‹ Les filles du régentChapitre 40 sur 43 · II · texte numérisé non relu

II

« Dans cette maison, il nous a paru bien du clinquant : tout ce qui reluit n'est pas or (1). w Le Palais-Royal proposa le duc de Nevers, que Philippe V n'acceptait qu'avec réserve : « Leurs Majestés ont" dit : Nous l'ag^réons à cause de la lettre de madame la duchesse d'Orléans, sans cela nous ne l'aurions pas fait : c'est un lorg-neur de femmes qui n'ajamais rien valu ni pour la paix ni pour la g'uerre (2). » Mademoiselle de Beauffremont ne leur plaisait pas davantag*e : « C'est une tille g'iorieuse et très-dang'ereuse à mettre auprès d'une jeune princesse. » On voulait aussi à San Ildefonso une maison très-peu nombreuse, et on ne consentait pas à ce qu'un évèque y fig-urât comme aumônier. Au dernier moment, il se produisit une pitoyable difficulté. La jeune reine se trouvait alors exposée à ne plus pouvoir partir, par la mauvaise volonté des deux cours, qui ne voulaient cependant ni l'un ni l'autre d'elle, mais qui cherchaient à l'envi, soit à l'humilier, soit à économiser sur la dépense des frais de voyag-e. Bref, on ne voulait pas lui fournir de carrosses. Ses beaux-parents consentaient à la faire reconduire seulement à Bayonne, et encore au début ne voulaient-ils entendre parler (pie de la Bidassoa (3)* Des mémoires assez vifs furent- échangées à ce sujet, sans avancer les choses» Le roi se montrait « surpris

(1) Du 0 février.

(-2) Ibid.

{'■i) Tessé, 12 février.

LA REINE d'eSPAGNE. 339

at'flig'é, embarrassé)). Tessé ne dissimulait pas l'ennui que lui causait cet incident, et il finit par s'en expliquer avec une entière franchise : «Je vais donc accoucher de ma lettre, si je puis, écrit-il le 20 février. Leurs Majestés m'ont tiré à part et m'ont dit : — Qu'avons-nous à faire ? Qu'est-ce que cette pauvre princesse a à faire, aussi bien que toute l'Europe qui sera informée de cette difficulté d'envoyer des carrosses? Qu'avons-nous tant à faire des querelles particulières et des tracasseries des maisons d'Orléans et de Gondé? Croyez-vous que nous ne soyons pas informés des divisions entre MM. les ducs d'Orléans et du Maine et M. le duc de Bourbon ? Nous n'avons pas eu lieu d'être contents de feu M. le duc d'Orléans; mais quand sur des choses extérieures et publiques dont cette aventure de carrosse est du nombre^ le duc de Bourbon n'accable pas de bons procédés madame d'Orléans, c'est par humeur faire des choses qui retombent sur lui. »

Le duc de Bourbon en effet montrait en cette occasion une déplorable petitesse, parfaitement appréciée par Philippe V. Les instances de Tessé ne pouvaient vaincre sa mauvaise volonté, et cependant il les formulait avec une extrême vivacité, sentant que la jeune reine allait être renvoyée sans plus de retard, et qu'elle ne trouverait rien de préparé à son arrivée en France. Tandis que la pauvre enfant copiait ce billet rédig-é par notre ambassadeur pour Louis XV : « Sire, c'est une g-ràcc de

.'i4Û LES FILLES DU RÉGENT.

o^rancl prix pour moi d'être rapprocliée de votre cour et d'avoir à y partag-er la douceur de votre règ^ne, après avoir si bien éprouvé celle du roi catholique jusque dans mes malheurs (1) ;» — Tessé, se fâchant tout à fait, mandait le lendemain, sans plus dissimuler son mécontentement : « A Bayonne, vous pouvez compter qu'ils la planteront là comme un paquet de ling-e sale avec ses trois caméristes, et que l'escorte reviendra. «

L'effet produit en Europe par laprolong-ation de cet incident était des plus fâcheux : le duc de Bourbon s'obstinait à exig*er que le duc d'Orléans fît les frais des voitures, et celui-ci s'en défendait en soutenant avec raison que c'était au roi à faire revenir la veuve du roi d'Espag^ne. M. le Duc y voyait à la fois un moyen d'humilier la maison qu'il détestait, et de prolong'er le séjour en Espag-ne de la reine, dont il redoutait sing-ulièrement le retour en France. Il aurait dû comprendre cependant l'irritation f[ue causerait de l'autre côté des Pyrénées la nouvelle oflicielle du renvoi de l'Infante fiancée à Louis XV. Nous n'avons pas à parler ici de cet événement (2); mais le lecteur devinera facilement

(i) Du i mars.

(2) Nous nous contenterons de reproduire une dépêche inédite adressée à ce sujet le 1."i mai jiar le duc de Bourbon « pai' \uic seni'le » à M. de Marcillac, chargé alors de nos affaires à Mach'id :

« J'ai reçu votre lettre du 30 a\i'il. M. le maréchal de Tessé et l'alihé de Livry m'ont communiqué celle ([ue vous leur avez écrite depuis leur départ de Madiiil. .le icuiaiijur a\cc plaisir la conlinualiou de votre zèle dans une conjonclun! aussi délicate i\\\c celle-ci. cl \ou> piaivez compter

que désormais le séjour d'Elisabeth d'Orléans n'était plus possible. On n'observa même plus envers elle les régules de la plus stricte bienséance ; elle fut littéralement détenue à Lerma (1) jusqu'à la lin des fêtes de Pâques ; de là elle fut envoyée à Burg-os avec sa sœur, et elle dut y attendre la nouvelle du départ de l'Infante pour être mise immédiatement en route. Le duc de Bourbon se décida alors à faire partir Desg*rang*es en toute hâte pour Bayonne, afin d'y disposer les choses en vue d'une réception convenable; mais il ne céda pas sur la question des voitures que la duchesse d'Orléans dut faire expé-

