CHAPITRE XIII
.Sir Archibald était au supplice.
Il eût voulu pouvoir s’arracher à cette douce étreinte des bras d’Aléa, plus terrible que celle d’une griffe de bête fauve.
Aléa regardait Raymond, et Raymond contemplait Marthe Callebrand, encore émue et toute rougissante.
Raymond ne voyait qu’elle.
Sir Ajchibald ne connaissait pas Callebrand*
En cet instant, le vieux chimiste avait un air si calme, un œil si patiemment observateur, que sir Archibald crut avoir affaire à un médecin.
D’ailleurs, Callebrand n’était fou que par
un côté du cerveau, comme on dit, la personnalité.
Sa folie, — et était-ce bien de la folie? —
consistait à prétendre qu’on lui avait volé des
millions et que si son élève Tony ne l’avait
pas trahi, il serait l’homme le plus célèbre
du monde savant.
Ce point de départ, qui n’avait rien que de vrai, donnait malheureusement naissance ensuite à une foule de divagations.
Mais si Callebrand ne prononçait pas le nom de Tony, si le souvenir de la trahison de son élève ne venait pas tout à coup troubler son esprit, le vieux chimiste s’exprimait raisonnablement, et, pour qui le voyait pour la première fois, il était impossible de dire qu’il était fou.
Callebrand examinait donc attentivement Raymond.-
— Oui, répétait-il, je le guérirai.
. Marthe eut un sourire triste; mais le vieillard, s’adressant à Aléa :
— Le connaissez- vous, madame?
— Oui, dit Aléa.
— Vous intéressez-vous à lui?
— Comme à un frère, répondit la jeune femme qui pâlit de nouveau.
— Eli bien, dit,Callebrand, je crois pouvoir
vous affirmer que je le guérirai, et je puis
vous définir sa folie.
— Ali! fit Aléa.
Sir Archibald sentit son cccur battre plus précipitamment.
Callebrand reprit :
— Il est en proie à une folie que les Orientaux appellent la folie opiacée.
Sir Archibald frissonna.
— Cette folie, poursuivit Callebrand, est le résultat d’un empoisonnement par l’opium pris à très-forte dose. Elle est inguérissable présque pour tout le monde; mais j’ai un rcmèdè, moi.
— Vous? fit Aléa avec anxiété.
Et elle regarda Marthe d’un air de' doute.
Mais Marthe lui dit tout bas :
— C'est possible. Avant sa folie, mon père était un grand chimiste.
— J’ai un remède, poursuivit Callebrand, ù l’aide duquel je puis faire disparaître la dernière parcelle d’opium ingéré.
— Pourquoi donc, alors, mon père, dit Marthe avec timidité, n’employez-vous le remède sur-lë-champ?
8ti LES F ILS DE JUDAS
Oallebrand sourit. A cette heure le vieux savant était maître de toute sa raison.
—Mon enfant, dit-il, on ne sauve les gens qui se noient que lorsqu’ils sont à demi asphyxiés.
Il ne faut guérir les fous que lorsque leur folie suit un cours normal et régulier.
Dans les premiers temps, la folie de ce jeune homme vagabondait, si je peux me servir du mot; il se croyait tantôt roi, tantôt derviche; tantôt victime de persécutions imméritées et tantôt condamné à mort justement.
. Aujourd’hui, il n’a plus qu’une idée fixe, et il s’éveille chaque jour avec la même personnalité. - -3 vj
— Vraiment?, dit Aléa émue, et que croit-il s donc être maintenant?
— Le descendant d'un prophète.
Sir Archibald üt un si brusque mouvement, à. ces paroles, que son bras repoussa le bras d’Aléa.
Elle le regarda et lui dit froidement :
— Qu’avez-vous donc ?
— Rien , üt sir Archibald devenu livids.
Excusez-moi...
Callebrand reprit :
— Il prétend être le descendant d’un certain Ma-Eddin...
— C’est vrai, dit Aléa avec calme.
Sir Archibald sentit ses genoux fléchir.
— Aléa sait tout, pensa-t-il.
Raymond, cessant tout à coup de contempler Marthe Callehrand, se leva et alla droit à elle. Puis, il lui prit la main :
— Mademoiselle, lui dit-il, vous devez être bonne autant que belle.
— Que désirez-vous? demanda Marthe avec un sourire angélique.
— Pourriez-vous me dire si nous sommes loin encore du 17 novembre?
Sir Archibald chancelait comme un homme ivre.
Aléa avait repris son bras et le serrait avec force.
— Pourquoi me faites-vous cette question ? demanda Marthe.
— Parce que j’ai un rendez-vous le 17 novembre.
— Ah ! fit la jeune fille.
— Un rendez-vous dans un puits...
Le baronnet se pencha à l’oreille d'Aléa :
— 1 est archifou, murnjura-t-il.
— Bahl lui répondit-elle d’un ton railleur, qu’en savez-vous?
Sir Archibald, en cet instant, eût donné dix
années de sa vie pour avoir le courage de prendre la fuite. Mais le bras d’Aléa étreignait toujours le sien.
Raymond continua :
— Mademoiselle, comme je viens de vous le dire, j’ai un rendez-vous dans un puits. On doit m’apprendre quel était le but de mon ancêtre Ma-Eddin, et en quel lieu sont ses trésors. Alors, quand je les posséderai, si vous m’aimez un peu, je vous épouserai.
Marthe, toute confuse, cacha sa tête dans ses deux mains.
Alors Raymond se retourna et aperçut d’abord Aléa.
Il la considéra avec étonnement; puis il fit un pas vers elle :
— Il me semble que je vous connais, vous, dit-il.
Et il passa la main sur son front.
En même temps, il regarda sir Archibald :
— Et vous aussi, dit-il.
Puis, soudain, son œil triste et presque hébété s’emplit d'éclairs :
— Oui, s’écria-t-il, oui, je te reconnais!...
Et il prit l’Anglais au collet et ne prononça
qu’un mot :
— Misérable!
«fl
Sir Archibald se dégagea de son étreinte et, par un effort de volonté surhumain, il regarda Aléa en souriant et osa lui dire :
— • Vous voyez bien qu’il est plus fou que jamais, puisqu'il m’appelle misérable, moi son ami.
Aléa ne répondit pas; mais elle laissa peser sur sir Archibald un regard si froid, si moqueur, que l’épouvante du baronnet arriva à son paroxysme et que, repoussant la jeune femme, il prit la fuite.