‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 24 sur 41 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voyage à Rome. — Le Régent s'adoucit. — Le cardinal Dubois. — Lettres de la princesse. — Prétendu Toyage de Richelieu. — Détails inédits sur Tancienno liaison delà princesse et du duc. — La princesse accouche d'un fils. — Résidence aux Quatre-Tours. — Bonne tenue de la princesse. — Le camayal à Venise. — Mort de Tlnfant. — Départ pour Strasbourg. — Mission de Gampredon. — Retour en Italie. — Nouvelles négociations. — Odieux entêtement du duc de Modène. — Rupture. — Dureté de la duchesse d'Orléans. — Position réellement malheureuse de la princesse.

Ces pénibles nouvelles parvinrent à la princesse à Rome où elle arriva, le 6 novembre, avec son mari^ dans rintention d'y passer un mois absolument incognitO) sous les noms de comte et comtesse de Saint- Félix. Elle ne se plaisait plus qu'à voyager, ne trouvant que dans le mouvement quelque distraction à sa triste existence : « Elle est toujours la première le- « vée et elle mange ce qu'on lui donne , bon ou « mauvais , avec un appétit capable d'en donner <( aux autres. Il seroit même à désirer qu'elle eût « plus de délicatesse, car elle aimeroit moins les (( voyages (1).» Elle paraissait alors faire très-bon ménage : «Les complaisances même de la princesse

(\) Golibeaux^ 11 noTembre.

c< sont excessives. » Elle visita Rome avec un ^rand soin, g'iiidée par le cardinal de Rohan qui prit une certaine influence sur elle et la décida à poursuivre son voyage jusqu'à Naples. Cette attitude , les renseignements fournis par Tabbé Philibert et surtout par le cardinal, la mauvaise humeur témoignée par le duc de Modène au sujet de ce voyage, produisirent un certain changement dans l'esprit du Régent qui écrivit une lettre assez rude à ce prince. « J'ai poussé Tattention, dit-il en commençant, jusqu'à paroître abandonner entièrement ma fille , quand j'avois le moindre doute sur les égards qu'elle vous devoit. » Mais il exprime ses regrets sur ce qui se passait présentement, n'admet tant pas leblâme infligé au voyage de Rome et exprimant Tespoirqu'on traitera le jeune ménage conve- .nablementàReg^giooù, par l'influence de Rohan, ils se résignèrent à aller résider. « Je regarderai les traitements qu'ils recevront de votre part comme s'ils m'étoient faits à moi-même. Quand je vous ai confié ma fille, je n'ai pas pu avoir d'autres sentiments, et j'aurois un juste sujet de me plaindre si, avec les dispositions où ils sont , ils ne pouvoient pas trouver leur repos dans le lieu qu'ils choisissent comme le plus propre à vous témoigner leur soumission (1). » En même temps il adressait à son gendre un billet affectueux et une lettre pleine de tendresse à sa fille.

(1) Du 4 décembre.

(( Tout maintenant me fait plaisir et je n'aurai point de désir plus vif que de vous rendre toute mon amitié et de m'oceuper à tous les soins qui pourront contribuer à votre bonheur, heureux de raccord du ménagée. Votre conduite enlèvera au duc de Modène tout prétexte à plaintes. Ne tournez pas les yeux du côté de choses impraticables. Je crois utile que vous renvoyiez les François qui sont auprès de vous, ayant des preuves indubitables qu'ils vous font un véritable tort en France et en Italie. — Je vous avouerai que j'ai besoin de votre réputation et que vous me jetteriez dans des embarrets fort grands si vous m'attiriez des représentations de la part du roi d'Ëspagne,ou des reproches du public en France. » Enfin le cardinal Dubois écrivait à son tour à la princesse ce billet des plus g*alants:

« Si je sortois de prison , je ne serois pas plus soulagée que par la liberté que Monseig*neur le duc d'Orléans me donne d'avoir Thonneur de vous écrire et de vous renouveller les assurances de mon respectueux attachement que j'ai été obligé d'interrompre avec une extrême affliction (1). »

Pendant ce temps, la princesse, de Rome, envoyait à Dubois et à son père deux lettres des plus raisonnables (!•' décembre) :

(I) Buyat nous apprend que^ le i^'' janvier 1722^ on apprit k Paris toute la peine que le cardinal de Rohan avait eue à réconcilier les deux époux.

Elle dit d'abord au cardinal :

« J'ai fait bien des réflexions, Monsieur, sur la dernière lettre de Monseigneur le duc d'Orléans et sur ce que M. le cardinal de Rohan m'a dit de la part de V. E. Ces réflexions m'ont fait prendre les résolutions les plus fortes et les plus convenables à ma situation : je les tiendrai, mais aussi j'espère que vous chercherez à adoucir mes peines en inspirant à Monseigneur d'Orléans les sentiments de bonté et d'amitié qu'il me doit et qu'il me devra encore plus quand j'aurai eu quelque temps pour lui prouver mes bons desseins. Aidez-moi, je vous en prie. M. le cardinal de Rohan m'assure que vous êtes sensible à mes peines et que vous aviez part aux rig>ueurs que j'éprouve. Vous n'y entrez que pour mon bien : je ne suis pas encore assez parfaite pour vous en remercier, mais du moins je pense avec plaisir que vous prenez intérêt à ce qui me touche, et je veux me flatter que vous me favoriserez quand vous serez sûr de le pouvoir faire sans en avoir à craindre aucun reproche. Je me remets à ce que le cardinal de Rohan vous dira de mes dispositions :

il me rendra la justice qu'il me doit. L'abbé Philibert vous y aura préparé. Je commence par renoncer au voyage de Naples dont le prince avoit autant d'envie que moi^ et il a fallu que ce fût moi qui le rompisse. Le Pape vouloit recevoir ma visite dimanche prochain dans un monastère. — On a souhaité que je partisse jeudis le prince l'ayant

