CHAPITRE V
Invasion du duché de Modène. — Le prince vient à Paris. — La princesse forcée de s'arrêter à Lyon. — Ses lettres à son mari. — Attitude de sa famille. — Rigueurs contrôla princesse. — Elle s'installe à Lyon. — Le prince se laisse ébranler par le duc d'Orléans. — Protestations énergiques de sa femme. — Ses conseils. — Sa résistance. — Le chevalier d'Orléans. — Concessions qu*on exige d'elle. — Elle cède et écrit une lettre de soumission. ^- Elle est autorisée à venir à Paris. — Son arrivée. — Elle cherche à être utile à la maison d'Esté.
Les événements procurèrent cependant à la princesse l'occasion de réaliser son rêve. L'Autriche se brouilla avec TEspagpne, et obligpea la France à sortir de la position expectante dans laquelle se complaisait Fleury, pour conclure avec ce royaume et la Sardaigpne un traité d'alliance offensive et défensive (septembre 1733) , qui amena dès la fin de l'année l'entrée de nos troupes en Italie , sous les ordres de Villars. Le duc de Modène, qui n'avait pu ou su se soustraire au joug de l'Empire , chercha à affecter une complète indifférence : ayant obtenu des Impériaux l'évacuation de la Mirandole, il y laissa entrer les Espagnols et se hâta de quitter ses États pour se retirer à Bologne. Son fils se rendit vers le commencement de l'automne à Paris, et sa
femme prit également le chemin tant désiré de la France, mais sans toutefois oser dépasser Lyon. Les deux époux s'étaient séparés d'accord sur le plan qu'ils devaient suivre, mais cette concorde dura peu. Dès le milieu de décembre 1733, la princesse écrivait à François d'Esté une lettre des plus amères. Il s'était laissé facilement dominer par la duchesse et le duc d'Orléans , toujours aussi ardents dans leur hostilité : ils exig'eaient alors de la princesse des lettres d'excuses, qu'ils espéraient bien ne pas la voir consentir à libeller. Gomme ce prince ne poursuivait que son unique intérêt , et en réalité se souciait très-peu de celui de sa femme, il abondait en ce sens et lui donnait toujours tort. Nous la voyons s'en plaindre amèrement :
« Je ne vous puis exprimer, Monsieur, la surprise que m'a causée ce que vous me mandez du 7, après la lettre que je ne puis douter qui vous fut dictée par mon frère. Je ne devois pas douter que, m'étant conformée à ce qu'il désiroit, à quoi ni mon cœur ni ma raison ne s^opposoient, votre réponse ne dut estreaccom paginée de la permission de poursuivre mon voyag^e. Il est clair que l'on ne cherche qu'à nous amuser, mais comme nous sommes jusqu'ici persécutés sans le mériter, il ne faut pas nous rendre complices de nos malheurs par des bassesses, ni envier de mauvais traitements, sinon concertés avec nous, du moins qu'autorise notre consentement. Je ne vous ai jamais cfiiché mon désir d'aller à Paris : il a redoublé, quand j'ai vu com-
134 IBS PILLES DU BJteBNT.
bien il eût été nécessaire pour votre gloire et la mienne, que nous y allassions ensemble. Des insinuations vous ont déterminé à partir seul, avec les probabilités que je vous suivisse dans ce païs. Je ne m'y suis point opposée; je me suis portée à ce qu'on a voulu, tant que j'ay cru qu'avec vous-même on chercheroit une couverture à ce qui s'est passé. Mais les propositions du jour sont trop contre notre honneur. Je vous avertis donc d'^avance que je ne me résoudray jamais à écrire de nouvelles lettres, que je ne désire présentement aller à Paris que pour une réparation des affronts qui m'ont été faits, et que j'y renoncerai s'il le faut acheter par de nouveaux sacrifices : qu'il me paroît que votre honneur demande que vous recherchiez avec fermeté et dignité une réponse décisive et sans nouvelles conditions. Je l'attendray encore huit jours, après lesquels je prendrai une maison dans la ville, dans laquelle vous aurez votre appartement, et le dédommagement dans ce malheur, c'est que, quelque païs que vous habitiez, vous y serez toujours à portée de me venir trouver quand vous voudrez (1). » La réponse du prince fut peu satisfaisante, si on en juge par cette vive réplique datée du 8 janvier 1734(2):
« Je vois par votre lettre que vous avez changé d'avis sur les lettres qui vous sont demandées. Je
[i) Arch. de Modéne.
