‹ Les Fils de DieuChapitre 12 sur 51 · A VAN Y · texte numérisé non relu

A VAN Y

Vois, la nuit s'avance, laisse-moi partir, car en nous voyant seuls ensemble, les esprits des bois vont nous envoyer mille propos moqueurs.

AVRITA.

Je t'appelais Avany la belle, mais je ne veux plus te nommer qu'Avany la cruelle?... Pourquoi repousse -tu mon amour? Au bout de ce sentier, est ma maison, construite sur les bords d'un étang, dans les eaux duquel se joue un couple de cygnes noirs, viens, je veux te les donner?...

AVANY.

Quoi! tu portes ta main profane sur mon pagne!... Redoute ma colère !... Mais non ! tu me vois à tes pieds, écoute mes supplications,... la nuit trouble mes sens, j'ai peur... accompagne-moi près de ma demeure, et je croirai à ton amour.

AVRITA.

Partons, je le veux bien, mais c'est pour la dernièret fois que tu as entendu mes paroles... Je suis seul en la maison de mon père pour lui fermer les yeux, et accomplir sur sa tombe les cérémonies funéraires. Avant peu on entendra une voix se désoler, et semblable à l'éléphant qui a perdu son nourrisson , mon père se lamentera près du bûcher de son fils...

AVANY.

Eh quoi, tu veux mourir ?

AVRITA.

Je presserai sur mes lèvres la fleur du calpa, et pour moi commencera la nuit sans réveil...

AVANY.

Tu ne feras point cela.

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AVRITA.

Dès ce soir; à l'heure ou Ma montera silencieusement dans le milieu du ciel, j'irai cueillir les fleurs.

AVANY.

Je t'aime, j'accepterai le tali de tes mains, et je mangerai le riz grillé sous la vérandah de ta maison. Je ne veux pas que tu meures.

AVRITA.

Tu pleures, Avany, laisse-moi boire dans un baiser, les perles qui s'échappent de tes longs cils...

AVANY.

J'ai peur!...

AVRITA.

Pourquoi trembles-tu dans mes bras ?

AVANY.

Par pitié, laisse-moi!

AVRITA.

Tiens, reçois ces caresses, et ces baisers brûlants sur ton cœur.

AVANY.

Où me cacher!...

AVRITA.

Ne crains rien, tout est silencieux autour de nous.

AVANY.

Songe, songe à mon père... Il ne m'écoute plus !

AVRITA.

Laisse, ma bien- aimée, ton beau corps s'incliner sous mon étreinte...

AVANY.

Il a brisé ma ceinture !

AVRITA.

Libre de ces voiles importuns, reçoit maintenant, ma chère Avany, le premier baiser de ton époux.

Ne dirait-on pas une idylle de Théocrite? tout dans ce petit morceau, pensées et forme poétique rappelle le génie grec La filiation indoue de la pastorale et de l'églogue ne peut pas plus être mise en doute que celle de la fable que les Athéniens avouaient eux-mêmes avoir empruntés aux Syriens, c'est-à-dire à l'Asie. Ce genre de poésie n'est logique qu'aux époques patriarcales, quand les mœurs qu'il décrit sont encore en honneur, mais il n'avait pas plus sa raison d'être au siècle de Périclès, qu'aux siècles d'Auguste ou de Louis XIV. Chants naïfs des premiers âges, où la vie de l'homme s'écoule au milieu des champs et des troupeaux, les églogues, pastorales, et autres bucoliques ne sont plus de leur temps dans la bouche de Théocrite, de Virgile, de Ronsard ou de Ghénier. Et c'est avec raison que nous ne trouvons dans l'Inde, ce genre de poésie, que dans lePrâsada qui est le recueil de toutes les traditions religieuses et poétiques de l'époque patriarcale. C'est pour cela également que nous avons placé la pastorale de Viradj-Snatadans cette première partie de notre œuvre.

Ce genre si complètement abandonné aujourd'hui, ne fut certainement admis par les poètes grecs et latins que par respect pour la tradition. Et l'histoire nous apprend que Théocrite, qui le révéla à laGrèce, l'avait apporté de l'Egypte et de l'Asie où il avait passé la plus grande partie de sa vie.

Il est à peu près certain que l'œuvre de ce poëte, ne fut que l'imitation d'œuvres plus anciennes, qu'il recueillit dans ses voyages. — La connaissance plus approfondie du samscrit et la traduction de tous les ouvrages que nous a légué l'Inde ancienne, prouveront avant peu, que l'antiquité grecque a copié aussi servilement l'antiquité indoue, en philosophie et en littérature, qu'elle-même a été copié par nous.