MADBIIOISELLE DK VALOIS. 79

désiré, fâché d'un côté de n'aller point à Naples, et, de l'autre, de voir qu'on avoit des attentions pour moi qu'on n'avoit pas pour lui. Je pars jeudi et je vais à Reg'gio : il me semble que je ne puis mieux faire dans le moment présent. Je compte donc sur les ofBces de V. E. sur monseig^neur d'Orléans ; je compte qu'il ne m'abandonnera pas et qu'il fera ce qui dépendra de lui pour rendre mes malheurs moins insupportables. Il ne dépend pas de lui de les faire finir. » On lit dans la lettre destinée à son père : « Il y avoit longtemps que je n'avois reçu de vos nouvelles, Monseig^neur ; la lettre qui m'a été rendue à Rome, quoique assaisonnée de bien des duretés, m'a fait grand plaisir. J'y ai trouvé quelques assurances de votre bonté et de votre amitié. On me rend depuis longtemps auprès de vous les plus méchants offices. On a peut-être eu raison sur quelques articles, mais aussi on m'a donné et on me donnera encore bien des torts que je n'ai pas : par exemple j'ai la consolation par-devers moi de n'avoir jamais projeté un voyage sans vous en avoir rendu compte, et les projets que j'ai exécutés ne l'ont été que parce que votre silence m'a fait juge qu'ils n'étaient pas improuvés par vous : j'espère que l'abbé Philibert m'aura rendu justice. Je compte sur celle de Monseigneur de Rohan. Je leur ai parlé à l'un et à l'autre avec une entièi*e confiance. Rien ne m'a tant soulagé dans mes malheurs que d'avoir pu envisager que vos rigueurs pour moi sont peut-

être un effet de votre tendresse. Je commence à me dire que ces rig^ueurs cesseroient si vous étiez sûr que je fusse raisonnable : je le suis, je veux Têtre, je veux que vous n'en puissiez pas douter, mais, par tout ce qui vous est de plus cher, je vous conjure, mon cher père, de ne mepas abandonner à ma triste situation. Je suis la plus malheureuse créature qu'il y ait dans le monde : de quelque côté que je me tourne, je n' envisagée que douleur et désespoir : mon unique ressource est dans vos bontés. Je les mériterai par ma façon de penser sur toutes sortes de chapitres. Il n'en est qu'un seul sur lequel je ne me rendrai jamais : je ne renoncerois point à l'espérance de vous revoir; vous ne le voudrez point vous-mesme, mais, en vérité, je n'y aspire que de votre agrément : il est juste que vous ayez le temps de vous rassurer sur les soupçons que vous pouvez encore avoir contre moi ; il faut que vous puissiez vous promettre qu'après trois ou quatre mois avec vous, sans vous avoir donné le moindre sujet de plainte ni d'inquiétude , je reviendrois en Italie, non sans douleur, mais avec une douleur raisonnable. Voilà mes dispositions; reconnoissez-y l'attachement tendre que j'ai eu toujours pour vous; reconnoissez-y en même temps plus de raison que peut-être vous ne m'en avez jamais vu et daig^nez consoler une malheureuse qui ne mérite pas de l'être par vous. »

Une question d'étiquette soulevée par le prince

empêcha le ménag'e de voir le pape, ce qui produisit un fâcheux effet. On partit en conséquence avant Noël, avec le cardinal de Rohan, qui devait installer la petite cour à Regpg'io. La situation cependant était très-détendue avec le Palais-Royal : on le sent en lisant cette lettre, datée de Bolog^ne le 24 décembre : « Je veux vous dire, mon cher papa, ma joie de recevoir enfin quelquefois de vos nouvelles, Je ne vous parlerai que de ma tendresse et de mon respect pour vous. Ma situation ne fait que me rendre plus sensible. Je n'en suis pas moins soumise : vous en faut-il davantage? Et ne serez-vous pas enfin content? Je ne veux pas cependant que vous me le disiez encore ; je ne veux pas que vous ne me le disiez que vous ne mêle puissiez dire, étant bien sûr et bien convaincu. Vous le verrez : mon parti est bien pris et rien ne me peut faire chang^er. Si j'en crois le bruit et les apparences, on ne nous promet pM poires molles à Reg^gio. Maisqu'importe après tout ? ce sera une occasion de vous faire connoître que je veux quelque chose et peut-être m'en aimerez-vous mieux. Seroit-il possible que je fusse oblig^ée de désirer du malheur pour m'attirer votre amitié? J'en serois capable. Vous direz en hsant cette lettre que je suis folle : cela ne vous coûte rien à dire. 11 me coûteroit beaucoup de ne pas penser comme je fais. »

Peu de jours après, la nouvelle de la mort de Madame motiva cette nouvelle lettre de la princesse à

son père :

82 LES FIIXSS DU BéGENT.

« L'extrême douleur que me cause la mort de Madame ne m'a pas permis de vous marquer jusqu'à cette heure, mon cher papa, combien celle que vous avez i^sentie a contribué à y mettre le comble. Elle ne me laisse que la force de vous supplier de ne point vous laisser abattre par ce malheur et de conserver une santé si précieuse à tout le monde et particulièrement à moi, à qui seule elle suffît pour soutenir tous les malheurs dont je suisaccablée(l). »

Il convient de dire ici quelques mots des deux Françaises dont l'abbé Philibert se plaignait sans cesse : il s'ag^issait de M"" Piché et Marselot, femmes de chambre, qui souhaitaient ardemment rentrer en France et qui exerçaient, tout en se détestant entre elles, une déplorable influence sur leur maîtresse. Le mari de M"*® Marselot transmettait directement ses plaintes au Régent , dès le H mai, en accusant M"' Piché et en assurant le prince de son dévouement et des bons efforts qu'elle tentait. Par contre, au mois de septembre, M°' Piché écrivait au duc d'Orléans que « la Marselot complotoit avec la princesse » , et l'avait aidée avant le départ à emballer ses plus précieux effets. Elle lui donnait, assure-t-elle, les plus fâcheux conseils, lui fournissait de mauvais livres et aurait été l'auteur de la nouvelle froideur de mademoiselle de Valois pour son mari (2).

(1) Du 30 décembre.

(2) Dans une lettre du 10 février 1721^déplorablement orthographiée.

