II. HO
306 LES PILLES DU REGENt.
ne s'éloîg*nerait de la France, et qu'il venait de répondre en ce sens à des ouvertures tentées par l'Empereur : « Il me dit tout cela avec une fermeté de termes dont je suis encore étonné. » Du reste notre ambassadeur n'avait pas à se louer davantage de ses rapports avec le duc de Bourbon, car il manda à quelques jours de là au comte de Morville, secrétaire d'État des affaires étrangères : « C!omme M, le Duc ne répond rien, je m'abstiendray de lui rompre la teste (1). » Il avait cependant parlé en termes si vifs du mauvais effet causé par la nouvelle arrivée de Cambrai, et du danger que causaient les menées du gouvernement autrichien qui exploitait déjà certains bruits circulant à Paris au sujet de la situation médiocre faite à Tinfaute, que le duc de Bourbon se décida à expédier une dépêche très-amicale qui produisit le résultat attendu. Tessé la porta en toute hâte au roi (6 juillet),'qu'il vit sans témoins, et qui, après avoir exprimé sa vive satisfaction, donna la mesure de son rôle effacé dans le gouvernement, en priant le ma* réchal de lui en laisser une copie pour son père. Notre ambassadeur y consentit, et profita de l'occa* sion pour pousser un peu le roi Louis sur les diverses questions politiques. C'est en sortant de là qu'il adressa à M. de Morville le portrait suivant du fils de Philippe V :
((Je crois devoir ajouter à tout ce que dessus, que ^—^—^^—1 — ^^«^ -11- Il -,
(I) l>u!26 juin.
LA REINS D^ESPAGNE. *èOl
la sorte dont il a été élevé , une timidité naturelle, une paresse à parler, des scrupules sur les partis qu'il doit prendre, une justice religieuse dont on lui a donné l'austérité des principes, un usagée d'être renfermé sans se communiquer à qui que ce soit, un fonds de relig*ion qui n'a encore été attaqué par nul désir ni petssion, une volonté qui le porte à désirer que tout aille bien, sans avoir encore la force d'en rapprocher les moyens, une défiance naturelle de quasi tous ceux qui l'approchent, tout cela forme dans ce prince un nuag*e d'indécision que le temps, l'esprit qu'il a bon et les conjonctures pourront dissiper ; mais nous n'en sommes pas encore là(l)! »
Tandis que le roi Louis se rapprochait de plus en plus de ses parents et ne prenait aucune décision sans avoir l'avis de Philippe V, son ménage se brouillait de plus en plus, et les choses marchaient rapidement à un scandaleux éclat. « Tout cela vit comme chien et chat, » dit ériergiquementTessé (2), en annonçant que le roi partait avec sa femme pour San-Udefonso» « Dans cette entrevue avec les parents, il ne se traitera que de quelques corrections paternelles sur le dérèglement domestique. » Philippe V, en effet, vit deux fois sa belle-fille seule dans son cabinet, et, surmontant son excessive timidité pour
(1) G juillet 17244 Ëti môme temps Tessé constate c l'excessif attachement du roi pour ses parents »»
(2) Du 2« juin.
308 LES FILLES DU r£GENT.
obéir aux injonctions formelles de son confesseur, il lui parla le pi us fermement du monde, » en la menaçant de la faire enfermer dans un couvent, si elle ne se rangeait pas, et en l'assurant que son fils approuvait ces sévères éventualités (1). » Tessé ajouta seulement qu'elle « pleura fort ». Mais, même dans le palais de son beau-père, elle ne songpea jamais à s'astreindre à la plus légpère réserve : les larmes n'indiquaient aucun amendement dans l'esprit de la princesse : l'orgueil blessé, le chagrin de se voir gênée, les lui faisaient verser ; mais elle revint à Madrid résolue à persévérer dans la déplorable voie qu'elle avait adoptée. C'est alors que l'éclat se produisit. Les excentricités de la reine étaient devenues telles , que Sainte-Croix , premier majordome, donna sa démission à la duchesse d'Altamira. Ayant épuisé toute sa patience, tout le trésor de ses remontrances, Philippe se décida à tout dé« couvrir au roi Louis. « En voilà bien d'une autre, » écrit Tessé le 6 juillet. Le roi avait appelé Valero, majordome, et la duchesse d'Altamira, camarera mayor de la reine, et causé une heure avec eux sans que rien transpirât au dehors. Quand les carrosses de la reine arrivèrent pour la promenade du jour, madame d'Altamira exhiba l'ordre du roi de l'accompagner, service dont elle était depuis longtemps dispensée à cause de son âge. Elle monta seule avec la reine, tandis que les dames suivaient dans un autre
(i) Du 2 Juillet.
LA BBINB D'BSPAGNE. 309
carrosse. Au retour, au lieu de revenir au Retiro, Altamira montra un second ordre, prescrivant de conduire la reine au palais. L'exempt de g^arde exhiba le même écrit. Valero y avait fait tout disposer : des caméristes y attendaient. Tessé n'apprit ce coup d'État d'intérieur que dans la soirée, et il dépêcha sur l'heure un courrier extraordinaire à Versailles, ce qu'il annonça au roi le lendemain en se présentant à son lever. « C'est, me dit-il, une mortification que j'ai voulu donner à la reine pour la corrig^er de sa conduite; je lui en ai parlé plusieurs fois; mon père lui en a parlé de même ; elle n'en a fait ni plus ni moins. — Je l'excuse de mon mieux : ce sont petites enfances de son âge ; la pénitence sera courte et efficace. — Oui : nous verrons si cette mortification la corrig'era; vous pouvez en rendre compte en France. » Mais en même temps que Tessé adres* sait à Versailles ces nouvelles en affectant presque le ton plaisant, il rédig'eait une dépêche chiffrée qui est des plus importantes (1): «J'ajoute à la lettre ostensible ce qui suit : Le jour du départ de
(I) Voici en quels termes Laulès, ambassadeur à Paris, amionce ce fait à M. de Morville, le 16 jnillet: a S. M. a dû prendre le parti de la faire passer au palais oii, quoiqu'elle soit traitée en reine a^ec toute la magnificence, grandeur et dignité qui répond à son rang, elle ne paroitra pas au dehors, et n^aura qu'un nombre choisi de ses dames auprès d'elle, au lieu def cette multitude de femmes de toutes espèces qui l'en- ▼ironnoient, et qui lui plaisoient parce qu'elles flattoient ses déréglemens. C'est un remède de précaution dont le roi a été obligé de se servir nfm qu'elle soit moins livrée à ses vivacités, auxquelles ni S. M. ni les mœurs de ce pays ne s'accoutumoient point. »
LL. MM. de San Ildefonso, le confesseur delà reine mère me fit écrire par Monteleone (1), mol pour mot : La correction que le roi a faite à la jeune reine n'a produit aucun effet; la chose devient plus sérieuse qu'elle ne devroit Testre : necesse est ut éventant scandala. — M. Hig^g'enSy premier médecin du roi, me vint voir il y a deux jours, et me dit qu'il restoit persuadé qu'il ne s'éloit encore rien passé entre le roi et la reine ; que depuis quatre mois qu'il la voit tous les jours à dîner et à souper, il n'a pas vu manger à la reine une once de pain ; qu'elle arrive toujours disant avoir mang*é auparavant, ou pressée de retourner chez elle avec ses caméristesy tout ce qu'il y a de plus pernicieux pour sa santé. Quand le matin chacun sort de son lit, depuis plus de six mois, le roi et la reine ne se sont pas dit un mot. En se mettant à table pour dîner, et en sortant de table, chacun est allé de son côté, et jamais la reine n'a paru au roi complaisante, ni avoir envie de lui plaire : au contraire, une antipathie visible. Entre vous et moi, ceux qui l'approchent la croient folle, quoique avec beaucoup d'esprit. Par exemple, quand le roi père lui fil la correction, elle lui dit : — Mais, Sire, il ne faut pas se fâcher : il n'y a qu'à me dire ce que vous voulez que je fasse, et je le ferai aveuglément. — Je sais
(1 ) «Le marquis de Monteleone aToit un fils aîné qui avoit épousé la fille de la nourrice de la reine : cette nouniee étoit la confidente attitrée de Philippe V, qui n'avoit confiance qu'en elle. » (Lettre de Teseé du 17 avril !7H.)
LA RBINE d'S&PA6NS« 344
que dans les voyages, quoique l'éliquelte veuille qu'ils se fassent teste à teste, chacun se tourne le dos, et ils font bien ving^t lieues sana se parler. Il n'y a que Dieu qui sache ce que peut devenir ceci. Ce qui détermina le roi père à lui parler un peu fortement, c'est que la jeune reine, suivant son usage, n'ayant ni bas ni jupons, mais simplement sa chemise et sa robe de chambre, se promenoit ainsi dans les jardins de San Ildefonso. Le roi père vit de sa fenêtre que le vent faisoit voltiger la robe et la chemise, et certainement au grand scandale du roi père, qui ne put s'empêcher de voir ce qu'il n'étoit pas curieux de voir. »
Après une semaine écoulée, Tessé crut devoir parler au roi, en lui faisant remarquer la prolongation de la pénitence, et en ajoutant que la reine était une princesse française (4) : il offrit d'aller lui parler. Louis le pria d'attendre encore, en lui promettant de lui dire quand il jugerait utile cette démarche, dont il reconnaissait la convenance. La reine prenait très-péniblement sa situation : elle pleurait beaucoup et écrivait inutilement à son mari ; elle était d'ailleurs très-étroitemenf renfermée, car elle ne put même au début obtenir de se
(i) On se souciait assez peu à Versailles de cet incident. M. de Morville se contentait d'écriro nu maréchal^ le 16 juillet : « Que tous diraije de révénement du 4 de ce mois? C'est un éclat bien étonnant qui Ta donner belle matière aux gazetiers, et qui doit aToir un étrange effet en Espagne. Je ne puis que dire comme vous, que Dieu seul sait ce que cela peut advenir. »
