‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 23 sur 41 · T. II · texte numérisé non relu

T. II

MADBHOlSBLLE DE VALOIS. 45

Le Régent envoya de nouveau Chavig^ny pour arranger les choses à Modène, et faire connaître vivement sa volonté , pendant que Tabbé Philibert ne négligeait rien de son côté à Venise, où, depuis le 15 mai, les fugitifs étaient réfugiés (1).

La mission de Chavigny était singulièrement délicate : sa correspondance avec le Régent en fait foi, tout en nous montrant à quel point le duc de Modène était coupable dans ces intrigues. « Il n'y avoit qu'une conduite aussi mal entendue que celle de M. le prince et de Madame la princesse qui pût encore mettre une fois la raison du côté de M. le duc de Modène, écrit-il de cette ville le 8 mai 1721 . Il ne perd ni temps ni occasion pour se remettre dans son tort : un caractère aussi bizarre que celui-là veut être traité avec quelque rigueur, dès qu'on est dans la malheureuse nécessité d'y avoir à faire. » Chavigny vit le duc, et, mécontent de son attitude, il parla de tout abandonner, ce qui ne produisit aucun effet : il le menaça alors du ressentiment du Régent, ce qui amena une vive émotion, augmentée encore par l'annonce du diplomate qu'il allait s'installer à Bologne, en attendant que ses conseils portassent fruit : « Dès lors il me montra plus de docilité, mais nous ne conclûmes rien. » Chavigny exécuta sa menace et partit pour Bologne, mais

(1) Pendant le séjour du prince à Venise^ La^ vint plusieurs fois pour le voir ; mais Philibert s'arrangea toujoura pour reconduire poliment. (Lettre du 3 juillet.)

46 LES FIUES DU RÉOENT.

il revint dès le mardi suivant : il trouva le duc animé des mêmes intentions, dominé soit par une jalousie personnelle, soit plutôt par Tinfluence de Salvatico, et ne redoutant rien plus que le retour de ses enfants, à ce point qu'il autorisa le surintendant à notifier à Chavig^ny que, si ceux-ci voulaient se fixer à Venise, il porterait leur pension de neuf à treize et même quatorze mille louis. Chavî^ny repoussa vivement cette ouverture, sur laquelle le duc s'empressa de battre en retraite, en s'apercevant qu'il avait fait fausse route : il céda « de mauvaise gfrâce» sur la permission pour sa belle-fille de garder la marquise Rang^oni auprès d'elle, promit de plus mauvaise grâce encore de Targuent, et de répondre à son fils en termes convenus d'avance avec notre envoyé. En sortant de cette audience, Chavig'ny ne cachait pas dans sa long'ue dépêche, du 8 mai, la crainte de voir le duc de Modène revenir sur ces eng^agements, sous la pression de Salvatico et de Sainte-Ag*athe , secrétaire ducal : « celui-ci , plus dangereux que l'autre, parce qu'il est plus méchant et plus déterminé. L'ascendant qu'ils ont sur leur maître est absolu, et ils ne trouvent leur intérêt ou leur sûreté que dans le désordre de cette maison. » Ils rendaient intolérable la situation du prince Frédéric et de ses sœurs, et tous les Modénais, à ce que Chavigny affirme, invoquaient ouvertement Tintervention du Régent pour se voir délivrer de cette odieuse tyrannie. Aussi notre envoyé priait vivement ce prince d'agir^ en représentant la retraite de

Salvatico comme la seule chance de salut dans ces fôcheuses complications, et aussi comme la seule manière de donner une bonne justification à l'équipée de mademoiselle de Valois. Dans cette pensée, Chavigny s'adressa directement au surintendant, en lui faisant de telles menaces, que celui-ci se montra déterminé à retourner à Venise dont il était sujet : Ghavigny laissait voir une g-rande défiance au sujet de cette résolution.

Salvatico Tailfîrma de nouveau sous serment. Notre envoyé continuait à douter : cependant, en terminant sa dépêche , il prévient le Régnent que sa fille l'appelle à Vérone, et c'est de là qu'il expédie son courrier le H mai seulement, presque en même temps que l'abbé Philibert qu'il mit promptement au courant : il annonça en même temps que le prince et la princesse acceptaient le retour à Modène , en posant des conditions a assez raisonnables pour mériter l'appui de V. A. R. » Le lendemain Philibert prenait la route de Venise avec la petite cour, tandis que Ghavigny roulait de nouveau sur celle de Modène, « pour préparer le chemin* » 11 y arriva le l6 mai et vit aussitôt le duc auquel il annonça l'arrivée de l'abbé Philibert en le représentant comme chargée de protéger spécialement la princesse. Le vieux duc se montra dès l'abord très-animé; il formula des proposiliotis peu admissibles, et déclara vouloir éloigner absolument ses filles de la princesse, au moins pour les soiréeSé Quand Ghavig^ny lui présenta les nouvelles

48 LES FILLES DU REGEIfT.

lettres de ses enfants, il fit mille façons pour les recevoir. On se sépara là-dessus, et peu après le duc envoya à Chavigfny une lettre que son confesseur avait reçue du prince pour lui être communiquée. € Vous y verrez, dit Chavigny, la foiblesse du prince, le peu de fond qu'on peut faire sur lui, et surtout l'infidélité dont il est capable. » Le lendemain, Chavig^ny vit Salvatico, et lui sigpnifia qu'il fallait sans plus tarder exécuter son engag'ement sous vingft-quatre heures, « parce que, ajouta-t-il, je n'en ai aucune à perdre.» Salvatico chercha à éluder la difficulté. «Je lui promets tout pour qu'il s'exécute; tout ce qu'il peut espérer d'un galant homme, mais en lui montrant que je ne veux pas être amusé. Nous nous séparons, lui fort troublé, sans rien décider. Le lendemain, je n'entends plus parler de lui, qui avoit été tout confier à son maître : tous deux étoient consternés, mais s'encourag^eoient mutuellement à résister. J'eus une nouvelle conversation (la dernière) avec le duc : lui rappelai que Salvatico étoitla pierre de scandale. Je ne m'attendois à aucun effet de ce discours, mais je me le devois à moi-même. Il ne me répond qu'avec confusion, mais dit qu'il aimeroit mieux répandre jusqu'à la dernière gfoutte de son sang* que d'avoir une complaisance qui inléresseroit trop son autorité, et même sa vie : ce sont ses termes. Il voulut continuer, mais je lui dis qu'il ne répondoit pas assez à mes bonnes intentions pour me permettre de traiter avec lui ; que c'étoit la réponse que j'avois à lui