Avant d'aller plus loin, nous voulons encore parler un moment du roman inventé par Soulavie et longuement raconté par lui au sujet d'une apparition que Richelieu aurait faite à la cour de Modène sous le costume d'un colporteur délivres^ Richelieu, cédant aux instances de la princesse qui lui écrivait souvent, toujours suivant Soulavie, serait venu avec un ami et aurait mis des livres en vente dans une des rues de Modène où Charlotte d'Orléans passait souvent en allant à l'église. La princesse, le reconnaissant, l'aurait attiré chez elle sous prétexte de son commerce, et l'aurait reçu plusieurs fois. L'auteur imagine même une très piquante entrevue du prince avec le duc, qui aurait presque surpris les deux amants, mais sans concevoir aucun soupçon. Richelieu serait enfin parti, fatigué de la tendresse de la princesse. Une preuve du peu de fondement de ce récit est dans l'indication que tout cela se serait passé à Modène où la princesse ne demeurait précisément pas, ce qui indique à quel point Soulavie aurait été imparfaitement renseigné. Nous ajouterons en outre qu'il est difficile de supposer que la surveillance excessive du duc de Modène ait pu être pareillement mise en défaut, surtout si l'on songe à

lime piché mandait au Régent a que S. Â* a a^ec elle une petite créature qui lui gâte l'esprit et deux garçons de chambi*e aussi : la Marselot brouillant tout. Sans elle ce seroit un bon ménage. Le prince sait qu'elle donne demauYais conseils. * Elle le prie aussi d'empêcher M"^** de Bacqueville de BeauYais et ses sœurs d^écrire a dans le sens qu*elles écrivent ; » ces nouvelles gâtent tout. {Aff, être)

la satisfaction avec laquelle ce prince aurait saisi ce prétexte pour en finir. La correspondance de M"" Piché etMarselot, toutes deux à Tinsu Tune de Tautre aux gragfes du Régnent, en aurait parlé, et elles ne craig*naient pas d'aborder ce sujet. M'* Piché même, dans sa lettre du mois de septembre 1722, nous parle du duc, en nous fournissant la preuve de Tamour que ce brillant g*entilhomme avait réellement inspiré à la fille du Régnent. « Le 17,rabbéColibeauxlui annonça le mariag^e de M. le duc de R. avec mademoiselle de G. Ce fut pour elle un coup de foudre : la voilà à pleurer toute la journée; le mari et toute la famille ne savoient comment prendre cela. Huit jours après, la Marselot reçoit une lettre de sa sœur qui lui mande le mariag*e dudit duc : elle a l'imprudence de lui dire : c'est pour elle un surcroît de douleur ; mais elle n^osa pas pleurer, ce qui lui a causé beaucoup de mal. » Un seul passage d'une dépêche de Golibeaux, du 26 décembre 1720, renferme une indication obscure et qui pourrait appuyer l'assertion de Soulavie (1) : « Le sieur Rafi est enfin arrivé ici avec un jardinier. On se seroit bien passé de l'un et de l'autiiB. » Mais aucune allusion n'est ensuite faite à ce détail, qui nous laisse dans une ig^norance complète, et ne nous paraît pas suffisant pour être considéré comme justifiant Thistoriette du compilateur des mémoires de Richelieu.

(i ) Nous ne croyons pas utile de rapporter les assertions de Maurepas sur les prétendues amours du Régent avec M*** de Valois : il suffit de déclarer qu'il n'y a pas un mot de vrai dans ces odieuses accusations.

Il est permis de croire que le mariag'e du duc exerça une profonde influence sur mademoiselle de Valois, qui avait évidemment entretenu une correspondance avec lui et pour laquelle cet abandon fut un coup véritable ; les détails de M"** Piché sont formels et importants à noter. 11 paraît aussi qu'elle commença à redouter la mauvaise humeur de son mari, et qu'elle conçut des craintes sérieuses de voir toute cette affaire se terminer « à Titalienne » . Elle eut peur d'être empoisonnée, et Golibeaux entretint cette fois des appréhensions, qu'il ne partag*eait nullement, comme un moyen inespéré d'arriver à une solution (1).

Toujours est- il que le calme se rétablit : le jeune ménage s'installa au château des Quatre-Tours, près de Regfgio, qu'il semblait avoir pris en g*rande affection. Le Régent continua à entretenir de meilleures relations avec sa fille, et enfin une grande nouvelle* éclata au printemps de 1723 à la cour de Modène, celle de la grossesse de la princesse. Les correspondances ne fournissent, durant celte période, aucun détail intéressant. Un moment cependant la princesse manifesta un nouveau désespoir à la pensée de ne plus revoir sa patrie. Mais le Régent s'empressa de la rassurer, en lui déclarant « sans équivoque qu'il tiendroit la promesse qu'il lui a faite : cela a mis un baume salutaire dans le

(i) « Elle croit aussi que sa >'ie est menacée. Je suis bien loin de lui inspirer ces terreurs^ mais je ne prendrai pas grand soin de les lui ôter. » (28 novembre. )

sang» de la princesse, et contribuera à lui faire prendre le bon party (1). » Il paraît qu'elle avait imaginé de venir faire ses couches en France, sous prétexte qu'il ny avait aucun bon médecin en Italie. Elle se résig^na alors à demeurer auprès de Reg'g^io, y menant une vie assez douce , recevant quelques personnes et se plaisant à faire représenter des pastorales (2). Le prince aurait voulu ramener sa femme à Modène pour le dernier moment, mais le duc s'y refusait, étant toujours en aussi mauvais termes avec son fils. Des deux côtés, l'entourag^e combattait toute idée de réconciliation : le père et le fils étaient aussi mal conseillés, l'un par l'éternel Salvatico, l'autre par le comte Belainsini, son premier gfentilhomme. « Le but des mécontents est de la faire accoucher à Modène, et s'ils y réussissent, c'est la g'uerre civile (3) . » L'influence de Golibeaux qui ag^issait toujours avec une entière franchise, et qui avait g*ag*né la confiance de la princesse en lui montrant toutes les lettres qu'il recevait, triompha de ces difficultés (4) ; il fît, non sans peine, entendre raison au comte Belainsini et arrang^ea les affaires : la princesse consentit à demeurer à Reg^g'io, et le duc à payer tous les frais, y compris ceux du médecin (5) et de la garde, mandés de Paris. Il

(1) Golibeaux, 23' septembre 172i.

