riant qu'il étoit vrai que j'en avois bien envie, et elle aussi, et se mit doucement à presser le roi. Comme il sou-
rioit sans répondre, je pris la liberté de leur dire il. 18
que je les suppiiois de se souvenir que j'avois pris celle de leur représenter que Leurs Majestés g^âtoient la princesse: qu'aujourd'hui j'osois ajouter qu'elles s'en repentiroient; qu'elles y voudroient remédier quand il n'en seroit plus temps; que M. le duc d'Orléans en seroit au désespoir, et que s'il pouvoit avoir le même honneur que j'avois d'être en leur présence, il leur parleroit là-dessus en même sens que moi, mais bien plus fortement, comme il lui convenoit. Ce propos tourna par eux-mêmes la conversation sur de nouvelles bag'atelles fort maussades d'opiniâtreté, de fantaisie, d'inconsidération pour ses dames, qui échappoient à la princesse, de la breveté (1) de ses visites chez Leurs Majestés, de la sécheresse de ses manières avec elles, sur quoi je les suppliai de me pardonner si je leur disois que c'étoit la faute de Leurs Majestés plus que d'une enfant qui ne savoit ce qu'elle faisoit, et qu'au lieu de l'accoutumer par leur trop de bonté à ne se refuser aucun caprice, rien n'éloit plus pressé ni plus important que de les réprimer, de lui imposer, de lui faire sentir tout ce qu'elle montroit ig^norer à leur ég-ard, et même à l'ég-ard de ses dames ; enfin, l'accoutumer au respect et à la crainte qu'elle leur devoit, à lire dans leurs yeux et jusque dans leur maintien leurs volontés, pour s'y conformer à l'instant et avec un air comme si c'étoit la sienne par l'empressement à leur obéir et à leur plaire. Tout
(1) On a déjà vu que Siiiut-Simoii ijcii>ail l)iL'vx'té pour brièveté*
LA REINE d'eSI'AGNE. 275
cela fut encore poussé de ma part et raisonné de la leur assez long-temps, après quoi je me retirai. Je n'allois plus chez la princesse, et je le dis à Leurs Majestés, parce que j'en voyois l'inutilité. Je ne reparlai plus de bal à leur retour de la chasse, au passag-e de leur appartement, de peur de rebuter le roi. Le surlendemain je me trouvai à leur passag"e pour la chasse. Au sortir de l'appartement, la reine me dit qu'il n'y auroit point de bal ; que l'ordre étoit donné d'ôter le préparatif qui étoit rangée depuis si longtemps, en me faisant des sig*nes d'en parler encore au roi. Je lui dis donc que j'en serois désolé par le plaisir que je m'en étois fait, et que si j'osois, je lui demanderois ce bal comme une g-râce.
« Ce dialog-ue conduisit à ce petit degTé qui étoit tout contre. A l'entrée, la reine me fît sig-ne de suivre. Je me fourrai donc à côté de celui qui lui portoit la queue, lui parlant haut de ce bal, pour que le roi, qui marchoit devant elle, pût entendre. Un moment après, elle se tourna à moi avec un air que je dirois penaud, si on pouvoit hasarder ce terme, et me fit sig-ne de ne plus rien dire. Apparemment que le roi lui en avoit fait quelqu'un làdessus, car cette rampe étoit obscure, et je ne pus l'apercevoir. Au repos du degTc , qui étoit assez long", la reine s'approcha du roi. Je demeurai où j 'étois sans m'avancer. Ils se parlèrent bas, puis la reine m'appela; et quand je fus près d'elle : « Voilà ([ui est fait, me dit-elle; il n'y aura point de bal;
mais pour s'en dépiquer, ce fut son terme, le roi en aura un petit ce soir, après souper, dans notre particulier, où il n'y aura que du palais, et le roi veut que vous y veniez. » Je leur fis une profonde révérence et mon remerciaient, tout cela, arrêtés sur ce repos du deg'ré. La reine me répéta : « Mais vous y viendrez donc? » Je répondis à cet honneur comme je devois. Le roi me dit : « Au moins il n'y aura que nous. » Et la reine continua : « Et nous danserons tout à notre aise et en liberté. » Et tout de suite ils achevèrent de descendre, et je les vis monter en carrosse.