faire comme son serviteur et comme ministre du roi; » Chavig»ny continua cependant très-durement sur ce ton, en parlant de la colère du Régnent, ce qui produisit un grand effet : il ajouta encore que la princesse voulait s'adresser directement à lui, ce qui fit jeter les hauts cris au duc, qui ne redoutait •rien davantage, et pria Chavig'ny de l'en dissuader* Gelui-ci refusa de se mêler plus longtemps de ces affaires, et annonça son départ pour le lendemain, mettant en demeure le prince de choisir ce qui devait décider le bonheur ou le malheur de sa maison et peut-être du sien. « Nous n'avons plus de ménagements à garder avec lui. Il faut s'en prévaloir pour justifier la conduite de la princesse : c'est un beau rôle pour elle que celui de venir elle seule chercher à rétcJ^lir la paix dans sa maison. J'avoue que l'honneur qui lui en reviendra ne rejaillira pas beaucoup sur son mari : aussi faut-il bien prendre garde qu'il ne s'en aperçoive, car il nous devient l'instrumentle plus nécessaire atout ce qu'on devra dorénavant entreprendre. Si le duc étoit un homme plus éclairé, il pourroit nous embarrasser beaucoup, en traitant secrètement avec son fils; mais nous pouvons nous reposer sur l'aveuglement du père et sur l'imbécillité du fils : la princesse ne doit pas être moins attentive la dernière, et à conserver tout l'ascendant qu'elle a sur lui. J'ai rompu avant de partir avec Salvatico, en lui mandant que l'épreuve que je venois de faire de sa mauvaise foit justiûoit la répugnance que j'avois eue à lui accorder mon

50 LES FILLBS DU RÉOEKT.

amitié (1). » Onvoitque Chavig'ny jug^eait avec une i^are perspicacité la vérité de la situation, et qu'il ne marchandait pas les duretés au vieux duc. On le soutenait bien médiocrement de Paris cependant :

on n'osait pas le blâmer, mais, le 5 juillet, le Régnent lui faisait écrire qu'il le trouvait « un peu chaud 9.

Le duo d'Orléans avait écrit à son gendre une lettre qui le mit « un peu de mauvaîse humeur (2) : » mais, commençant à comprendre l'impossibilité de pousser jusqu'en France, et désirant ne pas affronter la colère paternelle, ce dernier se montra disposé à voyager pendant quelque temps, en laissant sa femme retourner à Modène. Celle-ci dut s'exécuter en présence de la volonté exprimée par le Régent, en terities qui ne permettaient plus la moindre résistance (3), Elle quitta Venise le 24 mai, et arriva le 28 à Modène. Chavigny vint au-devant d'elle pour la ramener au palais, et elle se conduisit en cette circonstance de manière à mériter tous les éloges de l'envoyé de son père ; mais l'accueil de son beaupère fut, paraît-il, « absolument fSlcheux. La réception fut sévère et mortifiante : personne ne vint

(1) Toute cette longue lettre que je Tiens d'analyser était adressée de Paime, le iO mai i72i, à l'abbé Philibert.

(2) Colibeaui, 4 mai.

(3) « C*est un tour de jeunesse dont ils se souyiendront de longtemps: ce qui pourra bien lui coûter bon dans un pays où on ne se venge pas après la mort comme en Franee^ » dit Marais qui ajoute : € Voilà bien de quoi regretter la cour de France^ ce riohe lieu. C'est une équivoque sur le nom de ce duc qu'elle croyoit de ses amis. »

MADEMOIftELLE M VAUaS. 51

au-devant d'elle ; elle ne trouva personne, ni dans les cours ni dans les escaliers ; elle arriva jusque dans la chambre du duc, où il la reçut avec bien des compliments, et la mena à l'instant dans ses appartements. Quand elle y fut, il envoya chercher les trois princesses, et se retira quand elles furent arrivées. Une demi-heure après, il envoya chercher ses filles, et la princesse resta seule (1). » Salvatico, mattre absolu de la situation, continua son œuvre de veng'eance : il obtint du duc la défense pour les dames de la cour de voir la fille du Régpent, et étendit cette interdiction aux Français de sa maison et même à Tabbé Philibert; il fît murer la porte de communication entre son appartement et celui de ses belles-sœurs, qui montrèrent toujours les meilleurs sentiments pour elle. L'abbé adressa immédiatement ses plaintes au duc sans en rien obtenir, sousprétexte qu'il n'avait encoreauoun caractère officiel ; il en remporta l'impression du plaisir que ce prince avait à être séparé de son fils, et du désir qu'il avait qu'il en fût de même pour sa bru. <c Elle est aimée et plainte à Modène au-delà de tout ce que je puis dire. Le prince Frédéric m'a dit qu'il ne reconnaissoit plus son père depuis qu'il étoit sous la coupe de Salvatico (2), » Ce même courrier emporta une lettre vraiment affligeante de la malheureuse princesse, qui avait déjà rendu

(i) Du 25 mai.

(2) Jbid.