(2) Jbid.

(3) Du 4«' octobre.

(4) Il en préTient le Régent le l'*' octobre. Ci) T,e docteur Peyras.

MADEMOISELLE DE VaLOIS. 87

donna 200 louis pour la layette, et nomma la marquise Rang'oni dame d'honneur. La princesse refusa le présent « comme indigène d'elle et de son mari (1). » Elle se consolait de ses ennuis en continuant à attirer la noblesse de la ville chez elle, et en faisant tous les soirs jouer des pastorales en musique sur son théâtre. L'arrivée du docteur Peyras froissa vivement les médecins italiens, qui lui firent ouvertement la g^uerre, et allèrent jusqu'à retarder de vingptquatre heures un remède ordonné à la jeune femme, au risque de compromettre sa santé. De son côté, le vieux duc se montrait très-mécontent du refus de sa belle-fille à accepter son très-peu royal cadeau. C'est au milieu de toutes ces « tracasseries » et sans que ce prince lui eût fait faire aucun compliment, qu'elle accoucha, le 18 novembre au matin, après de courtes douleurs, d'un fils « qui m'a paru beau et bien conditionné (2). »

Cet événement, qu'on aurait cru très-désiré du duc de Modène, n'amena pas la détente qu'on était en droit d'espérer. Il fit strictement prendre des nouvelles de sa belle-fille, « sans paroître ravi cependant (3) », et mit à une démarche personnelle des conditions « bien chères et infiniment nombreuses, après l'acceptation desquelles il ajouta qu'il pourra peut-être, par une g^râce extraordinaire, rendre à madame la princesse une visite non

{{) Du 20 octobre.

(2) Golibeaux, 18 noTembrç.

(3) Coliheaux, 23 noirembre 1723.

méritée (1). » Celle-ci ne paraissait pas éloig^née de céder, mais son mari, « enivré par ses amis » et désormais assuré de l'avenir, ne voulait rien entendre. Au milieu de ces fastueuses négfociations survint la mort du Régent : on la cacha d'abord à sa fille, mais il fallut se décider enfin à la lui apprendre^ et cette triste communication lui fut faite la veille de Noël. Son désespoir fut profond, d'autant plus qu'elle n'était occupée auparavant que de son voyag^e à Paris (2), qui lui avait été formellement promis. La crise dura huit jours et la princesse dut être saigfnée ; mais la souffrance morale se prolongea, parce que cette perte était pour elle le renversement de toutes ses espérances^ au moment où après tant d'épreuves elle entrevoyait enfin un avenir plus tranquille. A quelque temps de là, elle demanda au fidèle Golibeaux s'il entretenait toujours une correspondance avec Dubois : « Elle me dit ensuite, en fondant en larmes et redoublant de surprise : — Cessez de lui écrire ; mon père n'est plus; je suis présentement comptée pour rien (3). » Sa position était effectivement des plus tristes : lavénement du duc de Bourbon consacrait la ruine et l'effacement de sa maison, et elle ne pouvait désormais douter d'un complet abandon du côté de la France et d'une aggravation du côté de Modène : « Elle ne se console pas de la perte qu'elle

{{) Du 8 décembre.

(2) Ibid., 25 décembre.

(3) Du i 2 janvier i 724.

a faite, ajoute Golibeaux, dans la même lettre , car elle lui fait envisager un avenir bien triste en toute manière et sans ressources. » Elle put en juçer immédiatement, en voyant le duc deModène redoubler ses exigences. « Tout accommodement me semble à bas, » s'écrie tristement Golibeaux le 27 janvier : le prince refusait tout ce qui lui était proposé, en exig^eant une augmentation d'apanage. Une dernière sommation fut formulée, le 21 février, par l'entremise du marquis Rangoni : « La princesse souscrivit à tout avec une politesse et des sentiments qui ont ég^alement surpris et charmé M. Rang^oni (1). » Mais le prince se refusa au contraire à accepter ce projet, ayant successivement supplié et menacé g'ravement sa femme pour la décider à agir avec lui. a Je crois de plus en plus que le père et le fils s'entendent, » disait quelques jours auparavant Ck>libeaux (2). François d'Esté, en effet, voulait se débarrasser de sa femme : il lui offrit nettement de l'aider dans ses démarches pour entrer dans un couvent, manifestant un vif désir de se retirer à Vienne, où on lui faisait de brillantes propositions (3). Elle au contraire , écoutant les sages avis de son confesseur, et pour la première fois envisag'eant sérieusement la situation , n'espérant plus rien du côté de la France , cherchait désormais à se procurer un établissement possible

(1) Du 22 février 1723.

(2) Le 27 janvier 4724.

(3) Du 22 février 1724.

en Italie. Elle voyait le complet changement opéré par rapport à elle dans 1 esprit de son mari, depuis la mort du Régnent, et elle recherchait les moyens de rentrer en g'râce auprès de son beau-père. Un projet d'accommodement fut donc dressé par écrit : le duc devait acheter une villa à une lieue de Reg^g»io, plus belle que les Quatre-Tours qu'il désirait reprendre : « La princesse auroit le droit de venir à ses frais à Modène, pour les fêtes religieuses ou civiles ; on rappelleroit une des exilées, peut-être même les deux ; elle devoit ne pas écrire au duc et attendre ses invitations pour lui rendre visite.» On discuta longtemps sur cet article. Le cardinal de Rohan vint passer une journée auprès de la princesse, et il la trouva atteinte de fièvres continues ; il cons tata en même temps qu'on avait mis quinze jours à lui envoyer un médecin de Modène, et déplora l'état d'abandon où on la laissait (2). De guerre lasse, elle signa le fameux engagement, dont les conditions définitives furent, grâce encore à l'intervention du cardinal : échange de villas, cinq visites par an à Modène, fixées aux jours de Pâques, Noël, et des naissances du duc, du prince et d'elle, « faisant en tout trois jours francs » ; les déplacements aux frais du duc et le droit de lui écrire sans permission préalable (2 mai). Le prince vint, le 5, voir son père. « La conversation avoit été arrêtée d'a-

(1) Le prince s'y opposait, le duc menaçait de saisir le château.

