L IDÉE DE DIEU DANS L INDE
mort des dernières souillures par la prière, et l'on demandait à Dieu de l'admettre au séjour des bienheureux.
Matin et soir, au coucher et au réveil ainsi qu'avant chaque repas, le père de famille implorait la bénédiction de Brahma, et deux grandes fêtes par année, à l'époque des semailles et des moissons, plaçaient les fruits de la terre sous la protection divine :
« O Brahma commande aux vents qui viennent de l'ouest de respecter le travail mystérieux de la terre... »
Et après la récolte, remerciaient Dieu de l'avoir faite belle et abondante, et l'homme humble de cœur, lui demandait d'être purifié par cette nourriture qu'il tenait de sa bonté.
« O Seigneur... fais que ces fruits et ces grains, que tu nous as donnés, purifient notre corps, comme la prière et la méditation de ton nom, purifient l'âme. »
Et c'était tout... Et ces hommes des premiers âges, se trouvaient parfaitement en règle avec leur créateur, en suivant les données que la conscience et la raison leur révélaient, comme les plus simples et les plus dignes de l'idée de Dieu.
On n'avait point encore imaginé, sous le nom d'Être suprême, ce fantôme-épouvantail dont toute la joie fût de répandre le sang, qui pour un mot faisait massacrer des tribus entières, qui fit son culte incompréhensible et stupide pour mieux asservir l'intelligence en la faussant, et brûla les corps quand l'intelligence refusa de se soumettre...
Triste invention du prêtre, qui comme le belluaire, ne peut dominer que par la peur et l'abrutissement.
Combien de siècles se sont écoulés? des milliers de générations d'hommes ont disparu, les bûchers se sont éteints sous le sang des victimes, les rois lassés de servir de bourreaux, ou emportés par la tourmente des haines amoncelées, n'ont plus le pouvoir, ou n'osent plus frapper, proscrire, massacrer sur un signe...
Mais lui, l'homme des hécatombes, l'homme des bûchers, l'homme du passé sanglant, celui qui a tué Dieu pour se
mettre à sa place sur l'autel. . . Il est toujours là, luttant avec acharnement, disputant pied à pied chaque lambeau de son pouvoir qui s'envole, n'ayant qu'un souci, qu'une idée, qu'un but, tenir sous sa main le monde assoupli et dompté !...
Que lui importerait qu'il râlât, qu'il lut comme un cadavre sous son pied, pourvu qu'il ne sentît plus ce cadavre tressaillir au saints noms de raison, de progrès et de liberté.
Et chose étonnante si tous les Torquemada et leurs séides couronnés, ne sont plus là pour dire au peuple agenouillé : Crois, obéis ou meurs, si leurs successeurs n'osent plus se faire précéder de tortures et de supplices, au nom d'un Dieu de paix et de pardon, ce n'est pas qu'ils aient renoncé à ces antiques moyens de domination... c'est qu'ils ne peuvent plus les employer...
Rendez-leur un pouvoir incontesté, rendez-leur la force... et vous verrez de nouveau, les brahmes massacrer les bouddhistes, les bouddhistes et les mages massacrer ceux qui ne voudront point se soumettre à eux, les hiérophantes ensanglanter l'Egypte, les lévites massacrer les Hébreux au moindre signe d'indépendance, et les prêtres de Rome ressusciter les proscriptions, les tortures, le saint -office et les bûchers.
Gela ne date que d'hier :
J'étais à Goa, la vieille ville indo-portugaise des Albuquerque, je connaissais les sombres et cruels souvenirs laissés par l'inquisition portugaise dans l'Inde, qui nulle part ne fut plus acharnée, et plus rigoureuse, et dont le pouvoir ne prit fin qu'en 1815, grâce aux Anglais qui ne rendirent Goa, dont ils s'étaient emparés, qu'à cette condition. Je résolus d'aller visiter dans la vieille ville, distante de quelques lieues de Villanova de Goa, ou Pandjim- comme la nomment les indous, le palais des grands inquisiteurs, et les prisons du saint- office, je désirais voir par moi-même, à quarante-cinq ans de distance seulement de sa suppression, s'il ne me serait point possible, de trouver encore quelques restes, quelques vestiges, parlant aux yeux, de cette épouvantable domination religieuse.
L'Indou est le peuple le plus attaché que je connaisse
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à ses croyances et à son Dieu, il est persuadé de l'excellence de son culte, et ce en quoi il a parfaitement raison à mon sens, répond ivariablement à toutes les tentatives des missionnaires : Vous adorez Dieu avec des paroles, et moi avec d'autres, mais en résumé, c'est toujours à Dieu que cela s'adresse; à quoi me servirait d'abandonner ma manière de parler à Dieu, qui est celle de mes ancêtres, pour prendre la vôtre qui est celle d'étrangers qui ne sont pas de ma race? Pourquoi ne me demandez-vous pas aussi d'abandonner ma langue pour parler la vôtre, et de quitter mes habits si commodes pour la chaleur, pour porter les vôtres qui sont faits pour le froid?...
Aussi n'y a-t-il dans l'Inde entière, en dehors des parias à qui les jésuites servent de petites pensions pour se faire catholiques, et qui ne vont à l'église, bien entendu, qu'autant que les appointements sont payés régulièrement, d'autres chrétiens que ceux faits par l'inquisition portugaise au moyen du fer et du feu.