52 LES PILLBS DU RiOENT.

compte à son mari de sa réception : « Je deviendray ce que je pourray, mais lorsque je remplis tous mes devoirs du contentement de toute Fltalie, je ne soufTriray pas des traitements pleins d'indignité que vous ne devriez pas plus souffrir que moi-même et que l'on prétend cependant que vous autorisez. Je vous écris tout ceci les larmes aux yeux et plus touchée encore de votre indifférence que de mon état malheureux. Il faut espérer que Dieu m'inspirera le moyen d'y mettre ordre. » En ce moment la princesse avait pleinement raison, et l'on ne peut que s'étonner de lafrpideur de son père en présence de Tavis unanime de ses correspondants.

a Le séjour de ]a princesse à Modène n'est plus possible ni soutenable, écrit Philibert dès le 12 juin ; le parti de rester à Modène m'avoit toujours paru le plus naturel et le plus séant, aussi j'y ai entraîné la princesse le plus tôt que j'ai pu, et quoiqu'elle ait essuyé un accueil fort désagréable, je Tai exhortée à la patience et à se comporter de manière à ramener le duc. Elle a suivi bien exactement les conseils de M. de Ghavigny et les miens, et s'ils n'ont pas réussi, ce n'est pas sa faute ni la nôtre, car tout le monde a non-seulement approuvé la conduite de la princesse, mais elle s'est attiré la pitié de toute la famille du duc, de la noblesse et généralement de tous, au point que je n'oserai dire jusqu'où vont leurs murmures. La conduite de la princesse a été irréprochable depuis qu'elle est dans ce pays. » Chavigny avait demandé au duc le ren-

voi de Salvatico, mais sans succès. Ce triste personnag^e, profitant de l'absence prolong'ée du prince François, qui poursuivait son voyage de Venise à Munich, tout en écrivant des lettres fort tendres à sa femme, cherchait à rendre le séjour impossible à celle-ci, pour la pousser à un nouvel éclat. Parfois le duc se rendant aux sages conseils de Chavigny abondait dans son sens ; mais il voyait un moment après son ministre et revenait aussitôt à ses fâcheuses dispositions (1), laissant voir son intention de reléguer le jeune ménage dans une ville de la Vénétie, pour ne plus s'occuper que du mariage du prince Frédéric. Nous ne croyons d'ailleurs mieux peindre la situation qu'en reproduisant ici la dépêche de Chavigny des 11 et 12 juin; c'est un tableau aussi curieux que véridique :

a Monseigneur,

« Quelque répugnance que j'aye à fréquenter cette cour, quelque pressé que je sois d'ailleurs de retourner à Gênes, je n'ay point cru devoir m'écarter de Modène jusques à ce que l'on pût juger de ce que l'on avoit à espérer d'une résolution aussi généreuse que celle de Madame la Princesse. M. l'abbé Philibert vous en a mandé les premières productions; elles ne se démentent point; le dérèglement du Duc ne fait que s'irriter, bien loin de se

(4) ChaTigny, 12 juin.

modérer; cette situation ne m'a pas permis de me refuser aux sollicitations de Madame la Princesse, et aux conseils de M, Tabbé Philibert qui m'ont ég^alement invité à faire une nouvelle course îcy; quelque inutile qu'elle dût être, elle pouvoit au moins servir àencourag^er Madame la Princesse, et à la rassurer sur la crainte où elle est qu'on ne l'abandonne, dans un temps où sa conduite et sa persévérance ne luy méritent pas seulement les soins de S. A. R., mais toute la protection du Roy,

« C'est dans cet esprit, Monseig^neur, que je n'ay pas laissé pénétrer à M. le Duc de Modène d'autre dessein dans mon voyag^e, que celuy d'être venu pour les convenances de Madame la Princesse et de rendre compte au Roy directement de tout ce qui se passe icy, bien convaincu que nous ne le réduirons que par les partys qui vous sont réservés ; j'ai cru que celui que jeprenois, en ne me commettant point, pourroit peut-être luy donner à penser, et faire plus d'impression sur luy que des exhortations ou des considérations épuisées dans tous les sens ; ainsy ma première audience n'aboutit qu'à des compliments assez froids de part et d'autre ; elle fut publique, parce que c'étoit le seul moyen d'éviter Salvatico, que M. le Duc prétendoît encore admettre à mes conversations avec luy, malg^ré tout ce qui s'est passé.

« Quelques jours après, M. Leblond me fit sçavoir les menées de M. le Duc de Modène auprès du g^ouverneur de Milan, et me communiqua le même

MADEHOISBUB DE VALOIS, 55

détail qu'il vous en a déjà fait, Il me permit d'en faire usage, s'il pouvoit m'être de quelque utilité ; j'en fis part à M. Tabbé Philibert; nous crûmes que si quelque chose étoit capable d'intimider, de détromper, ou plus tost de dérouter M. le Duc de Modène, ce seroit de luy faire voir dans la découverte que nous faisions de ses démarches, toute la fausseté et toute l'irrégularité de sa conduite. Ce fut à ce sujet que je luy fis demander une seconde audience. Il n'en fallut pas davantage pour l'effrayer et pour luy inspirer tous les prétextes qui pouvoient l'en dispenser , quelque misérable ou quelques honteux qu'ils fussent pour luy. Il m'envoya Saint- Âghate, digne associé de Salvatico, pour me prier de luy faire passer par son canal ce que j'avois à luy proposer dans l'audience que je lui demandois. Il y eut plusieurs allées et venues pour me séduire, mais je ne me laissay point entamer, sur un point aussi essentiel à la dignité de mon caractère , qu'il étoit important au mérite de la démarche que j'avois à faire* si elle étoit capable d'en produire. M. le Duc de Modène ne put différer plus longtemps l'audience que je luy avois demandée. Elle fut dans la même forme que la précédente : je luy dis que, m'întéressant autant que je faisois à sa prospérité, je ne voulois pas porter au Roy les plaintes que j'avois à faire, sans les luy confier auparavant , et sans les éclaircir avec lui; qu'elles m'avoient paru assés graves et malheureusement trop bien fondées pour ne pas exiger une audience particulière ; que, quoy-

