‹ Les filles du régent: la duchesse de Berry, la̕bbesse de Chelles, la princesse de Modène, la reine dE̕spagne, la princesse de Conti, Mademoiselle de BeaujolaisChapitre 30 sur 41 · II. Il · texte numérisé non relu

II. Il

pour qu'elle pût plaider la cause de son beau-père : ce J'en passerai sans murmurer par tout ce que V. E. me prescrira (1). » Le lendemain elle revient à la charg'e pour une audience, en insistant sur la proximité du jour de Tan, et elle arrive à une menace assez adroite :

« Vous m'avez dit de me laisser conduire et V. E. voit que je me suis conformée } mais vous sentez bien de quel dég'oust il sera pour moi , si je n'ai l'honneur de faire ma cour à S. M. au jour de l'an. Il me semble que ce n'étoit que pendant l'absence de M. de Modène que je devois m'en abstenir; ainsi, si V. E. ne me fait rien savoir de contraire, je m'y rendray le jour de l'an, uniquement pour tirer ma révérence et revenir tout de suite. » Le refus ne se fit pas attendre.

L'année 1736 commença^ sans que nous entendions parler de la princesse, autrement qu'à l'occasion de démêlés pécuniaires avec son mari qui était revenu. Mais, au printemps, il se produisit un incident que le duc d'Orléans n'eut g^arde de laisser passer inaperçu. Nous céderons la plume à Charlotte d'Orléans :

« Il est arrivé aujourd'hui une advanture dont je crains que vous n'entendiez peut-être parler différament des faits. J'ai été au sermon des Jésuites et ai ordonné à mes gens de s'informer s'il falloit un tapis ou non. Les Jésuites ont dit que l'usag^O

Tr. r„th.

(1) Du 27 décembre ^35. (Aff. élfi)

êtoit d'en envoyer, et en conséquence en ont porté et l'ont mis à ma tribune. La reine d'Espag^ne m'a envoie ordonner par un officier . de ses g'ardes de l'ôter : j'ai répondu que je croyois ne devoir ce respect qu'à la reine. Si j'ai mal fait^, j'en suis très-fâchée, et éviteray dorénavant ces occasions. J'ay cru devoir en informer moy-mesme V. E., mon intention n'étant jamais de rien faire qui pût déplaire au roi ni être désapprouvée de V. E., pour qui je con- .serveray toute ma vie la plus parfaite vénération (1). »

Le jour même, le duc d'Orléans jetait feu et flamme auprès du cardinal, pour donner pleinement raison à la reine d'Espag'ue : « Quoique je ne me mesie plus des affaires de madame de Modène, je crois que celle-ci reg^ardant la reine d'Espag^ne , je ne puis me dispenser d'y entrer et de me joindre à elle pour demander la satisfaction qui lui est due. — Que madame de Modène ob* serve son incognito.... C'est ici une belle occasion de lui notifier que l'intention du roi est qu'il soit observé rég^ulier en tous lieux; c'en seroit même une pour la renvoyer, si ce n'est en Italie à cause de sa prétendue grossesse, du moins en quelque ville de France. — Ma mère, à qui j'ai lu cette lettre^ approuve tout (2). » .

(1) Lettre & Vlenrj du 18 mars 1736. (A)f. étrang,) Le sermon était prêché par le P« Neatille, alors en grande Togue.

(2) Aff. étrang. Gomme les Jésuites soutinrent la princesse en cette bîrconstance, le parti janséniste Tattaqua ayec acharnement et lança

La princesse céda prudemment et se soumit à toutes les réparations exîg^ées. « Le roi a été obéi, » écrit-elle à Fleury. Le comte de Saint-Félix était en effet allé faire des excuses à sa belle-sœur. Charlotte d'Orléans seulement expliquait sa conduite par de nombreux précédents, tous à sa décharge (1). Mais ce fut bien pis au mois de juin. Le cocher de la princesse, par son ordre ou de lui-même, refusa de céder le pas au carrosse de la reine d'Espagne. Le duc d'Orléans, toujours en répétant qu'il ne s'occupait plus des affaires de sa sœur, adressa sur l'heure une lettre violente à Fleury : « Elle croit sans doute en être encore quitte cette fois en faisant marcher M. de Modène. » Il demandait que, vu la récidive, elle fût contrainte de porter ses excuses elle-même, et il avait bien soin d'ajouter qu'il avait montré sa lettre à sa mère, laquelle l'approuvait entièrement (2). Le roi donna raison.au duc d'Or^ léans, et chargea M. de Maurepas de communiquer cet ordre à la princesse, qui jeta lés hautscris : «J'ai rencontré la reined'Espagneplusieursfoisdepuisque je suis à Paris, écritrclle à Fleury, et ai toujours arrêté. La dernière fois je m'en suis aperçue trop tew^ pour que mon cocher pût obéir au cordon que je tiray . II est facile déjuger, par les exemples des autres