312 LES FILLES DD EiCENT.
promener dans les jardins du palais. Elle n'avait avec elle que la duchesse d'Âltamira, deux caméristes et un mattre d'hôtel. La duchesse de Lâria la voyait une fois par jour, mais cette faveur fut refusée au duc de Juvenasco, son premier écuyer (1). Quant au roi, « jamais je ne Tai vu si aise et si gai que depuis cette séparation de corps (2). »
N'obtenant aucune réponse du roi Louis, Elisabeth d'Orléans s'adressa alors à Philippe Y et à la reine mère, en leur faisant les plus humbles protestations, ce qui ne l'empêchait pas de dire : « Belle merveille, qu'à treize ans je &sse des sottises et des enfances. La reine mère avait ving*t-deux ans quand elle est venue en Espagne : elle en a fait de plus grandes que moi (3). » Le 10 juillet, cependant, on n'avait rien diminué de la rigueur de la séquestration, quoique le P. de Laubrussel se portât garant d'une excessive amélioration depuis deux jours. Le lendemain seulement, on lui permit de descendre au jardin, mais Tessé n'eut pas encore le droit de se présenter chez elle; et quand il vint pour voir au moins la camarera mayor, celle-ci lui fit répondre qu'elle ne pouvait le recevoir, ayant ordre de ne pas quitter un seul instant la captive. Le 24 juillet cependant, Tessé adressa à M. de Morville une dépêche détaillée, expliquant tous les
(0 Dépêche du 8 juillet.
(2) Ibid.
(3) Ibid.
LA RSINE D'BSPAGNE. 313
motifs de cette sévère « pénitence ». Nous la reproduisons en entier :
<c Voici le récit de TafTaire de Leurs Majestés, car elles ne mentent pas : il y a plus de quatre mois que le roi Louis leur avoit avoué qu'il aimeroit mieux être aux g^alères que de vivre avec une créature qui n'observoit nulle bienséance^ nulle complaisance pour lui, qui ne song*eoit qu'à manger, à se montrer toute nue, au grand scandale au moins de ses domestiques : enfin qu'il ne convenoit pas à une reine d'Espagne de mener le train de vie dont il ne pouvoit la corriger; qu'il lui en avoit parlé trois fois en particulier, et qu'elle n'avoit fait que se moquer de ses remontrances ; qu'enfin, dans le dernier voyage de San Ildefonso,le roi Philippe prit le parti de lui parler, et il lui parla fortement. C'est luimême qui m'en a dit les termes que je ne répète point. La reine lui parut touchée de repentir, et dès le soir même elle alla courir les jardins, et dès le matin du lendemain le roi Philippe la vit de sa fenêtre, lèvent ayant élevé, non pas son jupon, car elle n'en avoit point, mais sa robe de chambre et sa chemise, et il lui vitaussi bien que tous les ouvriers les jambes 9 et peut être autre chose. Les remontrances recommencèrent, et les deux rois convinrent que^ si dans deux fois vingt-quatre heures, étant retournée à Madrid, sa conduite continuoit, le roi lui donneroit la mortification de la tenir dans sa chambre au Retire, et de la laisser ainsi quelque temps en pénitence. Dès qu'elle fut
3t i LES FILLES DU HÉGENT.
en carrosse avec le roi, elle lui tourna le dos, bouda, et ne lui dit pas un mot le long* du chemin. Quand ils furent arrivés en un lieu nommé Campillo, dans le parc de TËscurialy où ils dévoient dîner et laisser passer la grande chaleur, la reine recommença sa vie ordinaire, et tout de même et encore pis quand elle fut à Madrid^ de sorte que le roi Louis prit le parti, sans la participation du roi son père, de l'envoyer, comme je vous Tai dit, au palais, afin de Téloigner de lui. Gomme le bruit eouroit à Madrid que leur mariage n'étoit pas encore consommé, je pris la liberté de demander au Roi ce qu'ilen croyoit : il me dit qu'il savoit l)ien qu'il y a six mois il ne l'étoit pas, mais que depuis, sur le^ questions qu'il avoit faites au roi son fils, et sur ses réponses, il avoit lieu de croire le mariage consommé: que cependant il n'en voudroit point répondre, et que, dans la réplique du roi, il pouvoit y avoir autant d'ignorance que de réalité. La reine convint de la même chose. Et fiez-vous à moi que c'est beaucoup d'avoir tiré ce peu de connoissance d'un roi et d'une reine tels que Philippe et sa femme. Je dois encore ajouter que le roi m'a dit que ce qu'il craignoit le plus, c'étoit une sorte d'antipathie entre le roi et la reine ; qu'ils alloient pourtant se remettre ensemble, à de certaines conditions et règles auxquelles on travaille en ce moment. Dans toute notre conversation, la reine mère parle avec une modération, une retenue, adoucissant toutes choses et mettant ou faisant semblant de
LAREINB D'BSPAGNE. 315
mettre aux pieds du crucifix toutes les marques d'indîg^nation^ et, si j'ose dire, de mépris, que certainement elle a essuyées de la jeune reine, »
C'est le 10 juillet seulement que le roi, se rendant enfin aux pressantes instances de Tessé , se décida tt écrire à la duchesse d'Orléans ; le maréchal se hâta d'en prévenir Morville, mais en ajoutant : « C'est entre Monseig'neur le Duc, vous et moi,' car au nom de Dieu ne me fourrez par aucun coin dans ce qui peut revenir aux d'Orléans. » Ces nouvelles ne causèrent aucun mécontentement à Versailles : elles plaisaient au contraire au duo de Bourbon en humiliant la maison d'Orléans, «c Je suis charmé que la jeune reine n'ait point de crédit sur le jeune roi, écrivaitil : la raison en est facile à deviner. Selon ce que vous me mandez, elle ne song*e qu'à soti plaisir : Dieu veuille que cela dure.» En voyant avec quel luxe de détails le maréchal tenait son g'ouvernement au courant de ce qui se passait, on reconnaît sans peine qu'il savait être agréable au successeur du Régnent. C'est ainsi qu'il le rassure sur l'intimité qui aurait pu naître de la réunion des deux époux. C'était pure affaire de convenance, car, en Ëspag'ne, l'inquisi* tion excommuniait bel et bien alors les conjoints qui ne cohabitaient pas (1), et Tessé se hâta d'ajouter qu'on remarquait que le jeune roi, depuis qu'il était seul, se levait une heure plus tard (2). Le duc
(1) Lettre du 8 Juillet.
(2) îbid.
316 LBS FILLKS DU RÉGENT.
de Bourbon ne voulut aucunement se mêler de cette affaire, et il chargea MorviUede le signifier exprèssèment à notre ambassadeur. « Vous n'aurez rien de moi sur la situation de la jeune reine au--delà de ce que je vous ai marqué dans le billet particulier (1) que vous avez reçu. M. le Duc tient seulement excessivement à être informé très-exactement de la suite de cet événement (2). » Mais ce prince profita évidemment de la circonstance pour diminuer la situation officielle d'Elisabeth d'Orléans. Louis XV avait toujours traité de tantes les filles du Régent : le duc de Bourbon fit substituer à ce titre celui de cousine dans les correspondances. « Le titre de tante, écrit Morville au maréchal, est un effet de l'imagination du cardinal Dubois, qui s'est obstiné de tout temps à faire des oncles et des tantes du roi de tous les enfants du feu duc d'Orléans (3). »
Il ne paraît pas que cet éclat ait produit un grand effet à Paris, ni même que les chansonniers aient pensé à s'en emparer. Mathieu Marais, si amateur de scandale, se contente de mentionner l'arrestation de la reine, en ajoutant : a La raison en est encore secrète. Les uns disent que la tête lui a tourné; d'autres que c'est une représaille pour l'Infante, qu'on parle de renvoyer de France. Affaire
(1) Noas n'avons pu retrouTer ce billet dans la con^espondance du maréchal.
(2) De Paris, i8 juillet i 724.
(3) Du 31 juillet.
LA &SINE D'BSPAGNE* 3t7
de politique espag'nole, qui ne se découvrira qu'civec le temps et qui nous donnera peut-être la gpuerre. Le mariage du roi d'Ëspagpne est consommé : ils ne peuvent nous renvoyer cette reine qu'on dit même g^rosse. Le maréchal de Tessé a fait là une vilaine ambassade(l). » Le lendemain, Mctrais complète ses renseigpnements : « La nouvelle d'Espagne s'édaircit un peu. La jeune reine est vive et aime le plaisir : elle se plaît à aller pieds nus, ce qui est un grand crime à une Espagnole, qui doit cacher ses pieds comme la partie ht plus secrète de son corps. Le roi Philippe Ta avertie, a voulu la corriger, et elle n'en a tenu compte : pourquoi ordre a été donné de l'arrêter dans sa chambre et de l'empêcher de sortir. Elle pleure, se désespère et est toujours aux fe* nêtres à attendre un contre -ordre qui ne vient pas (2). » On était, comme on voit, très-mal renseigné à Paris, mais au moins les choses y étaient connues sous un jour moins défavorable à la reine, tandis qu'à l'étranger les bruits les plus fâcheux circulaient et étaient accueillis. A Bruxelles, le comte de Bonneval eut à relever des assertions qui ne tendaient pas à moins qu'à accréditer l'opinion qu'un gentilhomme français aurait été assassiné à Madrid pour avoir été trouvé chez la reine (3). Il
({) Tome III, p. m.
(2) Ibid,, p. 145 (18 Juillet). Mai'ais ajoute: « Un certain M. Magny ne lui déplaisoit pns^ et elle a^ait fait \k un mauvais choix^ par enfantillage^ comme ils disent à la cour. i»
(3) Pièces intéressantes et peu connues, de la Pince, i, p. d4«
318 LES FILLES DU RÊfifiNT.
faut avouer que la sévérité déployée en cette malheureuse circonstance et la durée insolite de la pénitence étaient bien propresà accréditer les rumeurs les plus fâcheuses.