que j'eusse vu avec douleur dans les lettreâ qui avoient été écrites à Venise par M. de Salvatico en forme de manifeste, son autorité commise dans le compte qu'il faisoit rendre de sa conduite à quatre Sénateurs, la dig^nité de ses enfans ofTensée sans aucun ménagement, la vérité blessée dans tous les points ; la déclaration que Salvatico avoit faite à M. Tabbé Philibert que S. A. avoit elle-même dicté ces lettres et Tavoit presque contraint à les sigfner, mêles auroit fait passer sous silence, si elles n'avoient été le prélude de quelques démarches plus fortes, et par conséquent moins soutenables ; qu'il merevenoit de tous les côtés que S. A. se plaig^noit à Milan et ailleurs de l'atteinte que Ton portoit à sa souveraineté dans les insinuations que Madame la Princesse de Modène luy avoit fait faire sur l'éloignement de Salvatico, et que j'avois cru pouvoir et devoir recommander; qu'il imploroit les bons offices du Gouverneur de Milan auprès de l'Empereur pour le protég^er contre la violence des François, qu'il nous présentoit comme ennemys communs ou gens incompatibles. Je lui ajoutay qu'on lui faisoit dire quelque chose de plus : qu'il renonçoit à tous les avantages qu'il pouvoit espérer de l'alliance qu'il a faite avec la couronne de France ; qu'il n'auroit considéré dans un mariage si grand et si auguste pour luy que des vues domestiques; qu'il s'appliquoit enfin à faire entendre sur toutes choses, que rien n'étoit capable de l'aliéner de la maison d'Autriche, comme si l'alliance qu'il a faite avec la

France n'étoit pas un nouveau lien qui dût Ty attacher davantage, par Tintellig^ence qui règ^ne si heureusement entre le Roy et l'Empereur. Je conclus par luy dire que je ne reconnoissois point dans son expérience et dans sa sagesse des pratiques aussi démesurées que celles-là, mais que j'espérois trouver dans ses réflexions et dans sa confiance de quoy adoucir et peut-être justifier le compte que je devois en rendre au Roy.

ce Je donnois beau jeu à M. le Duc de Modène, s'il avoit été susceptible de quelque retour, mais il ne me répondit que pour me découvrir plus que jamais toute la foiblesse et tout le désordre de son esprit. Embarrassé des reproches que je luy avois faits, ou plus tostdu fondement qu'ils ont, il ne put me dire autre chose sinon que, s'il ne me répondoit pas sur-le-champ, ce n'étoit ny faute d'esprit, ny faute de courage, qu'il se picquoit d'avoir autant de l'un et de l'autre que moy^ quoy qu'il n'eût pas les mêmes talents pour s'expliquer, mais qu'il vouloit avoir le temps de faire ses considérations pour me les faire sçavoir ; ne sachant plus où il en étoit, il voulut passer à des invectives, en disant que si j 'avois à me plaindre de lui, il avoit aussi à se plaindre de moy; que l'Empereur, le Roy et S. A. R. jugeroient entre luy et moy. Je lui répliquay que javois toujours passionnément désiré son estime, que je la désirois encore, mais que je ne craignois pas ses reproches, parce que mes intentions et mes actions étoient d'assés puissants témoins pour les

58 LES FILLES DU r£QBNT«

contredire et pour les démentir. Je ne voulus pas aller plus loin pour ne pas trop abuser de sa confusion et de son égarement.

« J'ay cru devoir vous présenter M. le Duc de Modène tel que je Tay vu dans cette occasion, pour que vous jugiés par là de ce que Ton peut attendre d'un pareil caractère, au milieu des mauvais conseils qui Tobsèdent et qui dominent, si Ton ne fait pas ce qu'il faut pour les écarter, et pour en substituer d'autres qui nous répondent d'un gHDUvernement plus réglé et plus raisonnable : mais, comme nous ne parviendrons à Tun que par la force, nous ne pouvons espérer de parvenir à l'autre que par l'adresse que l'on poura y employer : ce sera l'effet du temps et des circonstances. Je croy avoir suggéré tous les moyens qui peuvent conduire à une fin si nécessaire au bon ordre et à la tranquilKté que nous devons mettre dans cette cour, l'application de ces mêmes moyens est en vos mains. Quand la démarche que je viens de faire ne produiroit aucun efTet, elle aura toujours celuy de nous autoriser à recourir aux partys les plus forts, parce qu'il n'y a que ceux-là qui puissent être efficaces. M. le Duc de Modène croit les prévenir, en prévenant l'Empereur, qui est tout ce qu'il redoute le plus en ce monde : il ne seroit pas difficile de luy ôter cette ressource, et de luy attirer de la part de la cour de Vienne des insinuations qui lui imposent; mais il y auroit un grand inconvénient, et par le mauvais exemple que nous donnerions aux Princes

MADBXOISËUE DE VALOIS. ^

d'Italie, et par l'abus que TEmpepeur pourroit en faire.

« La situation où se trouve cette cour a besoin de temps pour pouvoir se débrouiller. Madame la Princesse nous en donneroit volontiers, pour peu qu'elle vît du côté de S. A. R. les sqins qu'elle^ doit espérer de sa tendresse et de sa justice pour contribuer à sa satisfaction. Elle est aujourd'hui dans un état décent, et la démarche qu'elle a faite ne pou voit être plus g*lorieuse ny mieux receùe qu'elle est dans le public. Si M. le Duc de Modène étoit capable de sentiments, il devroit mourir des remords qui doivent le déchirer, et des reproches que sa famille, ses sujets et toute l'Italie luy font, quoy que Salvatico fasse pour combattre les uns et pour luy dérober les autres.

