II
trer en nég'ociation surcela. M. de Rottenibourg' est celui en qui vous auriez confiance, pourroit savoir que vous le désirez, et ag-ir en conséquence dans les occasions qui se peuvent présenter, comme d'en traverser d'autres, s'il s'en propose ; faire sentir le besoin quele roi d'Espag'neaduroi, et qu'après cequi s'est passé, toute autre alliance qu'avec lamaison de France ne peut qu'y être suspecte. Je ne répète point ce que je vous dis hier, Monsieur, du dang-er réel qu'il y a pour le présent ou pour l'avenir à voir établir dans ce païs toute autre qu'une princesse françoise. La façon dont le mariag'e de la reine ma fille se conclut, seroit trop long'ue à mettre par écrit; mais elle prouve qu'avec le roi d'Espag^ne, un moment bien pris peut décider de tout. Je ne connois point M. de Rottembourg' ; mais puisque vous venez de l'envoyer, il y a apparence qu'il mérite votre confiance, aïant déjà essaie de lui dans le même emploi. Je crois que l'habitude qu'il a de cet air, le met à couvert du dang^er dont je vous parlois hier. Je vous assure que j'aurois une extrême satisfaction que vous lui donnassiez (juelques ordres sur cette affaire; elle seroit plus g'rande, si vous m'appreniez que vous lui en avez déjà donnés, quelque lég"ers qu'ils fussent. Je me laisse aller d'autant plus librement à toute la vivacité avec laquelle je désire cette affaire, que je la reg'arde comme utile et g"lorieuse pour la France et pour le ministère présent, auquel je puis vous assurer, Monsieur, que je m'intéresse bien sincèrement. Je croyois n'écrire
qu'un mot, et j'ai bien de la peine à Unir après quatre pages, trouvant encore mille choses à dire sur ce sujet. Mais il ne l'aut pas abuser de votre temps, n'ayant pas moins de confiance dans l'étendue de vos lumières que j'en ai dans la bonté de ma cause (1). »
Mais Elisabeth Farnèse ne se souciait pas de cette alliance; elle persistait à croire que si son g"ouvernement avait consenti à renouer des relations avec la France, Fleury devait reconnaître cette condescendance, en se prêtant à toutes les exig-ences de sanouvelle alliée. Nous n'avons pas à insister sur les complications que ces prétentions firent surgir, et qu'une maladie de Philippe V déjoua heureusement, au moment où l'on commençait à craindre sérieusement une déclaration de guerre. Mais on comprend qu'au milieu de ces gTaves incidents, le mariag^e de la pauvre princesse sombra. On n'y renonça cependant pas encore tout à fait au Palais- Royal : tant que l'Infant n'était pas marié, on espérait un heureux dénouement.
Ces négociations recommencèrent donc en 1731, quand don Carlos prit possession des duchés de Parme et de Plaisance. Le cabinet de Versailles ac-^ crédita auprès du nouveau souverain un académicien grand seigneur, le marquis de Bissy, qui écrivait à sa cour beaucoup de chaiises sur les événements. Il eut spécialement mission de tâcher de renouer le mariage de mademoiselle de Beaujolais.
(1) Lemontey.
37i2 LES FILLES UU RÉGENT.
On avait voulu, dans l'entre-temps, l'unir au comte do Charolais, espérant adoucir le caractère exceptionnellement violent de celui-ci, en lui donnant la plus sympathique princesse qu'on pût certainement imaginer. Mais il refusa; et il est permis de croire que l'attitude de la princesse ne fut pas étrang-ère à cette détermination.
L'Infant ne désirait pas moins que mademoiselle de Beaujolais la réalisation de ce projet, et il prêtait entièrement la main à ce charmant roman qu'on est heureux de trouver en plein dix-huitième siècle. Bissy eut à ce sujet une entrevue avec le médecin de l'Infant qui lui déclara que ce jeune prince n'avait pas été moins fidèle ([ue sa fiancée (1) : il pensait à elle, paraît-il, jour et nuit; on le surprenait sans cesse, couvrant de baisers une bag'ue que la princesse lui avait donnée à Madrid, et il pressait M. de Bissy aussi vivement que le pouvait faire la duchesse d'Orléans. Il ne pouvait du reste en être autrement : la persistance de mademoiselle de Beaujolais, l'espoir conservé par sa mère ne s'expliquent que par cette réciprocité bien assurée de l'Infant, tout disposé d'ailleurs à se complaire dans cette passion concentrée, au milieu de son entourag-e de courtisans dévots et de moines, auxquels Pliilippe V avait recommandé de prolong^er autant que possible son enfance. Le palais de Parme présentait alors l'aspect d'un vaste couvent, et quand
(1) Lcmonloy.