MADBHOISSLLE DE VALOIS. 125
ne comprends pas comment vous n^en sentez pas toute la honte. J'ai envoyé à mon frère ma demande sur raugpmentation que j'ay crue nécessaire pour votre bien et celui de nos enfans, m'en expliquant plus clairement avec lui. Si vous me secondez, nous pourrons peut-être tirer un bon party de tout cecy, mais si vous vous unissez aux g*ens qui sont contre nous, vous en serez la dupe. Je suis toujours du même avis que vous avez approuvé ici ; votre g^loire, la mienne et celle de nos enfants m'y oblige. Quant à la sortie du royaume, je vous ai déjà mandé ce que j'en pense et ne puis changer d'avis. » Elle nous fournit ensuite des détails sur son installation à Lyon. «Je suis bien fâchée que vous ne m'ayez pas mandé plus tôt la répugnance que vous aviez que je prenne une maison icy ; la même complaisance pour vous qui m'a fait rester deux mois de plus au cabaret, m'y auroit arrêtée un troisième ; mais l'éclat est fait ; mais je suis établie dans ladite maison : ainsi il n'y a plus de remède à cela. Je n'en vois pas; j'avoue les inconvénients et en partiray tout aussi volontiers pour vous aller trouver où vous êtes que de mon cabaret. » Elle termine en s'excusant de ne point envoyer la copie de la lettre que lui avait écrite son frère ; « mais ce ne sont que des répétitions (1). » Quatre jours après, elle adressait au cardinal de Fleury une longue ex-
(i) « A M. le prince de Modène^ à l'hôtel de Lyon> rue de Grenelle. » {Arch. de Mi^déne.)
plication de son attitude et le plan de la conduite qu'elle se proposait d'observer si on accédait enfin à ses vœux : .
« Comme je ne veux laisser aucun soupçon sur les vues que j'ay pu avoir en fesant le voyage de France, et que je n'ai d'autres intentions en y accompagnant M. le Prince que de faire ma cour au roi et de revoir ma famille dont je suis séparée depuis si longtemps, je ne craindray point de m'expliquer avec toute la netteté possible au sujet du séjour que je désirerois y faire si on veut bien m'en donner la permission. Je ne suis venue en France qu'après en avoir obtenu l'agrément du duc mon beau-père, et sur la promesse que mon mari m'a faite qu'il y arriveroit en même temps que moy. J'auroys souhaité le suivre à Paris, et je ne demande actuellement d'y aller quepour y rester le même temps qu'il y séjournera. Je n'ai d'autre intention que de l'accompagner dans tous les lieux de France où il jugera à propos d'aller et de sortir de France avec lui. Si, à ces conditions dont je donne de tout mon cœur ma parole, S. M. veut bien me permettre de venir à Paris et retirer les ordres dont il m'a été remis des copies, j 'en aurois toute la reconnoissance possible. Voilà ce que, parole pour parole^, ma famille a exigé que j'écrive à V. E. Mais mon respect pour le roi ne me permet pas, puisqu'on m'oblige de lui déclarer mes sentiments, de lui laisser igno^ rer un autre motif de mon voyage dont il n'est pas fait mention. J'osai espérer que la bonté du roy et
MADBMOISEUJS DE VALOIS. 127
Tainitié de ma famille m'attireroient assez de considération en Italie pour m'y faire finir ma vie aussi tranquillement que quinze années que j'y ai passées l'ont été peu. Je me suis malheureusement trompée : ce qui me vient d'arriver m'y couvre de honte, donne un avantage sans égal contre moi à tous les gens avec qui j'ay à faire, et enQn me met dans la cruelle nécessité de dire à V. E. que rien dans le monde ne me pourra résoudre à y retourner que les préjudices que j'ai eus ici ne me soient réparés. M. le Prince de Modène ne le peut trouver mauvais, puisqu'il est convenu avec moi, qu'à moins que toute cette cruelle scène ne fust réparée, je ne pouvois ni devois retourner en Italie, si je n'en voulois être la risée et le mépris. J'espère que le Roi connoîtra dans ma sincérité des preuves de mon profond respect, et que la pitié de mon sort m'attirera des marques assez éclatantes de sa protection pour y pouvoir retourner avec cette considération que je suis venue chercher. Je vous prie, etc. (1). »
Au lieu de pouvoir demeurer à Lyon où la princesse s'était très-confortablement installée , sans oublier les distractions que lui procurait le jeu, elle reçut l'ordre formel de rétrograder et de s'installer à Gênes auprès de M. de Gampredon. C'est de là qu'ayant connaissance de l'envahissement des États de Modène, par une lettre du marquis de Bissy , du 13 janvier, lui annonçant l'occupation de la -^-— - - - - - — - I ■
(1) Lyon^ 10 fétrier 1734. (Arch. des aff, étr.)