« Le bal fut dans la petite g'alerie intérieure. Il n'y eut que les seig-neurs en charg-e, le premier écuyer, les majordomes de semaine, la caraarera-mayor, les dames du palais, les jeunes sefioras de honor et caméristes. Le roi, la reine, le prince des Asturies, s'y divertirent fort; tout le monde y dansa force menuets, encore plus de contredanses, jusque sur les trois heures après-minuit, que Leurs Majestés se retirèrent, et le prince des Asturies. »
La princesse, dont l'appartement était précisément situé à l'extrémité de la g-alerie où l'on dansait, ne parut pas un seul instant au bal donné en son honneur. Les jours suivants, le roi lit continuer les fêtes pour le mariag'e, comme si de rien n'était ; elles commencèrent le 15 février, et satislirent enfin le peuple, qui ne dissimulait plus son mécontentement d'une si long'ue attente.
Avant de (piitter Madrid, Saint-Simon, (|ui pa-
l'aissait peu désireux de continuer ce rôle ingTat de Mentor auprès d'une enfant de lacjuelle il n'y avait rien à i^^agmer, obtint encore, à l'occasion de ce mariag'e, une chose toute nouvelle pour l'Espagme. Dans ce pays, il n'existait pas alors d'acte de la célébration des mariag'es, parce que les conjoints n'y sig'naient pas avec leurs parents et leurs témoins sur les reg-istres des curés. Saint-Simon, qui avait déjà voulu éloig*ner toute possibilité de cassation de mariag'e par le coucher public, voulut aussi emporter un instrument authentique de la célébration, en dépit de ce qui se pratiquait de ce côté des Pyrénées. 11 l'obtint par sa persistance. « Je crus devoir cette précaution, ajoute-t-il, pour consolider de plus en plus un mariag^e qui ne devoit pas être consommé sitôt, quoiqu'il parût l'être. » Ayant donc complètement rempli sa mission, ayant obtenu pour lui et pour les siens tous les honneurs qu'il pouvait rêver, il obtint la permission de reg'ag'ner la France, et eut le 21 mars ses audiences de cong-é. Tout se passa solennellement et cordialement chez le roi et chez la reine. Mais il en fut tout autrement cliez la princesse des Asturies. « Elle étoit sous un dais, debout, les dames d'un côté, les gTands de l'autre; je fis mes trois révérences, puis mon compliment. Je me tus ensuite, mais vainement, car elle ne me répondit pas un seul mot. Après quelques moments de silence, je voulus lui fournir de quoi me répondre, et je lui demandois ses ordres pour le Roi, pour l'Infante et pour Madame, pour
M. le duc et madame la duchesse d'Orléans. Elle me reg-arda et lâcha un rot à faire retentir la chamhre. Ma surprise fut telle que je demeurai confondu. Un second partit aussi bruyant que le premier. J'en perdis contenance et tout moyen de m'empecher de rire ; et jetant les yeux à droite et à g*auche , je vis tous leurs mains sur la bouche et leurs épaules qui alloient. Enfin un troisième, plus fort encore que les deux premiers, mit tous les assistants en désarroi et moi en fuite avec tout ce qui m'accompag-noit, avec des éclats de rire d'autant plus g-rands qu'ils forçoient la barrière que chacun avoit tâché d'y mettre. Toute la gTavité espag^nole fut déconcertée ; tout fut dérang-é, nulle révérence; chacun pâmant de rire se sauva comme il put, sans que la princesse en perdît son sérieux, qui ne s'expliqua pas avec moi d'autre façon. On s'arrêta dans la pièce suivante pour rire tout à son aise et s'étonner après plus librement. » Tel fut le dernier acte officiel