En revenant d'une visite à San lldefonso, cependant, le â3 juillet, Tessé vit le roi et obtint la permission de se rendre chez la prisonnière, à condition de ne lui parler aucunement du projet qu'on avait de la mettre le soir en liberté, ni de la réforme descaméristes, « plus difficiles à tenir que n'étoient des puces (1). » Le maréchal s'empressa de se rendre au palais, où la reine avait été prévenue de sa visite : il la trouva «le teint rafraîchi, deshallée,et mieux qu'avant sa détention ». Il chercha à lui faire une douce morale, en lui représentant que le bonheur de sa vie dépendait d'elle seule. La reine reconnut que la moitié des accusations portées contre elle était exacte, mais qu'il y en avait aussi une moitié de fausses. — « Eh, bien ! madame, reprit alors le maréchal, mettez du côté du bien un peu de complaisance et d'attention à ce que vous êtes et à ce que vous vous devez et aux autres, et vous verrez que la balance penchera du bon côté. > Il revint aussitôt rendre compte de sa visite au roi Louis, qui ordonna immédiatement à Gellamare d'aller demander à la reine à quelle heure elle voulait son carrosse, tandis qu'il parlait pour la chasse.
(1) Du 24 juillet* Le uombre des caméristcs fut féduit de 24 à ?> et on euleTR aux nuoiâunes leui*» entrées au palais*
tA REINB d'bSPAGNC. 349
Sur les huit heures, ils se rencontrèrent au Pont- Vert : le roi mit pied à terre, monta auprès d'elle, et ils revinrent souper ensemble au Retiro. « Je jette mon bonnet par-dessus les moulins, et je ne sais plus ce quele reste devint (1), » ajoute Tesse. Et cependan il ne faisait pas grand compte de cette réconciliation : « Tout semble bien, écrit-il le 28, mais je ne voudrois pas répondre qu'il n arrive pas de prochaines bourrasques ; le caractère des reines est toujours respectable, mais leur tête, leur cœur, leur conduite et leur tempérament sont quatre choses qui souvent peuvent mettre le feu aux poudres (2). » Le jeune roi en effet parut ressentir à nouveau le g^oût très-prononcé que la reine lui avait inspiré au début, mais elle au contraire montra une antipathie de plus en plus accentuée (3). » Je ne sais pas ce qui se passe la nuit, raconte plaisamment Tessé; je soupçonne que c'est peu de chose ou rien, mais pour le jour, ils ne se voient qu'à dîner et à souper, et il ne paroit pas que ce soit à eux qu'il faille prêcher de s'abstenir (4). » Il faut reconnaître que Elisabeth d'Orléans était faite pour décourag^er le plus
(i) Dépêche du 24 juillet. Le roi lui offrit en entrant au Retiro une maignifique parure de diamants. (Voir aussi Lemontey et une lettre de Voltaire à M"*" de Bemière, tome Si^ de Tédit. de 1830^ p. i 12.)
(2) Dans cette dépêche^ Tessé constate que toute la dureté de cette détention Tenait du jeune roi> tandis qu'à San lidefonso on conseillait la douceur. Il accuse aussi réception d'un billet de M. de Morville qu'il a brûlé suiTant Tordre qui y était prescriti
(3) t)épéche du 31 juillet.
constant des amants : elle était toujours « plus né* gligée et plus malpropre qu'une servante de cabaret (1) ». Assez agréable de sa personne, elle ne cherchait nullement à faire valoir ses charmes, et le maréchal de Tessé a résumé dans un mot très-piquant son opinion : « La jeune reine, dit-il, est un papier blanc mal plié (2). »
Pendant ce temps, d'activés intrigues senouaientà la cour de San Ildefonso et à celle de Buen Retire. Le parti espagnol antifrançais exploitait les bruits qui circulaient au sujet du duc de Bourbon contre rinfante fiancée à Louis XY, et dépeignait sous les plus sombres couleurs les traitements déjà au moins très-froids dont elle était Tobjet à Versailles. Grimaldo, plus puissant que jamais, entièrement vendu à FÂngleterre, brouillait tout ce que Tessé pouvait obtenir à San Ildefonso , « feignant l'ignorance et faisant le patelin auprès du jeune roi (3). » Le maréchal, soutenu par Orendayn, successeur officiel de Grimaldo^ avait préparé Tavénement d'un ministère très-favorable à nos intérêts, et composé du marquis Gajstelar, de Patino et d'Orendayn, qui promettait que « ce seraient trois testes dans un bonnet (4). » Mais Grimaldo, qui avait suivi Philippe V dans sa retraite, combattait un pareil pro-
(4} Tessé; 2 noYembre i723.
(2) tbid.
(3) Tessé, 6 juillet 1724.
(4) Ibid.
LA REINE d'bSPAGNE. 321
jet qui aurait ruiné son crédit, et il avait pour alliés les confesseurs des deux souverains. Ceux-ci prévinrent le président de Gastille, qui se servit alors du P. Ramos, « lequel gouverne toute la cabale espag^nole dont il est le confesseur etle maître (1). » Tessé travaillait activement, se confiant avec raison à la bonne foi d'Orendayn ; mais le terrain n'était pas assez sûr pour lui : il ne se sentait pas encore « assez ferme sur ses étriers pour rompre certaines glaces (2) » . Grimaldo se toiirna alors du côté de l'Allemagne, et alla même jusqu'à rechercher l'appui de la cour de Russie (3), et « tout se passoit par et avec le roi Philippe (4)» . Un moment cependant notre influence parut devoir l'emporter. Le maréchal avait si bien manœuvré auprès du jeune roi, qu'il îlvait décidé ce prince à partir pour San-Ilde'fonso, « ayant presque promis le renvoi du président de Gastille (5) », avec celui de Grimaldo, qu'Elisabeth Farnèse aimait médiocrement. Mais comme l'affaire prit une sérieuse consistance, elle fut naturellement ébruitée, et parvint aux oreilles du P. Bermudez, lequel « a dit qu'il se retireroit, que le roi étoit damné, que le P. Marin ne pourroit donner l'absolution au jeune roi. Que vous dirai-je à cela, sinon que les deux confesseurs, de concert avec Grimaldo, fe-
(!) Aff. étr.
(2) Ibid.
(3) Ibid. y 24 juillet.
(4) Ibid.
&) Ibid., 24 août.
ront chasser le roi d'EIspag*ne quand ils le voudront (1)?» En même temps, rorag*e se déchaînait contre Orendayn^ «qui ne sait où il en est, » et qui était accusé hautement d'cMro livré à la France. Les mêmes dangers menaçaient Tincffensif P. de Laubrussel pour la mêmecause. Tessé était profondément découragé et ennuyé. « Je bénirai le jour, éorit-il mélancoliquement, où je pourrai sortir de cette Ba^ bylone, où Ton ne voit que des mécontents, et où tous ceux qui ont du crédit et sont dans les affaires, sont plus Autrichiens que le meilleur bourgeois de Paris de la rue Saint- Denys n'est fidèle au roi (2).» Ces nouvelles causaient une vive impression à Paris, où le maréchal était bien connu et où l'on savait que son caractère n'était nullement porté vers le pessimisme. On peut juger de cette impressioA par ce passage de la dépêche de M. de Morviile en réponse à celle de M. de Tessé du 14 août : « Que vous dirai-je sur le contenu de votre lettre du 14? On ne sauroit, à la vue de la peinture que vous faites de la cour et de Tadministration d'Espagne, que déplorer l'état de Tune et de l'autre, et presque désespérer d'y apporter un remède. Il faut croire que c'est un décret de la Providence qui, en mettant une aussi grande et aussi belle monarchie dans la maison de France, ne veut pas qu'elle soit régie de manière que cette môme maison ait le de*
(1) Aff. étr,
(2) Ibid.
gré de supériorité et de préséance qu'elle auroit, s'il y avoit en Espagne un g'ouvernemenl tel qu'il pourroit estre (4). »
Soutenu probablement en cette circonstance par sa belle-mère, à cause de son antipathie contre Grimaldo, le roi Louis promettait cependant tou* jours le succès au maréchal, qui, plus satisfait, écrit le 21 août : «Le roi me dit : — Vous serez content , mais g'ardez-vous bien de le dire. Je vous demande jusqu'à la fin du mois, i» Ces paroles avaient on effet une grande sig*nification, car on savait alors que la soumission de ce prince à son père était plus absolueque jamais, et l'on devait dès-lors y voir un écho de ce qui se disait à San-Ildefonso. Mais, comme le remarquait M. de Morville, il semble que la Providence n'ait pas voulu du succès de nos affaires au-delà des Pyrénées. La mort soudaine du roi Louis allait en effet tout renverser. Dans cette même dépêche, Tessé annonçait que le jour de l'Assomption le roi avait eu une faiblesse pendant les ofQces ; on l'attribua d'abord à la fatigue du jeûne. Mais un nouvel évanouissement se produisit, le 13) après le déjeuner, et il fut suivi de deux autres dans la journée. La fièvre se déclara violemment dans la soirée, et la nuit du 20 au 21 amena déjà des complications sérieuses que n'enrayèrent nullement d'abondantes saig^nées. Le 22, la petite vérole parut. La reine demeura avec son époux
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(1) Dépêche du 28 aoûl.
au Retiro et venait souvent dans sa chambre, en dépit de Thoprible frayeur que la maladie inspirait à ses dames (1). Le P. deLaubrussel le veillait avec un véritable dévouement. La maladie parut d'abord suivre un cours normal : le roi souffrait beaucoup, mais son état n'inspirait pas de sérieuses inquiétudes. Le 25, la fièvre redoubla et augnienta encore après de nouvelles saignées. Le soir, une consultation de médecins, qui dura plus de trois heures, décida encore une émission de sang*. «Je tremble, écrit la duchesse de Saint-Pierre à Tessé, que ce soit lui donner le coup de la mort. » L'état devint promptement si grave, que dès le 30 août au matin, Tessé disposa des relais pour l'envoi rapide de la fatale nouvelle, et il préparait les observations qu'il comptait soumettre à Philippe V pour le décider à reprendre une couronne que la Providence lui ordonnait de ressaisir, en lui montrant par la perte de son fils combien elle blâmait son abdication. En même temps, la duchesse de Saint-Pierre cherchait aussi à profiter du changement qui se préparait, et elle adressait au maréchal cette curieuse lettre, datée du 30, à dix heures du matin : « Le roy est très-mal et sans aucune espérance qu'en un miracle : préparez-vous, M. le maréchal, pour partir dans le moment pour San-Ildefonso :
(t ) « La frayeur de toutes les dames de la reine passe l'imagiDation, et pas une ,116 la suit chez le roi. Je répondrois bien que le roi père ne viendra pas ici, car s'il y a quelqu'un au monde craignant le mal, et surtout la petite vérole, c'est lui. » (Tessé, 22 août.)
