‹ Les Fils de DieuChapitre 33 sur 51 · FAKIRS ET BRAHMES MENDIANTS · texte numérisé non relu

FAKIRS ET BRAHMES MENDIANTS

« Heureux ceux qui vivent dans le complet renoncement d'eux-mêmes.

« La joie, la douleur, aucune sensation humaine n'existe plus pour eux.

« Ils ne voient plus, ils n'entendent plus, ils ne vivent plus, ils attendent la mort.

« Mais déjà par la pensée, ils sont absorbés dans le sein de Brahma. » (Rich-Vèda.)

Ainsi s'exprimait le véda, dépeignant au figuré la situation de l'homme juste, qui ayant renoncé à tout, attend sans crainte la mort qui doit être sa naissance en Dieu, suivant la belle expression de l'Hyranyagarba !

« Qu'il n'ait ni feu, ni domicile, qu'il aille, quand la faim le tourmente, mendier sa nourriture dans les villages, qu'il soit résigné, qu'il médite en silence, et fixe son esprit sur l'Être divin.

« Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire point la vie, qu'il atl^nde le moment fixé pour lui, comme le moissonneur qui attend son salaire. »

Ajouta Manou : et de ces deux textes, naquit une classe de dévots fanatiques, qui fut dans les mains des brahmes, un admirable instrument de despotisme.

Par les divisions de castes, la trinité, les mystères, les cérémonies, et toutes les obligations religieuses et civiles,

auxquelles ils avaient astreint les membres de chaque classe, ils avaient façonné le peuple à la croyance irraisonnée à l'obéissance passive; par les fakirs, ils frappèrent à tel point de terreur, et d'admiration en même temps, l'imagination populaire, qu'ils n'eurent bientôt plus autour d'eux que des esclaves...

On vit tout à coup, dans ces gigantesques fêtes du culte, qui réunissaient autour du brahmatma, dans la province d'Asgartha, des millions de fidèles agenouillés sous sa bénédiction, se produire des hommes amaigris par le jeûne, les macérations et les privations de toute nature, couverts de chapelets, de scapulaires et de saints amulettes , les yeux hagards, sombres et fanatisés...

Ils vinrent en public défier les tortures, défier la mort, les uns se précipitaient sous le char colossal qui portait la statue de la divine trimourti, traîné par vingt mille soudras, leurs os étaient broyés en un instant, leur sang inondait 3a terre, ils mouraient souriant, et la roue qui les écrasait, étouffait en même temps les dernières notes du cantique sacré qu'ils chantaient en l'honneur de Brahma... Et la foule se précipitait dans la poussière, pour recueillir une goutte de sang sur un morceau d'étaffe, une parcelle d'ossement, qui étaient précieusement conservés comme les bahagas sacrés (restes, reliques) de saints personnages, à qui leur mort ouvrait sans expiation, le séjour des bienheureux.

Les pagodes étaient encombrées de ces reliques, et une fois l'an elles étaient tirées de leurs châsses, et offertes à l'adoration des fidèles.

D'autres fakirs, qui n'étaient point destinés à mourir dans les cérémonies présentes, s'imposaient en attendant, le sourire sur les lèvres devant la foule émerveillée, les supplices les plus incroyables... l'un s'arrachait avec une tenaille les ongles des pieds et des mains, un autre se coupait la première phalange de chaque doigt, ou employait sa main droite à se couper la main gauche, qu'il jetait au milieu des assistants... Un autre s'arrachait les deux yeux, lentement, posément, et comme s'il eut pris un plaisir extrême à se livrer à pareille besogne... D'autres encore se coupaient la

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langue ou les paupières, les lèvres, le nez, les attributs de la virilité, ou bien se mettaient les deux pieds dans un brasier ardent, et ils laissaient leurs membres se carboniser, les yeux levés au ciel comme en extase, et sans donner l'appa^ rence de la moindre douleur...

Nous en avons vus, car ces coutumes existent encore dans l'intérieur de l'Inde, qui n'étaient plus que des troncs humains sans membres, et auxquels les Indous venaient rendre leurs devoirs, de plusieurs centaines de lieues à la ronde... Arrêtons-nous dans ces horreurs, explicables sans doute au point de vue physiologique, mais qui démontrent à quel point les brahmes s'étaient emparés de l'esprit de ces misérables, qui semblaient faire leur joie des plus affreuses tortures...

Il faudrait des volumes pour narrer convenablement, par quelle éducation première, par quels moyens, par quelle excitation des sens, les brahmes parviennent peu à peu à amener les fakirs dans cet état d'exaltation physique, qui les rend insensible à tout, et les fait se jouer ce la douleur. Tel n'est point le but de cet ouvrage... nous devons nous contenter de constater rapidement ce moyen d'influence brahmanique, dont on doit comprendre l'effet sur les imaginations ardentes des populations de ces brûlantes contrées.

Les excitations et les folies nerveuses des religieuses de Louvain, et des disciples du diacre Paris, ne sont rien auprès des phénomènes extraordinaires que les fakirs opèrent à volonté sur leur corps...

