DEVOIRS DE L'ANACHORÈTE ET DU DÉVOT ASCÉTIQUE
(Manava-Dharma-Sasira, livre de la loi de Manou).
f Le personnage sanctifié, qui a passé sa vie dans l'étude des livres saints, et qui se voit en sa vieillesse, seul en sa
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maison doit, pour se purifier et se rendre maître de ses sens, se retirer dans la forêt, et y vivre suivant la règle prescrite.
o II est également permis au chef de famille, bien qu'il ait des enfants, de se retirer dans les forêts pour y mener la vie cénobitique, mais seulement quand ses cheveux ont blanchis, que sa peau s'est ridée, et qu'il a sous les yeux, les fils de ses fils. Renonçant à tout, qu'il confie sa femme à ses fils ou qu'il l'emmène avec lui.
« Que l'ermite emporte avec lui le feu consacré, et tous les objets employés dans les sacrifices, qu'il quitte son village, la maison où il est né, et se retire dans le désert pour y finir sa vie dans les privations.
« Qu'il offre les cinq grands sacrifices à Dieu, à la création, à la rédemption, à la mort et à la vie future avec les grains sauvages, les racines et les fruits, qui sont la seule nourriture permise aux personnages sanctifiés.
« Qu'il ne se vêtisse qu'avec l'écorce des arbres, ou la peau des animaux, qu'il laisse pousser ses cheveux, sa barbe et ses ongles, et les poils de son corps.
« Qu'il trouve le moyen sur sa chétive nourriture, de faire des aumônes, et qu'il offre de l'eau, des racines et des fruits à ceux qui viennent le visiter dans sa retraite.
« La lecture du véda doit être sa principale occupation, qu'il endure toutes les souffrances sans se plaindre, qu'il soit bienveillant, compatissant à l'égard des autres, donne toujours, et ne reçoive jamais.
« Qu'avant de cuire sa nourriture, il l'offre à Dieu suivant le mode vitana, et qu'il renouvelle le sacrifice prescrit en l'honneur de la création, chaque jour de nouvelle lune.
« Qu'il ne manque jamais d'offrir le sacrifice des moissons à l'époque du grain nouveau, et accomplisse tous les quatre mois, aux changements de saison, les cérémonies consacrées.
« Avec les grains purs qui servent de nourriture aux saints personnages, et que l'on récolte au printemps et en automne, qu'il prenne soin lui-même de faire selon le mode prescrit les gâteaux destinés à être offerts sur l'autel.
« Après avoir offert à Dieu cette nourriture pure, qu'il tire
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de la forêt, qu'il la mange avec le sel qu'il a ramassé, et cette nourriture purifie son âme et la fortifie.
« Il peut offrir ainsi et manger les graines potagères, qui viennent dans l'eau et sur la terre, les fleurs, les racines, les fruits des arbres et l'huile produite par les fruits.
« Qu'il évite le miel, le beurre, la viande, les végétaux qui poussent sur le bois mort, et que dans le mois d'asouina (août), il jette toutes les provisions de grains, de racines et de fruits qu'il avait faites, ainsi que ses vieux vêtements.
« Quand même il souffrirait de la faim, il doit s'abstenir de tout ce qui pousse dans les champs labourés, bien qu'il eût l'autorisation du propriétaire; il ne doit rien accepter non plus, qui soit fabriqué par la main de l'homme.
« Il peut manger ses aliments cuits ou tels qu'il les récolte sur la terre, ou aux branches des arbres, et se servir de deux pierres en guise de pilon pour les écraser.
« Il peut faire sa provision pour un an, pour six mois, pour un mois, pour un jour. Mais il est mieux de ne ramasser ses grains que pour un jour.
« Il faut prendre sa nourriture tous les jours, soir et matin, mais il est mieux de ne manger qu'une fois tous les soirs, et même que tous les deux jours seulement.
« Les personnages qui sont arrivés au plus haut degré de sainteté, ont suivi les règles de la tchândrayana, qui consiste à manger quinze bouchées le premier jour de la lune, et d'aller en diminuant, de sorte qu'une seule bouchée soit mangée le quatorzième jour et que le quinzième soit consacré au jeûne. Il faut agir de même, pour les quinze jours de la lune qui décroît.