Mirandole par les alliés « avec tous les égards possibles (1), » elle écrivit au roi et à la reine d'Espagne pour les prier de conserver le duché à son mari et à ses enfants (2). Cette démarche lui coûta beaucoup, « à cause du péché originel, mande-t-elle au comte de Roltembourg, que j'ay auprès de LL, MM. d'être de la branche d'Orléans, auquel se joint celui d'être la belle-fille du duc de Modène, pour lequel la reine a une antipathie sans égale. » Elle communiquait en même temps ses désirs à ce diplomate. Elle aurait voulu, qu'à titre d'indemnité, Philippe V reconnût les droits contestés de la maison d'Esté, sur Gomacchio et sur Ferrare, ou admît des compensations en échange d'une renonciation à ces territoires : elle fournissait comme preuve à l'appui de ses réclamations « le refus du cardinal légat de la laisser passer par Ferrare, à cause de l'interrègne du pape, qui étoit chose alors qui l'obligeoit, disoit-il, à cette précaution. »
Plusieurs mois s'écoulent sans que les correspondances officielles nous entretiennent de la princesse de Modène, mais les événements avaient marché en Italie. Renaud d'Esté attendait ce qui allait se passer avec une grande inquiétude à Bolo« gne, où il vit arriver un jour M. de Pezé, seul, lui demandant de la part du duc de Yillars à occuper la citadelle de Modène (16 avril 1734). Le duc n'o-
(1) Arch. des aff. étr.
(2) Du 25 janvier. Ibid.
MADBHOISXLLB DE VALOIS. 129
sait refuser; mais, crai gênant en cédant sans les moindres apparences de résistance, d'être accusé de trahisonparl'Empereur,ilréclamaunsimulacred'àttaque. Le maréchal ne l'écouta pas, et établit sa troupe en quartiers dans le duché, en y levant une contri* bution de 800,000 livres italiennes. Renaud le supplia dans les termes les plus humbles d'avoir pitié de ses sujets, et Villars (c lui répondit comme à un simple particulier, sans rien admettre. » Il écrivit alors en secret à son ministre de Vienne, et obtint que les Impériaux passassent le Pô le 1" mai. Nos troupes évacuèrent la Mirandole qu'ils avaient occupée avec les Espag*nols et traversèrent le Modénais, où ils furent bien traités. Un accueil non moins favorable fut fait aux rég^iments autrichiens, et le duc formula une protestation très-accentuée à l'occasion de leur entrée à Reg^gio , cherchant comme on le voit à ménager les deux partis, sans être plus écouté de l'un que de l'autre. La bataille de Parme nous rouvrit les États de Modèoe, et le duc se décida alors à envoyer un de ses gentilshommes au-devant du roi de Sardaigne et de M. de Coigny. Le 17 juillet, Maillebois signa la capitulation de Modène, en laissant au prince fugitif la jouissance de ses revenus personnels et ses droits de souveraineté; mais, suivant la convention que Pezé força la Consulte de Modène d'accepter le 21 août, la perception des impôts nous fut attribuée pour un an. Le roi se laissa toucher par les prières désepérées du duc, et décida que nos agents ne lè- 11. »
130 tES FILLES DU RÉGENT.
veraientque 18,000 livres sur 30,000 par mois. Mois des bruits de connivence entre Renaud d'Esté et les Impériaux ayant repris une grande consistance au mois d'octobre, ordre fut expédié de saisir ses revenus propres : ce prince jeta les hauts cris et dépêcha à Paris Fontanelli et Gasrio. En arrivant, ils apprirent la levée de la saisie^ mais aussi l'élévation de la contribution mensuelle de 18 à 25,000 livres. Renaud reprit la plume pour formuler des supplications de plus en plus humbles, accompagnées des protestations les plus dévouées. Il en écrivit aussi à sa belle-fille. Nous retrouvons le nom de celle-ci à l'occasion des compliments de condoléance que Dubois lui adressa au mois de juin lors de la mort de mademoiselle de Beaujolais, dans ce billet :
« Je suis très-reconnaissante de la part que veut bien prendre V. E. à ma douleur de la mort de mademoiselle de Beaujolais. Il paroît que toutes les circonstances s'unissent pour la rendre encore plus sensible ; mais il faut se remettre à la volonté de Dieu. Voilà bien des années de suite où cette rési-^ gnation m'est nécessaire (1) ».