le maréchal de Villars y vint et voulut dérider l'Infant par quelques propos g-aillards, il provoqua tout bonnement un véritable scandale.
Bissy, soutenu des deux côtés, ému évidemment par ce double sentiment qui se manifestait vivement quoique contenu, prit l'affaire avec une chaleur qui inquiéta le cardinal de Fleury. Le vieux ministre, à quatre-ving-ts ans , demeurait froid devant ce roman, et il ne voyait que les aventures auxquelles ces nég-ociations pourraient exposer la France. Il savait qu'à Madrid cette combinaison serait très-mal accueillie, et que si le bruit de ce projet y parvenait seulement, de fâcheuses com plications seraient à redouter. Elisabeth Farnèse l'effrayait : il avait réellement peur de cette princesse turbulente, vindicative et jalouse, qui depuis sept ans était son épouvantait, et le fantôme qui semblait toujours menacer sa politique.
Les événements coupèrent brusquement court à ce touchant roman sur lequel nous reg'rettons, faute de documents, de ne pouvoir fournir plus de détails. La mort du roi de Polog'ne amena la g-uerre en Italie, et don Carlos fut entraîné à la conquête de Naples. Presque en même temps, mademoiselle de Beaujolais était atteinte de la roug-eole (1); le 5 mai elle était très-mal, et elle dut être administrée immédiatement. Elle lang*uit cependant quelques jours, ets'éteig'nit douce etrésig-née le 21 mai.
(1) Lettre de Marais à Bouhier, 4 mai 1734.
« Tout le monde est dans les larmes et moi aussi. C'est une princesse charmante. » Nous n'ajouterons rien à ces simples et expressives paroles de Mathieu Marais, peu coutumier d'accorder des élog-es aux filles du Rég'ent.
Naissance de la princesse. — Mécontentement de Madame. — Sa jeunesse très-effacée. — Son mariage. — Le prince de Conti. — La princesse habite Issy. — Elle accouche d'un fds. — Sa mort. — Incident à ses obsèques.
Nous n'aurons pas à parler long'uement de Louise- Diane, septième et dernière fille du Régnent. « Au moment où je terminai ma lettre à la princesse de Galles (1), écrit Madame le 7 juillet 1716, on est venu m'annoncer que Madame d'Orléans est en mal d'enfant : il étoit juste onze heures lorsque mon carrosse fut prêt ; à midi trois quarts j'entrai dans l'antichambre et on me dit à voix basse : « 11 y a (( près d'une heure que S. A. R. est accouchée très- « heureusement. » Mais cela fut dit d'un ton si triste que je ne pus douter que Madame d'Orléans n'eût mis au monde une septième fille, et c'est malheureusement ce qui est arrivé. » Il est inutile d'insister sur le peu de plaisir causé par la venue de cette pauvre enfant, et Madame semble lui avoir toujours g-ardé rancune. « Elle n'est pas laide, écrit-
(1) 28 juinl710.
elle le 31 mars 1718, mais elle est harg'neuse et maussade ; sitôt qu'on la reg-arde elle se met à crier. » Mais nous supposons que la petite princesse de deux ans avait peur surtout de la fîg^ure et des g"ros yeux peu tendres de sa g-rand'mère qui était évidemment disposée à la critique en tout et toujours.