(2) Colibeaux, 20 avril .

MADEMOISELLE nE VALOIS. 9t

vance ; il y eut un discours du duc devant témoins; puis il lui donna un baiser sérieux, qui marquoit autant l'autorité que la tendresse paternelle (1). » La princesse fît quatre jours après à son tour la même démarche, pleura beaucoup, mais fut bien accueillie ; le vieux duc cependant ne la garda pas u dîner avec lui, et il fallut encore l'intervention de Colibeaux pour obtenir le renouvellement des relations de Charlotte d'Orléans avec ses bellessœurs (2).

Rentrée provisoirement aux Quatre-Tours, la princesse chercha à se distraire : elle installa chez elle un jeu de pharaon; ses journées étaient entièrement absorbées par la surveillance des travaux de sa nouvelle villa : « Elle en perd le boire et le manger; comme elle est sa principale architecte, je doute que son ouvrage ait l'approbation de tout le monde (3). »

La conduite de la princesse fut des plus convenables, sans qu'il en résultât le moindre adoucissement dans l'attitude de son beau-père. Cette situation désespérait Charlotte d'Orléans et la détermina a appeler le cardinal de Rohan, qui vint passer auprès d'elle une partie du mois de juillet ; elle alla ensuite assister à des fêtes à Parme, où le souverain lui fit le meilleur accueil. Elle crut le mo-

(i) Colibeaux, H mai.

(2) Ibid. Colibeaux répétait encora, le 14 juin^ qu*il croyait le père et le fils d* accord.

(3) Du 14 juin.

92 LES FILLBS DD RéGSNT.

ment venu de tenter une nouvelle démarche pour venir en France, en exposant sa déplorable situation, et le cardinal se chargea de transmettre sa demande, en plaidant cette fois chaleureusement sa cause. Le succès fut médiocre à Versailles : on ne refusait pas officiellement la proposition, mais on la soumettait à des conditions qui de fait devaient en rendre la réalisation impossible. On exigeait : !• Tagrément du duc de Modène ; 2*" la promesse de ne pas paraître à la cour, et de ne pas dépasser les frontières de la Provence et duDauphiné; 3* rengagement que le duc ferait les frais de déplacement et de séjour, vu le mauvais état de nos finances ; 4^* l'obligation d'écrire préalablement à la duchesse et au duc d'Orléans (1). Le duc de Modène répondit par de nouvelles rigueurs, de plus en plus d'accord avec son fils, pour lequel la pensée de se débarrasser d'une femme qu'il voyait absolument abandonnée par la cour de France, devenait une idée fixe. Tous deux ne cherchaient plus qu'à la pousser à bout. Us décidèrent une diminution indécente du modeste train qui lui avait été cependant bien parcimonieusement accordé. La conduite de Ja princesse en effet déconcertait leurs projets. Sagement conseillée par Rohan et par Golibeaux, elle montrait une extrême douceur, une touchante résignation, quand on attendait d'elle quelque éclat facile à exploiter. On lui supprima ses écuries afin de l'empê-

(I) Golibeaux, 19 juillet 1724.

cher de pouvoir se rendre à Modène(l), et sa dernière visite fut pour venir faire une retraite chez les Carmélites. On réduisit sa pension à 200,000 livres au lieu de 420,000 qui lui étaient dues, tandis que le prince Frédéric vivait royalement à Vienne, dépensant 18,000 livres d'or paran. « C'est un spectacle dig'ne de compassion, écrit enfin Golibeaux, de voir une princesse élevée au Palais-Royal, qui a l'honneur d'être tante du plus ^rand roi du monde, réduite à une cour comme celle-ci où elle manque de tout (2). » Le roi, ou du moins le duc de Bourbon, parut sentir à la fin ceque*€ette situation avait de blessant pour la France aux yeux de l'Europe, et il s'eng*ag*ea à intervenir pour la fille du Régnent par une dépêche très-laconique datée du 3 octobre. Nous ne voyons cependant aucun effet sérieux suivre cette

(i) Elle enToya son écuyer le comte de Ferretti porter à son beau-père une lettre^ dans laquelle elle le prévenait que son mari lui avait annoncé l'impossibilité de continuer à maintenir ses écuries^ en le lui « démontrant d'une manière si claire que je n'ai pu qu'en convenir, n Elle ajoute : « Je me vois obligée, quelque désir que j'aie que V. Â. S. n'entende jamais parler de moi que pour des choses qui lui plaisent, de l'informer de cet événement, et de mon impossibilité à soutenir ce surcroît de dépense. i> Elle lui envoie en même temps de bonnes nouvelles de son fils, remis d'une indisposition qui lui avait donné quelques jours d'inquiétude. (!«' août 1724.) Arch, de Modéne, Le M, n'ayant pas de réponse, elle prévient le duc qu'il lui faut supprimer ses filles d'honneur « quelque peine que j'aye à m'en séparer, • et que, les ayant reçues de lui, elle va les faire reconduire dans son palais : elle lui annonce qu'elle est réduite à agir de même pour ses trois « cavaliers », et elle les recommande à sa bonté. {Ibid,)

(2) Golibeaux, i6 août : « Elle est irahie, » dit-il nettement. « On la vole aussi sur la valeur des bijoux. Les voitures sont en pièces, les chevaux impossibles. » (23 août.)

94 LES FILLES DU Bfi&BHT.

promesse, à moins d'en découvrir une faible trace dans la réception « plus polie encore que cordiale (1) »^ qui sig*nala la présence de la princesse à Modène, quand elle y vint pour fêter le jour de sa naissance. « Tout le monde sait à présent raccord du père et du fils, » ajoute encore Colibeaux, qui dévoile leurs menées pour avoir le jeune prince à Modène. Sa mère se montrait disposée à y consentir, mais en réclamant alors le droit de venir voir son enfant autant qu'elle le souhaiterait. Cette juste exig'ence fit laisser les choses en l'état, et l'année se passa sans incident. Au mois de novembre, on crut à une nouvelle g*rossesse de la princesse, qui alla faire une retraite au Garmel dfi Modène, à l'anniversaire de la mort de son père (2).