contre elle un conte odieusement Tif en lui prêtant des goûts infâmes : il est intitulé la Fourmi, et dédié à la princesse de Modène. Les lecteai^s plus curieux le trouTeront dans les Mélanges de Boisjourdain.

{\) Lettre à Fleury du 22 mars. (Aff. éir.)

(2) Du 13juin. I6îd.

MADEMOISSLLE D£ VALOIS. 465

fois, que c'est un simple hasard qui arrive à tout le monde ; » et elle priait le cardinal de la faire excuser purement et simplement par le roi (1). Son frère ne l'entendait pas de cette oreille, et ne voulait pas laisser échapper l'occasion de l'humilier publiquement. Il repoussait un désaveu comme insuffisant pour l'honneur de sa famille, et consentait seulement, « comme unique douceur, » de substituer une lettre à une démarche personnelle (2). Char-lotte d'Orléans dut se résigpner, et il lui en coûta certainement beaucoup de céder en cette circonstance : elle ne le cacha pas à Fleury :

(c Le roy a été fâché; mais je supplie V. E. de vouloir bien faire remarquer au roi, quand elle en trouvera Toccasion, qu'il n'y a personne de qui l'obéissance soit mise à de plus rudes et de plus fréquentes épreuves, et V. E. sait assurément qu'il n'y en a point de qui la situation soit plus fâcheuse de tout point, et mérite par conséquent plus de compassion (3). »

La princesse cependant approchait du terme d'une nouvelle grossesse, et elle espéra encore trouver dans cette situation une occasion de satisfaire son amour-propre si fréquemment blessé. Elle s'en ouvrit secrètement à Fleury, qui paraît lui avoir témoigné une constante faveur. Elle le supplia d'obtenir que le roi fît prendre de ses nouvelles

(1) Du 25 juin. ( A/r. «r.)

(2) Du 3 juillet. Ibid.

(3) Duii juillet, i&td.

pendant ses eouches : « Veuillez me garderie secret de cette démarche, qui diminueroit, si elle étoit connue, le prix de la démarche que j'espère du roi (1). »

Les documents manquent pour nous apprendre si la pauvre princesse eut g^in de cause en cette circonstance (2), mais ils abondent pour constater Tacharnement de son frère contre elle. L'année approchait de sa fin, et la santé de la princesse était assez bien rétablie pour ne lui fournir aucun prétexte de rester plus longtemps à Paris. Le duc d'Orléans signala cette situation au cardinal de Fleury, en le priant de faire refuser la prolongation que sa sœur venait de solliciter. « Si elle réussit dans sa proposition y dit*il, cela augmentera son goût pour demeurer en France, qui ne parait pas déjà médio* cre, et je ne crois pas que ce soit l'intention du roi de l'engager à y rester. Mais encore je ne m'en mêle point, et laisse la liberté à V. E. (3). » La réserve est excellente, d'autant plus que le duc ajoute toujours qu'il montre ses lettres à sa mère et qu'elle les approuve. La princesse, de son côté, obsédait le cardinal, pour être admise à présenter ses vœux au roi à l'occasion de la nouvelle année, et le refus constant qu'elle essuyait la désespérait. «Je suis en quelque sorte exilée , tnande-t-elle au cardinal ; tout le monde sait que j'ai été réveillée par un courrier de

(1) Du 27 septembre. {Aff. étr.)

(2) Elle accoucha d'un fils le 30 septembre.

(3) Du 30 décembre i736. (Aff. étr.)

