CHAPITRE XII
Les dernières paroles d'Aléa venaient de jeter une épouvante indicible dans l’âme de sir Archibald.
Ou cette femme disait vrai, et alors Tony lui avait menti et se ménageait-il contre lui, Archibald, une de ces trahisons infâmes et savantes dignes d’un fils de Judasich.
L’événement seul avait pu, dans ce cas, déjouer les calculs ténébreux de Tony.
Ou bien Aléa mentait...
Et cette femme qui n’avait ni tremblé ni pâli, dont l’œil était resté calme, le front pur, la voix fraîche, et qui lui avait jeté au nez un éclat de rire si franc, cette femme était la plus forte et la plus terrible des femmes.
Et sir Archibald, qui naguère avait juré la mort de Raymond par amour pour Aléa, sir Archibald avait peur d’elle... et il sentait que d’un regard cette femme pouvait le précipiter dans quelque abîme inconnu.
Elle l’entraînait et il la suivait.
Mais, à la porte du pavillon, un sergent de ville leur dit :
— On ne passe plus !
— Pourquoi? demanda Aléa.
— C’est un ordre du commissaire de police.
Aléa insista. L’homme de police fut in- Ucxible.
Cependant il ajouta avec courtoisie :
— Mais cette consigne ne pourrait Être de longue durée, madame, et si vous voulez attendre...
— Attendons, dit Aléa.
Et elle s’appuya sur le bras de sir Archibald, tout frémissant d’émotion.
Comme ils s’éloignaient, une femme sortit du pavillon, pâle, effarée, les yeux pleins de larmes.
C’était Marthe Callebrand.
Sir Archibald tressaillit, à la vue de la jeune fille.
Aléa courut à elle et lui prit la main.
— Ah ! vous allez tout me dire, vous ! fitelle.
— Madame, dit Marthe avec animation et sans même prendre garde à sir Archibald, il s'est passé de grands malheurs cette nuit. Un homme, un démon plutôt, est entré dans cette maison, et avec lui la fatalité 1
— Mais quel est cet homme? demanda Aléa.
— Il se nomme Tony. C’est l’assassin du docteur.
Sir Archibald paya d’audacc :
— Mademoiselle veut sans doute parler de l’étudiant allemand.
Marthe le regarda :
— Vous vous trompez, dit-elle; ce n’est point un étudiant. C’est un misérable que mon père
a élevé et qui l’a trahi. C’est lui, j’en suis certaine, qui a assassiné le docteur.
— On disait, au contraire, que c’était le fou.
— Non, non ! dit Marthe avec force et regardant sir Archibald pour la seconde fois.
Alors ce don singulier de lucidité et pour ainsi dire de divination que possédait Marthe se manifesta de nouveau, et interpellant directement sir Archibald :
— Oh ! vous le connaissez, vous 1 dit-elle.
— Moi!
— Oui... vous...
Et l'œil de Marthe était plein d’éclairs.
— Madame, balbutia sir Archibald en se
tournant vers Aléa, vous aviez raison tout à l’heure, l’air de cette maison est contagieux ; je me sens devenir fou.
Mais Marthe, en proie à une surexcitation extraordinaire, poursuivit :
— Je ne sais pas qui vous êtes, vous, mais vous avez de la trahison dans les yeux.
— Pauvre jeune fille! dit sir Archibald, essayant de tenir tête à ce nouvel orage ; c’est sans doute une pensionnaire du docteur.
— • Oui, dit Marthe, mais je ne suis pas folle.
Et elle regardait toujours sir Archibald.
Aléa vint en aide au baronnet :
— Mon enfant, dit-elle à Marthe, je crois que vous vous trompez. Monsieur est sir Archibald, c’est un de mes amis...
Marthe baissa la tête et balbutia quelques mots d’excuses, tandis qu’Aléa lui pressait doucement la main..
— Où est Raymond? lui dit-elle.
— Dans le pavillon au fond du jardin, avec mon père.
— Allons le voir dit Aléa.
Sir Archibald était atterré et maintenant il ne doutait plus.
Ali-Kan était allé la veille chez Aléa, et le sourire d’Aléa était aussi menteur que ses paroles.
Aléa se jouait de lui, Aléa savait sa trahison.
Un moment il eut la pensée de s’arracher brusquement à l’étreinte de la jeune femme et de prendre la fuite.
Mais il n’essaya pas même de mettre cette pensée à exécution.
Aléa exerçait sur lui un empire mystérieux, et il lui sembla, à cette heure, que le bras delà jeune femme, qui s’appuyait sur le sien, était un étau de fer.
Elle l'entraîna vers le pavillon du fond du jardin, et sir Archibald se laissa entraîner.
Marthe cheminait en avant.
On avait consigné tous les fous dans leurs dortoirs et leurs chambrées ; le jardin était désert.
Cependant, à la porte du pavillon, qui était à demi perdu dans un massif de verdure, Aléa vit deux hommes assis sur un banc : un vieil- . lard et un jeune homme, maître Callebrand et son cher Raymond.
— Voilà Raymond ! dit-elle.
Et sa voix s’altéra.
Puis elle dit à Marthe :
. — Quel est ce vieillard ?
— C'est mon père, répondit Marthe.
Le jeune homme, c’est-à-dire Raymond, était immobile, les yeux au ciel, et en proie sans doute à cette contemplation continuelle qui était la base de sa folie.
A sa vue, sir Archibald sentit son oppression s’en aller peu à peu.
Il est bien toujours fou, pensa-t-il.
Callebrand, au contraire, dardait sur lui un regard plein d’intelligence : le regard du savant qui cherche la solution d’un problème.
On eût dit que Callebrand n’était plus fou.
Au bruit que firent Aléa, sir Archibald et Marthe, en s’approchant, le vieillard tourna la tète.
Il vit ces trois personnes et ne parut point s’étonner.
Seulement il dit à sa fille avec gravité :
— Il est fou, mais je le guérirai.
Sir Archibald tressaillit et son bras trembla sous celui d’Aléa.
Aléa, elle aussi, eut peur à ce mot de guérison.
Mais Raymond, levant la tête, aperçut Marthe Callebrand.
k Et son visage s’illumina d’un tel sourire et d’un rayonnement de bonheur si complet , qu'Aléa cessa de trembler.
— Oh ! s’il pouvait dire vrai, murmura-t-elle.
Et elle s’approcha, entraînant toujours sir Archibald.