' Le 16 août, la princesse pria M, de Ghauvelin de lui faire savoir, par l'entremise secrète du pape, dans quel endroit son mari avait pu emporter ou cacher ses meubles et bijoux^ n'ayant pas laissé «une chose » dans la maison qu'ils avaient d'abord occu-
^mm^m^^^
({) Gènes, 8 juin (^/f. étr.)
pée ensemble à Bolog^ne avant de venir à Lyon ; elle exprimait à ce sujet la crainte que cet enlèvement ne préjudiciât aux intérêts de ses enfants. Elle réclama également à cet égard les bons offices du roi : pous* sant la précaution jusqu'à prévoir le cas où, le prince venant à mourir , on apposerait les scellés , elle recommandait au ministre « qu'il soit en g*rande attention sur sa santé » . Ces détails indiquent un singulier refroidissement dans les rapports des deux époux. Les choses parurent cependant subitement mieux tourner. Le bruit s'était accrédité en France que le duc de Modène et son Bis faisaient cause commune avec nos ennemis. Le vieux prince, efTrayé de la consistance prise par ces accusations en présence de la marche des événements, s'était décidé à prier la princesse de plaider sa cause au*près de la cour de Versailles. La princesse s'était empressée de se conformer à ses désirs, et elle avait reçu une réponse parfaitement rassurante de Ghau^ velin. Elle s'empressa de la communiquer au duc de Modène , en ajoutant avec une satisfaction non dissimulée : « Puisqu'une de mes lettres a produit un si bon eHet, ma présence dans ce païs-là ne peut être que d'une grande utilité au bien de vos affai-« res et de cet État. » Elle lui annonçait donc son départ immédiat sur la galère du duc d'Orléans^ ft avec le regret de ne pouvoir attendre les sentiments de V. A., quoique je ne m'imagine pas qu'ils puissent être différents des miens. » Elle le priait aussi de permettre à son mari de la rejoindre, i( es-
pérant que V. A. ne voudra pas séparer ce que Dieu a uni (1). » Le 30, le chevalier d'Orléans prévenait Gampredon que le prince, alors réinstallé à Bolog^ne, approuvait ce départ, qui eut lieu immédiatement (2). La princesse en remerciait le g*rand prieur dans ces termes chaleureux :
a Ma mère elle-même m'approuve. Ses sentiments ne peuvent chang^er que si j'avois le malheur qu'elle ne le fût par vous. Songez que le bonheur et la réputation d'une sœur qui vous aime tendrement dépendent que vous ne la condamniez pas sans l'entendre (S). »
Rien de tout ce chang^ement ne reposait sur un autre fondement que l'imagination de la princesse, qui avait, paraît-il, interprété dans un sens tout différent la dépêche de Ghauvelin. L'émoi fut grand à Versailles à la nouvelle du départ. D'Argenson écrivit à Ghauvelin « qu'il paroît incompréhensible que cette princesse puisse feindre d'ignorer l'ordre du roi, qui lui défend de passer Lyon, puisque S. A. R. et Monseigneur le duc d'Orléans lui en ont parlé bien précisément dans des lettres particulières (4). » Le duc de Rourbon vdulait lui faire adresser officiellement cette défense ; Fleury préférait expédier l'ordre de l'arrêter partout où on la trouverait. On se contenta d'abord de dépêcher Coli-
(1) De Gènes^ 24 septembre. {Arch, de Mod*)
(2) Aff. étrang.
(3) Ibid.
(4) Du 2 octobre. tM.
beaux, qui la manqua de vingtrquatre heures à Gênes (1), maisîl y rencontra François d'Esté, « trèsému du départ de sa femme, animé des meilleurs sentiments^ protestant qu'on l'accusoit à tort d'être dévoué à nos ennemis et demandant à aller se jeter aux pieds du roi. » L'abbé avait ordre de le rassurer : (( Je lui dis que l'état de l'Italie est entièrement changé par nos armées; que le roi, ne voulant rien pour lui, sera le mbître des arrangements et protégera la maison d'Esté, même peut-être avec de nouveaux avantages (2). »
La princesse avait cependant écrit à sa mère et à son frère, et on est surpris de voir le duc d'Orléans mander à Ghauvelin : a Ce retard nous paroît moins indécent (comme autorisé de Modène), mais aussi dangereux, se hâte-t-il d'ajouter, pour les suites que je ne détaille pas ici, parce que vous les savez. >» Il ne pouvait croire que le grand prieur eût laissé sa sœur s'embarquer sans l'autorisation du roi, et il se prononçait pour la défense de poursuivre le voyage « comme le meilleur expédient pour la faire retourner en Italie (3). » Le gouvernement se rendit à cette solution, et M. de Boisgnorel , exempt des gardes du corps, fut envoyé pour notifier à la princesse, partout où il la rencontrerait, l'ordre suivant :
i( Ma tante, ayant appris que vous étiez arrivée à
(1) Lettre du 6 octobre. (A//. Hr.)