LA REINE d'ESPAGNE. 325
c'est un coup de partie. Je crains que la pauvre petite reine ne reste très-mal : au nom de Dieu ne Tabandonncz pas ; il n'y a que vous ici à qui elle puisse avoir recours , et quelque conduite qu'elle ait eue, elle est Françoise, de la maison de Bourbon et malheureuse. Le roy fait actuellement son testament. Les médecins, je crois, l'ont tué : cela fait g^rande pitié. Si pour le règ'ne du petit D. Fernand Ton faisoit quelque chang'ement dans le cabinet, tâchez de faire entrer le duc de Saint-Pierre, cela me feroit sensible plaisir : c'est un homme sur qui Ton pourra compter. Je suis bien fâchée de ne pas pouvoir vous voir : nous aurions bien à raisonner. Adieu, Monsieur. »
A midi le roi fit son testament, bien que le délire s'emparât déjà par moments de lui. Le soir, à 7 heures, on lui donna l'extrême-onction : le P. Marin ne pouvant venir, le malade demanda le P. de Laubrussel, mais on lui imposa le P. Castejou. 11 s'éteig^nit le lendemain dans la matinée. Tessé se rendit aussitôt à San-Ildefonso , où il trouva Philippe et la reine « dans une grande et raisonnable consternation (1) » . 11 parla au roi de son désir de le voir remonter sur le trône, le pressa vivement, et rencontra chez lui une répulsion excessive que la reine ne partag'eait nullement : « La religion seule pourra le décider, » ajoute-t-il.
A peine la nouvelle de la mort de Louis parvint-
(1) Dôpêche du 3 septembre.
elle à Versailles, qu'un courrier en partit avec des instructions pressantes pour que Tessé obtînt de Philippe V qu'il reprît le pouvoir. Nous n'avons pas à raconter ici ces négociations et ces intrig-ues, qui se terminèrent à la satisfaction du duc de Bourbon (1). Ce prince crut au triomphe de sa politique,
(i) Nous ne résisterons pas cependant au plaisir de faire connaître quelques détails inédits fournis par les dépèches de Tessé^ sur les intrigues qui décidèrent Philippe V à reprendre la couronne. La question avait été déférée par lui à un conseil de théologiens, a Oh! pour celui-ei, je vous défie de vous y attendre, écrit le maréchal à Morville le 5 sep* tembre: la prescience humaine ne va pas jusqu'à la profondeur des abjmes de la cabale espagnole. )> Le P. Bermudez tivait décidé qu'eo conscience Philippe ne pouvait pas revenir sur son abdication, mais il provoqua la réunion des casuistes dont nous venons de parler : quoique choisis par lui, ils prononcèrent en ce sens et Bermudez l'annonça au roi, en dépit des efforts de la reine qui alla jusqu'à le traiter de fripon et à déclarer qu'elle refuserait de communier de la main de ce père. La princesse tenait essentiellement à ressaisir le pouvoir, et elle décida son faible époux à recourir au Pape. Le nonce intervint alors et seconda si bien la reine qu'en dépit de Bermudez « dont l'ascendant sur le roi prenoit un véritable ensorcellement », Tessé put écrire le lendemain ; a Te Deum laudamus!... n II rédigea en même temps la curieuse dé*' pèche suivante :
a J'ai esté ce matin au lever du roi, et j'ai trouvé le confesseur du roi qui attendoit qu'on l'appelât; mais comme j^ai mes entrées, je l'ai vu habiller : il m'a paru plus tranquille qu'hier au soir, et dès qu'il a été habillé^ il A passé où étoit son confesseur et a fermé la poiie. De sorte que, resté dans la pièce où il s'est habillé^ la reine n'a fait nulle difficulté de venir en robe de chambre me dire qu'il s' étoit depuis hier soir passé bien des choses dont elle étoit bien aise de trouver le loisir de m'entretenir. — J'ai déjà gagnéj me dit-elle^ que nous ne partirions pas aujourd'hui "comme le roi l'avoit résolu hier, et heureusement nos théologiens ont quelques avis différents sur savoir si le roi doit gouverner comme roi, ainsi qu'il Tavoit résolu dans cette maudite consultation de théologie par des théologiens gagnés : et cela m'a donné lieu de dii*e au roi que puisqu'il étoient partagés, mon avis étoit de s'en rapporter au Pape, car avec
LA RETNK D'BSPâGNE. 327
n'ayant jamais voulu se rendre compte des vues ambitieuses d'Elisabeth Farnèse, ni de son antipathie pour la France, dont elle n'attendit plus longtemps à donner malheureusement d'indubitables gag'es. Nous allons donc revenir à la jeune veuve et ne nous préoccuper que d'elle.
Nous avons vu que Elisabeth d'Orléans avait fait preuve d'un véritable dévouement pour son mari. Il paratt cependant que ce zèle ne fut pas aussi volontaire, et Lemontey nous assure qu'elle fut forcée de demeurer au chevet du roi Louis : comme on la croyait grosse, on espérait qu'elle y contracterait la maladie, et que la cour d'Espagne serait ainsi débarrassée d'elle. Voici une lettre de la duchesse de Saint- Pierre, du 30 au soir, qui ne laisse aucun doute à ce sujet, et qui trace un lamentable tableau de la situation faîte à la fille du duc d'Orléans :
« J'ai dit à la reine -mère vos sentiments et votre bonne volonté à son égard. Elle en a bien besoin, car je vous assure que tout le monde est révolté contre elle (il n'y a rien que l'on n'ait fait pour lui faire prendre la petite vérole), sans aucune raison, car la pauvre enfant est digne de pitié : elle fond en larmes et m'a dit de vous remercier, qu'elle étoit
TOtre P. Bermudez, lequel est un fripon auquel je ne parlerai jamais^ qui vous déshonore par les scrupules qu'il tous met dans la tête^ et que je regarde si bien comme un Judas^ que je tous déclare que s^il m'apporloit la communion^ je ne Toudrois pas la recevoir de lui. Pour un pareil honimc^ vous sacrifiez vos enfants, votre fiUe, qui est en France, et vos peuples. Je ne le souffrirai point sanâ vous Tavoir représenté. »
hors d'état de rien désirer, et qu'elle me demandôit de penser pour elle. Le testament du jeune roi n'est qu'un pouvoir au roi, son père, de tester pour lui ; et il lui recommande très-particulièrement la reine sa femme ; ainsi je crois selon moi que les bons offices que vous lui pouvez rendre sont à San-Ildefonso, de lui faire réjg^ler de quoi s'entretenir conformément à son rang*, et la liberté de se retirer où elle voudra. Pour moi je vous déclare que je ne la suivrai pas, et comme je me suis toujours comptée à la reine Isabelle, je me flatte qu'elle voudra bien me reg'arder coinme telle. Vous ne pouvez plus attendre qu'une fatale nouvelle: tout est rentré; la saigfnée Ta perdu ; il n'y a plus d'espoir. Au nom de Dieu, employez toute votre éloquence auprès du roi et de la reine qu'ils prennent la rég'ence, sans quoi tout est perdu. Le pauvre petit roi a dit à madame de Monteleone qu'il seroit ce soir en paradis. Vous savez le tour que les Àltamiras et les cabales espagnoles ont joué au P. Laubrussel, en faisant substituer le P. Gastejou au P. Marin. J'en suis outrée et n'ai pu m'en taire. »
La première parole que les vieux souverains adressèrent au maréchal de Tessé, quand il vint les saluer à San-Ildefonso, fut courte, mais elle résumait nettement la situation précaire d'Elisabeth d'Orléans et les sentiments de ses beaux-parents : « Que ferons -nous de la jeune reine? Au nom de Dieu, faites entendre en France que nous faciliterons toutes les portes et lui fournirons par
des revenus certains Foccasion de retourner en France (1). » La jeune reine heureusement avait le môme désir; mais nous allons voir comment on pensait autrement à Paris et à Versailles. Auparavant revenons à San-lldefonso. « Et tout de suite, continue Tessé, LL. MM. m'ont conté que depuis la mort du roi, elle avoit été dans des transports de joie et d'une conduite si extraordinaire, que la bienséance ne me permet pas de répéter les choses effroyables qu'ils m'ont dites. » Tessé, qui connaissait le désir des ducs de Bourbon et d'Orléans, refusa nettement de se charger auprès de son g'ouvernement des propositions de Philippe V. En qualité de reine douairière d'Espagne, Elisabeth d'Orléans avait le droit* de demeurer en ce pays : « le pire étant pour elle d'y être dans une ville choisie par ses parents (2). »
Mais cette réponse ne faisait pas l'affaire de la vieille reine, qui avait, paraît-il, une pauvre idée de la vertu de sa bru : « Ce sera une bonne nouvelle, me répliqua la reine, pour la France et pour l'Espagne, quand un beau matin on nous viendra dire que la reine est grosse, qu'elle a accouché et qu'elle court le bon bord. — C'est avec douleur que je me sers de ces termes, ajoute Tessé, mais je diminue encore de leur signification (3). » Le soir
(1) Tessé, 3 septembre (yoI. 336).
