CHAPITRE VI
La princesse réduite à s'abstenir de toute ingérence politique. — Nouyel engagement. — Mort de son beau-père. — Vain espoir de changement de situation.^- Grossesse. — Le roi cependant la reçoit en particulier. — Prudence de la princesse dans son succès. —Affaires d'argent entre les deux époux. — Concours du gouYernement français. — Le duc cède. <— Le départ de la princesse est fixé. — Elle le fait retarder. — La princesse s'efforce d'obtenir une audience officielle du roi. — Belle lettre à ce sujet à Fleury.
Ces intrig'ues ne tardèrent pas à falig'uer le duc d'Orléans : il en parla au roi et obtint de lui qu'il ferait écrire à la princesse de se tenir absolument en dehors de toute affaire. Elle était chez son frère, quand ce message lui arriva, et elle refusa de le lire devant lui (1) : le duc en même temps priait Fleury
(1) Lettre du duc à Fleury, 20 avril. [Aff. étr.) — Boisjourdain raconte que, quelques jours après l'arrivée de la princesse, le curé de Saint-Paul, aumônier du duc d'Orléans, prévint les pauvres habituellement secourus qu'ils ne recevraient rien pendant tout le séjour de M™** de Modène, pour bien apprendre au public qu'elle était entretenue aux frais du Palais-Royal, et la rendre ainsi impopulaire. Elle vivait cependant bien modestement dans l'hôtel de Lyon, avec deux carrosses de remise, sans aucun faste: il parait que souvent elle futinsultée dans les rues. (Voir Boisjourdain, I, 352-354.)
de lui parler sévèrement et de ftiçon « à ne lui laisser aucune espérance de se charg^er d'aucune négociation » . Les déboires recommençaient , comme on le voit, plus pénibles que jamais. On trouvait déjà au Palais-Royal que Charlotte d'Orléans était restée assez à Paris. Le prince, toujours soumis et craintif, parlait de partir en l'emmenant. Fleury communiqua à la princesse une conversation que François d'Esté avait eue en ce sens devant lui avec son beau- frère : « J'ai lieu de craindre, ajouta-t-il, que vous ne soyez pas dans le même sentiment, et mon attachement pour V. A. m'oblig^e à avoir l'honneur de lui parler là-dessus comme son véritable serviteur. » Il lui rappela qu'elle avait eng^ag'é sa parole d'obéir aux/>rdres du roi, et « que ce seroit un spectacle affreux de l'y voir manquer (1). » La princesse mit un certain temps à répondre au cardinal; mais elle formula un refus absolu, en offrant seulement, après le départ de son mari, de s'installer dans un couvent :
• •• « Je ne pourrai jamais me résoudre à retourner à Modène. Ce ne pourroit être que l'excès des mauvais traitements et des violences qui me seroient faites ici qui me rendroit aussi ce séjour impossible. Ainsi les personnes qui désireroient les faire exercer en devroient compte à Dieu et au monde ; mais, outre l'espérance quej'ay en leur piété, qui ne leur permette pas de pousser à bout une entre-
(1) Du 3 mai. {Aff. éHr.)
MADBIIOISELLE DE VAiOIS. 155
prise pareille, la bonté et justice du roi sont trop g^randes pour les deVoir craindre, — V. E. sait les fortes raisons qui m'oblig^ent de profiter pendant quelque temps encore de cet asile accordé à tout le
monde Plus on marquera de confiance dans
ma conduite et d'estime pour moi, plus on abrégera le séjour que je compte faire, puisque ce sont des preuves de Tun et Tautre que je recherche (!)• »
 la fin du mois, François d'Esté annonça que des affaires urgpentes le rappelaient en Italie. Immédiatement le duc d'Orléans pensa à sa sœur pour prier Fleury de la forcer à se retirer dans la ville de France la plus voisine de la frontière , et à y demeurer, «jusqu'à ce qu'il plût au prince de l'y venir chercher (2) » .
Mais la princesse avait su employer son temps : elle avait vu les principaux personnag^es de la cour, ministres, et, soit habileté, soit séduction , soit que les ministres eussent à la fin reconnu le bien fondé de ses réclamations présentes et Todieux de la conduite de la maison d'Orléans, soit plutôt qu'ils eussent compris le fâcheux effet que produirait en Europe une pareille attitude à l'égard d'une princesse du sang*, elle put enfin arriver à Louis XV (3), et il est permis de deviner qu'elle eut jusqu'à un certain point gain de cause, puisque Fleury annonça en ces termes à François d'Esté le mécontentement du Palais-Royal:
(1) Du 16 mai. (Aff. étr.)
(2) Du 5 juin. Jbid.