de l'ambassade extraordinaire du duc de Saint-Simon. Le roi et la reine surent cette aventure, mais la prirent en riant eux-mêmes, «pour en laisser la liberté aux autres, qui s'en servirent fort larg*ement sans se faire prier. » 11 ne paraît pas que cet esclandre ait produit mécontentement ou surprise au Palais-Royal ; Saint-Simon rendit cependant au duc d'Orléans un compte fidèlement détaillé des excentricités de sa fille, « de sa conduite, de la patience et des bontés de Leurs Majestés Catholiques pour elle; après ce sérieux, je le divertis de mon
LA REINE d'ESPAGNE. 279
audience de cong-é chez elle, dont il rit beaucoup. »
Après l'affaire du bal, Saint-Simon ajoute : « La princesse en fit de toutes les façons les plus étran- §•68, excepté la g-alanterie. » On comprend à quel point une semblable attitude étonna d'abord et froissa ensuite à Madrid. La triple alliance formée si habilement par Dubois entre les deux couronnes avait été de sa part un coup d'une extrême habileté, en rendant son pouvoir véritablement inébranlable; mais il n'av^ait plu que très-modérément aux Espag-nols (1). Les excentricités de la princesse ne furent pas de nature à chang^er ce sentiment peu sympathique, d'autant plus qu'après le départ de Saint-Simon elle les redoubla plutôt qu'elle ne les diminua. La reine se lassa dans ses efforts, et la royale enfant resta sans appui, sans conseils, au milieu de ses dames, qui s'impatientaient bel et bien quand elles ne riaient pas, Il faut reconnaître aussi que ses beaux-parents ne firent pas plus d'efforts que le Régent pour réformer son caractère et donner une bonne direction à son éducation. Une lettre du chevalier d'Orléans, qui vint à Madrid avec mademoiselle de Beaujolais, fournit à ce sujet des renseig-nements très-véridiques , et qui constituent autant de circonstances atténuantes en faveur de la princesse. Après avoir constaté la mauvaise humeur que lui causa l'arrivée de sa sœur, il ajoute : « Elle
(1) Leraontev, I, 43."i.
n'a auprès d'elle, pour dire la vérité, que des J3êtes et des imbéciles; le roi, qui ne song^e pas à l'éducation de son propre enfant, lui a mis la bride sur le cou entièrement; elle n'a auprès d'elle personne qui ait la hardiesse ou l'esprit de lui parler sur les travers qu'elle peut prendre. Je ne dis pas qu'il soit facile d'y porter remède; mais, quoi qu'il en soit, je crois devoir dire à V. A. R. que cette princesse n'est pas élevée comme il convient, et qu'elle ne prend pas tant de soin de plaire autant qu'on a pu le faire entendre à V. A. R. (1). »
A dater du départ de Saint-Simon, la correspondance diplomatique recommence entre notre ambassade et le Palais-Royal, et il n'y est fait d'abord aucune allusion pouvant corroborer les sévères jug-ements, les piquantes anecdotes du noble duc. Tout au contraire, la princesse y est peinte sous un jour avantag'cux, et ces dépêches devaient causer une profonde surprise au Rég-ent. Le secrétaire Robin écrivait, le 27 août 1722 : « Madame la princesse des Asturies fait toujours l'objet de la tendresse delà famille royale, et celui de l'admiration de toute la cour. Les marques de son esprit délicat et élevé se montrent à tout moment; celles de sa g-énérosité sont toujours mises en œuvre avec jug-ement. Elle g^ag^ne les cœurs. Sa taille et son visage acquièrent chaque jour de nouveaux agM^émens. On n'oublie rien pour lui faire aimer la musique, la
(1) Aff.étmng.