(2) Ibid.
(3) Du 7 octobre. Ilrid.
Marseille sans ma permission et ne jug'eant pas à propos, par des considérations importantes, que vous approchiez plus près de Paris que la ville de Lyon, je vous fais cette lettre pour vous dire que vous n'alliez pas plus avants jusqu'à ce que je vous aie fait plus particulièrement savoir ma volonté (1).»
L'exempt la rejoignit à Aix. La princesse « se soumit sans même lire Tordre » . En même temps, le duc d'Orléans lui écrivait en termes dont on peut deviner la dureté par cette réponse :
« Le froid de votre lettre m'a pénétrée ; je n'ai poiiit reçu celle qui me rend plus coupable auprès de vous. Vous verrez ma justification dans celle de ma mère. Si je n'ose plus espérer en votre ami tié^ du moins votre piété me rassure. Je m'avoue cou*» pable si vous me condamnez, mais ne me réduisez pas à ne jamais pouvoir faire les pénitences que vous m'imposerez, et que votre amour pour le prochain étendra jusque sur moi, dont la perte est entre vos mains, mais qui sans voir Tordre du roi ne passera pas la distance que vous me prescrisvez (2). »
Un post-scriptum est joint à cette lettre. La prin» cesse y annonce que son mari vient d'arriver, qu'elle lui cache la cause de son arrêt à Lyon, et, prétextant le besoin d'éclaircir des bruits fausse* ment répandus, qu'au point de vue des convenan-
(1) Aff, étrang.y du 8 octobre. On laissait à la princes^ le droit de demeurer où elle Toudrait en deçà de Lyon.
(2) De Lyon, 16 octobre. îbid.
MADEXOISEUiK DE VALOIS. 135
ces, la présence du prince auprès d'elle rend son retour inutile en Italie, d'où son beau-père d'ailleurs la préfère éloig'née pendant la g'uerre; elle ajoute qu'il a grand soin de ses enfants : « De quelle manière colorer aux yeux du public le parti que vous m'inspirez? Car, quant à mon mari, quand j'auray perdu tout espoir de vous attendrir, je lui découvriray la funeste vérité, et lui diray en même temps un éternel adieu (1). » Le lendemain, elle s'adressait avec de poig^nantes instances au cardinal de Fleury ; le 20, à Chauvelin, en déclarant « qu'elle ne sait que dire » • £n même temps, le grand prieur parlait vivement à ce ministre en faveur de sa sœur, et repoussait l'accusation formulée contre lui pour sa complaisance. Il déclarait en termes énergiques à la duchesse d'Orléans qu'il ne pouvait « comprendre qu'on traitât de fuite ou d'escapade un voyage fait du consentement du mari et du beaupère » .
Il est impossible en effet de justifier en ces tristes circonstances la conduite de la duchesse et du duc d'Orléans. On comprend qu'ils n'aient pas professé des sentiments bien tendres pour Charlotte d'Orléans, mais rien dans sa conduite, depuis longues années, n'avait donné prétexte à la moindre plaii>te sérieuse contre elle. Elle désira
(i) A propos de ce lugubre passage^ d'Argenson écrit à Fleury, le 26 octobre : a On ne comprend pas h propos de quoi ce pathétique que M. de Modène ne sVst point attiré par Timpatience qu'il a témoigné de la revoir. »
i36 LES PILLG8 DU RÉGBNT.