Ayant désiré cependant se distraire un peu après une année de deuil et de tracasseries, Charlotte d'Orléans obtint de passer le .carnaval à Venise avec son mari (3), en confiant son fils à son beau-

Ci) CoUbeaux^ 31 octobre.

(2) I6û2.^ 14 noYembre et 20 décembre 1724.

(3) Lettre au duc du 2 janvier 1725 : « La beauté du cartiatal de Ve-* nise me domuoit un grand désir de le voir».. J'iyouterai que je jouii*oi9 encore plus tranquillement de ce divertissement^ si je pouTois espérer que pendant ce temps V» A« S. voulût bien souffrir mon fils auprès d'elle. 9 {Arch. de Modène.)

Le 26 janvier^ nouvelle lettre au duc pour avoir la permission d*allei*à Rome afin d'assister aux fêtes de la semaine sainte, «de remercier Notr&> Dame de Lorettede la grâce que je lui demandoisavec tant d'instance de m'accorder la succession, et la supplier de vouloir bien la conserver. Cependant, malgré la vivacité de mou désir que le prince partage, nous

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père , qui affecta dans ses lettres de ne pas tarir sur la gentillesse de Tenfant. En même temps Dubois travaillait sérieusement à arranger convenablement la situation financière de la princesse , qui se montrait « heureuse » de ces témoignages inattendus d'intérêt (1). Mais le vieux duc n'avait pas autorisé la course de Venise sans un motif : d^me part il avait trouvé par là le moyen d'avoir chez lui son petit-fils, et d'autre part il se servait de ce voyage pour pouvoir répondre à Dubois que ses enfants avaient bien assez d'argent, puisqu'ils pouvaient se livrer à des excursions de plaisir très-dispendieuses (2). JLe jeune ménage revint à Reggio au commencement de mars, et la princesse accourut dès le lendemain embrasser son fils, sans pouvoir être reçue par le duc : il venait d'être gravement malade, — ce qui avait hâté le retour de son fils, — et il profitait de sa convalescence pour se soustraire à l'obligation d'une importune visite (3). Elle ramena l'Infant avec elle, mais pour le voir malheureusement à peu de temps de là expirer dans les convulsions de la dentition (16 juin) (4).

sommes absolument résolus de ne rien faille qui puisse déplaire à V. Â. S.» {Ibid.) {{) Colibeaux, 20 janTier 1725.

(2) Ibid,, 19 féTrier, de Milan. « Je le lui dis^ mais elle s'en amusa. »

(3) La princesse se divertit beaucoup à la foire de Reggio, au mois de mai, où l'opéra de Didon fut représenté avec un grand succès.

(4) Voici la lettre qu'elle écrivait la veille, au sujet de ses inquiétudes, à son beau-père :

« Ce n'est que de ce moment que je me êens la force de rendre compte

Cet événement renversa réchafaudag^e si péniblement ébauché, et rendit au duc toute sa mauvaise humeur, en lui permettant de nouveau de reporter ses espérances vers le prince Frédéric (1). Les tracasseries recommencèrent de plus belle, et il paraît que du même coup cessa Taccord entre le père et le fils. Les choses en arrivèrent à ce point que, le séjour étant devenu tout à fait intolérable, le prince et la princesse, reprenant les noms de comte et comtesse de Saint- Félix, quittèrent Reçg^io, et le duc de Bourbon reçut un matin une dépêche du cardinal de Rohan, lui annonçant que les fug^itifs, qu'il avait accompag^nés, étaient depuis le 23 septembre à Strasbourg,

à V. Â. S. de Tetat de mon fils et en même iems de ce que la grande peur de le perdre ma fait faire après lavoire fait signer par toutes les reliques de laTille» laToire vouez pour trois ans a S^' Teresse sans compter tout les remèdes humains dont V. Â. S. est informé voyant que nous noptenions aucun meglieuramente considérable ou qui pusse diminuer ma crainte. Je me suis sentie un désir sv vif de lui tsÀre administrer les cérémonies du baptesme pour lui donner des saints pour protecteurs^ et me rappelant les miracles que j'en ait oui racconter en les fesant tenir par des peauvres que rien na pue me rettenir. mon motif est cy iuste que jespert que V. A. S. ne desaprouvera point ce quil ma fait faire> il a été nomé Âlfonse^ Terresse^ loseph^ Baldasar, et depuis^ grâce à Dieu^ il est beaucoup mieux, y ayant près de trois heures quil na eu de mouvement convulsif^ je ne puis cependant estre sans crainte et sans troubles, ainssi V. A. S. me permetra de finir cette lettre et de lui renouveller les assurances du respectueux attachement avec lequel je suis, Monsieur mon cousin et beau- père, de V. A. S., etc. — Reggio ce 15*

Très affectione servante et belle-fille, Gharlottb-Aglaéb DObléans.

{i ) Colibeaux le dit formellement dans sa lettre du 23 août i 724.

attendant le retour du courrier qu'ils avaient dépêché à Versailles. Le cardinal plaidait de nouveau chaleureusement la cause de la malheureuse princesse, qui demandait à passer vingt jours incognito à Paris; il écrivait en même temps dans les termes les plus pressants au duc d'Orléans, en insistant sur les torts qui revenaient tout entiers au duc de Modène. La réponse ne se fît pas attendre. Le duc de Bourbon parla de nombreux inconvénients, demanda Tassentiment du duc de Modène et de la duchesse d'Orléans, « qui, l'on peut le présumer, n'approuveront pas infiniment ce voyage. » 11 terminait en priant le cardinal de détourner les fugitifs « de leur fâcheuse résolution » sans les blesser (25 septembre). M. le Duc tint bon, et les deux malheureux époux durent reprendre leur installation de Reggio, après un séjour de quelques semaines à la cour de Lunéville. La lettre suivante, de la princesse à son beau-père, prouve les efforts qu'elle faisait pour paraître soumise et résignée :

« La dévotion que j'ay à communier la nuit de Noël me mestant dans l'imposibilitez de me rendre la veille à Modène, l'impatience où je suis de maquitter de mon devoir envers V. A. S. ainssi que de satisfaire mon inclination ne me permest pas de remestre au lendemain de cette sainte -festes où je compte le faire en personne à lassurer des vœux ardens que je fait pour que Dieu la comble de cest bénédiction spirituelet temporel. Je mestimeraybieu

heureuse sy V. A. S., en rendant justice à la sinceritez de mest sentimens, est persuadée du respectueux attachement avec laquelle je ne cesseray jamais d'estre, etc.