« Pour observer strictement son devoir, l'ermite ne doit vivre que de fleurs et de racines sauvages, et de fruits tombés des arbres par eux-mêmes, et que le temps a mûri.
« Que pour prier, il se couche sur la terre nue, ou se relève sur les genoux, ou se tienne incliné sur les pieds, fuyant les positions agréables, et qu'il fasse ses ablutions trois fois par jour.
« Pendant la saison chaude, qu'il s'expose tout nu aux ar-
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deurs du soleil; pendant la saison des pluies, qu'il soit sans abri contre les torrents d'eau qui descendent du ciel et des montagnes; et pendant la froide saison, qu'il n'habite que les lieux malsains et humides.
« Que trois fois dans le jour, après les ablutions prescrites, il invoque le nom de Dieu, soumette son corps aux austérités les plus rigoureuses et flagelle jusqu'au sang sa substance mortelle.
« Arrivé à ce degré de mortification, qu'il éteigne le feu consacré et se couvre de ses cendres, qu'il n'ait plus ni demeure, ni abri, ne vivant plus que de racines crues et de fruits aigres.
« Exempt de tous désirs sensuels, chaste comme un novice, qu'il n'ait d'autre lit que la terre, d'autre habitation que le pied des arbres.
« Qu'il ne demande l'aumône qu'aux autres anachorètes et aux pères de famille à qui il a été permis de se retirer dans la forêt, et, si on lui offre quelque nourriture, qu'il n'en reçoive pas plus que ce que contient une feuille ou le creux de la main...
« Celui qui a ainsi dégagé son corps de tout attachement charnel, par l'étude des livres saints, la prière, les mortifications et l'aumône, peut attendre sans crainte l'heure d'être admis dans le séjour de Brahma.
« Lorsque l'anachorète a passé ainsi la troisième partie de sa vie, quand il ne lui reste que peu de temps à vivre, qu'il quitte la forêt voisine des lieux habités, pour se retirer dans les lieux déserts, incultes, habités seulement par les bêtes fauves, qu'il embrasse la vie ascétique, renonçant même au souvenir de toute affection.
« Là passant ainsi dans ce quatrième ordre, qui est le renoncement suprême à tout, l'homme est sûr d'obtenir après sa mort le plus haut degré de félicité... »
La traduction du chapitre entier, consacré par Manou aux règles imposées à cette seconde phase de la vie cénobitique, nous entraînerait dans d'inutiles redites, nous allons nous borner à citer les passages qui ne forment pas
double emploi avec les recommandations déjà faites aux premiers ermites parle législateur indou.
« Après avoir accompli le sacrifice de pradjâpati, qui est le renoncement à tout, après avoir éteint le feu du sacrifice, n'emportant qu'un bâton et une aiguière, qu'il s'éloigne des régions habitées, qu'il embrasse la vie ascétique, celui qui désire arriver resplendissant de gloire au séjour céleste.
« Qu'il soit toujours seul, sans autre compagnie que sa pensée, car, pour obtenir le suprême bonheur, il doit abandonner tout et être abandonné de tous, coucher sans vêtements sur la dure, ne parlant pas, fixant son esprit sur l'Être divin, tel est l'état dans lequel doit se trouver le saint personnage deux fois régénéré qui approche de la délivrance finale.
« Qu'il ne désire point la mort, qu'il ne désire point la vie, et ainsi qu'un moissonneur qui, le soir venu, attend paisiblement son salaire à la porte du maître, qu'il attende que son moment soit venu.
« Qu'il purifie ses pas en regardant où il met le pied, qu'il purifie l'eau qu'il doit boire afin de ne donner la mort à aucun animal, qu'il purifie ses paroles par la vérité, qu'il purifie son âme par la vertu.
« Qu'il supporte avec patience, et sans jamais les rendre, les mauvaises paroles, les injures et les coups. Qu'il se garde surtout de conserver de la rancune à qui que ce soit au sujet de ce misérable corps.
