‹ Les fils de JudasChapitre 11 sur 59 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Ce que sir Arcliibald avait entendu raconter se rapprochait beaucoup do la vérité.

Au moment où le vieux fou frappait Tony, celui-ci avait jeté un cri terrible.

Puis il était tombé inanimé sur le parquet. Ce cri avait été si vibrant, qu’il avait ébranlé tout l’organisme de la jeune somnambule. Marthe s’était éveillée.

Qu’on juge do son épouvante, de sa stupeur, à la vue de ce sang, de ces deux hommes qui

râlaient et de ce troisième personnage qui

brandissait un couteau.

Un moment muette, immobile et comnfiff foudroyée, Marthe n’avait même pas cherché

à s’expliquer ce qui s’était passé, et pourquoi, une seconde fois, elle se trouvait dans le cabi-r net du docteur.

Tout d’abord elle ne vit qu'une chose : Ali-Kan qui se tordait, en gémissant, dans les convulsions de l'agonie. Et elle se précipita sur lui, le prit dans ses liras, l’appela son ami, son bienfaiteur...

Ali-Kan rouvrit les yeux un moment et regarda la jeune fille avec une expression ilo reconnaissance infinie.

Puis il les referma et sa tête glissa sur le bras de la jeune fille, comme s’il eût rendu le dernier soupir.

Alors Marthe courut il la croisée, l’ouvrit et

appela au secours.

En quelques minutes toute la maison fut sur pied et le cabinet du docteur envahi.

Le fou, électrisé par la vue du sang, brandissait toujours son couteau.

Mais entre lui et Marthe, il y avait heureusement cotte grande table de travail du - docteur, de l’autre côté de laquelle Tony était tombé.

Cette table avait sans doute protégé la jeune fille, en même temps qu’elle l’avait empêchée de voir et de reconnaître Tony.

Les quelques minutes qui suivirent sont indescriptibles... Marthe, prise d’une crise nerveuse, jetait des cris déchirants.

On .fut obligé de l’emporter.

On désarma le fou dont l’exaltation fit place tout à coup à une stupeur profonde et qui se mit à pleurer.

On porta le docteur sur son lit.

On releva Tony qui était inanimé et que l’on crut mort.

Les deux internes de la maison de santé étaient accourus des premiers.

Ali-Kan n’était pas mort; un de3 internes s’écria même que la blessure n’était pas mortelle.

D’abord on ne s’occupa que d’Ali-Kan.

Ce ne fut qu’au bout d'une longue demiheure qu’on songea à s’assurer si Tony était mort.

Celui qu’on prenait pour un étudiant allemand respirait encore ; mais il était sans connaissance, et il fut impossible aux deux internes de se prononcer.

Comme le tragique événement était arrivé entre deux et trois heures du matin, et dans une rue presque déserte, rien n’eût transpiré avant le jour, dans le quartier, si un sergent

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de ville qui faisait sa ronde n’eût été attiré par ce va-et-vient de lumières qui couraient ;'i toutes les fenêtres et les hurlements des fous éveillés en sursaut.

Le sergent de ville avait couru au bureau de police; le commissaire était accouru et avait commencé une enquête minutieuse.

Cette enquête durait encore lorsque sir Archibald s’était, à son tour, glissé dans la maison avec un flot de curieux.

Personne, hormis Ali-Kan, ne connaissait sir Archibald; et, d’après ce qu’il entendait dire, Ali-Kan n’était pas en état de le reconnaître.

Comme sir Archibald était vêtu convenablement et avait la tenue d’un gentleman parfait, les sergents de ville qui défendaient l’entrée du pavillon le laissèrent passer, et il put ainsi parvenir jusqu’au théâtre du drame.

Des médecins venus de Paris en toute Mte entouraient Ali-Kan.

Ali-Kan vivait, mais il avait le délire.

Sa blessure, auscultée et pansée, il avait été reconnu qu’elle n’était point mortelle.

Sir Archibald se tint à distance et écoula.

Tony était toujours sans connaissance; mais le cœur n’avait pas cessé de battre, et il était

Impossible encore de se prononcer sur son état.

Tandis que les médecins remplissaient leur office, le commissaire poursuivait son enquête.

L'opinion de tous était que le vieux fou avait frappé successivement Ali-Kan et Tony.

Mais cette opinion n'était pas partagée par le magistrat.

— Il est impossible d’admettre, disait-il, que deux hommes robustes n’aient pu résister à ce vieillard.

Sir Archibald que le commissaire prit pour un ami de la maison, crut alors pouvoir intervenir :

— Cependant, monsieur, dit-il, comment expliquer autrement ce double meurtre?

— Je ne sais encore, répondit le magistrat, mais il y a là un mystèro qu’il faut éclaircir.

Puis, se tournant vers un des internas :

— N’a-t-on pas dit qu’il y avait ici une jeune fille qui, la première, avait donné l'alarme?

— Oui, répondit l’interne. .

— Quelle est cette jeune fille? est-elle folle?

— Non, c’est la fille d’un fou que le docteur

a recueilli tout dernièrement et qui habitait la maison. *

— Comment cette jeune fille se trouvait-elle dans le cabinet du docteur à pareille heure?

L’interne *ne pouvait répondre.

Le commissaire ordonna qu’on fit venir

Marthe. ; «.

Marthe avait été en proie durant plusieurs heures à ui\e fièvre ardente.

La fièvre s’étàit. calmée et la raison lui était revenue.

Elle vint, appuyée suivie bras d’un infirmier. i •

Le commissaire l'interrogea dit : » ’

— Je croîs que .je suis somnambule et que

je dormais quand le docteur a été frappé par le fou. r

— I\mîs l'autre?... dit le commissaire

— Quel autre l fit Marthe étonnée.

— Lejeune homme qui a été frappé aussi.

En môme temps, il la conduisit dans la petite chambre attenante au cabinet du docteur et sur ïh lit de laquelle on avait transporté Tony.

Marthe s'approcha.

Mais à peine eut-elle jeté les yeux sur ce visage pâle et privé de sentiment, qu’elle poussa un cri terrible :

— C’est lui! dit-elle.

— Qui, lui? fit le commissaire.

— Tony!... le traître... l'homme qui a volé # mon père et l’a rendu fou...

Sir Archibald qui se tenait sur le seuil de la porte ne put se défendre d’un léger tressaillement.

Alors Marthe Callebrand fut prise d’un de ces accès de lucidité foudroyante dont elle avait déjà fourni plusieurs preuves. :

— Voilà l'assassin du docteur, dit-elle.

•Et elle étendit la main sur Tony évanoui, répétant avec l’accent de la conviction :

— Voilà l’assassin !

La peur s’empara de sir Archibald et il s’esquiva sans bruit.

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