CHAPITRE IX
Tandis que Tony assassinait le docteur Ali- Kan et tombait lui-même sous le couteau du vieux domestique de sir Archibald, celui-ci attendait avec une certaine anxiété.
Il était demeuré dans son ancien appartement de la rue du Ilelder, accoudé à une fenêtre qui prenait vue sur le boulevarJ, le' cigare aux lèvres pour tuer le temps, mais, en définitive, fort anxieux.
Sir Archibald n’était pas homme abandonner la suite de cette singulière avenWflfe commencée au bord d’-un puits.
Ensuite le vieux sang-do trahison qu’il avaitdans les veines se réveillait et bouillonnait.
;ifi LES FILS DE JUDAS
Il voulait continuer l'œuvre de Judasivli ; il lui fallait trahir et dépouiller le dernier des fils dcMa-Eddin, comme son aïeul avait trahi et voulu dépouiller l'ancêtre de Raymond.
Et cependant, en ce moment-là, ce n'était peut-être pas l'impatience de voir revenir Tony et le désir de savoir qu’il était débarrassé d’AU- Kan qui dominait sir Arcliibald.
Un autre sentiment le mordait au cœur, lui donnait le fiisson et allumait une sourde irritation dans tout son être.
Si Tony avait dit vrai, Aléa se moquait de sir Arcliibald et sir Arcliibald aimait Aléa, si toutefois on peut donner le nom d'amour à cette passion insensée et pleine de rage que la jeune femme lui avait inspirée, et qui était le point de départ de toutes ses trahisons et de tous ses crimes.
— Aléa me jouo! murmurait-il avec rage.
Quand elle m’a tendu la main, elle me raillait; quand elle m’a parlé de voyages, elle me ralliait!
Oh! il a été un temps où la vie m’était à charge, où le spleen m’étreignait... Mais ce temps n’est plus! je veux 'être aimé do cette femme qui se moque de moi, et pour cela il me faut de l’or... beaucoup d’or... Et les tré-
sors de Ma-Eddin seront à peine suffisants...
Et tout en attendant Tony, sir Archibald songeait à Aléa.
La nuit s’écoula, le jour vint; puis le soleil.
Tony ne reparaissait pas.
Sir Archibald était inquiet, il avait cru juger sainement celui quLl'appelait maintenant « mon cousin. »
Tony était un g"çon froid, calme, résolu, qui n’ayant rien perdre devait tout risquer.
Evidemment si Tony s'était trouvé tête à tête avec le docteur Ali- Kan, il avait dû le frapper de ce long couteau qu’il avait emporté.
Et sir Archibald se disait encore que Tony devait avoir la main sûre et qu’il était impossible que le docteur arménien fût encore de ce monde.
Une chose cependant rassurait un peu sir Archibald : il était fort possible que le meurtre accompli, Tony n’eût pu se sauver et qu’on l’eût arrêté.
Alors, sir Archibald se trouvait débarrassé ■de lui.
Comme la matinée s’avançait et que Tony ne revenait pas, sir Archibald se dit :
— Pourquoi n’irais-je pas faire un tour à
Passy, dans les environs de la maison du doc teur?
Avant qu’il ne devînt amoureux d’Aléa, avant qu’il n’eùt songé aux trésors de Ma- Eddin, lorsqu’il n’était qu’un de ces oisifs élégants qui piraflh leur vie entre le club, deux ou trois salons, et le bois, sir Archibald montait à clicrol chaque matin.
Depuis près de qmnze jours, son bel alezan brûlé, sa monture favorite, n’était pas sorti do l’écurie.
Sir Archibald lit à la hâte une toilette du
matin, appela son valet de chambre et lui ordonna do seller Paddy.
Vingt minutes après, il gagnait au petit galop de chasse les Champs-Elysées, l’avenue de Saint- Cloud et se dirigeait sur l’ancien Ranelagh.
Bien qu'on fût en plein hiver, la matinée était superbe, le soleil rayonnant, l’air presque tiède.
Mais sir Archibald se souciait peu d’admirer la nature et de respirer le grand air.
Dans l’avenue de Saint-Cloud, il précipita l’allure de Paddy et passa ventre à terre sur le pont du chemin de fer.
A mesure qu’il approchait de la maison du docteur, l’impatience le gagnait.
A l’entrée de cette rue qui descendait vers la Seine, et dans laquelle était rétablissement d’ Ali-Kan, sir Arcliibald vit un rassemblement considérable à la porte d'un épicier • marchand do tabac.
Il eut un vague pressentiment, appela un gamin, lui jeta cent sous et lui dit :
— Tiens moi mon cheval. ,
Puis il mit pied à terre et entra chez le marchand de tabac en demandant des cigares.
Puis, tandis qu’on le servait, il prêta l’oreille.
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La foule parlait et gesticulait.
Les questions se croisaient, se heurtaient, se précipitaient, c’était une agitation générale.
— Mais enfin, disait une grosse commère du quartier, est-il mort ?
— Qui donc ça?
— Le médecin, donc !
Sir Archibald tressaillit.
— Il n'est pas encore mort, mais il n’en vaut guère mieux.
Sir Archibald fronça le sourcil.
— Et l’autre? dit la grosse femme.
— Ah! oui, le jeune homme blond?
— Précisément.
— Il est sans connaissance. Wourtant on prétend que sa blessure n’est pas mortelle.
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— Mais enfin, dit l’épicier à son tour, saiton au juste ce qui s’est passé?
— Certainement non , on ne le sait pas. Le concierge de la maison dit qu’au milieu de la nuit une voiture s’est arretée à la grille
— ücn !
— Un jeune homme en est descendu conduisant un vieux fou. C’étaient des Allemands. Le docteur, qui n’était pas encore couché, les a reçus.
Puis, comme il n’avait pas de chambre libre, ^ il les a conduits dans son cabinet.
— Et c’est là...
— Là, dit l’épicier, on ne sait pas ce qui s’est passé. Une jeune fille qui, paraît-il, est somnambule, a tout à coup ouvert la fenêtre en jetant des cris.
On est monté et on a trouvé le jeune homme d'un côté, le docteur de l’autre, se tordant dans une mare de sang.
— Et le vieux fou?
— Il brandissait un couteau.
— Alors on suppose que c’est lui qui les a assassinés tous les deux ?
— Dame! '*
— Bon ! pensa sir Arehibald, voilà qui marche à merveille...
Et il sortit du bureau de tabac et suivit nonchalamment le flot du peuple qui se portait vers la grille de la maison de santé.