« Méditant avec délices sur l'Ame suprême (Brahmatma), n'ayant besoin de rien, inaccessible à tout désir des sens, sans autre société que son âme et la pensée de Dieu, qu'il vive ici-bas dans l'attente constante de la béatitude éternelle.
« Il ne doit jamais chercher à se procurer sa subsistance en expliquant les prodiges et les présages, ni au moyen de l'astrologie ou de la chiromancie, ni en donnant des préceptes de morale casuiste, ou en interprétant l'Écriture sainte.
« Qu'il considère avec attention, pour mieux sanctifier sa vie, les transmigrations des hommes, qui sont causées par
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leurs actions coupables, leur chute dans l'enfer et les tourments qu'ils y endurent.
« Celui qui est doué de cette vue sublime n'est plus captivé par les actions d'ici-bas, celui qui est privé de cette vue parfaite, n'étant point assez purifié, est destiné à retourner dans le monde.
« Ce corps dont les os forment la charpente, à laquelle les muscles servent d'attaches, enduit de chair et de sang, recouvert de peau et contenant les excréments infects, soumis à la vieillesse, à la décrépitude, aux chagrins, aux maladies et à des souffrances sans nombre, doit être laissé avec bonheur par le juste.
« Tout disparaîtra dans la pourriture terrestre, seules les bonnes actions et l'âme ne passeront point. Mais la demeure céleste ne s'obtient que par la méditation de l'essence divine, car aucun homme ne recueillera le fruit de ses efforts s'il ne s'est élevé à la connaissance de l'Ame suprême.
« La sainte Écriture est un refuge assuré pour ceux qui la comprennent, et pour les esprits faibles qui ne la comprennent pas, tous ceux qui la lisent, sachant que c'est la parole de Dieu, arriveront à une éternité de bonheur.
« Le novice, l'homme marié, le prêtre, l'anachorète, et le dévot ascétique forment cinq classes que l'homme doit parcourir pour arriver, à l'instant de sa mort, à s'identifier avec Brahma.
« De même que toutes les rivières et tous les fleuves vont se confondre dans l'océan, de même tous les hommes de toutes les classes viennent s'absorber dans le sein de la divinité, mais, le cénobite et le dévot ascétique sont les seuls qui n'aient pas besoin de la purification funéraire par les sacrifices prescrits.
« Écoutez, ô hommes, quelles sont les vertus dont la pratique vous est recommandée pour obtenir sûrement un bonheur éternel au séjour céleste.
« La résignation, — l'action de rendre le bien pour le mal, — la tempérance, — la probité, — la pureté, — la chasteté et la répression des sens, — la connaissance de la sainte Écriture, — celle de l'Ame suprême, c'est-à-dire de Dieu, — le
culte de la vérité, — l'abstinence de la colère. Telles sont les dix vertus en quoi consiste le devoir prescrit !
« Celui qui, connaissant ces vertus, les a pratiquées, qui s'est adonné à l'interprétation du véda et du védanta, peut quitter ce monde sans crainte, tous ses péchés sont effacés, il n'a plus besoin de prières ni des cérémonies funéraires de son fils. Son âme sera recueillie par Brahma à la sortie de son corps, et, en subissant le jugement, il ne doit point trembler sous le regard de Dieu.
« Lorsque l'heure de la mort a sonnée pour lui, qu'il se fasse étendre sur une natte et couvrir de cendres, et que sa dernière parole soit une prière pour l'humanité entière qui va continuer à souffrir, alors qu'il sera réuni au père de toute chose.»
Telle fut la loi des cénobites et des anachorètes dans l'Inde des premiers âges, et celui qui s'y soumettait n'avait nul besoin de purification et de cérémonies mortuaires sur sa tombe; peu importait au personnage ainsi régénéré, de ne laisser derrière lui aucune postérité, de ne point voir se perpétuer sur la terre, et sa race et son nom, puisqu'il avait déjà renoncé à tout, et que par les souffrances imposées à son corps, et l'abandon de toute affection, il était sûr de parvenir au séjour céleste, sans passer par le lieu d'expiation, par l'enfer.