(2) Ibid.
(3) Le maréchal ne devait pas éprouver autant de douleur: il savait être agréable au Duc de Bourbon on malmenant une fille du Régent.
330 LES FaiiBS DU RÉGENT.
du même jour, le roi revit le maréchal et lui reparla de son embarras* Cette fois il lui soumit ridée d'en écrire directement à la duche&se d'Orléans pour la prier de reprendre sa fille auprès d'elle et de la placer à Tabbaye de Ghelles,
De France les nouvelles n'étaient pas moins embar> rassantes pour notre ambassadeur. Tandis que Phi* lippe V lui otn^ait toutes les concessions possibles, à condition que la jeune veuve ne resterait pas en Espagne, Morville lui écrivait de Fontainebleau le 18 septembre : *< Vous avez carte blanche pour le conseil adonner à Madrid sur la jeune reine, pourvu qu'elle ne vienne pas en France. Inspirez une ville, un couvent, un palais à Madrid : il faut néanmoins, daig*ne ajouter le ministre, tâcher de lui assurer le sort le plus doux, parce qu'après tout c'est une princesse françoise, et qui, dans l'âge où elle est, ne peut mériter d'être traitée avec rigueur. En un mot, contribuez à tous les. adoucissements possibles, le retour en France excepté. »
Le duc de Bourbon était d'autant plus animé, que dans ce moment il ne trouvait pas auprès du duc d'Orléans l'appui qu'il espérait contre la jeune reine. Ce prince caressait l'idée de conclure deux nouveaux mariages en Espagne: suivant son plan, ' l'infant don Ferdinand aurait épousé mademoiselle
D'ailleurs, quelques jours avant la mort du roi, M. de Moryille lui assure que : « M. le Duc est très-friand des détails du palais. » A quoi Tessé répondait : « Matière qu'on «e peut traiter sans y trouver quelques ordures. »
LA R£IN£ d'eSPâGNE. 33i
de Beaujolais, et le fiancé de celle-ci, don Carlos, serait devenu l'époux de mademoiselle de Chartres. « Ayez-y Tœil, écrit M. de Morville : nous n'en voulons pas (i). » Quelques jours plus tard, Tessé recevait de nouveaux avis et de nouvelles instructions (2), « sur ce bruit qu'on a* lieu de croire de plus en plus fondé. » M. de Morville annonçait l'arrivée à Madrid du chevalier de Conflans, charge officiellement de complimenter la reine veuve au nom de son frère, mais dont la mission réelle était de tâter l'opinion au sujet de ce double hyménée. Cependant à San-Ildefonso, sans se préoccuper autrement de^la maladie de Elisabeth d'Orléans, qui eut une assez forte variole (3), on cherchait les moyens de se priver de sa présence, en forçant sa famille à la recevoir. Elisabeth Farnèse étudia soigneusement le contrat de mariage de sa belle-fille, et elle y lut avec bonheur qu'un des articles portait que, si elle devenait veuve sans postérité, elle aurait le droit, si elle le désirait, de retourner en France. Elle s'empressa d'annoncer sa découverte à Tessé, qui se hâta de la communiquer à Versailles, en ajoutant piteusement : « Si cela est, comment s'y opposer? Elle le veut, personne ne veut d'elle, pas même ses domestiques (4). » Mais il avait au moins la satisfaction d'annoncer à M. de Morville qu'il
(i) Dépêche du 18 septembre.
(2) Dépêche du 9 octobre.
(3) Elle entrait le 1 1 octobre en conyalescence.
(4) Dépêche du 9 octobre.
n'y avait aucune inquiétude à concevoir au sujet des deux mariag^es : « On regarde ici la maison d'Orléans comme une ennemie mortelle, se repentant tous les jours des mariag^es faits, etm'ayant dit dix fois qu'on ne les avoit fait que le couteau sur la g*org*e, ayant tout sacrifié pour mettre la couronne de France sur la tête de la petite Infante. Une fois pour toutes, S, A. S. doit être persuadée que la maison d'Orléans n'a ici ni crédit ni considération (1). » Tessé alla plus loin, et, dans une seconde dépêche du même jour, il dit avec empressement: «Leurs Majestés m'ont pouflFé de rire au nez de la nouvelle que je leur débitois comme de moi-même, me jurant qu'on n'en avoit jamais parlé, et qu'il n'en seroit jamais parlé. )> En même temps, le roi insistait pour le départ de sa belle-flUe, offrant, ce qui n'était cependant pas dans ses goûts, un sacrifice d'argent, et déclarant que « tout séjour lui plaira, sauf en Espagne ; il prononça les noms des villes de Blois, Amboise et Villers-Cotterets. »
L'article du contrat de mariage parut indiscutable à Versailles; cependant il ne découragea pas encore complètement le duc de Bourbon, qui, tout en reconnaissant « l'impossibilité de s'opposer absolument au retour » , recommanda encore à notre ambassadeur « de hasarder quelques insinuations », mais enfin de céder devant une nouvelle insistance, en laissant la jeune reine choisir sa résidence, à l'ex-
(1) Dôpêchc du 9 wtobiv.
clusion de Monlarg'is ou de Saint-CIoud qu'on trouvait trop près de Paris, « II n'y a ici ni haine ni aversion pour cette princesse, ajoutait M. de Morvilie, mais son rang* causeroit trop d'embarras à la cour. En pariant, vous et moi, des châteaux de la maison d'Orléans, c'est sans savoir si ceux à qui ils appartiennent voudront en donner un, car ni la duchesse, ni le duc d'Orléans ne disent un seul mot là-dessus, étjenesais môme s'ils y pensent. J'aimerois Pau ou Toulouse, ce qui faciliteroit le séjour de quelques Ëspag^nols auprès d'elle : ce sera avantag'eux pour elle (1). » En même temps, Morville priait Tessé de chercher un « bon guide » pour pl€tcer auprès de la reine : « à son âge elle ne peut rien, et elle ne trouvera nulle ressource pour cela dans sa famille, non- seulement parce que cette habitation ne peut être à portée de cette famille, mais encore parce que, soit dit entre nous, ceux qui la composent ne paroissent pas's'en embarrasser beaucoup.» La jeune reine, remise de ^ maladie, s'empressa d'écrire à ses beaux-parents pour leur demander sa rentrée en France. « Je vous assure, mande Tessé à M. de Morville, que cette lettre à laquelle je crois qu'ils ne s'attendoientpas, leur a fait grand plaisir (2). »
(1) Dépêche du 24 octobre.
(2) Du 23 octobre. La lettre de la reine est du 21 . On lit dans les mémoires de Tessé que cette démarche ne fut nullement spoutanée^ mais fut conçue par la crainte de la reine de se voir reléguée à Tolède ou à Valladolid (Tessé, 11, p. 370).
Leduc d'Orléans^ renseig^nésurles sentiments de la cour d'Ëspag*ne à Tég'ard de sa famille, renonça à ses projets matrimoniaux, et ne chargea plus Je chevalier de Conflans, enFenvoyant à Madrid, que de s'occuper du sort de sa sœur. M. de Morville se hâta d'en prévenir Tessé, en lui faisant savoir que désormais il fallait lui prêter tout le concours possi* ble : il ajoutait cependant que le duc de Bourbon ne consentait pas encore officiellement au retour de la reine (1). Celle-ci était toujours au Bùen-Retîro, où elle reçut une réponse très- affectueuse de Philippe V, lui annonçant qu'il ferait une pension annuelle de 150,000 ducats, payable par semestre à dater du !•' janvier 1725, mais qu'il ne lui rembourserait pas sa dot, par TexceUente raison qu'il ne l'avait jamais reçue. Il vint ensuite la voir avec la reine. Tessé s'y présenta ég'alement. «J'ai trouvé, écrit-il, sa personne fort g^ràndie, plus néglig'ée et plus malpropre que ne le séroit une servante de cabaret. Je me souviens que feu Monseigneur le Dauphin disoit que dans toutes les descriptions, les princesses étoient si belles, que quand on en approchoit, on ne trouvoit pas que ce fût la même chose. Entre nous^ si pareille personne étoit établie à un troisième étag*ede la rUe Fromenteau ou de la rue des Boucheries, je doute qu'il y eût presse à lui porter son dénier (2)i »
(1) Dépêche du 6 notembre.
(2) liu 2 notembre;
LA RSIN£ D'BSPAGNB. 335
Le 20 novembre cependant, le duc de Bourbon, se rendant aux instances de M. de Laulès, ambassadeur d'EL3pag*ne, consentait à laisser revenir la jeune reine. Il en faisait informer immédiatement Tessé, en lui donnant pour instructions de procurer à la princesse le traitement le plus honorable, et d'obtenir de âolides garanties à Tégpard de sa pension : et il faisait ajouter encore cette sing'ulière restriction : a Tâchez de prolon^r le plus possible le séjour en Espagne (1). »
Sur ces entrefaites, le chevalier de Gonflans arriva à Madrid. Il fut présenté à la jeune reine par Tessé, qui le laissa seul avec elle : « Comme je commençai à lui rendre compte du sujet de mon voyage, écrit-il à la duchesse d'Orléans, elle me dit qu'elle avoit affaire dans son cabinet, me tourna le dos et s'en alla... Elle passe dans le pays pour avoir beaucoup d'esprit naturel et l'âme très-belle (2). » La seconde entrevue fut plus convenable : « Je la priai de ne pas avoir peur de moi : elle fut bien et me pria de revenir quelquefois. » C'est à ce moment que, ne voyant plus aucun moyen d'ajourner davantage la rentrée de la reine, le • duc de Bourbon consentit, sur la demande de sa mère^ à son installation à Vincennes (3) ; elle aurait souhaité le Luxembourg ^ mais Tessé reçut
(1) Dépêche du 20 novembre.