MADEMOISELLE DK VALOIS. 167

¥• E. : ne me voyant plus venir à Versailles, il ne sera pas difficile d'en pénétrer les motifs. Je ne sache pas avoir commis de crime qui mérite ce nouveau châtiment (1). » Elle chercha alors à prendre la chose de haut : elle prétend qu'elle n'a jamais sig*né un engagement de conserver l'incognito : «Qu'on me le présente! alors j'avoueray mes torts, et je n'en reparleray de ma vie (2). »

La princessç cependant resta à Paris. Son mari quitta la France au commencement de l'année 1737, pour aller faire la guerre en Hongrie en qualité de commandant en chef de l'artillerie, et, pendant son absence, sa femme ne paraît s'être occupée que de soutenir un procès contre son frère, au sujet de la double succession de leur père et de leur sœur de Beaujolais. De nombreux et volumineux mémoires existent à ce sujet dans les volumes des Archives du Ministère des Affaires étrangères. Elle avait aussi employé tous ses efforts pour faire intervenir le gouvernement français en faveur de la réclamation introduite depuis longtemps par spn beau-père, au sujet du comté de Novellara, vacant par la mort sans postérité de son cousin Philippe de Gonzague. Renaud d'Esté, grâce à la conclusion de la paix, avait pu rentrer à Modène à la fin du mois de mai i737, et, le 12 octobre, il obtint de l'Empereur l'investiture du comté que ce prince avait essayé de

(1) Du 31 décembre. Ce passage ferait croire qu'à l'occasion de ses couches, elle éprouTa quelque adoucissement. (Aff, étr.)

(2) Du 12 jauTier 1737. Ibid.

conserver. Il mourut peu de jours après, le 26 oc-, tobre. Charlotte d'Orléans chercha à saisir ce prétexte pour arriver jusqu'au roi, et, devenue souveraine, reconquérir une position qu'elle croyait ne plus pouvoir lui être refusée. Elle demanda à Fleury ce qu'il lui convenait de faire pour le deuil, pour les visites (1). Lia cour lui témoîg^na la plus blessante indifférence, comme on en jugera par ce billet qu'elle adressa au cardinal :

ce Gomme le roy ne m'a pas fait l'honpeur de se souvenir de moi dans les dernières choses qui me sont arrivées, j'ignore quelle démarche peut être regardée comme plus respectueuse par lui, de me tenir dans le silence, ou de hii aller rendre mon devoir au prochain jour de l'an, et, comme mon attachement ainsi que mon respect pour S. M. sont supérieurs en moi à tout autre sentiment, je prie y. Ë. de vouloir bien me mander comment je me dois conduire dans cette occasion pour en donner une nouvelle preuve ; j'espère que ma parfaite vénération pour V. E. n'en a pas besoin pour l'en convaincre.

P. S. — « J'ay écrit à mon frère comme nous en étions convenus. Il m'a mandé qu'il ne me vouloit point voir, et que je n'avois qu'à régler mes aCfaires avec V. E. (2). »

La politique cependant devait dénouer jusquà

(i) Du 10 noTembre. (Aff. itr.) (2) Du i 5 décembre. I6i(l.

HABBMOISBUE DE VALOIS. 469

un certain point cette crise. Le nouveau duc de Modène venait de faire brillamment la g^uerre au service de TEmpire. Ayant appris à Peterwaradin Ja mort de son père , il avait aussitôt quitté Farmée, et, après avoir passé quelques jours à Vienne, il était rentré dans ses États. Il s'agissait désormais de contre-balancer Tinfluence de TAutriche, et de chercher à ramener vers la cour de Versailles le jeune souverain italien. C'est ce qui explique cette dépêche identique expédiée, le 25 février 1735, à nos représentants de Madrid et des diverses cours d'Italie :

« Le roy ayant lieu d'être content des sentiments que M. le duc de Modène a jusqu'à présent fait paroître pour la personne de S. M. et pour sa couronne, et ce prince désirant que ceux dont S. M. l'honore soient connus autant qu'il est possible, S. M. veut et même elle souhaite que;, dans les circonstances qui pourront s'offrir à la cour où vous êtes, vous regardiez ses intérêts comme ceux d'un prince auquel S. M. accorde son affection et sa protection (1). »

Un mois plus tard, le roi faisait parvenir à François d'Ëste ses plus vives félicitations à l'occasion du mariage de son fils aîné avec la princesse de Massa (2). Mais de nouvelles contestations allaient surgir entre les deux époux au sujet des revenus de la princesse, le duc n'étant pas plus coulant sur

(i) Aff. étrang.

(2) La réponse à la lettre du duc du 25 mars. Ibid.