Ainsi nous voyons cette croyance religieuse de l'expiation des dernières fautes, dominer la primitive société patriarcale tout entière, convier l'homme au mariage, à l'étude de la divinité, à la purification par la prière et les cérémonies funéraires, ou, — sublime fiction, — par une vie tellement honnête et pure, que toute cérémonie d'expiation devient inutile.
Et ces vertus recommandées à l'homme, rendre le bien pour le mal, la chasteté, la probité, l'amour de la vérité, la tempérance, la résignation, l'amour de Dieu, où pourrait-on en trouver de plus belles, et quelle est la religion qui en copiant ces préceptes des livres sacrés des Indous, et des croyances des premiers âges, y ait ajouté un mot... Quel
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est l'homme, le prophète, le fils de Dieu, l'incarnation, parmi tous les gens qui ont joué à l'envoyé céleste, qui nous ait révélé une morale plus pure :
« Il faut purifier ses paroles par la vérité, et son âme par la vertu.»
Qu'on lise attentivement ces admirables prescriptions de Manou, à part une ou deux allusions, à la croyance superstitieuse de la tansmigration des âmes, le philosophe le plus spiritualiste, le moraliste le plus sévère en avouant qu'ils n'y pourraient ajouter rien, se demanderont avec étonnement, s'il n'est point vrai que jusqu'ici l'humanité ait tourné perpétuellement dans un cercle, oubliant le lendemain ce qu'elle avait conquis la veille; tantôt meurtrie par les invasions, tantôt systématiquement abrutie par les prêtres, et bouleversée périodiquement et fatalement par les grands cataclysmes de la nature.
Que nous sommes loin de Moïse, qui ne connut même pas l'immortalité de l'âme, qui n'eut pas la moindre notion du bien et du mal, puisqu'il ne sut enseigner au peuple d'esclaves qu'il soulevait, que le vol et les rapines par ordre de Jéovah ! et ne parvint à maintenir dans l'obéissance, cette horde de pillards que par des massacres périodiques.
Au moindre murmure contre son autorité, le législateur hébraïque s'en allait derrière quelque buisson , au sommet de quelque montagne un jour d'orage, car il cherchait toujours à mettre le tonnerre dans son jeu, puis il redescendait et faisait massacrer dix, quinze, vingt mille hommes, parce que le peuple d'Israël avait dansé autour d'un veau, ou s'était amusé avec des femmes chananéennes.
C'était l'ordre de Dieu !
Il est vrai que ce même Dieu si irritable sur la question du veau, et des femmes de Ghanaan quand il était de mauvaise humeur, était de bonne composition quand on savait le prendre, et un peu plus tard, en lançant son peuple sur les tribus ses voisines, Jéovah lui ordonnait de massacrer toutes les vieilles femmes qui n'étaient plus bonnes à rien,.
mais de réserver pour son usage, toutes les vierges, autem reservate vobis puellas.
Personne, croyons-nous, ne songera à rattacher à la loi de Moïse, le cénobitisme des premiers temps de l'Église chrétienne; l'initiation indoue ne saurait être contestée. Il est facile de prouver que les premiers adeptes qui se groupèrent autour des apôtres, et ces derniers eux-mêmes, ne furent que des initiés des mystères de l'Orient. Philon le Juif, Dosithée, Gérinthe, Simon que Pierre, surnomma le magicien, et une foule d'autres, tous leurs contempo* rains, le leur ont assez dit. — * Vous ne fondez pas une religion nouvelle renversant les croyances abandonnées à la plèbe, vous ne faites que vulgariser les mystères et les principes religieux, qui jusque-là dans tout l'Orient avaient été réservés aux prêtres et aux initiés dans l'intérieur des temples.
A l'époque où Jupiter, Minerve, Mars, Janus et Cybèle, ne trouvèrent plus d'adorateurs même dans les rangs de la foule, en plein siècle d'Auguste, la grande masse du peuple qui renia ses dieux, ne sut que mettre à la place, et s'abandonna avec fureur aux jouissances matérielles, qui seules lui parurent dignes d'occuper les loisirs de sa vie, et de remplir le vide que le scepticisme avait fait dans son cœur. Tout le monde fut épicurien, et dans ce culte des sens oublia l'âme, les sublimes traditions de la conscience, et la vie future...