« M. le Prince de Modènê est parti de Venize pour Munich ; le Prince Électoral de Bavière l'y invitx)ît depuis long^temps. Ce voyag'c doit être court, à ce qu'il a mandé à Madame la Princesse. Il n'y auroitpas à présent beaucoup de dang*er qu'il le prolongeât, car f s^il revient sitost en Italie, il pourroit bien se résoudre à rappeler la Princesse dans le lieu que l'un et l'autre estimeront le plus propre pour se retirer. Les excès où se porte M. le Duc de Modène nous réduiront bientost à cette extrémité; on auroit de la peine à les croire, si Ton ne voyoit clairement la fin qu'il se propose en dégoûtant ses en fans de les éloigner de luy. Ses persécutions ne se bornent pas à Madame la Princesse, il les étend sur ses pro-

près filles, sur son second fils, enfin sur tous ses sujets, et fait de sa famille et de son Etat une malheureuse association de désespérés qui excitent la pitié des honnêtes gens, et qui devroient Tépouvanter.

«.Je vous laisse à jug^er de Teffet que tout cecy peut faire sur M. Tabbé Philibert; il attend avec impatience quelques instructions ou quelques secours de votre part, qui, en l'éclairant davantag*e, le fassent marcher avec plus d'assurance qu'il ne peut faire. J'ai assés tenté et assés fait de mon côté pour n'avoir plus de scrupule à retourner à Gênes, et pour donner enfin quelque temps à la nécessité de mes affaires, qui me sollicitent si fort à y aller mettre quelque ordre et quelque arrangement. »

Rien ne devait être plus désagréable au Régent que ces nouvelles, qui pouvaient lui faire craindre d'être obligé de prendre à la fin parti pour sa fille, et peut-être de consentir à son retour. Il soupçonnait déjà Golibeaux de trop de complaisance pour elle, car nous voyons Ghavigny appuyer vivement sur les services du bon abbé. Mais Ghavigny mécontenta le duc d'Orléans en parlant le même langage que l'abbé Philibert, et ce prince se contenta de ne plus répondre. Ce silence causait à nos représentants à Modène une situation telle, qu'à la fin Ghavigny perdit patience, et, oubliant tout calme, presque toute prudence, il dépécha le 3 juillet, au cardined Dubois, cette lettre :

a Je m'adresse à vous pour savoir si M. le duc

MADUOISELLE D£ VALOIS. 91

d'Orléans a résolu de m'abandonner absolament, afin que je ne m'attende plus à lui et prenne mes mesures d'ailleurs. Je ne vous feray pas le récit des dégoûts et désagréments que je reçois ici, parce que je crois que Tabbé Philibert vous le mande, mais de ce que pense M. le Prince de Modène de la façon dont M. d'Orléans en use avec luy et avec moy ; mais je vous avouray que j'en suis d'autant plus touché que je ne m'y attendois pas , surtout voïant ma conduite approuvée de toute l'Italie. Je vous prie, monsieur, de me faire un mot de réponse ; je l'attand avec grande impatience , et vous prie d'être bien persuadé que personne ne vous honore plus parfaitement que moy. »

Le Régent s'était cependant décidé à se laisser un peu émouvoir. Il écrivit à Philibert le 30. juin, pour lui demander de nouveaux détails, en parlant amèrement contre Salvatico, et en donnantcarte blanche à l'abbé, «c Vous avez de l'amitié pour ma fille et une amitié qui n'est pas frivole, et tout l'attachement pour moi que je désire. Employez tout votre bon esprit à nous tracer un bon chemin que je suivray. Vous ne pouvez pa^ me rendre un plus grand service. » En niême temps, il prévenait sa fille du pouvoir absolu qu'il donnait à son représentant : « Vous m'avez donné plus d'inquiétude que vous ne pouvez imaginer. Si je n'avois écouté que ma tendresse pour vous, loin de m'opposer à la satisfaction que vous désiriez de venir ici, j'en aurois moimême trouvé plus que vous à vous y voir, et je me

6â LBS FILLES BU IttoBNT.

suis fait plus de violence que je ne vous en ai fait en m'y opposant (1). » Ces paroles mettaient un peu de baume sur les blessures de la princesse de Modène, et elle reprenait quelque espérance, en voyant Tabbé Philibert l'arbitre de sa situation , parce qu'elle savait qu'il l'appréciait avec équité. Au Palais-Royal on était excessivement embarrassé : on ne voulait pas entendre parler du retour de la princesse, et on comprenait cependant l'inconvénient qu'il y avait à laisser humilier à ce degré une princesse de la maison de France. Le Rég'ent trouvait commode de se déchargper de tout le tracas sur l'abbé Philibert, et Dubois ne montrait pas plus d'habileté. « L'affaire qui vous est confiée, lui écritil à la même date, est si compliquée, qu'il n'est pas étonnant que nous n'y comprenions rien, et que vous-même, outre toutes les connoissanoes que vous pouvez en avoir, n'y trouviez pas de remède final. Il faut faire bonne contenance, mais prudemment attendre ; que s'il y avoit aigreur entre le duc d'Orléans et le duc de Modène, on ne pourroit rien faire, celui-ci étant sûr de trouver un concours solide à la cour de Vienne, ravie de favoriser son mécontentement et où il a déjà parlé avec amertume. »

Voilà enfin rejtplication des' atermoiements indéfiniment prolongés du Régent* La crainte d'un conflit^ où l'Empereur interviendrait, lui liait les mains et l'empêchait de parler le • langage qu'il

(1) Du i»*" juillet.

MABBNOISBLLE DE VALOIS. 63

devait'lui en coûter cruellement de ne pas tenir, en présence de véritables injures infligées à sa famille.