A Reggio^ ce 22 décembre i725 (1). »

Ces efforts furent absolument vains, et il faut croire que Renaud d'Esté se montra bien animé et bien hostile, car on ne peut autrement expliquer qu'en moins de dix jours les choses en soient venues à ce point de décider la princesse à lui adresser cette déclaration de rupture, évidemment approuvée par son mari :

(( Monsieur mon cousin et beau-père,

« Je ne puis dire avec quelle surprise je receu les ordres de V. A. S. qui me furent porté par M. le prince de Modene, puisque nayant menquez en rien au reg'les quelle même a mis à nos voiag^es de Modene je ne sçay en quoi jay pue mérité den estre renvoiez; plus jy pense pour en trouver la cause et moin j'en puis imag^iner dautre que le désire de me faire cog'noitre combien les dits voiag^es sont desag^reable a V. A. S. J y renonce donc totalment. V. A.

{i) Archiyes de Modène. — Toutes les lettres prorenant de cette source sont publiées par nous suc des copies faites à Modène^ et où l'orthographe de la princesse nous semble singulièrement défigurée. Ses autographes des Archives des Affaires étrangères le prouvent incontestablement.

sçait assez que le seul désire de remestre la paix dans la famille m'avoit fait consentir à lacord fait par le marquis Rangonie. Jepprouve tous les jours depuis combien il y est contraire : ce qui cest passez à Modene ma fait voire clairement que V. A. nen estoit pas plus satisfaite que les autres; je la suplie donc <le nouveau den recevoire ma renonciation et de le regarder ainssi que je ferray dorénavant come une chose non advenue : je renonce aussi à laccord qui se fît à Reggio en 1720. V. A. sçait que je n'estois point en âge, que déplus mon père ny consentit ny ne le ratifia, que mon contrat de mariage m'ôte toute facultez de pouvoire faire rien qui y soit contraire, tellement que tous les écrits du monde dans cest cas là ne peuvent estre bons quauttant que le consentement subsiste, le mien ny peut plus estre m'estant impossible de subsister de la manière dont je suis. Je supplie donc V. A. S. par la justice de ma demande qui ne lui peut estre incogneu puis que son envoiez par ordre du roy de France a sceu le sentiment des plus fameux avocats qui sont tous du même advis sur la justice de ma demande, de me régler les cent mil franc quelle cest engagez par le dit contrat de me paier par an sur le piez que ma dot la esté, cest à dire les vieux louis sur le piez de douze livres cinq sol et les ecue de 9 au marc sur le piez de trois livres, et come le dit contrat porte que cette some me sera assuré celon ma satisfaction, je suplie V. A. S. que jen puis estre paiez sur ma simple signature, sy elle naimc mieux me lassurer.en teresz

OU autres effets. Jespere de la justice de V. A. S. non seulement destre favorablement écoutée mais dobtenir ceque jexige avec tant de raison, carjorois uixe douleur mortelle destre obblig^ez davoîre des recours pour optenir ce qui non seulement mest due, mes absolument nécessaire, à dautres qu'à V. A. S. à laquelle je proteste que quoyquil arrive je ne cesseray jamais destre avec un respectueux attachement, « Monsieur mon cousin et beau-père « De V. A. S.

« Très affectioné servante et belle-fille,

« Charlotte-Aglaee d'Orléans. »

A Reggio ce 3* janvier 1726 (1). »

Deux années se passèrent sans aucune amélioration dans le sort de Charlotte d'Orléans : son attitude était cependant toujours irréprochable, et il est permis de croire que son mari lui rendait davan tag^e justice. Elle redevint g^rosse au commence* ment de l'année 1726 et elle accoucha, le 6 octobre, de l'infant Hercule-Renaud qui devait un jour rég^ner sur les États de Modène. Nous allons, du reste, désormais la voir donner de fréquentes preuves d'une fécondité qui excluait toute idée de timidité de la part du prince (2) , car les contemporains sont unanimes à constater l'honnêteté de la

(1) Ârch. de Modène.

(2) EUe tlonna successivement le jour à Mathilde^ le 7 février \TÏ6,

MADEMOISELLE DE VALOIS. iOi

conduite de la princesse : ils se contentent de proclamer la croissance de l'avarice et de « Timbécillité j> de François d'Esté (1).

Un nouvel éclat sig^nala Tannée 1728. Le duc continuait à laisser ses enfants, malgré leur accroissement de famille, dans une g^êne déplorable : il ne satisfaisait même pas à ses engpagpements , ayant imaginé de ne payer les arrérages qu'en livres italiennes, de beaucoup inférieures à la monnaie française, en dépit des stipulations du contrat. Le gouvernement français intervint cette fois avec fermeté dans le but évident d'enlever à la princesse un prétexte plausible de demander à rentrer en France. Les choses en étaient arrivées, en effet, à ce point que fa princesse avait quitté de nouveau Reggio pour se réfugier avec son mari, sans ses enfants, à Gênes, auprès de M. de Campredon, notre résident. Nous l'apprenons par cette lettre adressée au cardinal de Fleury par la duchesse d'Orléans, qui y montre à l'égard de sa fille une sécheresse vraiment pénible :

« Ce n'est, monsieur, que pour vous reniercier de l'honnêteté que vous me faites en m'envoyant la lettre de la princesse de Modène, accompagnée d'une des vôtres que je vous écris aujourd'hui. Puisqu'elle est à Gênes, elle est en état d'instruire M. de Campredon de ses affaires, et, pour vous par-

non mariée; — Fortunée-Marie, le lo juillet 1734^ depuis princesse de Gonti; — Benott-Philippe-Armand^ le 30 septembre 1736; — Marie-Ernestine, le ^2 février 1741.