Prêtez l'oreille : c'est Horace célébrant Lydie, le vin de Falerne et les repas sans fin; Ovide chantant l'art d'aimer, et Virgile qui ne voyait plus dans les dieux de la patrie que des machines poétiques, et Properce, et l'élégiaque Tibulle, et toute cette pléiade de grands hommes qui chantèrent la nature, ne sachant plus ou placer Dieu...
Mais au milieu de l'orgie romaine, quelques grands caractères avaient surgi: Brutus et Gassius étaient morts pour la République, Gaton pour la vertu, et Gicéron venait d'écrire le Devoir. Quelques groupes de stoïciens conservaient dans leurs cœurs, les traditions du bien pour le bien qui leur venaient de l'Asie; tout ce qui croyait encore aux destinées
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futures revenait à l'unité de Dieu et aux croyances primitives, de toutes parts l'œuvre des prêtres s'écroulait avec les milliers de dieux qu'elle avait inventés dans l'intérêt de son despotisme.
Alexandrie développait les doctrines platoniciennes, préludant à l'établissement cle cette école célèbre que le christianisme triomphant fit fermer plus tard par Justinien. Et de tous côtés, en Asie-Mineure, en Perse, dans la Thébaïde d'Egypte, une foule d'hommes, après avoir passé la plus grande partie de leur vie dans l'étude des livres sacrés de l'Inde, se retiraient au désert pour finir leurs jours selon les prescriptions du véda, dans la prière et la méditation sur Dieu. Les uns venaient parfois près des villages et des villes, et ils ondoyaient à la manière antique, les nouveau- nés que les mères leur apportaient en foule, ainsi faisait Jean sur les bords du Jourdain; d'autres venaient à de certaines époques de l'année, prêcher le long des routes, aux abords des cités, ils enseignaient l'amour du bien, la croyance en l'immortalité de l'âme, et engageaient les peuples à rejeter les superstitions inventées par leurs prêtres, pour revenir aux pures et sublimes croyances des premiers âges.
Ainsi fit Jésus de Nazareth ! qui ne fit que prêcher aux peuples le retour à loi naturelle, et dont les disciples jugèrent à propos de faire un Dieu .
La tentative chrétienne, qui ne fut au début qu'un retour à la loi naturelle, se rattache donc directement à l'Inde par ses anachorètes et ses premiers pasteurs. Quand plus tard, la religion nouvelle aura besoin de culte pour enrégimenter ses adeptes, de merveilleux pour les frapper, et de l'enfer pour les effrayer, c'est encore aux mystères de l'Orient qu'elle s'adressera, et les apôtres et leurs successeurs copieront le brahmanisme dans ses superstitions, ses cérémonies et ses pompes, comme ils avaient au début copié l'époque patriarcale, et les védas et Manou.
Revenons aux coutumes patriarcales.
Cette primitive croyance de la libération du père dans l'autre vie par les cérémonies accomplies par le fils, donna à la famille une organisation qui survécut à toutes les révo-
lutions anciennes, et dont les traces ne sont pas encore effacées chez les nations modernes.
Du moment où le fils aîné ouvrait à ses parents le séjour de Brahma, par ses prières et ses oblations, on doit comprendre combien fut importante la place qu'il occupa dans la famille, même du vivant de son père.
A peine arrivait-il à sa majorité, c'est-à-dire à l'époque où il était introduit dans le conseil des hommes, à l'âge de quinze ans environ, qu'on le mariait, après lui avoir fait l'investiture du cordon d'autorité, et qu'il acquérait, de ce fait, une autorité presque égale à celle de son père dans la famille.
Rien ne se faisait plus sans qu'il ne fût consulté; ses autres frères et sœurs étaient complètement sous sa domination, et généralement, quand le père entrait dans la troisième période de sa vie (soixante-dix ans), il lui remettait la direction suprême de sa maison et déboutes les affaires de la famille .