En répandant cette croyance, que, quiconque consentait à s'engager parmi les illuminés de la pagode, et à mourir pour la foi, était transporté dans le séjour de Brahma sans accomplir aucune autre migration sur la terre, et sans passer par l'enfer, les brahmes ont rendu leur mine inépuisable, et ils ont à toutes les époques d'autant moins manqué de fakirs, que toutes les castes sont admises dans cette congrégation, et que le dernier des soudras en y entrant devient égal aux brahmes...

Avant de passer dans la catégorie des fakirs, destinés à

illustrer les cérémonies du culte par leurs supplices et leur mort, les nouveaux engagés pratiquent duns la profondeur des pagodes, sous la direction des brahmes initiés, les sciences occultes.

Qu'on ne s'étonne point de ce mot, qui paraît ouvrir la porte au surnaturel; bien qu'il y ait dans les sciences appelées occultes par les brahmes, des phénomènes extraordinaires faits pour dérouter toute observation, il n'en est pas un qui ne se puisse expliquer, et qui ne soit soumis aux lois naturelles...

Nous ne pouvons, on le conçoit, nous égarer à rendre compte ici, des faits extraordinaires dont nous avons nousmême été témoin... Qu'il nous suffise de dire qu'en matière de magnétisme et de spiritisme, l'Europe en est encore à balbutier les premières lettres de l'alphabet, et que les brahmes sont arrivés, dans ces deux ordres d'idées, à des phénomènes vraiment stupéfiants... Quand on assiste à ces étranges manifestations dont on ne peut nier la puissance, sans en saisir la loi que les brahmes se gardent bien de dévoiler, l'esprit s'égare, on a besoin de fuir et de se soustraire au charme...

La seule explication que nous ayons pu obtenir sur ce sujet, d'un brahme savant avec qui nous étions fort lié d'amitié cependant, est celle-ci : « — Vous avez étudié la nature physique, et vous avez obtenu par les lois et les forces de la nature des résultats merveilleux, la vapeur, l'électricité, etc.... Nous, depuis vingt mille ans et plus, nous étudions les forces intellectuelles, nous avons trouvé leurs lois, et nous obtenons, en les faisant agir seules ou de concert avec la matière, des phénomènes encore plus étonnants que les vôtres. »

Et de fait nous avons vu des choses qu'on ne raconte point, pour ne pas faire douter de son intelligence à ses lecteurs ;.. . mais enfin nous les avons vues... Et vraiment, on comprend comment en présence de pareils faits, le monde ancien, qui ne se doutait pas qu'il n'y avait là que des phénomènes d'exaltation nerveuse poussée jusqu'au délire, ou des états d'insensibilité et de catalepsie produits

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à volonté, ait cru aux possédés du diable et aux exorcismes...

Lorsque les fakirs étaient d'une force suffisante, et 'pouvaient produire au gré de leur volonté les choses étranges qu'on leur avait enseignées; on les faisait voyager par petits groupes sous les ordres de quelques brahmes mendiants, sectaires ignorants, mais aussi fanatisés qu'eux; et ils s'en allaient le long des chemins, par les aidées et les villes, opérant leurs sortilèges, que la foule prenait pour des miracles de bon aloi, produisant leurs phénomènes d'exaltation sur les natures nerveuses et prédisposées, chassant ensuite le démon en grande pompe, et leurs tours achevés, ils mendiaient avec les brahmes qui les conduisaient, au profit de la pagode... Ce n'était pas assez de l'impôt : il fallait appauvrir le peuple par tous les moj^ens, et on lui enlevait, par le prestige religieux, ce que la perception civile lui avait laissé...

Il ne fallait pas que le vaysia devint trop riche, que le soudra pût amasser; l'influence sociale est toujours à la caste qui possède, et les prêtres voulaient être seuls à posséder, pour être seuls à gouverner...

Cependant ces fakirs, ces brahmes mendiants avaient encore quelque chose de grand : quand ils se flagellaient, la chair s'en allait par morceau, le sang ruisselait sur la terre... Mais vous, que faites-vous donc aujourd'hui, cordeliers, capucins, franciscains, qui jouez au fakir, avec vos cordes à nœuds, vos silices, vos haires et vos flagellations à l'eau de rose, vos pieds nus et vos mortifications pour rire,... fanatiques sans foi, martyrs sans supplices? N'a-t-on pas le droit de vous demander si c'est pour obéir à la loi de Dieu que vous vous enfermez derrière d'épaisses murailles, et que vous échappez à la loi du travail qui pèse si durement sur le reste des hommes?... Allez, vous n'êtes plus que des mendiants !

Rome a beau canoniser le bienheureux Joseph Labre, qui partagea sa vie entre la vermine et l'aumône sous les portiques des pagodes de la cité éternelle. Les héritiers des brahmes indous n'arrêteront point la marche des sociétés mo-

dernes qui tendent à revenir à la simplicité des croyances primitives, et qui bientôt n'admettront plus de sanctification en dehors du travail.

Les peuples qui ne veulent pas en arriver là, sont absorbés par l'oisiveté, ils meurent de leurs parasites...

L'Inde râle sous le joug étranger pour n'avoir pas eu la force de secouer ses prêtres, ses fakirs, ses reliques, ses sorciers, ses thaumaturges et ses moines mendiants. ..

Nous n'avons qu'à nous agenouiller sous la main de Rome et de Loyala, si nous voulons finir de même...

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