que je reconnoîtrai le service que vous pourrez rendre en cette occasion pour apaiser l'irritation oii se trouve la cour de Madrid par rapport au parti que le roi a été forcé de prendre. Si le roi et la reine d'Espagne pouvoient lire dans mon cœur, je suis sûr que LL. MM. me rendroient justice sur les sentiments de respect et d'attachement que je ne cesse d'avoir pour elles, quoique j'aie été obligé indispensablement de céder aux vives représentations de tous les ordres du royaume, et d'informer le roi du cri public sur la nécessité absolue de rompre des engagements dont l'exécution pouvoit être préjudiciable non-seulement à la France, mais à l'Europe entière. J'ai senti plus vivement que personne la peine qu'un pareil événement devoit causer à LL. MM., mais il ne m'étoit pas possible de pallier les craintes de toute la nation. Je suis toujours dans la ferme résolution de contribuer en tout à entretenir l'union si nécessaire entre les deux couronnes, et vous pouvez en donner les assurances les plus positives ta toutes les personnes à qui vous serez en état de parler, que ce sont des sentiments qui sont nés en moi et que je conserverai toute ma vie. Entretenez les bonnes dispositions dans tous ceux que vous connoissez qui désirent la conservation de la bonne intelligence qui doit régner entre les deux monarchies, et informez-moi exactement des moyens qui pourront être mis en usage pour informer LL. MM. de mon zèle pour leur service, et de mon attachement respectueux à leiiis personnes. »

(1) Tessé, 2 avril.

dier elle-même avec les femmes nécessaires pour le service de ses filles. En môme temps M. de Morville écrivait à M. d'Adoncourt , commandant à Bayonne, de prendre les mesures nécessaires pour le log-ement des princesses qui devaient arriver avant les carrosses : « Faites le moins mal que vous pourrez, et S. A. S. sera contente. Si à la frontière où vous irez on veut vous les remettre, prenez-les, sinon laissez arriver de bonne g^ràce à Bayonne : traitez au mieux les Espagnols en ce cas (1). »

Le 15 avril, le prince de Robecq arriva à Bayonne avec mesdames de Berg-hes et de Gonflans. La duchesse d'Orléans avait demandé des g'ardes pour la reine, mais ils lui furent refusés. Le 28 seulement les princesses firent leur entrée dans cette ville, d'où, le 23, madame de Gonflans écrivait pour se plaindre vivement de Tennui qu'on éprouvait à attendre si long'temps. Après un court séjour pour reposer les princesses d'un voyag-e fait dans des conditions assez pénibles, on se remit en route. La reine trouva à Etampes le prince Charles de Lorraine nommé pour la recevoir (22 juin), et elle fut directement conduite à Vincennes. Dans les pre- ■ miers jours du mois d'août, le roi vint la voir : il ne lui dit « que oui ou non (2), » quoi((ue, contrairement à ses habitudes, elle lui fît loutes sortes d'honneur^ de politesses et de g-râces. Le

(i) Du 31 mars.

(2) Marais, HI, 213.

LA REINE d'ESPAGNE. 343

soir, on afficha dans Paris une feuillo do papior blanc, au bas do ]a([uollo on lisait : « Harang^ue du roi à la reine d'Espao'ne (1).» Elle essayait vainement de se montrer aimable pour tous : sa vie était triste, et sa petite cour plus triste encore. Son humeur d'ailleurs ne pouvait si soudainement chang-er. Au bout de peu de temps, elle se brouilla avec sa première dame d'honneur, la princesse de Berg'hes, et elle finit à la suite de disputes de laquais et de cochers par les renvoyer, subissant sans s'en douter la pression de son g-rand écuyer, le duc de Nevers, qui faisait ce qu'il voulait chez elle, et désirait y placer sa sœur , la maréchale d'Estrées (août 1725) 2). La reine sortait alors chaque jour en voiture, et elle s'amusa d'abord à visiter tous les châteaux des environs de Paris. Le silence se fait ensuite autour de la jeune princesse, qui ne paraît avoir nullement justifié les appréhensions soulevées par son retour en France. Cependant elle eut à subir de nouvelles épreuves et à traverser des jours difficiles. L'Espag-ne apporta une excessive nég^lig'cnce au paiement de sa pension : la durée de ces retards lui causa de sérieux embarras pécuniaires auxquels elle remédia en quittant Vincennes pour se retirer chez les Carmélites de Paris. En y entrant, écrit Mathieu Marais, le 15 décembre 1727,

(i) Marais, III, 213.

(2) Elle avait la duchesse de Liria comme camarera mayor, avec M""" de Berghes, de Robecq, de Nevers, de Beauffremont, d'Arpajou et de Nangis pour dames. Des gardes particuliers lui furent attachés.

au président Bouhier, « la reine rompit son éventail et dit : — Ma maison est rompue. — Sur quoi ses dames s'en retournèrent à pied. » Elle y demeura plus de trois années dans une complète retraite, pendant laquelle le g'ouvernement français fît toutes les démarches possibles pour avoir raison du mauvais vouloir de la cour d'Espag-ne. Ces nég-ociations réussirent enfin, et l'ambassadeur Gastellamare vint chez la reine lui annoncer '^ une entière réconciliation », et le paiement prochain de tous les arréragées qui lui étaient dus (1). A la suite de cet arrang-ement, Elisabeth d'Orléans quitta le couvent, et obtint enfin d'être installée au Luxembourg', où, tout en jouissant de revenus satisfaisants , même avec l'irrég-ularité apportée par le g'ouvernement espag-nol dans le paiement de sa part, elle vécut misérablement et obscurément, dominée par ses domestiques que soudoyait l'Espag"ne pour la surveiller (!2). Les contemporains mentionnent rarement Louise - Elisabeth d'Orléans.

Quand M. de la Mina revint à Paris au mois de mai 1737, le duc de Luvnes constate sa visite chez la reine douairière. «Il a été peu, ajoute-t-il, chez elle ; il l'a pourtant vue et madame de la Mina aussi. Ses instructions portent de ne la voir que

(1) Marais à Bouhier, 8 novembre 1730.