Le Portugal ne comptait presque, au siècle dernier, dans ses possessions heureusement fort restreintes, que des catholiques. Quiconque était amené dans les prisons du saint-office, n'en sortait que convertit ou mort!...
Combien de ces malheureux, après avoir résisté avec courage aux premiers supplices, finissaient par céder aux horribles tortures qu'on arrivait par degrés à leur imposer, et sortaient de là incapables de tout travail e-t affreusement mutilés...
Oui !... mais le Seigneur devait être content! Quand ils étaient entrés, ils s'appelaient Rama, ou Moutoussamy, et possédaient l'usage de leurs membres...
Quand ils sortaient, ils s'appelaient Joseph ou Pacôme, et étaient estropiés!...
Ignoble profanation de tout ce qu'il y a de grand et de saint sur la terre, épouvantables folies sacerdotales!... Et cinquante année à peine me séparaient de ces actes, que l'humanité d'une nation étrangère avait seule fait cesser.
Je ne trouvais que peu de choses à observer dans les prisons du saint-office, cellules, cachots, oubliettes, puits et ca-
bb LES FILS DE DIEU.
veaux, étaient envahis par les arbustes, les lianes et les plantes de toute espèce, à tel point qu'il eut été imprudent à cause des reptiles de se hasarder à y pénétrer. La main du temps semblait s'être hâtée de voiler ces lieux sinistres, et de répandre à profusion des flots de verdure et de fleurs, là où avaient coulé tant de larmes, où avaient éclaté tant de sanglots.
Seule la chambre de/torture, déblayée sans doute à l'intention des visiteurs, permettait au souvenir de celui qui s'y égarait un instant, de reconstituer quelques épisodes affaiblis des scènes sauvages qui avaient dû s'y passer...
Au moment où je sortais de ces ruines, je vis venir à moi cinq ou. six malheureux qui me firent détourner la tète avec dégoût. Tous étaient affreusement estropiés et mutilés, et à quelques années près, paraissaient du même âge, de soixantedix à soixante-quinze ans environ. L'un rampaitplutôt qu'il ne marchait, le corps supporté par quatre moignons informes, tenant entre ses dents une moitié de coco en guise de sébille... Un autre n'avait plus de langue ni d'yeux... Un troisième avait les mains coupés; un autre encore avait eu les pieds broyés dans les brodequins de la torture... Ils étaient là, me demandant l'aumône avec des sons et des cris inarticulés... et je laissais tomber mon offrande les larmes dans les yeux, la rage dans le cœur 1...
C'étaient les dernières victimes des prêtres de Rome à Goa!...
L'heure est venue d'arracher le masque à tous ceux qui se servent de Dieu pour voiler leur ambition, leurs vices et leurs crimes, qu'ils soient brahmes, bonzes, mages ou lévites.
L'heure est venue de leur prouver qu'ils ont une origine commune, et que leur ténébreuse association, en se transmettant d'âge en âge les mêmes mystères, les mêmes superstitions, les mêmes croyances grossières, qu'ils faisaient adopter de la plèbe ignorante, n'a eu pour but que d'éterniser son pouvoir et de faire vivre ses adeptes en dehors des dures lois de travail et de souffrance, qui pèsent si lourdement sur le reste des hommes. Parasites dansles sociétés antiques, parasites dans les sociétés modernes, voilà leur rôle.
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Ils ont débuté seuls d'abord, ayant arraché par obsession, par habileté, par peur, le pouvoir civil et religieux dans la famille, de la famille dans la tribu, de la tribu dans la peuplade, ayant appelé autour d'eux tout ce qui préférait à la peine, la vie plantureuse aux dépens du travail des autres... Puis les rois sont venus, mettant par instant en péril leur domination, mais l'alliance a toujours fini par se faire entre gens si bien faits pour s'entendre... Et vous pouvez ouïr d'ici les plaintes des peuples qu'ils ont tués... Le monde entier a râlé sous le prêtre. L'Orient est mort, ses peuples ne comptent plus dans la vie humaine. Mais TOccident a secoué le moyen âge, les cendres de Jean Huss et de Savonarole ont fait éclore des combattants. L'heure n'est pas loin où quiconque essayera encore de tailler Dieu à sonimage, de mendier en son nom, en son nom d'agiter lesconsciences et les places publiques, ne trouvera plus sur son chemin ce peuple, qui le regardait passer à genoux aux temps cle sa décrépitude et de son obéissance servile aux caprices d'une théocratie qui n'a régné que par la corruption, le sortilège et le mensonge.
Bacon disait en son temps : Pourquoi monter au sommet d'une tour pour regarder un brin d'herbe, agenouillez-vous près de lui, tout au contraire pour l'observer de plus près... Et la science moderne était née. On étudia le brin d'herbe de près, on analysa les causes, on comprit les effets, et la nature interrogée parla raison lui livra ses secrets...
Soumettons de même toute science religieuse à la raison, remontons du sorcier au thaumaturge, au magicien, au prophète, aux incarnations, aux fils de Dieu, prouvons jusqu'à l'évidence, que toutes ces choses ne sont qu'inventions de prêtres. Et descendant enfin dans notre conscience dégagée de toutes les superstitions, de toutes les ruines du passé, nous pourrons retrouver les vérités immortelles qui y ont été déposées par le Dieu unique, tout de bonté et de miséricorde, qu'ont adoré les hommes des premiers âges, et que la corruption sacerdotale a si longtemps remplacé, par la superstitieuse image d'une divinité gardienne de son ambition et de ses intérêts. Revenons à la religion naturelle !