danse et les autres connoissances diguies d'une princesse de son rang* (1). » Le père Daubenlon est encore plus explicite; le 30 avril, il mande au Rég-ent : « C'est avec un extrême plaisir que j'ai l'honneur de rendre compte à V. A. R. de ce qui reg'arde madame la princesse des Asturies. V. A. R. peut croire à quel point elle se forme chaque jour; loin que le haut rang' qu'elle occupe ici ait g-âté ses hautes qualités, il n'a fait que les embellir. S. A. se rend tous les jours plus aimable et plus g-racieuse; sa discrétion croît visiblement, aussi bien que sa taille. LL. MlM. la g-oùtent infiniment. Je sais avec certitude que le roi a pour elle une très-tendre amitié et tous les sentiments d'un père passionné. Les Espag*nols admirent son esprit et ses agTéments; ils en sont tellement épris qu'ils croyent que S. A. enchérira sur le mérite de sa tante la reine Marie-Louise. Gela sig-nifie beaucoup dans ce pays (2). )) Enfin, le môme courrier emportait une lettre du P. de Laubrussel, spécialement charg-é de renseig'ner tous les quinze jours le Rég-ent au sujet de sa fille : « Sa santé se soutient à merveille. L'écriture, la danse, la lecture, les promenades, partag'ent ses journées , qui coulent très-rapidement. Elle entend déjà parler et lit l'espagmol; c'est un excellent instrument que le bon esprit en quoi elle excelle...; toutlui rit ici... LL. MM. laclioyent.»
(i) Af. étrang., vol. 317, d'Esp.
(2) Ibid.
Une indisposition du prince des Asturies permit à sa femme de toucher vivement la cour par les soins qu'elle lui prodig'uaen ne le quittant pas, et refusant même, tant qu'il g*arda le lit, de descendre au jardin (1). Le P. de Laubrussel ne se contient plus à ce sujet, et ses dépêches devinrent tellement élog'ieuses que Dubois lui répondit un jour ces mots, qui montrent en même temps Fopinion que Saint-Simon avait formée sur la princesse au Palais-Royal : cf Je crains que l'héroïne ne soit une héroïne de roman, et que rattachement que vous avez pour elle et que l'envie que vous avez de faire plaisir à M' le Rég'ent ne tirent de votre vérité quelque complaisance (2). » L'abbé s'empressa de répondre, en jurant ses grands dieux qu'il n'écrivait que la stricte vérité (15 juin) (3). Mais dans sa dépêche précé-
(1) Aff. Hr., tome 318, \\ mai.
(2) Ibid., 2 juin.
(3) Chavigny écrivait le l^'' juillet : « Les Espagnols me paroissent tous les jours plus satisfaits des manières tie la princesse : ils conviennent qu'elle a l'esprit excellent et le naturel admirable, qu'elle est très-libérale et très-charitable envers les pauvres : ce qui les charme, car elle est affable et caressante à leur égard et elle parle espagnol avec eux. lis espèrent de revoir un jour leur reine Marie-Louise. Elle a encore quelques puérilités que l'âge et l'expérience et son lion esprit corrigeront. » A ce moment notre audjassadem' était sacrifié aux exigences du roi d'Espagne. Voici la dépêche inédite par laquelle Philippe V chaige le P. Uaubenton, le 23 juin 1722, de demander le rappel de M. de Chavigny :
a Monseigneur, c'est avec une extrême peine que j'exécute l'ordre que le roi vient de me donner, de faire savoir à Y. E, qu'il ne peut plus s'accomoder de M. de Chavigny : il lui est revenu avec certitude que ce ministie intriguoit à la cour et dans la ville de Madrid, d'une manière ({iii a toit iiiiti' S. M. Le roi, qui est la droiture même, m'a fait l'honneur de me din- (ju'il \u- peut pifiidic confiance en un ministre qu'il sait qui