(2) ICllc avait du roi 200,000 livres de l'Oiite pour les intérêts de sa dot, et nu million de l'onte éaaiement de l'Espagne. M. de Luynes constate qu'au moment tle sa mort elle n'avait guère touché encore (|u'une ou deux annuités de cette pension.

LA RRINE d'ESPAGNE. 345

deux ou trois l'ois l'année seulement (1). » Il fallait qu'elle tînt bien peu de place dans le monde, pour que le fidèle chroniqueur de la cour ait trouvé si rarement l'occasion même de prononcer son nom. Quand l'une des filles du roi fut mariée h l'Infant don Philippe, on song-ea à l'oblig-ation pour cette princesse de se présenter chez la reine d'Espag^ne. Une difficulté d'étiquette en empêcha la réalisation. Madame Infante devait aller au Luxembourg* avec une escorte de g-ardes du corps du roi, lesquels avaient droit au pas sur ceux de la reine Louise- Elisabeth. Mais celle-ci fit remarquer que ce privilégie n'appartenait aux g^ardesque quand ils accompag'naient la personne du roi ; que, dans les autres circonstances , le pas revenait à ses g'ardes sur ceux-là. Cette difficulté en effet supprima la visite. « L'écuyer de quartier, qui suit Madame en voyag-e, fut charg'é, le 31 août 1739, d'aller au nom de madame Infante chez la reine d'Espagnie lui transmettre ses compliments. Cet écuyer m'a dit, ajoute Luynes, que le compliment n'avoit pas été trop bien reçu, et que la reine d'Espagnie lui dit pour toute re'ponse : — « Je lui suis bien oblig-ée, — et lui tourna le dos dans le moment (2). »

Le duc de Luynes nous apprend encore qu'au mois de janvier 1741, la reine prit une demoiselle de Durfort, d'une branche pauvre de cette illustre

(1) Tomel, p. 266.

(2) T. III, p. 26.

famille, comme demoiselle d'honneur, et que, pendant l'été suivant, elle passa trois semaines à Gompièg-ne, log-ée dans l'ancien appartement de son père. Depuis quelques années, elle était enfin revenue à des sentiments raisonnables en se jetant dans les pratiques d'une très-g'rande piété ; elle passait alors sa vie dans les ég-lises, observant une sévère retraite, ne voulant plus voir personne afin de penser uniquement à son salut (1), comme si elle eût eu le pressentiment qu'elle s'éteindrait subitement. Elle avait passé difficilement Fliiver de 1742, et avait failli succomber à une crise d'hydropisie. Le mal reprit avec une nouvelle intensité au mois de mai , et elle mourut subitement en dînant, le 16 juin, au Luxembourg*, où elle n'avait plus cessé de demeurer. Elle fut enterrée à Saint-Sulpice, dans un caveau particulier, sur lequel le curé fit placer cette inscription : « Gy-g-ît Elisabeth, reine douairière d'Espag'ne, » ce qui choqua vivement le duc d'Orléans, froissé de ne pas y voir fig-urer le nom de sa maison. Le curé lui répliqua que la défunte avait elle-même indiqué l'inscription qu'elle souhaitait, et « que d'ailleurs le titre de reine l'emportoit sur le nom de famille » . Gette mort ne fut sig'ualée à la cour que par un incident véritablement burlesque. Ge fut le 15 juillet seulement que M. de Gampo-Florido, ambassa-

(1) Luynes.

(2) lbid.,iy,il5.

deur d'Espag-ne, vint on grande cérémonie annoncer cet événement à Louis XV et à la famille royale, à cause de l'absence de ce prince. « Gomme on ne peut pas reg^arder cette mort comme un g'rand malheur dans l'État, l'ambassadeur ne put pas s'empêcher de rire, et il fut reçu aussi en riant par la reine, par le dauphin et par Madame (1). » La cour cependant prit le deuil pour trois semaines. Dans ces derniers temps, la reine Louise-Elisabeth n'avait plus auprès d'elle qu'une dame, madame de Poly, à laquelle elle laissa une pension de mille écus, et qui fut attachée à sa sœur de Modène.

Triste existence que celle de cette princesse ! Fille du Régnent de France, reine d'un des g-rands royaumes de l'Europe , sa vie fut comme un rêve incohérent avec l'ennui d'une dig-nité sans pouvoir, et le ridicule d'une cour en haillons. Elle vécut et mourut sans avoir été ni aimée ni heureuse, laissant une réputation équivoque, conséquence plutôt d'une enfance mal dirig'ée que de vices réels. Pendant toute son existence sa double famille n'eût qu'une pensée, celle de se décharg^er l'une sur l'autre de cette infortunée jeune femme, et sa mort ne parut qu'un incident plaisant pour ceux-ci, qu'un heureux débarras pour ceux-là.

(1) Luynes, iv, 190.

Enfance lie la princesse. — Négociation de son mariage avec l'Infant don Carlos. — Satisfaction de la cour d'Espagne. — vSa grâce et son bon caractère. — Elle est fêtée à Madrid. — Mécontentement de sa sœur. — Amour de son fiancé. — Renvoi de l'Infante. — Irritation à la cour de l'Escurial. — Les princesses françaises sont renvoyées à leur tour. — Voyage. — Constance des deux fiancés. — Négociations pour renouer leur union. — Mort de la princesse.

Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'en même temps que le mariag-e du prince des Asturies était conclu avec Mademoiselle de Montpensier, deux autres unions étaient arrêtées parles Maisons de France et d'Espag'ne : l'une entre Mademoiselle de Beaujolais^ cinquième fille du Rég-ent, et l'infant don Carlos; l'autre entre Louis XV et l'Infante^ sœur de ces deux princes, mais fdle du second hymen de Philippe V et d'Elisaheth Farnèse(l).