toujours rentrer dans sa patrie, et ce souhait s'ac* centuait d'autant plus qu'elle était devenue plus malheureuse à Modène. Tous les ag^ents qui avaient été dépêchés vers elle et qui étaient évidemment partis mal disposés à son é^ard, tous, Golibeaux comme Chaviguy, Philibert comme Campredon et le chevalier d'Orléans, avaient reconnu Todieuse conduite observée contre elle, sa profonde infortune et la vie impossible à supporter qu'on lui infligeait. Aujourd'hui elle n'avait même plus d'abri ; les États de sa belle-famille étaient envahis; son beau-père avait dû fuir; elle demandait un asile en France ; elle cherchait à empêcher son mari de céder aux ofi'res séduisantes de l'Autriche; elle consentait aux dures conditions qu'on espérait lui voir refuser. Rien n'y faisait. Sa famille craignait de l'avoir à sa charge, et cette considération, la seule réellement qui fût invoquée et qui pût l'être, dictait l'odieuse attitude qu'on ne cessait de conserver envers elle au Palais-Royal. Le 23 octobre, le duc d'Orléans prend la plume pour écrire à Fleury au nom de sa mère, soufiPrante d'une migraine, mais en ajoutant qu'elle approuve tout ce qu'elle le charge de lui mander, c'est-à-dire pour le presser d'ôter à M"* de Modène toute idée d'établissement en France, pour qu'elle ne se rapproche point de la cour : « l'idée qu'elle peut y vivre a été la source de toutes ses plaintes : » il éveillait l'attention du car^ dinal sur ce qu'elle reparlait alors d'un voyage de son mari en Angleterre, comme à l'époque où elle
MADEMOISELLX DE VALOIS. 137
vint en Lorraine : a il partira, la laissera et ne re* viendra plus la chercher. » Puis, deux jours après, il se hâte de prévenir le cardinal que, toutes réflexions faites, « ils continuent à désirer le maintien de la princesse à Lyon, jusqu'à ce que le prince se soit expliqué de sa propre bouche. » Mais cette opinion était personnelle au duc-, tandis que sa mère n'avait qu'un désir, voir sa fille i*epasser les Alpes (i). En même temps, il refusait de recevoir Colibeaux, qui soutenait la princesse; celle^i feignait de se préparer à passer l'hiver à Lyon sous le nom de comtesse de Saint-Félix , tandis qu'elle exprimait amèrement à Ghauvelin son inquiétude de ne recevoir aucune nouvelle, le suppliait de ne pas l'abandonner, et lui annonçait que son mari voulait absolument l'emmener en Angleterre, sans qu'elle sût comment s'y refuser (2).
La lettre suivante est importante, en ce qu'elle laisse entrevoir sur quel motif on basait lès causes de son expulsion perpétuelle de la cour. Les termes seulement sont trop vagues pour qu'on puisse bien distinguer le sens précis des griefs, et s'il ne faut pas y voir une allusion à son aventure avec le duc de Richelieu. Elle est adressée le i'' novembre à Fleury :
« Je viens de recevoir la lettre que V. E. m'a fait l'honneur de m'écrire, et puisqu'elle me trouve
(i) D'Ârgenson à Fleury^ 25 octobre.
(2) Du 2o octobre^
id8. LES FIUBS DU RÉGENT.
des torts, je n'allég^ueray pas ma justification et m'avoueray coupable. Mais ne puis-je espérer dans la bonté du roy et une conduite de 25 ans, de laquelle le roy plusieurs fois a daig^né me marquer être content; ne peut-elle obtenir le pardon d'une première faute commise encore innocemment , et fautai que le châtiment non-seulement me coûte le repos du reste de ma vie, mais même ma réputation, car rien ne lavera jamais la honte du refus que m'a fait le roi de me laisser continuer mon voyage et me présenter devant lui? Je ne parle plus du divorce étemel auquel il me condamne, de la privation pour jamais de mes enfants, celle de ma réputation m'est mille fois plus sensible ; et croira-t-on jamais qu'une princesse pour laquelle il n'y a qu'un mois le roi marquoit tant de bonté, ait encouru une pareille disgrâce pour un manque de formalité ? »
Quelques jours après. Tordre formel du roi de ne pas dépasser Lyon fut apporté à la princesse, par l'exempt Perrichon, qui la trouva au concert et la lui remit, sans que personne ne s'en aperçût. Mais elle ne put dissimuler sa douleur, et^ dès le lendemain, elle chercha une maison pour s'y installer convenablement, au lieu de demeurer a au cabaret (1) » • Quant au duc d'Orléans, persistant dans sa pensée de <k confesser » le prince de Modène 'dont il croyait avoir facilement raison dès
(\) La princesse {\ Fleury, 6 novembre.
qu'il l'aurait séparé de sa femme, il le fit mander à Paris, où Colibeaux lui porta le 11 novembre Tordre de venir saluer incog*nito le roi, François d'Esté se rendit ensuite chez sa belle-mère, « qui parut extrêmement satisfaite de sa politesse, » et à laquelle il déclara désapprouver le voyage de la princesse, maison ajoutant avec force hésitations, et sans grand empressement, qu'au point où en étaient les choses, il désirerait la voir autorisée à le rejoindre. La duchesse « répondit vaguement, sans convenir de rien, comme c'étoit réglé (1) »• L'accueil du duc d'Orléans fut convened:)le : il parla d'abord du devoir de sa sœur d'écrire des lettres de soumission des plus humbles. A la troisième visite, il se décida à prévenir le prince,que l'on consentirait à laisser venir sa femme, si on était assuré qu'elle ne demeurerait pas à la cour plus que lui. François d'Esté, faisant un essai de résistance, demanda préalablement la levée de l'interdit royal. — « Vous ne devez p^s le connoître, » lui répondit le duc, en réclamant comme garanties une lettre de la princesse, promettant de ne pas rester sans son mari, et la parole de celui-ci de l'emmener, s'il donnait suite à son voyage en Angleterre, et de ne demeurer que le temps qui lui serait fixé. Les premières propositions relatives à des lettres de soumission fu-rent repoussées vivement par la princesse, comme nous le voyons par cette réponse au second ulti-
(\) Lettre de Masbnult, du 28 noYembre.