170 LES FILLES DU BteSNT.

les affaires d'argent que ne Tétait son père. La princesse soumettait son départ à Féclaircissement for* mel de cette question, et, comme il s'agissait de la voir quitter la France, la cour de Versailles lui prêta en cette circonstance un chaleureux appui. Le 30 avril, Fleury écrit au duc de Modène pour lui rappeler que le contrat de mariage assure à sa femme 100,000 livres par an, argent, pour l'entretien de sa maison, et il lui demande « sa parole d'honneur » de satis* faire à cet engagement : « je porteray madame la duchesse à s'y confier entièrement et à partir pour aller rejoindre V. A., sans qu'il paroisse dans le public aucune condition. » François d'Esté ne pouvait se décider à accepter une clause si parfaite* ment indiscutable cependant : tout en se montrant impatient de revoir sa femme et son second fils, il adressait à Versailles mémoires sur mémoires^ et les choses n'avançaient pas, ce qui ne chagrinait probablement pas Charlotte d'Orléans. Il avait envoyé à Paris le -comte Gassio, dont nous avons déjà parlé, pour traiter cette afTaire , et c'est à ce diplomate que la princesse adressa cette lettre d'une rare netteté , — caractère constant , nous devons le reconnaître, de sa correspondance :

« Je vous renvoie les mémoires de M. le duc de Modène et un pour moi un peu plus étendu que le premier. J'ai fait retrancher du mien les apologies qui composent une grande partie des siens : M. le cardinal, vous, M. le Prince de Modène luimême, savez que je n'ay manqué à aucun des égards

MADBMOISBUE DE VALOIS. 471

qu'une femme doit à son mari : je vois que de s'en parer n'est bon qu'à aigrir les esprits. Je m'en tiens donc à vous prier de vouloir bien continuer, de façon à me faire rendre dans cette affaire la justice qui m'est due : le repos du reste de ma vie en dépend. Vous sentez bien, par l'aigreur qui se laisse entrevoir, que ce ne sera que par la preuve convaincante de mes raisons et pour être obligé de s'y rendre que je me seray exposée à d'éternels reproche9, car une demande injuste peut choquer un mari, mais personne ne le peut raisonnablement être, quand on ne demande que son bien (1). »

Le duc répliqua plus doucement : il déclarait n'avoir rien désiré davantage depuis sa rentrée à Modène que le retour de sa femme. Puis il exposa rapidement les faits. La princesse demanda d'abord un règlement net de ses affaires ; il offrit alors un apanage qu'elle refusa, en exigeant l'exécution pure et simple de l'article de son contrat ; il terminait en consentant, mais en y ajoutant une foule de réserves plus ou moins ol^cures, notamment au sujet du taux de l'argent^ ce qui était précisément le point capital, la livre italienne valant beaucoup moins que la livre française. Le cardinal de Fleurv fut enfin choisi comme arbitre. Gassio redoubla d'efforts auprès de la princesse et auprès de lui, auquel il annonça triomphalement, le 10 août, «qu'après bien des peines et des représentations,

(i) Du !•' juillet, {Aff. éir.)

i7â LES FILLES DU RÉGENT.

il a touché le cœur de la duchesse (1) ». Celle-ci prévint en effet le premier ministre qu'elle était prête à sig^ner l'acte approuvé par le roi (24 août). En même temps, François d'Esté envoyait l'eng'ag'ement de payer à sa femme une pension de 120,000 livres, «monnoie courante,» à dfiter du jour de son départ (4 septembre). Le roi fît dresser un projet complet après des délais assez longs (1" octobre), et il fut convenu que Charlotte d'Orléans partirait dès que l'acte serait revenu signé de Modène. Ce projet assig*nait à la princesse une pension annuelle de 423,000 livres, au taux de 48 livres le marc d'argent; la propriété de tout ce que le roi lui devait, celle de toutes ses pierreries ; le duc devait payer les g*ardes et les pages de sa femme, meubler convenablement ses résidences, renouveler à ses frais, pour la première fois seulement, les livrées, chevaux, voitures, l'argenterie et le service de table: il lui était en outre enjoint de dresser une liste de tous ces objets, « pour qu'il ne puisse y avoir d'équivoque (2) » . Ces précautions ne paraissaient pas encore suffisantes à Charlotte d'Orléans, et elle s'en expliqua dans une lettre de onze pages in-folio (3), adressée à une personne dont nous n'avons pu découvrir le nom (4), et qui

(1) Aff. étrang,

(2) Ibid.

(3) Du 3 octobre. Ibid.