Philippine-Élisaheth d'Orléans, dite Mademoiselle

(1) Né le 21 janvier 1716^ il n'avait pas sept ans, un au et demi de moins que sa fiancée. Il était tlestiné alors à recueillir la succession de Parme et de Plaisance du chef de sa mère, et de la Toscane;

de Beaujolais, était née le 18 décembre 1714. «C'est une belle enfant, écrit Madame, le 31 mars 1718, jolie, vive et amusante; je l'aime beaucoup; elle ne manquera pas d'esprit. » Elle eut la petite vérole au printemps de l'année suivante (1). Après sa g'uérison elle venait chaque jour voir sa gTand'mère, qui dit encore le 15 avril : « La petite Beaujolais est plus jolie et plus g-entille que jamais. » Elle avait, en effet, une véritable beauté, et, par exception entre toutes ses sœurs, une âme tendre et foncièrement honnête. Les hasards de la politique la préservèrent de la corruption du Palais-Bayal et de la mauvaise influence de sa famille, en la relég-uant dès son enfance en Espag'ne.

C'est au mois d'avril 1722 que M. de Chavig^ny fît auprès de Grimaldo les premières ouvertures relatives à cette union. « Ce ne seroit pas le moindre événement de votre ministère, écrit-il à Dubois le 18 avril, puisque cela coupe toute alliance de ce g-enre avec Vienne qui y est désirée (2). » Ce projet souriait beaucoup à Philippe V , et la reine ellemême, circonvenue par sa nourrice que Chavig'ny avait su g-ag'ner, n'y faisait pas d'opposition (3). La duchesse de Modène écrivait en ce sens à Elisabeth Farnèse qui se trouvait encore pressée par son confesseur (4). La cour de Vienne ag'issait évidem-

(1) Au mois ilt^ mars 1720, elle eiil (Micoi'e une l'orlc louueulc. (Buval.) (2). Aff'. ctrantj., \ol. d'Espaguc 317,

(3) Cha\igiiy, 1" mai 1722.

(4) Ibkl., 28 avril et 10 jiiiu, vol. 318.

ment avec vivacité^ car nous voyons ces nég*ociations traîner et Ghavig-ny recourir à toutes les influences possibles pour soutenii' ce projet. Le marquis Scotti, représentant du duc de Parme, le stimulait sans cesse (1) et, prévenu par son maître, le mettait en g^arde contre une alliance avec un fîls du czar. Le P. Daubenton, de son côté, travaillait chaudement et recommandait une extrême prudence à notre envoyé, en lui représentant l'avantag'e à ce que les ouvertures officielles vinssent de la cour d'Espag"ne (2\

Les choses se passèrent effectivement ainsi, et la cour d'Espag*ne fit une demande à laquelle le Rég-ent répondit très-gTacieusement le 26 juillet. Grimaldo vint trouver, le 9 août, Ghavig^ny en Teng^ag'eant à se rendre le lendemain à Balraïn où le roi « veut, lui dit-il, vous faire une confidence)'. 11 s'empressa d'accourir et reçut la bonne nouvelle avec les plus flatteuses assurances d'amitié (3). La satisfaction fut gTande au Palais-Royal et Madame ne put s'en taire auprès du cardinal Dubois auquel elle adressa ce billet : « Mon cousin, je eroyois qu'il ne faDoit écrire pour l'Espag^ne que lundi, mais puisque vous le jug'ez à propos, je vous envoie

(1) Aff. étr., vol. 318.

(2) Ibid.

(3) Le même jour, le roi et la reine écrivirent au Régent en demandant le portiait de la princesse : « Notre joie a été si grande en apprenant par votre lettre du 2(i juillet que ce mariage ne vous seroit pas désagréal)le, que nous vous en faisons nos plus vifs remerciements. »

mes deux lettres. J'avoue que je suis ravie de voir ma chère Mademoiselle de Beaujolois si bien establie. Vous avez honneur à ces deux mariag'cs qui m'ont fait g'rand plaisir, et je vous prie de croire, mon cousin, que je suis votre très-bonne cousine (1).»

La déclaration officielle eut lieu à f^aris, le 12 août 1722. Déjà l'Infante, fiancée à Louis XV, était à Versailles et elle avait fait des doux dernières filles du duc d'Orléans son inséparable société, les traitant comme des enfants au-dessous de son âg-e, quoiqu'elles eussent le double du sien : de temps en temps elle leur demandait si elles étaient lasses de trop jouer avec elle etellelestenaitavecdes lisières, sous prétexte de les empêcher de tomber. Quand elles se retiraient, elle les embrassait en leur disant : « Petites princesses, allez dans vos maisons et venez avec moi tous les jours (2). » Quand la déclaration de mariag'e fut connue (3), la jeune princesse dut song*er à quitter sans retard la France. Ce mariag'e plaisait d'une nianière toute particulière à la reine d'Espag^ne. Elle fit illuminer l'Escurial et chanter un Te Bemn ; en même temps elle écrivait au Rég-ent : « Le portrait de la princesse de Beaujolois que vous nous avez envoyé nous a tous

(1) De Saiiit-Cloud, le 15 août 1722; Vol. 32(1.

(2) Lettre de Dubois à Maulevrier, du 2 mars 1722, citùo par Lemoutey,

(3) Buval dit (iii'à, (lettc uouvcllo v,\\ coiniuauda à Stocaid, uiaichand l'uo Sîiiut-Houoré, cciil niilk' auucs de ruhau.