Suivant les Indous, la vie d'un homme juste, craignant Dieu, se sanctifiant par l'aumône, la prière et la connaissance de la sainte Écriture, se compose de trois périodes de trente-cinq années, en tout cent cinq ans. Dans la première, l'homme arrive à maturité, se marie, élève ses enfants; dans la seconde, il dirige l'adolescence de ses fils, leur enseigne le bien, les traditions de la famille, les initie aux cérémonies religieuses qu'ils doivent accomplir plus tard, et ceci fait, alors qu'il les a tous mariés, qu'il a sous les yeux, comme dit le véda, les fils de ses fils, et qu'il atteint la troisième période de sa vie, il remet son autorité à son fils aîné, pour ne plus s'occuper que de bonnes œuvres et de méditations sur la vie future et l'Être suprême. Parfois même il se retire au désert pour attendre la fin de son existence dans la contemplation divine.
Cette situation du fils aîné, réunissant sur sa tête l'autorité civile et religieuse dans la famille, à ce point que ses autres frères ne pouvaient ni se marier, ni rien entreprendre d'important sans son autorisation, donna naissance, on n'en saurait douter, à ce droit d'aînesse des civilisations anti-
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ques, si strict dans son application, si dur pour les autres membres de la famille, qu'il ne se fût jamais établi sans la croyance religieuse dont il était né.
En face de la nécessité d'éviter à l'âme du père et de la mère le supplice d'un exil prolongé hors du ciel, dans des lieux de punition d'autant plus effrayants qu'ils étaient inconnus, personne ne murmurait, et tous les enfants songeant qu'eux-mêmes plus tard auraient besoin de maintenir la même discipline dans leur descendance, dans l'intérêt des cérémonies funéraires, commençaient par s'incliner sous l'autorité de leur aîné.
Ainsi, en remontant à travers les âges jusqu'au berceau de l'humanité, s'explique par l'idée religieuse, ce droit d'aînesse illogique et contre nature que l'Inde entière applique encore de nos jours, qui est la base du droit social dans tout l'Orient, qu'Athènes, Sparte et Rome gardèrent jusqu'à leur chute, que la France de 89 a brisé, et qu'une foule de nations européennes, l'Angleterre en tête, conservent précieusement comme le dernier soutien de leur puissante aristocratie.
Le respect et la soumission stupide du bœuf qui trace son sillon, sont morts! Chose horrible, les peuples ne s'imaginent plus, que ceux qui se disent nobles et ceux qui se disent prêtres aient été formés d'une pâte fine, pétrie à part du commun, par Dieu.
On commence à savoir que leurs ancêtres ont été quelque
peu assassins, bourreaux et voleurs de grands chemins
-On se murmure à l'oreille, dès l'école, toutes les platitudes, toutes les bassesses, toutes les génuflexions faites par leurs souples échines devant le fouet et les éperons du roy, tous les crimes commis par eux sur un signe du trône, et tout cela pour conserver honneurs, situations et fortune.
On sait, de l'atelier à la mansarde, que leurs femmes si prudes si hautaines, qui traitent de misérable la fille du prolétaire, qui tombe par amour ou misère, ont toujours tenu à honneur de pourvoir largement le lit de toutes les Majestés, et que l'armoriai, s'il était perdu, se pourrait .reconstituer par les maîtresses des rois.
On sait tout cela et bien autre chose encore, et on ne veut plus obéir, et on ne veut plus adorer, et on ne veut plus travailler pour qui ne travaille pas... Et voilà pourquoi l'Angleterre conserve le droit d'aînesse, qui accumule le capital, la propriété, le fruit du travail de tous dans les mains d'un petit nombre, ce qui permet de dominer encore quand le respect et l'obéissance servile n'existent plus... Et voilà pourquoi en France, tout ce qui voudrait encore être obéi, tout ce qui voudrait être adoré... tout ce qui ne veut pas travailler, mais faire travailler les autres... rêve le rétablissement du droit d'aînesse, qui, habilement entendu et habilement dirigé, remplacerait avec avantage le droit féodal.