140 LES FILLES liU BÉGENT.
matum adressé par le prince le 10 décembre (1). Cette lettre est trop importante pour ne pas trouver place ici, malgré sa longueur : elle indique en même temps chez Charlotte d'Orléans un véritable bon sens et une certaine habileté de discussion (2).
A Lioa^ ce 15 décembre 1754.
« La lettre que vous aurez receu de moy du 12% vous aura préparé au refus que je fais d'écrire les lettres circulaires que Ton me demande ; en effet, Ton nous joue d'une manière bien cruelle, et je suis bien sensible aux mauvaises manières de ma famille pour vous; la lettre que j'écris à mon frère et que je vous aurois envolée en original pour lui remetre, sans qu'il me paroist que non-seulement elle perdrait de sa force, mes qu'il faut même que vous montreriez l'ignorer, vous expliquera ^encore les forts motifs que j'ay et que j'allègue pour me dispenser de les écrire ; cependant, puisque vous les avez acceptés pour que vous n'en ayez pas le démenti je vous en envoie une pour ma mère conforme à la minute en ce qui la regarde, mais je vous suplie de ne la rendre qu'après avoir tiré* une parole positive qu'elle suffira non-seulementpour m'ob-
(1) A/f. étrang.
(2) Areh, de Modéne,
MADBMOISEIXB DE VALOIS. 141
tenir la permission de venir , mais que je serai logée dans une maison royale, après tout ce qui s'est passé, je ne puis aller convenablement à vous ny à moy autrement : sy Ton accepte la condition et que Ton vous propose Vincenne, les discours d'économie que Ton tient continuellement vous pourront autoriser à remontrer que Téloignement causera une grande dépense par la nécessité de grands nombres d'équipage ; mais cependant il vaut mieux que rien, sy Ton ne vous donne point de parole positive et que l'on vous fasse de nouvelles proposition qui demandent mes réponces avant la conclu-* sion, je vous exhorte et vous prie de les rejetter toutes, de marquer et aux ministres et à la famille combien vous estes piqué du personnage que Ton vous faict jouer. Si l'on vous répond : Mais il ne tient qu'à elle de venir et vous-même en avez approuvé les conditions^ je crois que la réponce à propos seroit l'envie de voir finir cette scène, l'extrême envie que vous ne cessez de me dire qu'elle a d'être ici a fait que je naye voulue prendre sur moy aucun arbitre qui pût retarder son arrivée, et la laisser juger elle-même de ce qui lui convient; mais si l'on estime davantage de préférer son décor et le mien à sa propre satisfaction , et après avoir ^ appuie fortement sur le désagrément pour vous de ne pas obtenir personnellement ce que vous demandez pour votre femme et avec mon frère, surtout par la violence que l'on vous fait qui vous oblige d'en estre séparé, ne voir le roy et les ministres que
142 L£S FILLES DU RÉGEMT.
ce que le bien de vos affaires demande, et ne pas mettre le pied au Palais-Royal ; je trouve moien par un ricochet sûr de faire remettre cette lettre au grand prieur qui vous la rendra en main propre, car vos démarches perdroient de leurs forces sy elle estoit ouverte comme elles le sont toutes ; malgré la mauvaise humeur que vous me mandez, on m'assure que vous vous divertissez bien, dont je me réjouis ; on m'assure que vous agissez ainsi pour moy, avec des marques d'une sincère amitié, ce qui me fait encore plus de plaisir ; vous voyez combien je m'y fie; syje vouloisvous dire des douceurs, j'adjouterois que cela vous doit servir de preuve de toute la mienne.