dente, celle-là même qui avait excité l'incrédulité du cardinal, au milieu des compliments qui y sont accumulés, on remarque deux phrases qui peuvent donner à réfléchir sur les perfections de la princesse : (f J'ose assurer que S. A. R. ne manque pas de divertissements, et qu'elle en in venteroit plutôt de sa façon que de laisser l'entrée à l'ennui... Ce qui étonne quelquefois madame la camerera est une certaine ouverture d'esprit qu'elle croit prématurée... » La princesse allait en donner des preuves. Se sentant choyée à l'excès par sa nouvelle famille , elle ne tarda pas à croire que tout lui serait permis. L'Infant lui témoig^nait une extrême tendresse ; il allait au-devant de ses moindres désirs (1), et développait de la sorte en elle cette humeur fantasque et volontaire qui ne la sig'nala que trop souvent. Le hon P. de Laubrussel, après avoir dit que la princesse pendant sa maladie avait constamment travaillé à faire des draps et des chemises pour les pauvres , et qu'elle venait de lui demander à apprendre le latin, ajoute : « Elle se plaît à entendre des contes
finasse et use d'artifice, et qu'il espère que V. E. coutril)iiera à le délivrer d'une personne avec qui il seroit peiné di^ traiter. Comme tout ceci est fort secret, S. M. sera fort aise qu'on le rappelle sous quelque honneste prétexte. Je me suis défendu autant que j'ai pu de cette désagréable
commission, mais il a fallu obéir au roi Il s'est compromis avec le
confesseur,.. » Il fut immédiatement rappelé. Dubois fit adresser h l'ambassadeur une dépèche ofticieUe conçue en termes très-roides, mais corrigée par une lettre particulière des plus amicales. {Aff. étr., t. 318.) (1) Le 23 mai, il lui donna un phaéton et six petits chevaux noirs; elle se promenait dans cet équipage tous les jours dans les allées d'Aranjuez.
plus propres à bercer des enfants. . . On craint qu'elle ne devienne fort malig-ne (1). » Elle était seule alors avec ses dames à l'Escurial, tandis que ses beauxparents habitaient Balsain,où elle leur écrivait souvent, à ce qu'assure le P. de Laubrussel, sans que nous en soyonsbien convaincu : le bon jésuite faisait peut-être de fréquents brouillons pour son élève, mais nous pensons fort qu'elle les recopiait rarement. Cependant Maulevrier écrit le 10 août : a Elle se fait adorer dans ce pays : je l'ai trouvée g-randie (2). » Du reste les dépêches parlent rarement alors de la fille du Rég-ent, et il est permis d'en inférer que c'était surtout par l'embarras de nos diplomates à en dire quelque bien. Mais il se produisit alors un événement qui influa évidemment d'une manière fâcheuse sur la princesse. Je veux parler du mariag^e de sa sœur de Beaujolais avec l'Infant don Carlos : nous raconterons dans un autre chapitre les nég^ociations de cette troisième alliance entre les deux branches de la maison de Bourbon; dès maintenant seulement nous constaterons le peu de plaisir que l'arrivée de la jeune princesse causa à sa sœur (février 1723). Mademoiselle de Beaujolais qui était encore tout à fait une enfant, fut accueillie avec faveur à l'Escurial, et cela ne pouvait manquer de donner à sa sœur de l'humeur et de la jalousie. Il
(i) Lcttrt! (lu 15 juin 1722, vol. ;}19. Elle commença ù apprendre l'équitation au mois d'août.