(2) Du 3 décembre;
(3) Dépêche du 15 décembre.
Tordre formel « de combattre toute velléité en ce sens(l) ».
Restait à réguler les conditions du départ et Taffaire des garanties. Il fallut batailler et acheter la complaisance des principaux membres du cabinet espagnol ; le chevalier de Gon flans ledit nettement à la duchesse d'Orléans : « 11 faut de Fargent pour avancer ces affaires : 300 pistoles de bijoux et 2,000 pistoles les accéléreront, si V. A. R. juge à propos de me les envoyer (2). » C'est probablement ainsi que Ton parvint à obtenir 50,000 pistoles de pension au lieu de 150,000 livres, à laquelle, après les belles promesses précédentes, le gouvernement espagnol s'était arrêté : « L'extrême désir de voir partir la jeune reine, ajoute Tessé, y a beaucoup contribué (3). »Ce désir s'accentuait chaque jour davantage : « Le roi et la reine en usent très-noblement pourunepersonne dont, pour dire les choses comme elles sont, elles n'ont jamais été contentes depuis qu'elle est mariée. Leurs Majestés la regardent qu€Lsi comme la cause^ entre vous etmoi, de la mort du roi Louis, par l'incompatibilité manifeste qui étoit entre eux (4). » La pauvre veuve en effet ne gagnait pas dans l'esprit public, et il n'y a pas lieu de s'en* étonner, d'après ce piquant portrait tracé par Tessé
(1) Du 18: en même temps on félicitait Tessé de sa conduite dans cette aff^re.
(2) Lettre du 3 décembre.
(3) Du lo janvier 172o (vol. 340).
(4) Tessé, 24 janvier.
LA REINE d'ESPAGNE. 337
à ce moment : « Celte jeune et veuve reine est un papier blanc très-mal plié. Je ne saurois assez vous dire combien il paroît que Dieu a bien conduit madame d'Orléans de Tavoir plutôt placée à Vîncennes qu'au Luxembourg^, dont elle avoit eu le dessein. Ce papier blanc mal plié prendra les impressions que Ton lui donnera, mais je crains qu'il ne demeure toujours papier plié sans grâce. Je répondray quasy qu'il est vierg^e, mais je ne répondray pas que l'indépendance n'excitât la curiosité, et il n'y a que Dieu .qui sait où la curiosité peut conduire. Je reste donc persuadé que non-seulement madame d'Orléans aura une grande attention pour mettre auprès de la reine, sa fille, des personnages de règle et de bon exemple, mais en même temps^ quelque attention que puisse avoir madame d'Orléans pour madame sa fille qui n'a que quinze ans, je dis que cette maison se trouvera en pétaudière, si quelqu'un d'autorité, de fermeté, de savoir-vivre, ne dirige toute cette maison (1). »
Le choix des officiers à placer auprès d'Elisabeth d'Orléans incombait à la France, mais la cour d'Espagne y apportait beaucoup de mauvaise volonté. Tessé aurait souhaité que M. de Gonflans fût nommé majordome : le roi Philippe refusa de laisser choisir le duc et la duchesse de Léria comme grand maître et grande maîtresse, proposant des noms qui faisaient écrire par notre ambassadeur :
(i) Tessé^ 15 janvier.
a Dans celte maison, il nous a paru bien du clinquant : iout ce qui reluit n'est pas or (1). » Le Palais-Royal proposa le duc de Nevers, que Philippe V n'acceptait qu'avec réserve : « Leurs Majestés ont dit : Nous l'agréons à cause de la lettre de madame la duchesse d'Orléans, sans cela nous ne l'aurions pas fait : c'est un lorgneur de femmes qui n'ajamais rien valu ni pour la paix ni pour la guerre (2). » Mademoiselle de BeaufTremont ne leur plaisait pas davantage : « C'est une fille glorieuse et très-dangereuse à mettre auprès d'une jeune princesse. » On voulait aussi à San Ildefonso une maison très-peu nombreuse, et on ne consentait pas à ce qu'un évêque y figurât comme aumônier. Au dernier momenty il se produisit une pitoyable difficulté. La jeune reine se trouvait alors exposée à ne plus pouvoir partir, par la mauvaise volonté des deux cours, qui ne voulaient cependant ni Tun ni l'autre d'elle, mais qui cherchaient à l'envi, soit à l'humilier, soit à économiser sur la dépense des frais de voyage* Bref, on ne voulait pas lui fournir de carrosses. Ses beaux-parents consentaient à la faire reconduire seulement à Bayonne, et encore au début ne voulaient-ils entendre parler que de la Bidassoa (3). Des mémoires assez vifs furent échangés à ce sujet, sans avancer les choses^ Le roi se montrait « surpris
(1) Du 5 février.
(2) Ibid.
(3) Tesaé, 12 février.
LA REmE d'espagns. 339
afQigé, embarrassé ». Tessé ne dissimulait pas l'ennui que lui causait cet incident, et il finit par s'en expliquer avec une entière franchise : « Je vais donc accoucher de ma lettre, si je puis, écrit-il le 20 février. Leurs Majestés m'ont tiré à part et m'ont dit : — Qu'avons-nous à faire ? Qu'est-ce que cette pauvre princesse a à faire, aussi bien que toute l'Europe qui sera informée de cette difficulté d'envoyer des carrosses? Qu'avons-nous tant à faire des querelles particulières et des tracasseries des maisons d'Orléans et de Condé ? Croyez-vous que nous ne soyons pas informés des divisions entre MM* les ducs d'Orléans et du Maine et M. le duc de Bourbon ? Nous n'avons pas eu lieu d'être contents de feu M. le duc d'Orléans; mais quand sur des choses extérieures et publiques dont cette aventure de carrosse est du nombre, le duc de Bourbon n'accable pas de bons procédés madame d'Orléans, c'est par humeur faire des choses qui retombent sur lui. »
Le duc de Bourbon en effet montrait en cette occasion une déplorable petitesse, parfaitement appréciée par Philippe V. Les instances de Tessé ne pouvaient vaincre sa mauvaise volonté, et cependant il les formulait avec une extrême vivacité, sentant que la jeune reine allait être renvoyée sans plus de retard, et qu'elle ne trouverait rien de préparé à son arrivée en France. Tandis que la pauvre enfant copiait ce billet rédi^jé par' notre ambassadeur pour Louis XV : « Sire, c'est une grâce de
340 LES FILLBS DU RiGENT.
grand prix pour moi d'être rapprochée de votre cour et d'avoir à y parta^g^er la douceur de votre règ'ne, après avoir si bien éprouvé celle du roi catholique jusque dans mes malheurs (1) ;» — Tessé, se fâchant tout à fait, mandait le lendemain, sans plus dissimuler son mécontentement : « A Bayonne, vous pouvez compter qu'ils la planteront là comme un paquet de ling^ sale avec ses trois caméristes, et que l'escorte reviendra. »
L'effet produit en Europe par la prolongation de cet incident était des plus fâcheux : le duc de Bourbon s'obstinait à exiger que le duc d'Orléans fît les frais des voitures, et celui-ci s'en défendait en soutenant avec raison que c'était au roi à faire revenir la veuve du roi d'Espagne. M. le Duc y voyait à la fois un moyen d'humilier la maison qu'il détestait, et de prolonger le séjour en Espagne de la reine, dont il redoutait singulièrement le retour en France. Il aurait dû comprendre cependant l'irritation que causerait de l'autre côté des Pyrénées la nouvelle officielle du renvoi de l'Infante fiancée à Louis XV. Nous n'avons pas à parler ici de cet événement (2); mais le lecteur devinera facilement
(i) Du 4 mars.
(2) Nous nous contenterons de reproduire une dépèche inédite adressée à ce sujet le 15 mai par le duc de Bourbon « par voie secrète » à M. de Marcillac^ chargé alors de/ios affaires à Madrid :
« J'ai reçu Totre lettre du 30 avril. M. le maréchal de Tessé et Tabbé de Livry m'ont communiqué celle que tous leur avez écrite depuis leur départ de Madrid. Je remarque avec plaisir la continuation de Totre zèle dans une conjoncture aussi délicate que celle-ci, et tous pouvez compter
que désormais le séjour d'Elisabeth d'Orléans n'était plus possible. On n'observa même plus envers elle les règles de la plus stricte bienséance ; elle fut littéralement détenue à Lerma (1) jusqu'à la fin des fêtes de Pâques ; de là elle fut envoyée à Burgos avec sa sœur, et elle dut y attendre la nouvelle du départ de l'Infante pour être mise immédiatement en route. Le duc de Bourbon se décida alors à faire partir Desgranges en toute hâte pour Bayonne, afin d'y disposer les choses en vue d'une réception convenable; mais il ne céda pas sur la question des voitures que la duchesse d'Orléans dut faire expé-
que je reconnoltrai le service que tous pourrez rendre en cette occasion pour apaiser l'irritation où se trouve la cour de Madrid par rapport au parti que le roi a été forcé de prendre. Si le roi et la reine d'Espagne pouYoient lire dans mon cœur^je suis sûr que LL. MM. me rendroient justice sur les sentiments de respect et d'attachement que je ne cesse d'aToir pour elles^ quoique j'aie été obligé indispensablement de céder aux Tires représentations de tous les ordres du royaume^ et d'informer le roi du cri public sur la nécessité absolue de rompre des engagements dont Texécution pouToit être préjudiciable non-seulement à la France^ mais à TEurope entière. J'ai senti plus TiTement que personne la peine qu'un pareil éTénement deToit causer h LL. MM.^ mais il ne m'étoit pas possible de pallier les craintes de toute la nation. Je suis toujours dans la ferme résolution de contribuer en tout à entretenir l'union si nécessaire entre les deux couronnes^ et tous pouTez en donner les assurances les plus positiTes à toutes les personnes à qui tous serez en état de parler^ que ce sont des sentiments qui sont nés en moi et que je conserverai toute ma Tie. Entretenez les bonnes dispositions dans tous ceux que tous connoissez qui désirent la conserration de la bonne intelligence qui doit régner entre les deux monarchies^ et informez-moi exactement des moyens qui pourront être mis en usage pour informer LL. MM. de mon zèle pour leur serTice^ et de mon attachement respectueux à leurs personnes. »
(1) Tessé, 2 aTril.