« Une prompte réponce par grâce, et ne plaignez pas une course à Versaille sur-le-champ, si elle est nécessaire , pour finir d'une façon ou d'autre. Je ne cachette point la lettre de ma mère, parce que vous avez mon cachet que vous y ferez mettre, sy le cas vient d'en faire usage. »
peux jours après, un scrupule s'emparait de la princesse, et lui faisait craindre une trop grande fai-* blesse de la part de son mari : « Au nom de Dieu, . tenez ferme ; si ma mère ne se contente pas de ma lettre, encore une fois n'acceptez aucune commission qui demande mes réponses. Plaignez-vous tout haut de tout ce que l'on vous fait; faites surtout souvenir mon frère de ce que vous étiez convenus ensemble des inconvénients que tout cela va avoir :
Mademoiselle de VÀLOts. 143
mais surtout montrez d'approuver ma résolution... Je crois qu'il n'y a autre parti à prendre que celui que je vous ai mandé dans ma dernière lettre , mais au nom de Dieu , un oui ou un non qui me tire de ce maudit cabaret, car je me ruine et je crois que les incommodités contribuent autant à ma mauvaise santé que mes chagrins (1). »
Ces lettres étaient remises à François d'Esté par le chevalier d'Orléans, qui soutenait énergiquement sa sœur^ et était alors la seule personne, après le bon abbé Colibeaux, sur qui elle pût compter. On sait avec quelle impatience la princesse attendait l'issue de ces nouvelles négociations, et combien elle souffrait de ne pas être présente pour stimuler son mari et lui ouvrir les yeux sur les pièges qu'on lui tendait. On en a la preuve dans une au* tre lettre, car elle écrivait presque tous les deux jours à sort mari : Timpatience est en quelque sorte formulée à chaque mot ; elle répète qu'elle ne veut plus aller à Paris que comme « un commencement de réparation des traitements injustes » qu'elle a subiis ; qu'elle ne peut se résoudre à suivre le conseil de sortir de France, conseil évidemment émané d'ennemis : « Le roi n'est entré dans tout ceci que par excès de complaisance pour ma famille ; ils ne s'en cachent pas eux-même's. Pourquoi donner lieu
(1) Lyon^ 17 décembre. (Àrch, de Modems)
au monde d'imag^iner que mes démérites ont été assez énormes pour Toblig^er de faire une chose sans exemple en me faisant sortir du royaume?... Représentez-vous combien vous êtes doux et patient, et s'il ne me convient pas avec tant de devoirs de faire la plus méchante que vous. » Elle se déclarait fatig'uée de courir le monde et résolue à attendre « patiemment à Lyon qu'ils aient mûri leurs réflexions » •
Le 21 décembre, elle reprend la plume pour lui faire comprendre à quel point on le jouait, et ses arguments ne sont ni sans fierté ni sans valeur. « Je ne puis vous conseiller une démarche que j'ai regardée comme indigne de nous ; c'est notre amitié et notre devoir qui doivent servir de règle, sans que nous nous puissions reprocher l'un à l'autre la suite d'aucun engagement, surtout avec des ministres, ni que le public sache que nous avons écrit des lettres dictées comme des criminels ou comme des enfants. ... Je suis excessivement peinée de la figure que l'on vous fait faire Songez à avoir une réponse définitive, afin de vous tirer des négociations qui tournent si peu convenablement à votre rang, et moi du mauvais cabaret où je suis (1) ».
Aucune nouvelle cependant n'arrivait à Lyon. Le jour de Noël, la princesse n'y tient plus, et elle en exprime sa douloureuse surprise : elle conseille
(1) Arch. deModéne,
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à son mari de s'en tenir strictement à la marche qu'elle lui a tracée, lui communiquant le passage d'une lettre de d'Argenson à Boisgnorel, m par laquelle il lui mande, en propres termes, que quand même je me déterminerois à écrire les lettres dont vous m'avez envoyé le projet, il ne falloit pas que je m'avi3asse de partir et qu'il de voit s'y opposer, jusqu'à ce qu'il eût reçu la révocation du premier
ordre du roi Il est donc temps de faire finir
cette aventure, qui fait raisonner toute TËurope, et de trouver en nous-mêmes des réponses contre le caprice et la mauvaise volonté. » Elle déclarait dès lors renoncer à toute espèce de voyage à Paris, dans le cas où, en mettant les choses au mieux, le séjour ne pourrait dépasser trois mois : son projet était alors de se fixer à Lyon, et elle pria le prince de lui trans* mettre ses dernières instructions (1). François d'Esté chargea le grand prieur de prévenir sa femme qu'il approuvait sa résistance : mais tous deux la blâmaient des termes d'une lettre au duc d'Orléans, sans la convaincre : «J'ai eu beau la lire et relire, je n'y ai rien trouvé à redire : mon but a été de lui donner scrupule des maux que leur obstination seule cause, et de lui fcdre connottre que j'étois incapable de sacrifier mon décor à ma satisfaction, et de me plaindre à lui-même de toutes ses variations, qui nous font passer en effet, vous et moi, pour des fols, car que voulez-vous que
(1) Du 25 décembre. Arch. de Mod,