Il est une filiation pour l'esprit comme il en est une pour les races. Toutes les nations procèdent les unes des autres,

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il suffit de retrouver la première empreinte, le point de départ du sillon.

Ainsi pour la fable :

La Fontaine a copié Phèdre, Phèdre a copié Babrias, Babrias à copié Ésope, Esope a copié le fabuliste indou Pilpay de l'époque royale, Pilpay a copié Ramsamyayer de l'époque brahmanique, et Ramsamyayer a copié Casyappa de l'époque patriarcale. Voilà une généalogie indiscutable, car les œuvres de ces différents fabulistes nous sont restées et il suffit de les interroger pour se convaincre qu'aucun d'eux n'a pris la peine de dissimuler son imitation.

La même filiation existe et se peut démontrer pour toutes les autres branches de la littérature, de la philosophie et des arts.

De l'étude de l'Inde ancienne, est sortie pour nous la conviction que la fable fut le drame de l'âge patriarcal; n'osant mettre en scène l'homme et ses vices, les premiers moralistes se servirent des animaux à qui ils prêtèrent nos qualités et nos défauts pour flétrir par un moyen détourné, ce qu'ils ne pouvait attaquer de face, ou donner d'une manière attrayante des leçons de morale usuelle.

Quand la famille et la tribu furent devenue peuplade, et qu'il n'y eut plus à craindre de frapper trop directement tel ou tel membre d'un même clan, la fable fut abandonnée pour la satire des mœurs, et les premiers essais de comédie se produisirent.

La tragédie ne vînt que beaucoup plus tard, et seulement, lorsque les hommes eurent appris des prêtres et des rois l'art de s'égorger pour la plus grande satisfaction de leurs maîtres.

Le drame poétique de l'Inde exige une étude particulière, que nous aurons peut-être le loisir de lui consacrer plus tard.

Terminons, par deux fables empruntées à Casyappa, cette course, à travers les premiers âges de la haute Asie, si rapide, que c'est à peine si nous avons eu le temps de tracer les grandes lignes de notre sujet.

Ce que nous ambitionnons par-dessus tout, c'est de bien

faire connaître l'Inde, d'indiquer le plus possible les sources originales, où nos ancêtres ont puisé, de vulgariser le plus de faits, le plus de choses, le plus de preuves destinées à établir notre filiatton et la maternité de l'Inde, à démontrer enfin que la civilisation philosophique, morale, littéraire et surtout religieuse des temps modernes, n'est pas un progrès sur le passé, et que l'âme bien interrogée, a de tous temps su développer les vérités immortelles dont Dieu lui a donné la notion.

Ce que nous tenons à prouver c'est que l'homme des premiers âges, fut honnête, vertueux et bon parce qu'il fut libre, que de cette époque datent les idées les plus simples et les plus sublimes sur Dieu et la morale, que toutes les sectes religieuses prétendent aujourd'hui avoir inventées, et que le règne du prêtre et du roi, fût le signal de la dégradation humaine.

Depuis six mille ans et plus nous éteignons les bûchers sacerdotaux avec notre sang. Depuis six mille ans et plus, nous payons aux rois le droit de respirer, d'engraisser leurs valets et de nous agenouiller dans la poussière... Il est temps de suivre le chemin que nous trace la jeune Amérique!...

Le jour où chacun sera convaincu en France, que l'Inde a été tuée par le brahme, l'Egypte par les hiérophantes, Israël par les lévites... et qu'ainsi finira tout peuple qui subira le joug sacerdotal...

Le jour où chacun connaîtra bien l'origine de toutes ces révélations, et de tous ces rédempteurs qui depuis des siècles se copient les uns les autres. Arrachant Dieu aux mains qui l'exploitent, nous saurons, à l'imitation de nos premiers ancêtres, lui rendre le pur hommage qui lui est dû, et les peuples ne se laisseront plus parquer comme des troupeaux sous l'autorité despotique d'un maître, au nom d'un Dieu dont on voile l'image par de grossières superstitions, delà famille dont on viole les droits, de la propriété dont on méconnaît les devoirs. . .

Ecoutez cette fable de Gasyappa : ce n'est pas seulement un des plus vieux monuments littéraires de l'histoire de l'humanité, c'est aussi un enseignement, car en voyant com-

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ment une simple allégorie successivement imitée par tous les fabulistes jusqu'à La Fontaine est arrivée jusqu'à nous, on comprendra mieux, comment les superstitions religieuses inventées par les brahmes dans l'intérêt de leur puissance ont pu se perpétuer, d'âge en âge, adoptées par les prêtres de tous les cultes.

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