MADEMOISELLE UE liEAUJULAlS. 3oo

charmés : on ne peut voir uno plus charmante et plusaimahle enfant. Son petit mari en a été transporté (le joie et il est trop heureux d'avoir une si charmante pi'incesse(l). » A Madame, elle mandait : « Son petit mari en est fou et il attend avec heaucoup d'impatience le moment heureux de la voir (2). » La princesse des Asturies enfin adressa ce compliment à sa mère, le 31 août :

« Je partagée très-sincèrement avec vous , ma chère mère, la joie du mariag^e de ma sœur de Beaujolais avec M. l'Infant don Carlos; j'en suis fort touchée par l'intérêt que vous y prenez, par la nouvelle union qui naît de là entre les deux couronnes , par rexcellente acquisition que fait ma sœur d'un prince tout à fait heau et plein d'esprit, par le renfort de honne compag-nie qui me viendra. En voilà assez avec ce que je reçois d'amitié du roi, de la reine, de mon cher prince pour mettre le comble à mon bonheur. Que faut-il de plus ? que Monsieur mon père et vous continuiez de vous bien porter et de m'aimer avec une tendresse qui soit à l'épreuve du temps et de l'absence. »

La reine désirait vivement obtenir un bon étabhâsement en Italie pour son fils aîné, et elle trouvait un puissant appui dans la combinaison d'une nouvelle union avec la France ; mais un motif phis personnel et bien autrement important pour elle la

(1) Du 27 août, toi. 320.

(2) Du 28 août.

g'uidait : elle avait toujours reg'ardé « avec horreur, nous dit Saint-Simon, l'état des reines d'Espagme veuves ». Elle g'ouvernait absolument son mari et la pensée de se trouver sans situation à la mort de ce prince lui semblait intolérable. En procurantà son fils une situation considérable en Italie^ elle pensait en même temps s'assurer, en cas de malheurs, un abri suffisant « pour s'y consoler en petit de ce qu'elle y perdroit en g*rand » . La combinaison ne manquait pas d'habileté, mais, comme le dit encore Saint-Simon , « on vit malheureusement bientôt après que ces mariag-es simplement conclus et sig-nés avec l'Espag'ne n'avoient pas été faits au Ciel. »

La déclaration de ce mariag^e amena toute une révolution de palais. Le 10 août le Hég-ent vint chez le roi, au matin, et pria le maréchal de Villcroy de s'éloig'ner un moment, ayant à parler en secret à Louis XV. Le maréchal s'y refusa avec hauteur : le duc d'Orléans se retira sans se plaindre autrement, mais à trois heures il le faisait arrêter. Mathieu Marais, en rapportant cet événement et en mentionnant ensuite l'annonce officielle du mariag-e de Mademoiselle de Beaujolais, ajoute : « G'étoit là le secret que le UégxMit vouloit dire au roi(i). » Le contrat fut sig-né au Louvre, le 27 novembre, en présence de M. de Laulès, ambassadeur extraordinaire ad hoc, et nous mentionnerons avec plaisir ce

(1) T. Il, 327.

MADEMOISELLE DE BEAUJOLAIS. 'ihl

jiio'oment du même Marais : « Cette princesse est très-jolie, bien faite et a beaucoup d'esprit. L'Espag^ne nous prend ce i|ue nous avons de meilleur (i).» A propos du départ de la princesse il ajoute : « Dieu la conduise et fasse d'elle un lien de paix avec la princesse des Asturies, sa sœur ! Tous ces mariag-es se font pourg'ag-nerl'Espag'ne, mais peut-être nous la feront-ils perdre, et ces jolies princesses françoises redonneront au roi d'Espagne du g-oùt pour le pays où il est né. »

La duchesse de Duras fut choisie pour accompag'ner la jeune princesse, avec la duchesse de Fitz- James (2), madame de Saint- Germain et Talon, évêque aumônier du roi ; un détachement de g'ardes du corps l'escorta comme de coutume (3). Elle partit le le \" décembre 1723 (4) : son père et son frère la conduisirent jusqu'au Bourg'-la-Reine. En traversant la Gironde à Blaye, elle faillit périr et vit le navire où elle allait monter brisé par la tempête.

La municipalité de Bordeaux fit préparer pour la princesse une « maison navale » ; on la reçut au bruit du canon, avec harang-ue et toute la bour-

(2) Fille de M™^ de Duras : Toutes deux eurent pendant le voyage le fauteuil, la soucoupe, le cadenas, etc.

(3) Sur la demande de M""' d'Avcrne, alors maîtresse du Régent, le chevalier de Cretot, écuyer du roi, accompagna la princesse. [Aff. étr., vol. 322.)

(4) Le 20 novembre on procéda à son baptême : le roi fut son parrain. {lMd.,\o\. 321.)

g-eoisie en armes (30 décembre) (1 ). C'est à Bordeaux qu'elle sut la mort de Madame, dont elle prit aussitôt le deuil et elle écrivit de cette ville à son père ce billet : « 4 janvier. — Ce mot, Monsieur mon cher père, n'est que pour vous rassurer sur Testât de ma santé qui est en train de se rétablir, pour vous souhaiter une heureuse année, aussi bien c[u'à Madame ma chère mère, et vous témoiguier à tous deux que je vous aime et vous honore infiniment (2). » La crue des eaux retarda Mademoiselle de Beaujolais à Bordeaux. Le 15, elle alla à Bazas, où elle passa une journée chezl'évêque. A Bayonne, elle fut parfaitement reçue par la reine douairière (23 janvder). Elle arriva enfin sans nouvel accident, le 26, à Bidassoa, et le lendemain elle passa la rivière sur une chaloupe richement décorée. Sur l'autre rive, la comtesse de Lemos l'attendait avec ses dames, seize carrosses et trois rég'iments ; le duc de Duras la remit au duc d'Ossuna. « 11 n'y eut aucune difficulté, écrit la duchesse, sur rien, et nous ne nous sommes combattues que de civilités. » La princesse poursuivit sa route sans conserver aucun Français auprès d'elle. Elle trouva son fiancé avec toute la famille royale à Buytrag'o, à une journée de Madrid, où son arrivée fut l'occasion de nombreuses fêtes (3).

(1) Lettre de M™'^ de Duras. Aff. étr.

(2) Ibid. Cette lettre est écrite au crayon et repassée à l'encre.

(3) Saint-SiiiKii).