Nous voilà loin de nouveau des cérémonies funéraires et du culte des ancêtres du monde ancien. Constatons, en terminant, que chaque coutume civile ou religieuse de notre époque, malgré les transformations que les siècles et les révolutions de toute nature lui ont fait subir, peut se retrouver, dans son sens symbolique, avec la cause qui lui a donné naissance dans les primitives civilisations de l'Orient.
Aucunes idées, aucunes croyances ne se perdent ou ne sont brusquement interrompues dans le monde, elles ne font que se transformer et se modifier sous la main du temps; chaque siècle est fils de celui qui le précède, et il suffira pour reconstituer une histoire de l'humanité, vraiment digne de nous, de laisser de côté les appréciations personnelles, les divagations des gens qui expliquent tout, le bon comme le mauvais, par le doigt de Dieu, et d'appliquer la méthode scientifique à l'étude du fait particulier et des événements.
Pour expliquer cette idée et ses résultats, supposons que nous adressions des questions identiques à deux hommes, dont l'un serait partisan de la révélation, du sortilège et des miracles en matière historique, et l'autre qui, n'admettant que la méthode scientifique, soumettrait le fait à l'étude de la raison.
Nous obtiendrions la réponse suivante :
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La question d'abord 1
D'où peut venir le droit d'aînesse, et qui a pu donner au père de famille l'idée d'une injuste distinction entre ses enfants, qu'il devrait confondre dans un même amour?
L'homme de la révélation répondra : — Le droit d'aînesse vient de Dieu, qui l'établit dans la descendance d'Abraham en Israël, lorsqu'il annonça que le Rédempteur naîtrait de Juda, qui était fils aîné de Jacob, petit-fils du patriarche. C'est pour cela que Moïse établit chez les Hébreux l'aîné chef de la famille (et la conséquence, on la voit de là. Le christianisme doit protéger le droit d'aînesse).
L'homme de science, entendant cette opinion, ne manquera pas de dire dans sa réponse :
— Une pareille assertion est contraire à tousles faits matériels qu'on peut admettre avec quelque certitude. Vous m'accorderez bien qu'avant Moïse et Abraham et les Hébreux, il existait sur la terre d'autres peuples de beaucoup plus anciens qu'eux, et qui n'avaient pas attendu Moïse pour constituer la famille et se donner des lois.
De l'étude de ces peuples plus anciens, en remontant jusqu'aux tribus qui les ont formés et aux patriarches chefs de familles de qui sont issues ces tribus, il résulte que le droit d'aînesse remonte aux premiers âges du monde, et qu'il est né, et du besoin d'autorité dans la famille, si le père venait à mourir, et de la croyance qui s'était accréditée que le fils aîné seul avait le droit d'accomplir les cérémonies funéraires, qui purifiaient l'âme du père et lui ouvraient le séjour de Brahma.
Cette coutume a dû sa longue existence au prestige de la croyance religieuse qui la soutenait.
Entre ces deux réponses le choix est facile : de la première sont nés les bûchers de l'inquisition et toutes les folies sacerdotales du moyen âge. Dieu règle, Dieu ordonne, il faut obéir quand même !... Mais vous brûlez, mais vous torturez, et tout cela au nom de la Suprême puissance et de la Suprême bonté?
Il faut obéir! les desseins de Dieu sont impénétrables, répondaient ces sinistres misérables, et ils ont couvert le
monde de ruines, et partout, ils ont laissé des traces de sang qui n'ont pas encore disparu.
De la seconde est sorti l'esprit moderne, c'est-à-dire la liberté d'examen, et l'indépendance de la raison. Et avant peu, Dieu débarrassé de tous les parasites qui vivent de l'exploitation de son nom, retrouvera parmi nous ce culte pur et simple de la religion naturelle, en honneur dans les premiers âges, alors que l'homme simple et bon, n'avait pas encore inventé le Dieu des armées et de la vengeance, le Dieu des prêtres et des rois.
Nous en avons fini avec cette revue des mœurs religieuses des premiers temps de l'humanité et grâce aux ouvrages sacrés de l'Inde, grâce au Prâsada et à Manou il nous a été possible de reconstruire en entier le culte des anciens patriarches de l'Indoustan. Nous ne pensons pas qu'il soit possible de concevoir une idée de Dieu plus sublime dans sa simplicité, et de l'honorer d'une manière plus conforme aux révélations que nous recevons de la conscience.