(4) Peut-être M**' de la Roche-su r-Yon, qui raimait beaucoup et qui fil peu après d'activés démarches pour que sa cousine fût reçue h la cour.

devait la lire au cardinal : elle tenait absolument à la mention de « la monnaie forte » , et réclamait la garantie du roi a d'une façon si nette, qu'elle obligea le duc à tenir exactement ses promesses » . Puis elle chercha à gagner du temps quant à son départ, vu l'avancement de la saison : « A Tégard de mon parteiïient, je souhaiterois fort qu'il se pût effectuer en automne ; mais je ne crois pas que pour trois mois de plus ou de moins on pût exiger de moi de repartir de ce pays-cy d'aussi mauvaise grâcequej'y suis venue. Il n'y a qu'une personne chassée d'un pays qui puisse imaginer d'entreprendre un voyage de trois cents lieues, où il faut passer des montagnes affreuses au commencement de novembre. » Elle se préoccupait également de sa réception à Turin, où elle voulait trouver un équipage « décent », et avoir en outre le temps d y chercher un placement avantageux pour l'argent qu'elle devait y toucher. Elle continue :

Cl Mes parents m'ont promis de me revoir quand le temps de mon départ seroit fixé ; n'est-il pas juste que je jouisse quelques semaines du retour de leur amitié, et que dès la première fois que j'aurai l'honneur, de voir S. M., jusqu'au jour de mon départ, je puisse leur faire ma cour plus d'une fois d'une manière convenable? Toutes ces raisons ne sont-elles pas assez fortes et assez vraies pour que, me les voyant compter pour rien, M. le duc de Modène et tout le monde n'aye lieu de croire que j'ay été forcée par un ordre supérieur, et par conséquent

174 LES FIUES DU RâOBNT.

M. de Modène ne me sache point de g^ré de mon retour ni de tout ce que je lui ai cédé , mais même que le mépris , que la façon dont il m'a vue traiter ici a inspiré pour moi ^ n'aug*mente aussi? Il s'agpit d'établir un état pour le reste de ma vie : il ne faut pas que le désir de quelques mois plus tôt y mette assez de désag^réments pour moi pour me mettre dans la nécessité de prendre quelque parti violent. » Elle terminait en promettant de partir sans aucune remise, le 15 mars 1735, et en offrant d'envoyer immédiatement à Modène, sous la conduite du comte Cassio, son jeune fils, pour lequel il est au moins étonnant de ne pas la voir redouter la rig*ueur d'une saison qu'elle craig*nait si vivement pour elle. Une lettre du 4 octobre , de Gassio , renferme ce passag^e qui corrobore notre remarque : « Elle me dit qu'elle ne me donnera l'enfant que les larmes aux yeux : je crois que c'est une sing^erie (1). »

,Le cardinal de Fleury répondit à l'intermédiaire inconnu choisi par Charlotte d'Orléans, qu'il ne Voyait aucun motif de modifier l'arrangpement arrêté ; que le roi approuvait le retardement du voyage à cause de la saison avancée^ et l'autorisait à prolonger jusqu'au 15 mars suivant son séjour avec son fils : « S. M*, ajoutait-il avec une évidente ironie, m'a ordonné d'écrire à M. le duc de Modène pour lui faire agréer ce retardement, malgré l'impatience qu'il a de vous revoir et que vous devez

Il - ■ ■ ■

(1) Aff. étu

partag^er avec lui (1). » Dès le lendemain, la princesse prend la plume :

cr J'ai le malheur de ne point penser comme M. le Cardinal sur l'omission de l'explication de la monnoîe forte, et je suis toujours convaincue qu'elle m'exposera à toutes les peines présentes et advenir que je vous ai mandées, » Elle déplore aussi l'absence de la garantie royale, mais enfin elle s'incline, pourvu que j usqu'à son départ elle soit reçue à la cour comme les autres princesses du sang, et que le roi montre aux d'Orléans son désir « qu'ils soient convenables pour elle (2) v. C'était trop demander : elle obtint seulement que, huit ou dix jours avant de quitter Paris, elle serait admise à faire sa cour au roi avec tous les honneurs dus à son rang (3). « C'est une indécence, répond-elle le lendemain hautement, au roy, à tous les princes et princesses de sa maison, humiliante pour moi et contraire à la foy des traités et des actes les plus solennels, puisque j'ai un brevet qui me devoit mettre à l'abri de toutes espèces de contra* riétés sur cela. Je ne puis passer cet article sans faire sentir de nouveau au roy à quel point sa complaisance a trahi la grandeur des princes de sa maison et le scandale bizarre que cela fait en Europe. » Elle priait instamment le cardinal d'en voyer à Modène les articles arrêtés par le roi. Fleury refusa d'abord, en s'excusant de ne pouvoir rien changer

(1) Du 9 octobre. {Aff. étr.)