(2) lhi>L
semble cependant qu'elle ait eu au moins un moment la pensée de réagûr contre la mauvaise impression produite probablement depuis quelques mois, en chang^eantses liabitudes. Au mois d'avril, elle s avise de dresser un plan de vie qui effraya le Père de Laubrussel; il s'empressa d'en informer le Rég'ent, en ajoutant qu'il craig-nait « plus un effet d'application à des objets trop sérieux, qu'un amusement à la bag'atelle qui seroit assortie à son âg-e (1). » Puis il s'arme de ce beau raisonnement pour expliquer pourquoi les deux sœurs se rencontraient rarement, quoique demeurant ensemble à Aranjuez : « Toutes deux sont bien unies, se voient souvent : les visites de la cadette seroient plus fréquentes, si elle ne s'épouvantoit de voir son aînée attachée à ses livres (2). » L'aveu est sig-nifîcatif au bout de la plume du bon jésuite, qui semble véritablement avoir fait vœu de ne dire que du bien de son élève. Nous trouvons cependant ses assurances confirmées par l'abbé de Goulanges, qui, le 13 mai, écrivait de son côté à Dubois : « J'ai été ag"réablement surpris de trouver un si gTand chang*ement en la princesse : elle m'a paru bien plus attentive à sa personne et à se composer une conduite qu'elle soutient avec beaucoup de hauteur et d'élévation. » Mais il ajoute qu'il lui en est revenu « quelques petits traits qui n'ont pas plu à la duchesse de Mon-
(1) 2G avril 1723 : vol. 328.
(2) 10 mai. Ibid.
telano, et que la reine a jug'é à propos de dissimuler, n 11 paraît aussi que, malg'ré son jeune àg'e, la princesse était peu satisfaite de l'attitude de son mari : elle en parla à Coulang-es : « Elle me fit l'honneur de me demander, mais en roug'issant extrêmement, comment le roi vivoit avec l'Infante, s'ils se voyoient souvent. Je répondis seulement qu'il n'y avoit pas lieu de douter qu'il ne résultât une parfaite intellig-enee de leurs fréquentes entrevues. — Je suis bien sûre, répliqua la princesse, et sans attendre ma réponse, que le roi de France n'a rien à se reprocher sur cela. » Coulang'es, d'autre part, conclut en disant : « Elle a tout ce qu'il faut pour s'attacher les Espag-nols et se rendre absolue sur l'esprit du prince (1). » Oejug-ement est bien en désaccord avec celui que nous venons de voir formuler par Saint-Simon, et qui, g-râce à lui, ne devait trouver que des incrédules au Palais-Royal. Les plaintes parvinrent probablement aux oreilles du prince, car à quelques jours de là, Goulang'es raconta que dans un voyag*e que les deux enfants firent à Tolède, ils dînèrent (2) pour la première fois ensemble, sur les instantes prières du prince. 11 aimait beaucoup à ce moment Louise-Elisabeth d'Orléans , et cherchait assidûment à la rencontrer, ce qui plaisait sing^ulièrement à celle-ci (3). Ce sentiment devint
(1) 15 mai. Aif.Hv.,i. 329.
(2) 24 mai. VAd.
(3) Lettre d'mi sieur Valcourt, 12 Juillet. Vui. 33U.
LA REINE d'eSPAGNE. 287
même bientôt assez fort pour que le roi décidât qu'à dater de la Saint-Louis, fête du prince, les deux époux seraient définitivement réunis (1). Voici en quels termes le secrétaire Stalpart rend compte de ce revirement à Dubois : « Le roi et la reine arrivèrent de Balsain à l'Escurial le 18, à 10 heures du soir. M. le prince des Asturies et la princesse les attendoient avec impatience pour exécuter ce qui leuravoit été permis. D'abord que LL. MM. furent dans leurs appartements, le roi passa dans celui du prince et le fît déshabiller en sa présence ; la reine en fît de même avec la princesse et la fît coucher, après quoi S. M. alla trouver le prince qu'elle mena par la main, accompag*né du roi, au lit où étoil la princesse , et les ayant laissés ensemble couchés, LL. MM. se retirèrent jusqu'au lendemain, qu'elles retournèrent voir les nouveaux mariés. Le prince avoit l'air g'uay : la princesse avoitle visag*e échauffé. Ils continuent à coucher et à mang-er ensemble, et paroissent contents (2). » Ce fut naturellement un g-rand événement pour la cour d'Espag-ne, et les sentiments que montraient le prince depuis quelques mois faisaient concevoir de g-randes espérances. On s'appliqua à étudier avec plus d'attention le caractère des deux jeunes époux, sur lesquels reposait alors l'avenir de la monarchie, et vers lequel l'esprit public se laissait volontiers entraîner,
(1) Aff.étr. « La princesse devient tous les jours de plus en plus belle et le prince plus amoureux. »
(2) Ibid., vol. 330.