La dot de la pi'inccsse avait été fixée comme pour sa sœur à 400,000 écus d'or donnés par le roi, 40,000 écus par son père, et 50,000 écus en joyaux offerts par TEspag-ne. Louis XV lui fît don de cinq ag-rafes, un nœud de derrière, ving-t-quatre g-ances, douze boutons, une paire de pendants en diamants; le Rég-ent, de trois paires de pendants, une chaîne avec la croix, un « esclavag^e » en perles et diamants. Elle emportait un trousseau richement composé, dont nous avons trouvé l'inventaire dans les dépêches des Affaires étrang^ères : on y voit fig-urer une toilette rose et arg-ent, une verte et or, deux feu et or, une g'iroflée et arguent, une en satin brodé d'or , deux habits de cour en velours feu, fond d'or et d'argent, un habit de chambre, fond vert et or, avec jupon rose et arg-ent, un autre en velours « ciselé «. quatre manteaux de lit, huit robes en pièces de douze aunes chacune; puis nous mentionnerons une douzaine de bas de soie, dont quatre brodés, une seule douzaine de bas de coton, douze paires de souliers ou de mules, douze douzaines de paires de g'ants, deux douzaines de bonnets piqués, quarante-deux milliers d'éping-les, deux douzaines et demie de fers à friser, quatre pièces de cordonnet, deux onces de soie, deux douzaines de lacets, ving-t-six peig^nes d'écaillé, trois brosses à peig-nes, six houppes à poudre, quatre paquets de cure-dents, douze jupons de basin, deux cents aig'uilles à enfiler des perles, douze paires de draps, six douzaines de tuiles d'oreiller, douze dou-

zaines de mouchoirs, six douzaines de chemises de nuit, autant de chemises en dentelles, douze éventails, quatre g^arnitures de dentelles pour le g-rand habit, etc. Le trousseau pour la route se composait de six robes en brocart, or, arguent, etc.; un corps, deux jupes, un manteau de lit, quatorze chemises de jour, ving-t-deux de nuit, ving*t-cinq mouchoirs, des dentelles, des rubans, etc. (1).

Mademoiselle de Beaujolais arriva le 14 février à Baitrag'o. Le roi alla au-devant d'elle en carrosse et la ramena chez lui, où, en entrant, il annonça g'racieusement au chevalier d'Orléans qui avait seul accompag'né sa sœur, qu'il lui conférait la g^andesse. L'Infant attendait sa fiancée: «Tous deux s'embrassèrent beaucoup et soupèrent ensemble. Rien au monde n'étoit plus plaisant que de voir la princesse et l'Infant. Elle lui a dit mille jolies choses et n'a point paru du tout embarrassée (2). » Mais nous avons le récit de cette même entrevue, racontée par la reine elle-même au Rég-ent :

« Je crois que vous ne serez pas fâché de savoir sa première entrevue avec son petit mari : ils se sont embrassés très-tendrement et se baisèrent ; il me paroît qu'il ne lui déplaît pas; ainsi, depuis ce soir, ils n'aiment point se quitter l'un l'autre; elle dit cent jolies choses ; on ne sauroit croire les choses qu'elle dit, à moins de les entendre ; elle a un esprit

(1) Plus un pot de chambre en argent. Aff. étr., vol. 322.

(2) Maulevrier, la février (vol. 327).

d'angle, mon fils est trop lieureiix do l'avoir.... Elle m'acharg-ée de vous tlire fju'elle vous aime de tout son cœur et qu'elle est toute contente de son mari (1)...» Le même jour, elle écrivait encore à la duchesse d'Orléans: «Je la trouve la plus belle et lapins aimable du monde. C'est la plus plaisante chose du monde de la voir avec son petit mari, combien de caresses ils se font et combien ils s'aiment déjà l'un l'autre; ils ont mille petits secrets à se dire et ils ne peuvent se quitter un instant. »

Le 49 eut lieu la cérémonie des fiançailles auxquelles assista le chevalier d'Orléans, qui vit dans l'empressement affectueux du roi et de la reine une preuve de leur peu de sympathie pour leur première belle-fille, et ne tarda pas à pressentir la jalousie qui ne devait pas tarder à s'établir entre celle-ci et sa jeune sœur. « S'il m'est permis de m'ouvrir à Y. A. R., écrit-il très-librement ce jour-là au Kég-ent, je lui avoueray que je crains fort que cela n'excite la jalousie de la princesse des Asturies, qui n'a pas laissé que d'être fâchée que cette petite princesse vienne ici, et qui même en a souvent témoig-né son chag"rin avec aig-reur (2). » Quant à l'Infant, il éprouvait réellement une satisfaction profonde, et on peut prendre au pied de la lettre les termes

(i) Du 10 frviifi' Aff. élr. Le 20 la iiiiiiccàse des Asturies écrivait au Rt'crent pour lui exprimer sa joie de posséder sa sœui', dont en réalité elle regrettait l'arrivée : elle parlait de ses succès, ce qui lui était paiticulièrement désagréable.

(2) Ibid., vol. 327.

du billet qu'il expédiait le 20 février au duc d'Orléans :

a Monsieur mon oncle, l'arrivée de ma chère princesse de Beaujolois m'a comblé de joye : sa présence a surpassé tout le bien qui s'en publioit, et je l'ai reçue comme un g'ag'C précieux de votre amitié et comme le plus cher objet de ma tendresse ; il ne tiendra pas à moi qu'elle n'ait rien à reg*retter icy de ce qu'elle a quitté en France, et je seray ravi que ce nouveau lien m'attache pour toujours à vous dont je suis passionnément, etc.. »