Louise-Diane reçut en naissant le nom de Mademoiselle de Chartres, à la place de Louise-Adélaïde, qui, devenue aînée non mariée depuis l'hymen de sa sœur avec le duc de Berry, fut titrée Mademoiselle tout court. Au mois de février 1719, elle eut la roug'eole avec sa sœur Beaujolais, et Dang-eau nous apprend qu'elles furent installées dans une cour du Palais-Royal « que l'on a fait murailler (1) ». Cette maladie paraît avoir adouci l'humeur revêche de la vieille Palatine à son ég-ard, et elle nous dit qu'elle se plut à recevoir chaque jour les deux jeunes convalescentes. Sa vie s'écoula obscurément ensuite sans que son nom soit même mentionné, jusqu'à ce que nous trouvions ce passag-e dans Mathieu Marais : « Le mariag'e de M. le prince de Conti avec Mademoiselle de Chartres est déclaré. Mademoiselle de Beaujolois étoit destinée à M. le comte de Charolois, mais il a déclaré qu'il ne veut pas se marier, et cela a fait passer la cadette avant Taînée qui attend peut-être un autre sort dans les événements (2). »
(1) Tome XVII, 470.
(2) Loltro de Marais à Bouhier, 11 déceiiilire 1731. T. iV, p. 325.
La célébration de ce mariag-e souleva une grave question d'étiquette, qui fit très-gTand bruit à la cour, et causa de sérieux mécontentements entre les princesses du sang*. Le roi avait chargée le g-rand maître des cérémonies de les inviter, ainsi que les princes du sang* et les princes légitimés, à la cérémonie fixée au 22 janvier. La veille, la sig^nature du contrat et les fiançailles avaient eu lieu dans le cabinet du roi. Mademoiselle de Sens portait la mante de la princesse. Mais à la messe du lendemain. Mademoiselle de Ghorolais, à laquelle on avait attribué ce service, le refusa en déclarant qu'elle ne l'avait accepté qu'à cause de l'absence annoncée de Mademoiselle de Beaujolais, que, du moment où celle-ci était présente, cela lui appartenait comme première princesse non mariée ; que c'était un honneur et une corvée, et puisqu'il y avait lieu de croire que Mademoiselle de Beaujolais prétendait s'en défaire comme d'une corvée, elle ne voulait aucunement prendre sa place. Mademoiselle de Glermont fit cause commune avec sa sœur : l'embarras fut g^rand et il fallut que la princesse de Conti se montrât prête à porter la queue de la mante de sa bru pour mettre fin à cette ridicule contestation. Mademoiselle de Sens eut le bon g-oût de consentir à faire pour sa cousine ce qu'elle avait déjà fait la veille (1).
Un autre incident sig-nala encore ce mariag-e. La princesse de Conti douairière écrivit à sa belle-fille
(1) Maurepas, H.
pour l'eng^aj^^er à prendre des mesures afin d'empêcher les jeunes mariés, vu leur âg-e, d'habiter trop librement ensemble : elle lui recommandait notamment de les séparer de bonne heure pour la première nuit. La princesse approuvant ce sag-e conseil en parla à la duchesse d'Orléans pour la prier de ramener chez elle sa fille au bout de deux heures ; mais la veuve du Rég-ent, fidèle à son indifTérence pour ses enfants, répliqua que « dès le jour du mariag'C, elle avoit promis de ne plus se mêler de ce qui reg'arderait Mademoiselle de Chartres ; que tout concerneroit sa belle-mère. » Celle-ci n'osa point passer outre « etles nouveaux mariés restèrent au lit fort tard (1). »
Louis-François de Bourbon, plus jeune de dix mois que sa femme, était le fils aîné du prince de Conti, plus connu sous le nom de comte de la Marche, et de Louise-Elisabeth de Bourbon-Condé; il était frère de la jeuneduchesse d'Orléans. Sa jeunesse n'avait été marquée que par une précoce débauche, mais il paraît y avoir renoncé en se mariant et en voyant cesser l'oisiveté dans laquelle il vég'était. Il avait en effet de gTandes qualités militaires dont il donna par la suite les preuves en se faisant connaître comme l'un des plus gTands hommes de g^uerre de son siècle, jusqu'à ce que M'"" de Pompadour l'eût
(1) 1^.1 duchesse d'Orléans n'assisla même pas ;i la signalure du contrat de sa fille « ne voulant pas s'assujettir à se mettre en robe de cour ». On le lui apporta à signer le lendemain.