par suite du mécontentement causé par la mauvaise administration dont chacun avait à se plaindre (1). Le roi avait décidé que son lîls assisterait désormais au conseil du g*ouvernement et qu'il y opinerait ; il lui fournit l'occasion d'affirmer sa volonté, en lui donnant raison dans une petite intrig-ue de cour, par laquelle les chefs de la maison du roi voulaient faire servir le prince par les officiers de la bouche de la reine et non par ceux du souverain. C'était assurément un détail en apparence bien secondaire, mais il avait une réelle importance dans une cour où les questions d'étiquette étaient encore plus importantes qu'à Versailles, et où une défaite de la camarilla surprenait toujours infiniment le public, tant cela arrivait rarement. La princesse répondait pleinement alors aux sentiments qu'elle inspirait à son mari. Vers la fin du mpis de septembre, le prince dut aller à San-lldefonso, et tous deux versèrent d'abondantes larmes, quand il fallut se séparer, môme pour si peu de temps. C'est au milieu de véritables san<j;'lots qu'ils se quittèrent, en se criant l'un à l'autre : ((Adios, mujer ! adios, marido(2))) ! Les correspondants de Dubois sont unanimes pour constater cette réciprocité de sentiments, quoique ceux du prince fussent évidemment plus vifs (3). Mais la
(\) Lettre de Valcourt. Il fait dans cette lettre un gi-and tjloge du P. de Laubrussel, « lia, profond, insinuaut, iiiiluciit : il y a tout à espérer do ce cùté-là. » 24 août 1723.
(2) Lettre de Coulange du 27 seplend)ie 1723. [Aff'.étr.)
(3) Lettre de Coulange du 4 octobre. Ibid.
LA REINE d'eSPAGNE. 289
princesse avait un grave clélaul : elle ig"norailal)solumentrartdese tenir proprement, on plutôt ell(Mi'y avait aucun g'oùt : elle mang'eait avec « une malpropreté mAme dég-outante, dont LL.MM. ont témoig-né leur peine et leur surprise, sans cependant lui en rien dire (1). » Souvent aussi elle montrait au prince une indifférence et une indolence qui le choquaient extrêmement. Vers la fin de l'année, elle fut atteinte d'un érysipèle, qui fut cause qu'on attendit, jusqu'au 14 décembre, pour lui apprendre la nouvelle de la mort du Régnent. « La douleur fut si forte, que la reine se mit à g^enoux pour l'eng'ag'er a pleurer et à se consoler (2). »
A ce moment la princesse était moins populaire que quelques mois auparavant. Elle n'avait pas su g-arder ladig-nité que les Espag*nols ne séparaient jamais du caractère de leurs princes, et plusieurs traits de Louise-Élisabetlî d'Orléans avaient sérieusement indisposé l'opinion. Un jour elle demanda s'il pleuvait, en voyant à la promenade les Grands demeurer couverts autour d'elle : il paraît qu'elle fit très-naïvement cette question, mais le scandale n'en fut pas moins réel, et on voulut y voir une impertinence volontaire. Le P. de Laubrussel nous a dit une fois qu'elle aurait inventé des divertissements, plutôt qu'elle n'aurait consenti à en manquer. Elle était en effet excessivement malig-ne et elle cédait à son pen-
(1) Aff. étr.
(2) Coulange. Ibid.