L'abbé Philibert détermina^ non sans peine, le prince François à revenir le 2 juillet, jour anniversaire de sa naissance. Son père le reçut « avec modération et peu de paroles » : il permit cependant aux courtisans de le saluer, moyennant qu'ils seraient amenés par Salvatico : le prince refusa, à cause de la condition. « La question est maintenant de les faire rester, écrit Philibert le 8 juillet, et cela ne sera jamais, si le duc ne change pas de manière, ce qui ne me parait pas devoir être tant que Sal* vatico sera le maître. » Il ajoutait que « la vie est insupportable pour la princesse, que le peuple aime et estime. » Nul n'osait venir à elle à cause de la disgrâce que Ton aurait encourue, mais on jugeait sévèrement tout haut l'apparent abandon auquel le Régent la condamnait. François. d'Esté se montrait très-frôissé de n'avoir eu de réponses ni de ce prince ni de Dubois à aucune de ses lettres.

Le 9 juillet, Charlotte d^Orléans reçut enfin. la let* tre affectueuse de son père que nous venons de citer. Elle y répondit immédiatement, de Sassol où elle était, pour lui dire qu'elle « hiiavoit fait oublier pour un moment des malheurs » > Elle lui fait remarquer avec raisdn qu'elle ne peut subir les humiliations qu'od lui impoi^t continuellement^ et elle proposait comme moyen d'attendre qUelque chan«»

(1) Du 3 juiUet. .9

g^ement une saison aux eaux de Lucques « jusqu'à ce que vous nous marquiez votre amitié d'une mar nière ou d'une autre (1) » . Le duc avait cependant donné un g*rand bal pour célébrer Tanniversaire de la naissance et le retour de son fils : la princesse y avait paru en grande parure ; mais Salvatico ayant affecté de se placer « comme en feuîtion auprès d'elle » , elle prétexta une violente migraine et se retira, reconduite par son beau-père jusqu'à la porte de son apparlement (2). C'est sur ces entrefaites que Fabbé Philibert reçut les pleins pouvoirs du duc d'Orléans, et aussitôt il se présenta chez le duc de Modène pour l'en informer. Ce prince déclara professer un profond respect pour le Ré* gent « qu'il dit admirer, presque en se prosternant ». L'abbé aborda vivement alors la question. « Le duc se mit à rire, me dit qu'il les aimoit beaucoup, mais surtout la princesse, pour laquelle il se sentoit une tendresse égale à celle que Monseigneur le Régent pouvoit avoir pour elle; qu'elle étoit la plus aimable personne du monde, autant par ses manières que par sa figure, et que son fils ne pourroit jamais assez reconnoître l'obligation qu'il lui avoit de lui avoir procuré un tel mariage et une telle femme ; qu'il ne pouvoit plus désirer que des successeurs, qu'il ne pensoit qu'à cela, que tout le reste étoit bagatelle. — Mais ces bagatelles, Monseigneur,

(1) Du 10 juillet.

(2) Lettre de PhiUbert, lOjuiUet.

font le malheur de votre fils, de votre belle-Bile, et rien ne fait faire des enfants comme le contentement. — Ah ! je veux quile soient heureux, qu'ils fassent toute leur volonté : je ne prétends point les gêner en rien. — Voilà trop de courtoisie. — Ce n'est point cela qu'il nous faut. — Il se remit à rire, se leva et m'embrassa, me disant qu'il alloit au salut et qu'il répondroit au Régent. Il éluda une demande d'audience pour parler à cœur ouvert du prince et de la princesse (1). »

Le jeune ménage demeura alors à Sassol, « la sévérité du duc continuant; » mais François d'Esté ne revint pas moins timide : « l'état équivoque du prince est la véritable cause de tous nos maux (2) », et cette fois Chavigny lui donne tous les torts, en reconnaissant la bonne volonté complète de sa femme. Le vieux duc n'avait qu'une idée : assurer la succession de sa couronne ; « il seroit depuis le matin jusqu'au soir aux genoux de la princesse, s'il la voyoit grosse. » Mais en présence d'une impossibilité presque démontrée, il continuait à désirer voir sa bellefille persister dans son projet de procès pour impuis* sance : elle y pensait en effet toujours. « C'est le but et la cause de ses complaisances ; le duc de son côté désire autant y amener son fils, et qu'une aventure, un dépit le décide à se défaire d'une femme qui coûte peine, argent, soins, et est abso-

(1) Lettre de Philibert, 10 juillet.

(2) Chavigny, 17 juillet.

lument inutile (1). » C'est alors que Tabbé Philibert intervint de nouveau pour prouver une fois de plus à mademoiselle de Valois l'inanité de sa plainte, lui démontrant la difficulté du procès, même eng'ag^ du consentement des deux parties, la menaçant des démarches de son père auprès du pape pour en obtenir un refus. La princesse pleura beaucoup sans song'er à cacher son vif désir de voir son beau-père persévérer dans ses ri gêneurs : elle suppliait qu'on la laissât venir habiter en France une ville quelconque avec son mari. Mais Chavig^ny combattait encore ce projet, en faisant remarquer à Dubois que très-certainement alors le prince la quitterait sous un prétexte ou un autre, soutenu en cela par sa femme qui trouverait le moyen de reconquérir une quasiliberté. Il demandait en même temps que le Régent écrivît à son g^endre « une lettre ag'réable pour lui faire envisager des utilités du côté de la France, et une protection particulière (2). » II insistait sur l'attitude du duc, qui ne consentait pas à accorder à ses enfants la résidence deReg'g'io, dont il ne voulait même aucunement entendre parler (3). Il dénonçait aussi la fâcheuse influence exercée par les femmes de la princesse sur ses résolutions : ses deux dames se jalousaient avec une incroyable ardeur, et il de-

(1) ChaTigny, 17 juillet.

(2) ibid.

(3) Ibid, Il parait que le duc n'était pas sans inquiétude que son cond filfl ne fût aussi « timide v que l'alné«

HADBMOISBIXE D£ VALOIS. 67 •

mandait le rappel de tous les Français demeurés à la cour^ à Texception du chirurgien et de l'apothicaire, qui observaient une conduite très-prudente. Ghavigny terminait enfin la long>ue dépêche, à laquelle nous faisons ces nombreux emprunts, en priant le Régent de tenir un langage ferme, surtout de dire au ministre de Modène à Paris que la princesse pouvait avoir eu des torts, mais que sa conduite était irréprochable présentement, et qu'il était vivement blessé de la manière inconvenante dont il la voyait traitée.