La princesse trouva en effet à Madrid le plus sympathique accueil, etelle s'y plut promptement, toute surprise d'y rencontrer des soins et une affection auxquels elle n'avait pas été habituée au Palais- Royal. Elle ne fut pas effrayée par l'existence austère de la nouvelle cour, sing*ulièrement effarouchée par les bizarreries de sa sœur. Sa beauté, sa g-râce enfantine lui concilièrent réellement l'affection. Elle montra un touchant attachement pour son fiancé, qui devait en effet plus tard justifier ce sentiment, en se faisant connaître comme un des meilleurs souverains qui aient g"ouverné l'Espag'ne. On chercha à la distraire; on f habitua à monter à cheval, ce qui l'amusait beaucoup; Tîntant ne la quittait pas, et sa sœur affectait de lui faire une excellente mine (Ij. Elle en rendit compte avec empressement à son père, dans une lettre que, con-

(1) Du P. Je I.imliiiissrl. le S mars 1722.

trairenient à l'usage, on peut cette fois considérer comme véridique :

« Je sçay assez, luonsieiu' mon cher père, (jue vous n'attendez de moi ([u'un bien tendre souvenir de vos bontés, sans tous ces reg'rets qui naissent de l'absence : vous serez donc obéi d'autant niieux que j'ay trouvé dans la g'râce dont me comblent Leurs Majestés tout l'ag-rément que je g-oûtois auprès de vous. Je suis d'ailleurs destinée au plus aimable prince du monde, et j'ai dans ma sœur une bonne amie. Avec cela on ne me laisse manquer d'aucun divertissement qui me convienne. Que me reste-t-il donc à souhaiter ? Que de bien remplir tous mes devoirs et de mériter par là que vous continuiez de m'aimer comme votre fille toujours très-dévouée (1). »

Ses g'cntillesses devaient plaire en effet, mais en même temps nuire à sa sœur, dentelle faisait involontairement ressortir davantag-e le fâcheux caractère : « Pour l'Infante, écrit le Père de Laubrussel le 26 avril, jamais princesse de son âg-e ne fut plus amusante ni plus vive. Monseig^neur l'Infant ayant eu un petit accès de fièvre, accident de rhume, cette princesse donna le plus joli spectacle du monde, tant par ses expressions tendres accompag-nées de ses larmes, que de ses assiduités auprès du prince qu'elle ne perdit pas de vue un moment (2). » Il n'en était pas malheureusement de même entre les deux

(1) Du 2j mai, vol. 328.

(2) Ibid.

sœurs : le bon père de Laubrussel affirmait que leur union était parfaite, mais il lui faut cependant avouer qu'elles se voyaient rarement, « parce que la cadette s'effarouche de voir son aînée attachée à ses hvres(l). » M. de Coulang^es constate la bonne situation de la jeune princesse à la cour d'Espag'ne, mais en déplorant de voir auprès d'elle « des personnes bien peu propres à cultiver d'aussi heureuses dispositions, et cherchant sans discernement à l'éloig-ner des François (2). »

Les correspondances diplomatiques officielles ou secrètes de notre cour à Madrid mentionnent fréquemment ces petits et constants succès de mademoiselle de Beaujolais. Nous ne croyons pas utile de nous y arrêter davantag^e et de fatig-uer nos lecteurs de leur monotonie. A l'âg-e de la princesse, les incidents sont rares, et nous constatons seulement avec reg-ret l'absence complète de soins sérieux pour son éducation, car il n'en est jamais question dans les nombreuses lettres intimes adressées par le Père de Laubrussel au Régnent. Il ne nég*lig'e cependant aucun détail : il écrit qu'au jeu, un single souffleta la princesse en lui arrachant des cheveux (3) ; un autre jour il raconte avec empressement, qu'à une pèche à laquelle le roi et la reine assistèrent du

(1) Du 10 niai. (vol. 325.)

(2) Du l.'i mai. ].o 3 dt'rcinbro 1732, M. do Coulanges iVrivait : « Klli' a foule la goiitillesse qu'elle avoit : clic m'a ]»aruo un peu uran<lii', mais peu. »

(3) Du 21 juin 1723, vol. 32y.

MADEMOISELLE DK liEAU.IULAlS. 305

haut (l'un l)al('on , la |)i'incesse ayant reniarfjué qu'elle était seule à ne pas avoir de earreau sous les pieds, parce qu'on n'en avait pas assez apporté, (( elle ne balança pas à dire qu'on mil sur ses pieds le carreau de son fauteuil, et qu'il n'y paroitroit pas lorsqu'elle seroit assise (^i). »

Les événements marchaient cependant. La mort du roi Louis décida le retour de Philippe V sur le trône. Ce prince connut promptement les reg-rets du g'ouvernement français de voir Louis XV fiancé à une princesse qui, par son trop jeune âg'e, ajournait indéfiniment l'espoir de la naissance d'un héritier de la couronne. La mort du Régnent avait enlevé tout appui à la maison d'Orléans, et la situation politique permettait au duc de Bourbon de satisfaire sa vieille haine, en ayant l'air de servir les intérêts de la nation. 11 embrassa donc avec ardeur l'idée de renvoyer l'Infante, ce qui lui permettrait de donner une femme d'un àg-e convenable au roi, et ce qui amènerait infailliljlement des représailles de la part de l'Espag^nC;, toute au désavantagée de la famille du Régnent. L'ambassadeur d'Espag^ne eut ordre de demander au g^ouvernement français des explications catég-oriques : le duc de Bourbon repoussa d'abord bien loin ce bruit, en charg"eant Tessé de le démentir, et en le trompant lui-même pour lui faire mieux remplir sa mission. Mais le maréchal soupçonna f[uelque fourberie, et

(I) Du "24 mai 1723, sol. 32.;.