dier elle-même avec les femmes nécessaires pour le service de ses filles. En même temps M. de Morville écrivait à M. d'Adoncourt, commandant à Bayonne, de prendre les mesures nécessaires pour le log'ement des princesses qui devaient arriver avant les carrosses : « Faites le moins mal que vous pourrez, et S. A. S. sera contente. Si à la frontière où vous irez on veut vous les remettre, prenez-les, sinon laissez arriver de bonne grâce à Bayonne : traitez au mieux les Espagnols en ce cas (1). »
Le 15 avril, le prince de Robecq arriva à Bayonne avec mesdames de Berghes et de Conflans. La duchesse d'Orléans avait demandé des gardes pour la reine, mais ils lui furent refusés. Le 28 seulement les princesses firent leur entrée dans cette ville, d'où, le 23, madame de Conflans écrivait pour se plaindre vivement de Tennui qu'on éprouvait à attendre si longtemps. Après un court séjour pour reposer les princesses d'un voyage fait dans des conditions assez pénibles, on se remit en route. La reine trouva à Étampes le prince Charles de Lorraine nommé pour la recevoir (22 juin), et elle fut directement conduite à Viucennes. Dans les premiers jours du mois d'août, le roi vint la voir : il ne lui dit « que oui ou non (2), » quoique, contrairement à ses habitudes, elle lui fît toutes sortes d'honneur, de politesses et de grâces. Le
{{) Du 31 mars.
(2) Marais, III, 213.
soir, on afficha dans Paris une feuille de papier blanc, au bas de laquelle on lisait : « Harangue du roi à la reine d'Espagne (1). » Elle essayait vainement de se montrer aimable pour tous : sa vie était triste, et sa petite cour plus triste encore. Son humeur d'ailleurs ne pouvait si soudainement chang^er. Au bout d^ peu de temps, elle se brouilla avec sa première dame d'honneur, la princesse de Berghes, et elle finit à la suite de disputes de laquais et de cochers par les renvoyer, subissant sans s'en douter la pression de son grand écuyer, le duc de Nevers, qui faisait ce qu'il voulait chez elle, et désirait y placer sa sœur, la maréchale d'Estrées (août 1725) (2). La reine sortait alors chaque jour en voiture, et elle s'amusa d'abord à visiter tous les châteaux des enviroAs de Paris. Le silence se fait ensuite autour de la jeune princesse, qui ne paraît avoir nullement justifié les appréhensions soulevées par son retour en France. Cependant elle eut à subir de nouvelles épreuves et à traverser des jours difficiles. L'Espagne apporta une excessive négligence au paiement de sa pension : la durée de ces retards lui causa de sérieux embarras pécuniaires auxquels elle remédia en quittant Vincennes pour se retirer chez les Carmélites de Paris. En y entrant, écrit Mathieu Marais, le 15 décembre 1727,
(i) Marais, 111, 243.
(2) Elle avait la duchesse de Liria comme camarera mayor, avec M ""^^ de Berghes, de Robecq, de Nevers, de Beau£fremont, d'Arpajon et de Nangis pour dames. Des gardes particuliers lui furent attachés.
au président Bouhier, « la reine rompit son éventail et dit : — Ma maison est rompue. — Sur quoi ses dames s'en retournèrent à pied. » Elle y demeura plus de trois années dans une complète retraite, pendant laquelle le g'ouvernement français fit toutes les démarches possibles pour avoir raison du mauvais vouloir de la couc d*Espagpne. Ces nég^ociations réussirent enfin, et l'ambassadeur Castellamare vint chez la reine lui annoncer '< une entière réconciliation », et le paiement prochain de tous les arréragées qui lui étaient dus (1). A la suite de cet arrangement, Elisabeth d'Orléans quitta le couvent, et obtint enfin d'être installée au Luxembourg, où, tout en jouissant de revenus satisfaisants, même avec l'irrégularité apportée par le gouvernement espagnol dans le paiement de sa part, elle vécut misérablement et obscurément, dominée par ses domestiques que soudoyait l'Espagne pour la surveiller (2). Les contemporains mentionnent rarement Louise - Elisabeth d'Orléans.
Quand M. de la Mina revint à Paris au mois de mai 1737, le duc de Luvnes constate sa visite chez la reine douairière, «Il a été peu, ajoute-t-il, chez elle ; il l'a pourtant vue et madame de la Mina aussi. Ses instructions portent de ne la voir que
(1) Marais à Bouhier^ 8 noTembre 1730.
(2) Elle avait du roi 200^000 livides de rente pour les intérêts de sa dot, et un million de rente également de l'Espagne. M. de Luynes constate qu^au moment de sa mort elle n'avait guère touché encore qu'une ou deux annuités de cette pension.
deux OU trois fois Tannée seulement (1). » Il fallait qu'elle tînt bien peu de place dans le monde, pour que le fidèle chroniqueur de la cour ait trouvé si rarement Toccasion même de prononcer son nom. Quand l'une des filles du roi fut mariée à l'Infant don Philippe, on songpea à l'obligation pour cette princesse de se présenter chez la reine d'Espagne. Une difGculté d'étiquette en empêcha la réalisation. Madame Infante devait aller au Luxembourg' avec une escorte de gardes du corps du roi, lesquels / avaient droit au pas sur ceux de la reine Louise* Elisabeth. Mais celle-ci fit remarquer que ce privilégie n'appartenait aux gardes que quand ils accompagnaient la personne du roi ; que, dans les autres circonstances , le pas revenait à ses gardes sur ceux-là. Cette difficulté en effet supprima la visite, a L'écuyer de quartier, qui suit Madame en voyage, fut chargé, le 31 août 1739, d'aller au nom de madame Infante chez la reine d'Espagne lui transmettre ses compliments. Cet écuyer m'a dit^ ajoute LuyneSy que le compliment n'avoit pas été trop bien reçu, et que la reine d'Espagne lui dit pour toute réponse : — « Je lui suis bien obligée, — et lui tourna le dos dans le moment (2). »
Le duc de Luynes nous apprend encore qu'au mois de janvier 1741, la reine prit une demoiselle de Durfort, d'une branche pauvre de cette illustre
(i) Tomel^ p. 266. (2) T. III, p. 26.
346 LES PlIUS DU RiGENT.
famille, comme demoiselle d'honneur, et que, pendant Tété suivant, elle passa trois semaines à Gompiègne, log*ée dans l'ancien appartement de son père. Depuis quelques années, elle était enfin revenue à des sentiments raisonnables en se jetant dans les pratiques d'une très-gprande piété ; elle passait alors sa vie dans les égalises, observant une sévère retraite, ne voulant plus voir personne afin de penser uniquement à son salut (1), comme si elle eût eu le pressentiment qu'elle s'éteindrait subitement. Elle avait passé difficilement l'hiver de 1742, et avait failli succomber à une crise d'hydropisie. Le mal reprit avec une nouvelle intensité au mois de mai, et elle mourut subite* ment en dînant, le 16 juin, au Luxembourg, où elle n'avait plus cessé de demeurer. Elle fut enterrée à Saint-Sulpice, dans un caveau particulier, sur lequel le curé fit placer cette inscription : « Cy-gît Elisabeth, reine douairière d'Espagne, » ce qui choqua vivement le duc d'Orléans, froissé de ne pas y voir figurer le nom de sa maison. Le curé lui répliqua que la défunte avait elle-même indiqué l'inscription qu'elle souhaitait, et « que d'ailleurs le titre de reine l'emportoit sur le nom de famille » . Cette mort ne fut signalée à la cour que par un incident véritablement burlesque. Ce fut le 15 juillet seulement que M. de Campo-Florido, ambassa-
(1) Luynes.
(2) I6W.,iv, i75.
LA asiNB d'espàgnb. 347
deur d'Espagne, vint en g*rande cérémonie annoncer cet événement à Louis XV et à la famille royale, à cause de Tabsence de ce prince. « Gomme on ne peut pas regarder cette mort comme un grand malheur dans l'État, l'ambassadeur ne put pas s'empêcher de rire, et il fut reçu aussi en riant par la reine, par le dauphin et par Madame (1). » La cour cependant prit le deuil pour trois semaines. Dans ces derniers temps, la reine Louise-Elisabeth n'avait plus auprès d'elle qu'une dame, madame de Poly, à laquelle elle laissa une pension de mille écus, et qui fut attachée à sa sœur de Modène.
Triste existence que celle de cette princesse ! Fille du Régent de France, reine d'un des grands royaumes de l'Europe, sa vie fut comme un rêve incohérent avec l'ennui d'une dignité sans pouvoir, et le ridicule d'une cour en haillons. Elle vécut et mourut sans avoir été ni aimée ni heureuse, laissant une réputation équivoque, conséquence plutôt d'une enfance mal dirigée que de vices réels. Pendant toute son existence sa double famille n'eût qu'une pensée, celle de se décharger l'une sur l'autre de cette infortunée jeune femme, et sa mort ne parut qu'un incident plaisant pour ceux-ci, qu'un heureux débarras pour ceux-là.
(1) LuyneSy iv, 190.
MADEMOISELLE DE BEAUJOUIS.
Ëofance de la princesse. — - Négociation de son mariage avec Tlnfant don Carlos. — Satisfaction de la cour d'Espagne. — Sa grâce et son bon caractère. — Elle est fêtée à Madrid. — Mécontentement de sa sœur. — Amour de son fiancé. — Reniroi de Tlnfante. — Irritation à la cour de l'Escurial. — Les princesses françaises sont renvoyées à leur tour. — Voyage. — Constance des deux fiancés. — Négociations pour renouer leur union. — Mort de la princesse.