(2) im.

(3) Lettre d'Amelot> de la part de Fleury^ 16 octobre. lUd'.

176 LES FILLES DU rIGBNT.

aux ordres du roi, quant à la réception (1); puis il se décida à expédier le fameux document avec une lettre très-ferme (2), Cette résistance irrita au plus haut degré la princesse, qui voulait absolument et sans retard être admise à la cour : «c le terme de quatre mois n'est vraiment pas trop long* pour réparer les dég'oûts de plus de quatre ans » ; et elle « somma » Fleury d'intervenir encore (3). Charlotte d'Orléans s'adressa en outre à mademoiselle de la Roche-sur- Yon, et obtint par elle « la promesse d'honneur j» du cardinal que son époux ne pourrait qu'approuver le

projet arrêté par le roi, et qu*en cas du moindre chang*ement, « il prendroit fait et cause pour elle (4) » . Elle l'informa alors que le duc prétendait modifier considérablement les conditions, et qu'en attendant, il avait défendu à son ministre de la voir. En même temps, elle envoyait à Fleury l'état général de la manière dont elle entendait que sa maison fût constituée (5).

(1) Du 24 octobre, (Aff. étrang.)

(2) Le 4 noTembre. I&td.

(3) Du 4 novembre au soir. Ibid.

(4) La duchesse à Fleury^ 16 décembre. Ibid.

(5) Ibid» Elle voulait : 1 dame d*hoiineur et 6 dames^ 1 chevalier d'honneur^ 1 premier écuyer^ \ échanson, 1 mattrc-d'hôlel, 2 gentilshommes de la chambre^ 4 écuyer^ 1 confesseur^ 1 trésorier, 2 secrétaires français et italien, 1 chirurgien, 1 apothicaire, 4 valets de chambre, 1 huissier, 6 femmes, 2 de garde-robe, 2 blanchisseuses, 1 contrôleur, 1 officier, 1 p&tissier et 2 aides, 1 chef de cuisine, 2 crédenciers, 2 bouteiUers, 3 valets de commun, 1 maître d'écurie, 4 cochers, 4 postillons, 4 palefreniers, 1 scoupateur, 8 valets de pieds, 4 coureurs. Elle exigeait le service d'une table de vingt couverts, 4 attelages de 7 chevaux, 4 chevaux de selle, 4 carrosses de ville, 4 de campagne, 8 pages^ i2 gardes.

MABBMOISELLB DE VALOIS. 177

Nous sommes très-étonnés de voir le duc d'Orléans intervenir cette fois pour donner raison à sa sœur : ce prince approuvait son beau-frère de tenir à avoir une garantie pour le départ de sa femme , mais en même temps il mandait à Fleury que la réserve de ne payer la pension que du jour du départ était particulièrement blessante (21 décembre). À la fin du mois, la princesse adressa au cardinal un billet très-soumis, pour le prier d'offrir ses vœux au roi, « s'il persiste à croire qu'elle ne cbit point paroître. » Louis XV, cependant, se montrait vivement froissé de voir le duc de Modène prétendre apporter des changpements considérables au plan d'arrangpement approuvé par lui. Parlant dans le même sens que le duc d'Orléans, il repoussa la clause introduite à nouveau, que la pension ne serait payable qu'à dater du départ de la princesse. Amelot fut chargée de rédiger une dépêche très-précise et très-ferme qui prêtait au roi un lang^ag^ que l'on aurait été désireux de lui voir tenir moins rarement au profit de sa malheureuse cousine :

« Si le payement de cette somme étoit une pure g^râce, V. A. pourroit y attacher les conditions qu'ellejugeroità propos ; le roy ne désire pas moins que vous que M*"' la duchesse se rende au plustôt où son devoir l'appelle , et les complaisances que S. M. a eues de ne pas lui permettre jusqu'à présent de jouir des honneurs dus à son rang* le fait assez voir. Mais S. M. doit en même temps toute sorte de protection à une princesse de son sangp pour la faire

Page 1