ayant précédemment obtenu son rappel, il en profita pour (juitler Madrid au mois de février 1725, et laisser toute la charg-e à l'abbé de Livry. Ce départ redoubla les appréhensions de Philippe V, plus encore celles de sa femme, qui à ce sujet s'exprimait avec une excessive véhémence. L'ambassadeur revint à la charg-e auprès du duc de Bourbon, et^ le 10 mars, le somma de fixer le jour des fiançailles. N'ayant obtenu qu'une réponse vague, il se rendit auprès de la duchesse de Ventadour, g-ouvernante de l'Infante, laquelle lui répondit par des larmes qui ne lui laissèrent plus aucun doute. Sur ces entrefaites, le duc de Bourbon avait reçu l'approbation du Pape, qui autorisait la rupture à cause de l'âge de la princesse. Il ne dissimula plus sa décision, et le pauvre abbé de Livry dut, en pleurant età g-enoux, présenter à Philippe V la lettre lui notifiant la résolution du cabinet de Versailles. Le roi et la reine demeurèrent muets et impassibles, et refusèrent d'ouvrir la dépêche. Mais, après l'audience, ils éclatèrent en récriminations, que nous devons reconnaître bien lég-itimes. Elisabeth Farnèse se veng-ea en accablant d'injurieuses invectives la marquise de Prie, et le roi déclara hautement que « ce ne seroit pas assez du sang- de toute l'Espagnie pour veng-er une telle offense». La nation sentit vivement cette insulte, et applaudit aux démarcbes immédiatement tentées par le g^ouvcirnement espag-nol pour se rapprocher de l'Autriche;

Le iO mars, l'abbé do Livry refait Tordre de quitter Madrid sous viug^t-quatre beures, et l'Espag'ne dans la quinzaine. Le 30, mademoiselle de Beaujolais et sa sœur la reine étaient mises en carrosse, avec ordre de ralentir le voyag'e, de manière à n'arriver à la frontière qu'en même temps que l'Infante, laquelle quitta Paris le 5 avril seulement, avec tous les bonneurs imag*inables, et conduite par la ducbesse de ïallard. Le bruit avait cependant couru à Paris que les Espag-nols, pour prouver leur fidélité à tenir leur parole, voulaient que le mariag'C de Don Carlos eût lieu (1) ; mais cette illusion dura peu. Le 19, l'Infante arriva au pied de la montag-ne de Saint-Jean-Pied-de-Port : Pécbang'e fut effectué trois jours après. « Les Espag-nols, dit Marais, avoient juré qu'ils ne prendroient rien de tous les présents, mais ils ont tout pris, jusqu'aux poupées, et n'ont rien donné aux dames qui ont reconduit l'Infante. Il y avoit entre autres une toilette d'arg-ent de plus de cent mille écus, qui est un chefd'œuvre de l'art (2). »

Nous avons vu comment, g*râce au mauvais vouloir du duc de Bourbon, les deux princesses françaises avaient failli ne trouver aucun préparatif à Bayonne pour leur voyag^e. Elles rencontrèrent cependant M'""' de Berg-ues, de Conflaiis, g-ouverliante de mademoiselle d'Orléans, leur plus jeune

(1) Màràiif, 111, 104;

(2) Ibid., IV, 184.

sœur, et de Nang*is, et elles purent s'acheminer sur Paris où elles arrivèrent comme nous l'avons dit, à la fin de juin. Mademoiselle de Beaujolais fut installée avec la reine d'Espag-ne à Vincennes.

Nous n'entendons plus pendant plusieurs années parler de mademoiselle de Beaujolais ; mais il paraît qu'elle demeura fidèle au souvenir de son fiancé, et que ses impressions d'enfance demeurèrent si vives^ qu'elle ne put jamais les oublier. En quittant l'Espag'ne, elle avait laissé percer un profond chagTin : la comtesse de la Bosa, qui lui servait alors deg"ouvernante, affirmait «que rien ne pouvoit consoler cette jeune princesse^ qu'elle ne cessoit de pleurer jour et nuit, et qu'aussitôt qu'elle étoil arrivée en quelque endroit pendant le voyag'c, elle se jetoit sur son lit, sans qu'on put loblig'ei' à prendre la moindre nourriture (1). »

Mathieu Marais nous a conservé un mot de l'Infante, pendant qu'elle était encore à Paris, qui constate la douce familiarité ([ui s'était établie entre les deux jeunes fiancés de Madrid. Elle avait reçu une lettre de don Carlos qui lui parlait de mademoiselle de Beaujolais, et de l'afieclion qu'il avait pour elle. « Sur quoi elle dit à sa g'ouvernante, madame de Ventadour : — Maman^ ils ne sont pas mariés .et ils s'aiment (2). » Elle parvint, chose vraiment étrangle, à attirer l'intérêt de sa mère, qui

(1) Lettre (lu -1 ;i\ij1 171o.

(2) T. 111, ICO.

MADEMOISELLtE DE BEAUJOLAIS. 369

entra dans les vues de sa fille, et soutint par ambition les espérances que celle-ci nourrissait par constance au fond de son cœur, ne voulant pas croire que l'incident fâcheux auquel elle avait assisté eut définitivement rompu le lien qui lui semblait devoir être si doux. On sait qu'en 1730, Philippe V eut à notifier la naissance d'un nouvel Infant à Louis XV ; le cardinal de Fleury saisit habilement cette occasion, et il fit répondre à Madrid dans des termes si habiles, qu'il obtint du roi d'Espag*ne une lettre vraiment aff'ectueuse et encourag-eante pour la reprise de bons rapports entre les deux monarchies. Philippe V proclama bien haut cette réconciliation dans sa capitale comme un événement qui le comblait de joie, et le vieux cardinal s'empressait d'envoyer le comte de Rottembourg* en ambassade auprès de lui. La duchesse d'Orléans crut l'occasion bonne pour renouer une alliance qu'elle voyait de plus en plus désirée par sa fille, et elle s'en ouvrit à Fleury vers le milieu de novembre ] 730, par la lettre suivante, qui prouve que le vieux ministre approuvait ce projet :

tf Ce vendredy matin (1). — L'en vie que vous m'avez témoig-né avoir, monsieur, du mariag^e de mademoiselle de Beaujolois me donne la confiance de vous dire sans aucun tour les réflexions que j'ai faites à mon réveil. Ce seroit un miracle, si ce mariag'e se fesoit tout seul, sans donner de commission d'en-

(I) Rottembourg partit le 11 décembre.

Page 1