Nous avons vu dans le chapitre précédent qu'en même temps que le mariage du prince des Asturies était conclu avec Mademoiselle de Montpensier, deux autres unions étaient arrêtées par les Maisons de France et d'Espagne : Tune entre Mademoiselle de Beaujolais^ cinquième fille du Régent, et l'infant don Carlos; l'autre entre Louis XV et l'Infante^ sœur de ces deux princes, mais fille du second hymen de Philippe V et d'Elisabeth Farnèse(l)*
Philippine-Elisabeth d'Orléans, dite Mademoiselle
(i) Né le 21 janvier ni6i il n'aTdit pds seflt ans^ un du et demi de moins que sa fiancée. 11 était destiné alors à recueillir la succession de Parme et de Plaisance du chef de sa mère^ et de la Toscane x
352 LES fJLLBS DU REGENT.
de Beaujolais, était née le 18 décembre 1714. «C'est une belle enfant, écrit Madame, le 31 mars 1718, jolie, vive et amusante ; je Taime beaucoup ; elle ne manquera pas d'esprit. » Elle eut la petite vérole au printemps de l'année suivante (1). Après sa guérison elle venait chaque jour voir sa grand'mère, qui dit encore le 15 avril : « La petite Beaujolais est plus jolie et plus gentille que jamais. » Elle avait, en effet, une véritable beauté, et, par exception entre toutes ses sœurs, une âme tendre et foncièrement honnête. Les hasards de la politique la préservèrent de la corruption du Palais-Rayal et de la mauvaise influence de sa famille, en la relég'uant dès son enfance en Espagne.
C'est au mois d'avril 1722 que M. de Chavigny fit auprès de Grimaldo les premières ouvertures relatives à cette union. « Ce ne seroit pas le moindre événement de votre ministère, écrit-il à Dubois le 18 avril, puisque cela coupe toute alliance de ce genre avec Vienne qui y est désirée (2). » Ce projet souriait beaucoup à Philippe V , et la reine ellemême, circonvenue par sa nourrice que Chavigny avait su gagner, n'y faisait pas d'opposition (3). La duchesse de Modène écrivait en ce sens à Elisabeth Farnèse qui se trouvait encore pressée par son confesseur (4). La cour de Vienne agissait évidem-
(i) Au mois de mars 1720^ elle eut encore une forte rougeole. (Butât.) (2). Aff. éirang., toI. d'Espagne 317.
(3) Chavigny, i" mai i722.
(4) Ibid., 28 avril et 10 juin^ vol. 318.
ment avec vivacité, car nous voyons ces nég*ocia« tions traîner et Chavig'ny recourir à toutes les influences possibles pour soutenir ce projet. Le marquis Scotti, représentant du duc de Parme, le stimulait sans cesse (1) et, prévenu par son mattre, le mettait en g*arde contre une alliance avec un fils du czar. Le P. Daubenton, de son côté, travaillait chaudement et recommandait une extrême prudence à notre envoyé, en lui représentant l'avantage à ce que les ouvertures officielles vinssent de la cour d'Espagne (2).
Les choses se passèrent effectivement ainsi, et la cour d'Espagne fit une demande à laquelle le Régent répondit très-gracieusement le 26 juillet. Grimaldo vint trouver, le 9 août, Ghavigny en rengageant à se rendre le lendemain à Balraïn où le roi « veut, lui dit-il, vous faire une confidence i>. Il s'empressa d'accourir et reçut la bonne nouvelle avec les plus flatteuses assurances d'amitié (3). La satisfaction fut grande au Palais-Royal et Madame ne put s'en taire auprès du cardinal Dubois auquel elle adressa ce billet : « Mon cousin, je croyois qu'il ne falloit écrire pour l'Espagne que lundi, mais puisque vous le jugez à propos, je vous envoie
{\) Aff. ètr'., vol. 318.
(2) Ibid,
(3) Le même jour^ le roi et la reine écrivirent au Régent en demandant le portrait de la princesse : « Notre joie a été si grande en apprenant par votre lettre du 26 juillet que ce mariage ne vous seroit pas désagréable^ que nous vous en faisons nos plus vifs remerciements, v
mes deux lettres. J*avoue que je suis ravie de voir ma chère Mademoiselle de Beaujolois si bien establie. Vous avez honneur à ces deux mariag'es qui m'ont fait g^rand plaisir, et je vous prie de croire, mon cousin, que je suis votre très-bonne cousine (1).»
La déclaration officielle eut lieu à Paris , le 12 août 1722. Déjà Tlnfante, fiancée à Louis XV, était à Versailles et elle avait fait des deux dernières filles du duc d'Orléans son inséparable société, les traitant comme des enfants au-dessous de son âge, quoiqu'elles eussent le double du sien : de temps en temps elle leur demandait si elles étaient lasses de trop jouer avec elle et elle les tenait avec des lisières, sous prétextç de les empêcher de tomber. Quand elles se retiraient, elle les embrassait en leur disant : a Petites princesses, allez dans vos maisons et venez avec moi tous les jours (2). » Quand la déclaration de mariag^e fut connue (3), la jeune princesse dut song^er à quitter sans retard la France. Ce mariag^e plaisait d'une manière toute particulière à la reine d'Espagne. Elle fit illuminer l'Escurial et chanter un Te Deum ; en même temps elle écrivait au Rég'ent : « Le portrait de la princesse de Beaujolois que vous nous avez envoyé nous a tous
(1) De Saint-Cloud, le 15 août 1722» Vol. 320.
(2) Lettre de Dubois à Maulevrier, du 2 mai-s 1722, citée par Lemoate),
(3) Buvat dit qu'à oette nouvelle on commanda à Stocard, marchand rue Saint-Honoré, cent mille aunes de ruban.
MADBHOISBLLE 0£ BEAUJOLAIS. 355
charmés : on ne peut voir une plus charmante et plus aimable enfant. Son petit mari en a été transporté de joie et il est trop heureux d'avoir une si charmante princesse(l). » Â Madame, elle mandait : « Son petit mari en est fou et il attend avec beaucoup d'impatience le moment heureux de la voir (2) . » La princesse des Âsturies enfin adressa ce compliment à sa mère, le 31 août :
« Je partage très-sincèrement avec vous , ma chère mère, la joie du mariage de ma sœur de Beaujolais avec M. Tlnfant don Carlos; j'en suis fort touchée par l'intérêt que vous y prenez, par la nouvelle union qui naît de là entre les deux couronnes , par l'excellente acquisition que fait ma sœur d'un prince tout à fait beau et plein d'espril, par le renfort de bonne compagnie qui me viendra. En voilà assez avec ce que je reçois d'amitié du roi, de la reine, de mon cher prince pour mettre le comble à mon bonheur. Que faut-il de plus ? que Monsieur mon père et vous continuiez de vous bien porter et de m'aimer avec une tendresse qui soit à l'épreuve du temps et de Tabsence. »
La reine désirait vivement obtenir un bon établissement en Italie pour son fils aîné, et elle trouvait un puissant appui dans la combinaison d'une nouvelle union avec la France ; mais un motif plus personnel et bien autrement important pour elle la
(i) Du 27 août^ Tol. 320.
(2) Du 28 août.
g*uidait : elle avait toujours regpardé « avec horreur, nous dit Saint-Simon, Tétat des reines d'Espagpne veuves ». Elle g*ouvernait absolument son mari et la pensée de se trouver sans situation à la mort de ce prince lui semblait intolérable.En procurant à son fils une situation considérable en Italie^ elle pensait en même temps s'assurer, en cas de malheurs, un abri suffisant « pour s'y consoler en petit de ce qu'elle y perdroit en g^rand » . La combinaison ne manquait pas d'habileté, mais, comme le dit encore Saint-Simon , « on vit malheureusement bientôt après que ces mariag^es simplement conclus et sig^nés avec l'Espag^ne n'avoient pas été faits au Ciel. »
La déclaration de ce mariag^e amena toute une révolution de palais. Le 10 août le Régnent vint chez le roi, au matin, et pria le maréchal de Villeroy de s'éloigner un moment, ayant à parler en secret à Louis XV. Le maréchal s'y refusa avec hauteur : le duc d'Orléans se retira sans se plaindre autrement, mais à trois heures il le faisait arrêter. Mathieu Marais, en rapportant cet événement et en mentionnant ensuite l'annonce officielle du mariage de Mademoiselle de Beaujolais, ajoute : « G'étoit là le secret que le Régent vouloit dire au roi(l). » Le contrat fut signé au Louvre, le 27 novembre, en présence de M. de Laulès, ambassadeur extraordinaire ad hoc, et nous mentionnerons avec plaisir ce
jugement du même Marais : « Celte princesse est très-jolie, bien faite et a beaucoup d*esprit. UEspagne nous prend ce que nous avons de meilleur (1).» A propos du départ de la princesse il ajoute : « Dieu la conduise et fasse d'elle un lien de paix avec la princesse des Asluries, sa sœur ! Tous ces mariag^es se font pour gagner TEspag'ne, mais peut-être nous la feront-ils perdre, et ces jolies princesses françoises redonneront au roi d'Espagne du goût pour le pays où il est né. »
La duchesse de Duras fut choisie pour accompagner la jeune princesse, avec la duchesse de Fitz- James (2), madame de Saint-Germain et Talon, évêque aumônier du roi ; un détachement de gardes du corps Tescorta comme de coutume (3). Elle partit le le r' décembre 1723 (4) : son père et son frère la conduisirent jusqu'au Bourg-la-Reine. En traversant la Gironde à Blaye, elle faillit périr et vit le navire où elle allait monter brisé par la tempête.
La municipalité de Bordeaux fit préparer pour la princesse une « maison navale » ; on la reçut au bruit du canon, avec harangue et toute la bour-