(3) Le 4 juin. — Lettre de Fleury au prince du 6. (J&id.)
156 LBS FILLES DD fiiGBRT.
a Le duc d'Orléans et sa mère ont décidé de ne plus s'occuper de rien : le sort de madame votre femme est entre vos mains ; il y a promesse au roi, c'est au roi à décider (1 ). » Le même jour, d'Arg^enson mande àChauvelin :« Ils ne la verront plus ; ils le lui ont fait dire. Le duc d'Orléans va de la part de sa mère, à la Madeleine (2), dire à l'abbesse de faire de même : on va en dire autant à la reine d'Espag^ne et à la princesse de Gonti (3). » La brouille était complète désormais ; mais cette lettre nous prouve que si la duchesse et le duc d'Orléans poursuivaient de leur haine la princesse de M odène, elle n'avait pas ren* contré les mêmes sentiments auprès de ses sœurs. François d'Esté, assuré de la bienveillanee du roi, fit remarquer à Fleury qu'il avait en effet promis d'emmener sa femme quand il retournerait en Italie, mais que, partant alors pour la Hollande etTAng^leterre, il priait Louis XV de la laisser demeurer en attendant en France (4). Ils'engagpea à ne pas prolonger son absence au-delà du mois de novembre, et à exécuter alors sa promesse (5). De nouvelles négt)ciations furent nécessaires, à cause de l'influence secrète du Palais- Royal : le roi assig^na le Val-de-Grâce comme résidence à la princesse, mais
(1) Aff. étr.
(2) L'abbesse de Ghelles était alors nu couvent de la Madeleine de Trainel.
(3) Aff' étrang.
(4) Lettre du i»*- juillet. {Ibid,)
(5) Du 6 juillet. Ibid.
MADBM0I8BLLB DB VALOIS. 157
en exig^eantdes conditions qui paraissaient excessives à celle-ci, comme on en jugera par ce billet à son mari :
« Gomme j'ay fait la triste expérience combien il est facile de se tromper aux discours de M. le cardinal, moy qui entends mieux le françois que Tabbé Grosseteste, vous me permettrez, monsieur, de n'écrire la lettre mot à mot que quand je verrai en écrit que mon eng*ag*ement avec le roy de ne point sortir du Vai-de-Grâce sans sa permission ne roule que sur le découché ; au reste, si vous voulez vous déshonoreret moy aussi, j'en seray bien fâchée, mais je n'ay pas assez de crédit sur vous pour vous en empêcher.
a Gharlotte-Aglaé d'Orléans. »
« Au reste le retardement, pour avoir cette certitude, ne doit pas être long*; je reviens demain mardi, et sy vous me la pouvez envoier encore plustost, ou une caution dont je me puisse paier, ma lettre sera toute preste (1). »
Elle céda pourtant, et, le 20,*elle sig^na le renouvellement de son engag'ement (2). Débarrassée désormais d'une partie de ses tracas, se voyant eu meilleure situation à la cour où elle se connaissait
(1) Arch. de Modéne.
(2) Lettre de Fleury. {Aff. étrang.)
158 LES FILLES DU RÉGEITr.
des amis, la princesse chercha à reconquérir une apparence de crédit, désireuse avant tout de prouver à son beau-père les progrès qu'elle avait su faire auprès du roi. Elle s'empressa de prendre en main ses intérêts et de se rendre compte du degré d'influence sur lequel elle pourrait faire fonds, en envoyant à Chauvelin un mémoire du duc de Modène et en le recommandant vivement (1) :
« Je regarderai comme un grand dédommagement de toutes les peines que j'essuie ici , si je puis contribuer à obtenir de la bonté du roi quelque diminution des maux dont nos Estats sont accablés. Je crains d'ailleurs encore que M. le duc de Modène n'augmente en face du monde le récit qu'il en fait : il seroit près d'estre abandonné de tous ses habitans. Oserai-je faire une réflexion ? Est-ce pour me faire finir ma vie dans un désert que l'on a pris tant de précautions, et ne devrai-je pas espérer de la bonté du roy qui daigne entrer dans de si petites minuties à mon égard, et qu'il ne voudroit pas que ses troupes et celles de ses alliés ruinent pour jamais un païs où l'on m'a mariée et où qu'il veut que je finisse ma vie ? Je vous écris peut-^tre avec trop de vivacité, mais j'avoue que, comme il ne me paroît pas mériter mes malheurs, je crois pouvoir demander au roi que, puisque des causes particulières l'empêchent de me traiter avec la bonté que j'avois lieu d'espérer et que j'ose dire que mon attache-
(i) Du 5 août. (A/f. étr,)