Qu'on relise ces hymnes, ces invocations, ces prières, ces préceptes de morale, ces prescriptions aux anachorètes, et qu'on nous dise s'il est une seule des sectes religieuses modernes qui ait imaginé un principe, un devoir, une vertu, qui nesoit recommandés aux hommes, dans les extraits que nou& venons de donner.
L'amour du prochain, la chasteté, l'action de rendre le bien pour le mal, le culte de la vérité et la reconnaissance de l'Ame suprême, voilà ce qu'à chaque pas vous rencontrez quand vous parcourez les pages splendides de ces antiques écrivains, dont quelques-uns remontent aux époques ântéhistoriques.
Unité de Dieu, — immortalité de l'âme, — récompense et châtiment. Telle fut la croyance; et comme corollaire de la croyance, pratique de toutes les vertus!
Gommentde l'unité de Dieu, les nations sont-elles arrivées au polythéisme, aux panthéons Indou, Égyptien, Grec, et Romain, à Jupiter, à Isis, au destructeur et sanguinaire Jéovah?
Comment de ce culte simple, qui réunissait la famille âtf-
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tour de l'invocation du père, ont "pu sortir les cérémonies superstitieuses, les temples, les pagodes, les églises, où des centaines d'hommes parqués comme des troupeaux, viennent écouter des paroles magiques et des prières qu'ils n'entendent point?
Gomment de la croyance pure, le miracle, le sortilège et le mensonge sont-ils nés?
C'est ce que nous allons voir par l'étude approfondie des différentes révolutions sacerdotales.
Du jour où le père de famille fût remplacé par le prêtre, l'ambition religieuse naquit et la démoralisation commença.
Du jour où le prêtre restituera au père de famille son pouvoir religieux, les croyances simples et les mœurs pures floriront de nouveau.
Brahmes, bonzes, derviches, imans, lévites, hiérophantes, prêtres et pasteurs, vous avez beau vous couvrir de boue les uns les autres, vous avez beau crier : « — C'est nous qui avons le Dieu qui châtie le mieux ses ennemis, c'est nous qui avons l'enfer le plus terrible, c'est nous qui avons le paradis le plus agréable, c'est nous qui avons la morale la plus pure, peuples accourez vers nous, laissez tomber le fruit de votre travail, apportez votre or, vos richesses sur le parvis de nos temples,... venez à nous car nous seuls possédons la vérité !
Gesticulez, criez, envoyez ceux qui ne veulent point payer brûler au feu éternel, traitez vos adversaires d'imposteurs et d'athées, parce que s'agenouillant sous la main de Dieu, ils refusent de s'incliner sous la vôtre!
Associez-vous avec les rois pour brûler nos corps... vous n'empêcherez pas que des siècles avant que vous n'ayez osé venir exploiter la terre, un homme, qui n'appela point la force à son secours, n'usa ni de miracles, ni de superstitions grossières; un homme dont les peuples ont oublié le nom, mais que dans leur reconnaissance ils ont appelé Manou, c'est-à-dire le législateur, ait dit :
« Écoutez, ô hommes, quelles sont les vertus dont la prati-
que vous est recommandée pour obtenir sûrement un bonheur éternel au séjour céleste.
— « La résignation, l 'action de rendre le bien pour le mal, — la tempérance, — la probité, — la pureté, — la chasteté, et la répression des sens, — la connaissance de la sainte Écriture, celle de l'Ame suprême, c'est-à-dire de Dieu, — le culte de la vérité et l'abstinence de la colère. »
Allons, rentrez dans leurs temples vos épouvantails, vos dieux thaumaturges, vos prophètes, vos sorciers, Vos incarnations n'ont plus rien à faire, que voulez-vous qu'elles viennent révéler et sauver, puisqu'aux premiers âges du monde, Dieu parlait ainsi à la conscience de l'humanité.
l'idée de dieu dans l'inde. 121