LA PRINCESSE DE CONTl. 381
fait écai'lcr de louL commandement et 1 ent ainsi rejeté dans une opposition à laquelle il lui (allait bien recourir pour tromper l'ennui ([ue lui causait sa disgrâce. Il débuta dès l'année qui suivit son mariag"e et se disting'ua à la campag'ne de \ 733 de manière à mériter, par des services éclatants, le gTade de lieutenant-g^énéral qu'il reçut au commencement de 1736.
La jeune princesse de Conti fît peu parler d'elle. Le 1" septembre 1734, elle donna le jour à un fils qui fut l'héritier de la branche et devait épouser plus tard une fille de la sœur de sa mère, la princesse de Modène. M. de Luynes nous parle d'elle au mois de février 1736, à propos d'un incident d'étiquette assez piquant. La duchesse de Rochechouart, ayant du prendre son tabouret, fit avec sa mère, la duchesse de Mortemart, les visites d'usag-e, où tout se passa comme d'ordinaire ; mais chez la princesse de Conti la jeune, madame de Gréquy, sa dame d'honneur, avait oublié de faire mettre des fauteuils. Il ne se trouva pour ces deux duchesses et pour madame la maréchale d'Estrées qui était avec madame de Rochechouart , que des chaises dos à dos. Elles s'assirent dessus ces chaises fort mal à propos. Ce g-rave événement fit du bruit à Versailles : le duc de Grammont l'apprenant courut sur l'heure s'en plaindre à la princesse douairière de Conti, « en lui représentant que e'étoit donner juste sujet de plaintes à MM. les ducs.» Celle-ci eut beau protester qu'il n'y avait pu avoir que mé-
prise, il fallut faire recommencer la visite le lendemain avec les fauteuils rég*lementaires.
La jeune princesse termina cette même année sa courte carrière. Elle habitait le plus souvent le mag'nifique château que les Conti avaient ag-randi et somptueusement embelli à Issy. C'est là qu'elle mourut le 26 septembre 1736. Ses obsèques furent célébrées avec pompe. Mademoiselle de Clermont fut nommée pour aller à Issy, comme représentante de la reine, jeter de l'eau bénite sur le corps de la défunte. Elle s'y rendit des Tuileries en g-rande cérémonie, aceompag'née de mesdames de Boufflers^ de Maillv et de Riberac, de MM. de Dreux-Brézé, e-randmaître des cérémonies, Coulon, écuyer ordinaire, et de huit g^ardes à cheval, commandés par un exempt, et a vêtus en pleureurs» . Au château, les Cent-Suisses g-arnissaientla cour, et, sur le perron, mademoiselle de La Roche-sur- Yon attendait la princesse avec mesdames de Bussy et d'Alèg're, tandis que mesdames d'Estaing-t, de Maulevrier et de la Tournelle étaient demeurées auprès du corps, avec l'abbé de Saint-Aulaire. Mademoiselle de Clermont se rendit dans la chambre ardente , madame de Mailly portant la queue de sa niante^ et elle jeta l'eau bénite après les prières d'usag-e et elle fut ensuite reconduite avec les mêmes honneurs. Elle aurait dû alors rentrer aux Tuileries, y quitter la mante royale long'ue de sept aunes, en revêtir une plus courte, reprendre son carrosse particulier et, comme princesse du sau"'. revenir avec sa dame d'honneur à
fssy, jeter de nouveau de l'eau bénite sur la princesse défunte. Mais pour éviter l'ennui d'un second voyag'e, à peine revenue dans la chambre où elle avait été reçue, elle pria son cortég^e de l'attendre : elle revint alors s'acquitter de sa charg-e personnelle et repartit aussitôt. Leduc de Luy nés constate avecreg-ret cette infraction à l'étiquette, en remarquant que ce n'aurait pas même été un g*rand embarras, puisque Mademoiselle de Clermont revenait de là à Versailles. Il s'étend long'uement sur cet incident sans dire un mot, ni de la maladie, ni de la fin de la princesse, dont la mort prématurée paraît avoir causé peu d'effet à la cour. Son mari ne se remaria pas : il passa la-plus g-rande partie de sa vie dans les camps. Plus tard il entra dans l'ordre de Malte et il fut élu, en 1745, g-rand prieur de France.