Le même jour, l'abbé Philibert racontait à Dubois la nouvelle audience qu'il avait eue du duc. Le voyant résolu à ne rien dire, il parla plus fermement, (( car Monseigneur n'a pas compté de donner sa fille pour qu'on la rendît malheureuse. — Ah I il n'y a rien que je ne fasse pour son contentement, et je ne crois manquer à rien.» —Et il ajouta plus brusquement que chacun pensoit à sa manière, qu'il n'avoit rien à se reprocher, que le prince et la princesse faisoient leurs volontés, mais qu'il étoit juste qu'il fît la sienne. — Après avoir encore longuement discuté sans rien gagner, l'abbé lui dit : « Gomme je sais que vous êtes un prince religieux, permettez-moi de vous supplier d'examiner devant Dieu les inconvéniens qui peuvent arriver de l'éloignement du prince et de la princesse. — Il me répondit que je lui parlois en honnête homme, qu'il savoit que j'avois les intentions bonnes, mais que pour lui il avoit ses manières. » Deux jours après,

l'abbé décidait avec beaucoup de peine le prince à aller voir son père, qu'il trouva « dans le même silence. » On recourut alors au confesseur pour obtenir la permission de se rendre aux eaux de Lucques, ce que le duc autorisa, « mais sans vouloir s'en mêler. ^ Ce consentement fut probablement discuté par Salvatico, car quelques jours après, la princesse fît elle-même une démarche en ce sens auprès de son beau- père, lequel demanda l'avis de la faculté : on appela le médecin de la cour, qui se trouva subitement malade, « crut-on, par ordre de M. le.duc (1). » Le voyag'e fut cependant décidé, et la princesse fît des préparatifs indiquant clairement l'espoir de ne plus revenir. Colibeaux le remarqua et s'en expliqua nettement avec elle, jusqu'à lui dire « que ni la France ni sa famille ne pouvoient quant à présent se charger d'elle. » Elle parut se résig'ner, « mais d'une manière qui ne me désabusa point (2). » Il demandait au Régent d'écrire sévèrement à sa fille à ce sujet. Elle prévint ce coup en adressant cette lettre à son père, le même jour, avant de quitter Sassol, :

« Nous partons pour Luc le 2 du moy, mon cher papa ; comme il est fort à craindre que M. le duc de

(1) Philibert^ 24 juiUet. Ce pauvre abbé demandait instamment son rappel : a Je suis malade^ fatigué : ou le duc cédera^ et il n'y aura plus rien à faire ; ou il résistera : je serai réduit à couinr le monde^ errant et vagabond, avec une jeune princesse et un jeune prince^ et je me trouverai ua résident sans résidence. » (21 juillet.)

(2> Du 31 juillet.

MAPEMOISEUE DE VALOIS. 69

Modène ne persiste dans la résolution qu'il semble avoir prise de ne me donner aucune satisfaction tant des affronts présents que des passés, je crains fort que vous ne soyez obligé de prendre le parti de nous en séparer tout à fait, n'étant pas possible de le souffrir plus long^temps sans s'attirer le mépris de toute l'Italie. Comme dans quelque situation que je me trouve je ne désire que de faire ce qui vous peut le mieux convenir et estre le plus agréable, je vous supplie de me le mander, afin que dans une si fâcheuse et embarassante conjoncture je n'aye point encore la crainte et la douleur de vous déplaire. Toutes les villes d'Italie ont tant d'inconvénients^ que l'on ne peut vous en proposer aucune, encore n'étant pas assez informés de celles qui en ont le moins, tant par rapport au prince que par rapport à moy ; nous regarderions l'un et Tautre comme un grand bonheur s'il vous étoit possible de nous donner un asile dans une ville de France, si éloignée même de Paris qu'il vous plairoit; mais je ne vous fais cette demande qu'en cas que cela ne vous dérange en rien, car quoique je sois bien persuadée que ce seroit le moïen le plus sûr de prévenir tous les inconvénients qui peuvent arriver dans la situation où nous sommes, j'aimerois bien mieux estre encore cent fois plus malheureuse que je ne le suis, que de pouvoir penser que vos bontés pour moy vous ont attiré les moindres chagrins, car rien n'a jamais égalé mon respect et ma tendresse pour vous, et vous pouvez compter, quelque chose que vous en-

tendiez dire, que je ne ferai jamais rien que sous votre bon plaisir. »

Cette lettre fut montrée par la princesse à l'abbé Philibert, qui y ajouta un billet au Régent, pour lui dire qu'il venait encore de voir le duc de Modène, lequel lui avait parlé de sa belle-fille en excellents termes, et qu'il serait toujours heureux de la recevoir. « Tout cela, lui répliqua-t-îl, est le plus beau du monde, Monseigneur, mais personne ne croit que vous vous souciez de l'avoir à Modène. — Il détourna la conversation. » Le prince emmena, malgré l'abbé. M"* Marselot, qui devait après les bains regagner la France : M"* Piché venait de partir. On se rendit par Bologne et Florence à Lucques, où l'on arriva le 14 avril; la noblesse de la ville fit au jeune ménage une brillante réception. La princesse écrivit presque aussitôt à son père une nouvelle lettre dans le même sens que celle que nous venons de lire. Elle se plaint de la manière dont le grand-duc de Toscane les a reçus, <c moins bien que de simples gentilshommes (1). Ce sera partout de même, si vous ne voulez pas donner des marques bien fortes et bien publiques de votre amitié pour moi. 11 y a assez longtemps que ma patience est à l'épreuve pour devoir vous toucher (2). » Elle annonçait l'intention d'attendre

(\) L'abbé Philibert racotite que le grand-duc les envoya complimenter sans se déranger : le prince, froissé, quitta Florence à cipq heures du matin sans rien accepter.