(1) Lemonley.

i02 . LES FILLES DU RÉGENT.

1er avec ma franchise ordinaire , je Taime beaucoup mieux quand elle demeure chez elle que quand elle est dans sesvoyag'es. Je nevousparlepointdece que je puis et dois ignorer. Ainsi il ne me reste qu'à vous demander la continuation de Tamitié que vous me témoignez et vous assure que vous trouverez toujours en moi les anciens sentiments que vous y connoissez (1). »

Le duc de Bourbon chargea immédiatement M. de Gampredon d'intervenir, et, en lui envoyant des indications très-nettes et très-fermes, il ajoutait : « L'intention du roi est véritablement de procurer à madame la princesse de Modène tout ce qu'il peut y avoir de plus satisfaisant pour elle (2). » La vérité est qu'on avait à Paris une peur horrible d'être obligé de la recevoir. Gampredon partit pour Modène et il y arriva le 1" février 1729. Il vit le vieux duc le surlendemain et écrivit aussitôt à son gouvernement une très -longue dépêche que nous croyons devoir analyser avec quelques détails.

Il se rendit immédiatement au Palais et entra sans détours en matière. Jugeant assez sévèrement le duc, il parla haut du désir du roi. Gelui-ci répondit « très-serré » à Gampredon, que la princesse avait ce qu'elle pouvait avoir, plus qu'aucune princesse en Italie; longues récriminations, — la dépêche chiffrée a 60 pages in-folio — : il se plaint d'elle; parle

(1) De Paris, 18 octobre 1728. (Aff. étran/çères.)

(2) Du 14 décembre 1738.

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de sa modération , qu'il veut son repos; qu'il ne pense qu'au bien de sa famille. Campredon, «trèsroide, » l'engpag'e à oublier en bon père tout le [>assé et à éloig'ner tout ce qui pourrait causer quelque altération pour l'avenir. — Le duc soutient ne rien devoir quant au contrat : Campredon démontre le contraire, constatant qu'il avait touché des sommes et q«e par conséquent il devait les restituer.

« Elle est à plaindre de toutes manières, car je prévois de fâcheuses suites pour elle-même de la part de son époux qui, la veille de mon départ de Gênes, me fit une longue énumération des engagements qu'il prétend qu'elle lui a fait prendre contre le duc par ses hauteurs, la manière dont elle gouverne ses domestiques, ordinairement contre l'intention du duc et contre la sienne, affectant de prendre les gens qui lui sont désagréables. » Le duc se plaignait du jeu et de cent autres détails, dont il proposait de soumettre l'appréciation à un arbitrage. Il ajoutait qu'enfin la patience pouvait se lasser et occasionner quelque résolution d'éclat dont il serait au désespoir. Il désirait que la princesse pût aller passer seule quelques mois en France. — Campredon lui répondit que cela paraîtrait une fâcheuse séparation. « Elle fait les mêmes plaintes: c'est un contraste très-embarrassant; je garde le silence envers l'un et l'autre, mais je vous demande des ordres énergiques si je dois avouer que je suis médiocrement vu. »

Il écrivait le même jour à Dubois : « Je ne vois

pas que je puisse réussir à rien de fort avantag^eux. Le duc est heureux de voir son fils loin et faire des escajiades nuisibles pour sa considération. Si le roi ne trouve moyen d'y mettre ordre, vous aurez un beau malin la princesse en France : c'est à quoi son mari butte, et, s'il est une fois séparé, je ne sais s'il sera d'humeur à se rejoindre avec elle, ni ellemême à s'y résoudre. Il y a entre eux une antipathie de sentiments et de manière d'agir presque impossible, au moins bien difQcile, à vaincre, et le prince a tranché tout net le mot que, si les choses qu'il appelle caprices tout-à-fait opposés à la raison, continuent, il seroit obligée d'en venir à une séparation d'éclat. Gomme il est fort avare, la princesse est persuadée, de son côté, qu'il est capable de tout faire pour quelque arguent que le duc lui lâchera. Voilà les confidences qu'ils m'ont fait l'un et l'autre. »

Le duc répondit aussitôt au roi sans tenir aucun compte des observations de Campredon : il se montra inébranlable sur la question financière en s'appuyant sur un en g^ag^ement inconsidérément souscrit^ en 1721, par le jeune ménagée, portant renonciation-à tous leurs droits en échangée d'une somme fixe.

L'accueil fait à notre envoyé fut très-fâcheux ; personne n'osait ni le voir ni même le recevoir, et chaque jour le duc se montrait « plus roc que jamais (1) ».. Il offrait d'acquitter le surplus encore

-- Il -■ ---I — — - — ■ ^ ,

0) Dépêche du 40 février.

redu de la dot par un accroissement d'apanage. De leur côté, le prince et la princesse augmentèrent les difficultés en réclamant, chacun pour soi, la libre disposition du supplément qui pourrait être obtenu. Campredon leur prêchait la modération et suppliait celle-ci de « faire de nécessité vertu (1)». Ayant reçu la nouvelle des couches de la princesse, Campredon saisit cette occasion pour revoir le duc qui se montra poliment inébranlable. Il se présenta aussi chez sa fille aînée qui lui avoua qu'elle et sa sœur passaient souvent des mois sans pouvoir se présenter au palais, vivant « aussi resserrées que des religieuses » et ayant défense de donner le moindre signe d'intérêt à leur belle-sœur qu'elles aimaient sincèrement. Les audiences se renouvelèrent sans aucun changement ; le duc s'obstinait à ne pas vouloir entendre parler des fugitifs: « Son cœur est fermé à tout sentiment de tendresse, et cette dureté s'étend jusqu'à ses petits-enfants qu'il ne veut pas voir. On me fait à présent des politesses, mais en m'empêchant de parler de ma mission (2). » Il y parvint à force d'insistance et il tira alors du duc cette réponse réellement bouffonne « qu'il voulait faire des économies pour ses enfants (3). » Les fêtes du carnaval multipliaient facilement pour Campredon les occasions de rencontrer

(1) Dépêche du iO février.

(2) Du 47 février.

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