CHAPITRE XI
Sir Arcliibald traversa précipitamment la chambre où Ali -Kan était en proie au délire.
Puis il descendit rapidement l'escalier et, dans son empressement à quitter cette maison, il se heurta à un homme qui montait.
Cet homme était un vieillard.
Bien qu’il fut vêtu comme tout le monde, il avait une grande barbe blanche qui frappa sir Archibald.
Mais l’escalier était obscur, et comme cet homme montait d’un pas assez rapide, sir Archibald eut à peine le temps de faire cette réflexion :
— Voilà un visage qui ne m’est pas inconnu.
Ce ne fut que lorsqu'il fut dans la cour do la maison de santé que le baronnet eut l'esprit traversé par un souvenir.
Le vieillard qu’il venait de rencontrer était assurément l’Arménien qu’il avait trouvé dans le puits et qui devait être le descendant de Moctar.
Or, c’était le soir même que le faux Ma- Eddin devait se retrouver avec ses mystérieux disciples et prendre avec eux les mesures nécessaires pour la découverte du trésor et des livres sacrés du prophète druse.
La peur de sir Archibald redoubla.
Ali-Kan était presque mort; mais, qui sait? peut-être aurait-il, avant de fermer le3 yeux pour toujours, une heure de lucidité ; peut-être retrouverait-il un instant la parole.
Et alors sir Archibald était perdu!
L’Anglais demeura quelques minutes dans la cour, hésitant, l’angoisse au cœur, la sueur au front.
■ Remonterait -il?
Oserait-il s’exposer aux regards de ce vieillard qui l’avait salué comme son maître et à qui peut-être on allait révéler qu’il n’était qu’un imposteur?
Heureusement pour lui, sir Archibald ne tremblait jamais bien longtemps.
Le raisonnement arrivait chez lui clair, logique, exact, et lui venait en tête aussitôt.
Il ne remonta point dans le pavillon. Tout au contraire, il se dirigea vers la grille du jardin, résolu à retrouver son cheval dans la rue et à s’en aller tranquillement.
Sir Archibald venait de se dire :
— Il est possible que je me sois trompé, et que le bonhomme que j’ai rencontré ne soit pas celui. que je crois.
Mais, en admettant que ce soit lui, qu’ai-je à craindre?
Ali-Kan est presque mort et il a le délire. S'il parle, ses paroles seront mises sur le compte de la fièvre; personne ne le croira.
C’était d’une logique rigoureuse.
Sir Archibald acheva de se rassurer par cette réflexion.
— D’ailleurs, si j’ai pu courir quelque daDger tout à l’heure, il me semble que j’ai aussi quelque bonheur. . .<*•
Tony va mourir. Je n’aurai pas à partager avec lui.
Et il allait franchir la grille du jardin et avait déjà un pied dans la rue, lorsqu’une
voiture, arrivant au grand trot, s'arrêta à la porte de la maison de santé.
. Sir Archibal tressaillit et voulut s’effacer.
Mais il était trop tard: la personne qui descendait de la voiture, d’un petit coupé du matin, — l’avait aperçu et lui faisait de la main un signe amical.
Cette personne était une femme.
— Aléa ! murmura sir Archibald en pitlissant.
Aléa était plus jeune et plus belle que jamais, et de ses grands yeux sombres jaillissaient de magnétiques effluves qui enveloppèrent sir Archibald tout entier.
Dominé par cette attraction irrésistible, il s’approcha et salua.
Aléa lui tendit la main.
11 la prit et frissonna des pieds à la tète.
— Que faites-vous ici ? lui dit-elle.
— Je ne sais pas... balbutia-t-il.
Elle le regarda fixement, et il trembla plus fort.
Tout son«sang-fruid, toute sa présence d’esprit s’étaient évanouis.
En même temps, Aléa regarda curieusement tout ce monde attroupé dans la rue et ces sergents do ville qui se trouvaient dans la cour.
— Qu'est-ce que c’est que tout cela? dit-elle.
— Quoi! fit sir Archibald, qui se remit un peu de son trouble, vous ne savez pas?
— Quoi donc?
— L’événement de cette nuit?
— Je ne sais rien, dit Aléa, pâlissant à son tour. Je venais voir mon clier Raymond.
— Rassurez- vous, dit sir Archibald, que la
jalousie mordait au cœur et qui ne put réprimer un sourire ironique, ce n’est pas de lui qu’il s’agit. - *5
Ce sourire eut un effet inattendu sur l’esprit d'Aléa.
— Sir Archibald n’est-il pas un traître? se dit-elle.
Puis, avec calme :
— Eh bien, mais qu’est-il donc arrivé?
— Un double assassinat a été commis ici cette nuit.
Et comme Aléa le regardait avec une sorte de stupeur :
— Un étudiant allemand s’est présenté, paraît-il, vers minuit, en compagnie d’un vieux fou qu’il amenait d’Heidelberg pour le confier aux soins du docteur Ali-Kan.
— Eli bien ?
— On ne sait pas au juste comment la n 7
chose est arrivée, mais on a trouvé le docteur et l’étudiant assassinés ce matin par le vieux fou. *
Aléa étouü'a un cri.
— Le docteur n’est pas mort encore, dit sir Archibald.
— Où est-ii ? s’écria Aléa.
i dit
— Là-haut.
Et sir Archibald montrai* le pavillon.
Aléa lui prit la ma
— Venez, conduisez^
— Mais, balbutia sir ^râiibald, qui voulut se dégager, il me semble...
— Venez !
Sa voix était impérieuse. Sir Archibald comprit qu’il fallait obéir.
Cependant un reste de ce sang-froid diabolique qu’il possédait à certaines heures lui revint.
Il regarda fixement Aléa à son tour et lui
dit :
— Hier, quand vous avez quitté le docteur, vous ne vous attendiez pas...
Mais elle répondit ingénument :
— Je crois que vous vous trompez...
— Moi?
— Sans doute. Je n’ai pas vu le docteur hier.
Sir Archibald recula.
— Je ne suis pas venue ici depuis trois jours.
— Mais il est allé vous voir...
— Quand?
— Hier soir.
Aléa partit d'un éclat de rire si franc, si net, que sir Archibald en demeura confondu.
— Mon cher baronnet, dit-elle , je crois que l’air de cette maison agit directement sur vous ; vous devenez fou... Avez- vous donc oublié que hier vous avez passé la soirée tête à tête avec moi?
Et elle continua à entraîner vers le pavillon sir Archibald, dont les cheveux se hérissaient.