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ment mérite, il fasse sentir à des États qui doivent m'appartenir les effets de sa protection, et que j'aye la consolation de leur avoir acheté, au prix de tant de peines, les adoucissements pour lesquels le duc de Modène a recours à moy auprès du roy. )>
Le même jour, le prince écrivait au cardinal^ pour lui annoncer son départ et appuyer la réclamation de sa femme, qui protestait contre Toblig^ation qu'on lui avait imposée de ne jamais sortir du Yalde- Grâce sans une permission spéciale, et demandait plus de liberté pour le bien de sa santé. Le roi ne désapprouva pas cette démarche, en disant au contraire « qu'il lui paroissoit très-difficile d'exiger d'une femme plus que son mari n'en exig^oit; que d'ailleurs tous les principes étoient pour elle (1) ». Fleury, en transmettant ces nouvelles au duc d'Orléans, « quoique V. A. ne veuille s'occuper en rien de sa sœur, » ajoutait que le roi lui avait commandé a d'arrang'er cela, qu'il ne s'en soucioit pas (2). Sa Majesté se mit à rire , quand je lui observai que c'étoit une commission assez fâcheuse, et que je me sentois très-«mbarrassé. Je vais donc répondre à M« le Prince que le roi ne veut pas tenir madame la princesse en esclavag^e, mais qu'elle doit faire attention, ne pas aller aux spectacles, ni se montrer partout^ surtout ne jamais compter venir à la cour. »
[{) Fleury au duc d'Orléans, 7 juillet. {Aff. étr.) (2) « Ces mots d'un secret absolu que je communique à Votre Âltessë Seule. D Ibid,
160 LES FILLES DO RÉeSNT.
Il terminait, en demandant au duc s'il avait quelque autre idée à lui proposer. La réponse fut prompte, courte et claire : « Nous tous confirmons de plus en plus le parti de ne nous mêler en aucune façon des affaires de la princesse (1). » Quelques jours après, Fleury adressait à Charlotte d'Orléans une dépèche conforme aux arrangements que nous venons de lire (15 août).
La princesse triomphait ; mais elle sut conserver une rare prudence dans sa victoire, et ne donna lieu à aucune plainte. Elle était retenue d'ailleurs par le désir de gagner complètement sa cause : elle voulait être reçue ofQciellement par le roi, de façon à faire publiquement connaître qu'elle était complètement rentrée en grâce. Toutes ses démarches tendirent désormais vers ce but, sans qu'elle se découjrageât ni ne se ralentît jamais. Elle attaqua bientôt Fleury sur ce point, en insistant sur l'humiliation que lui causait cet éloignement :
<c Vous m'avez dit plusieurs fois que mon attachement pour le roy étoit à l'abri de tout soupçon... Quel plus grand châtiment me pourroit faire le roy que de ne plus me traiter comme de sa maison ? — Si M. de Modène ne me trouve pas rétablie dans tous les honneurs qui me sont dus, mon retour en Italie me fait frémir, puisque je vois clairement combien j'y traînerai une vie malheureuse, puisque Ton pourra toujours me reprocher de n'avoir pu
(1) Du 8 août. (Aff, étr.)
obtenir une chose qu'il n'y a point d'exemples qui ait été refusée. » Elle terminait en demandant en outre un log^ement plus convenable que son abbaye (1). En même temps, elle s'occupait des États de Modène, et elle faisait d'inutiles démarches auprès de la cour de l'Ëscurial. Les troupes espag^noles venaient d'évacuer la Mirandole, et elle cherchait à obtenir leur remplacement immédiat par des forces françaises, afin d'éviter un conflit des troupes des diverses nations : « Vous voyez, écrit-elle à Ghauvelin le & octobre, que je n'ai d'espoir qu'en le roi : une seule armée est tout ce que peut soutenir notre petit État (2). » Peu après elle apprit que Fontanieu, commissaire g^énéral de notre armée en Italie, venait de saisir les revenus du duc de Modène (3)^ et la princesse sur l'heure s'adressa à Fleury pour en obtenir la restitution immédiate (4). Bientôt arrivèrent à Paris deux plénipotentiaires de Renaud d'Esté, le marquis de Fontanelli et l'avocat Gassio. La princesse s'adressa au cardinal pour les lui recommander (5) ; puis elle le pria de les faire recevoir par le roi (6), et, croyant enfin l'occasion favorable, le pressa de lui obtenir la même faveur.
(!) Du 15 septembre. (Aff. itt.)
(2) îbH.
(3) Lettre du 28 septembre. îbid*
(4) Du 48 octobre. îbid.
(5) Du i5 novembre. Ihid.
(6) Du 15 décembre. 16td.