(2) Du i9 août.

aux eaux jusqu'à la fin de l'automne les intentions du Rég'ent, montrant clairement ainsi qu'elle espérait bien ne pas retourner dans sa « prison. » Elle recevait en effet alors de Paris des lettres qui faisaient renaître ses illusions : « Ne pourroit-on pas faire entendre à celui ou à celle qui les écrit qu'ils font le malheur d'une pauvre personne? observe Tabbé Philibert ; sans ces crueUes lettres elle seroit tranquille (1). » Le prince cependant paraissait profiter des eaux : « Il est possible , dit l'abbé , que dans peu de temps on n'ait aucun reproche à lui faire sur son humanité (2). »

La princesse de Modène saisit l'occasion de la fin heureuse de la maladie du roi, pour lui écrire une lettre des plus amères : « Oubliés de vous, l'abbé Philibert et moi ne savons plus que répondre aux justes plaintes, si l'on ose dire, que le prince fait de la façon dont vous en usez avec nous. Il n'y a que lui et moi qui vous donnons cette preuve de notre attachement, qui tâchons de nous conduire selon ce qu'il peut vous plaire, et nous sommes seuls abandonnés. i> Elle protestait de son immuable attachement, mais en insinuant habilement que n le prince, n'ayant pas les mêmes raisons» pourroit aller dans les cours où on veut bien le recevoir. L'Empereur en use bien différemment de vous, et si le Régent continue à garder le silence, je serai forcée d'accep-

(0 Philibert, 49 août.

(2) Ibid.

ter ce que mon mari me propose (1). j» La démarche était habile et d'ailleurs très-fondée : l'abbé

Philibert en prévient directement Dubois (2), en lui annonçant que François d'Esté était allé pren< dre les ordres de son père, qui n'avait pets même voulu le recevoir, et en demandant instamment que le Régent rendît à sa fîUe toute son affection, à condition qu'elle se séparerait de ses domestiques français (3). Le duc se contenta de faire répondre au prince qu'il pouvait demeurer à Lucques, et aller avec sa femme à Venise et à Reggio. La princesse, humiliée et décourag*ée, se montrait disposée à consentir à tout ce qu'on exigerait d'elle, même de ne plus écrire à ses amis de Paris : a Elle me dit, il y a quelques jours, en pleurant, qu'il falloit que le Régent fût sorcier pour avoir deviné la route de ses lettres; qu'elle voyoit bien qu'il falloit renoncer à tout et ne songer qu'à vivre en patience (4). » C'est peu de temps après que la princesse reçut enfin de son père une lettre peu propre à lui laisser la moindre espérance, comme on pourra en juger : oc II ne tient qu'à vous de trouver de ma part toute la consolation que vous pouvez désirer, et de

(\) Da {^' septembre.

(2) A ce moment le prince écrivait souyent à Dubois. Il se plaignait amèrement de la façon « méprisante » dont sa femme le receyait quand il Tenait la trouver le soir. (Lettre de M"" Piché au régent, du 15 septembre.)

(3) Du 27 septembre 1722.

(4) Ibid. Deux jours après^ l'abbé Philibert partait pour Paris^ malgré les instances les plus vives de la princesse.

MADEMOISELLE DE TALOIS. 73

me donner de la vostre la plus grande satisfaction que je puisse jamais avoir. J'étois content du retour à Modène, du séjour à Lucques; or j'aurois voulu que vous revinssiez bravement à Modène^ tout en regrettant Tattitude du duc; mais dès qu'il n'a pu prendre cela sur lui, c'est à son fils et à vous à vous soumettre à ses volontés. Votre patience peut seule arriver à le désabuser. Approuvé Reggio au pire : vous ne pouvez résider avec bienséance que dans les Etats de Modène. Vous devez refuser toute autre résidence : quand je serois capable de me relâcher surTarticle de la France, ce que vous ne devez pas espérer, la nouvelle alliance que ma famille contracte par le mariage de votre sœur avec le prince des Asturies, ne me laisseroitpas la liberté de laisser faire aucune démarche qui pût être désapprouvée par le roi d'Espagne. Ne cultivez point une fantaisie qui ne mérite plus que votre indignation, et ne placez votre bonheur que dans des choses qui soient possibles et qui puissent vous le procurer. Rendez-vous, je vous en conjure, à mes conseils et à ce qui peut vous faire le plus d'honneur. Quelque sujet de joie que je doive avoir des grandes alliances qui viennent d'être contractées par mes soins, l'incertitude de vos démarches empoisonne ma satisfaction (1) » ...

Le Régent était en effet profondément irrité : l'abbé Philibert en informa deux jours après Coli-

(1) Du 4 novembre.

74 LBS FILLES DU KÉGBNT.

beaux. On craig^nait au Palais-Royal « uti éclat qui plongera le poignard dans le cœur de Monseigneur (1). » Le Régent, se référant aux renseignements qu'il recevait, s'était décidé à parler sévèrement à Rangoni, ministre de Modène à Paris. Mais quand il fut bien convaincu que sa fille n'avait d'autre idée que de rentrer en France, il déclara nettement que jamais il n'y consentirait, et que tout l'adoucissement réclamé par la princesse était soumis à une renonciation préalable à ce projet. L'abbé écrivait cette lettre évidemment pour qu'elle fût montrée à Charlotte d'Orléans : « Elle devroit être désabusée de sa fantaisie, ajoute-t-il, par l'ingratitude terrible dont on la paye, et par l'indigne usage que l'on fait des marques de sa bonté.... Pourquoi ne veut-elle pas faire un personnage glorieux et respectable, plutôt que de devenir la fable du public? Je suis affligé de la douleur de Monseigneur (2). »

({) Du 6 noTembre.

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