‹ Les fils de JudasChapitre 15 sur 59 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Il était dit que ce jour-là sir Archibald jouerait de malheur jusqu’au bout.

Pour regagner la grille où l’attendait son cheval, sir Archibald avait tout le jardin à traverser.

Epouvanté, hors de lui, accablé par le sourire railleur et le regard implacable d’Aléa, cette femme étrange qui portait le nom de la destinée, sir Archibald fuyait à toutes jambes, voyant à peine devant lui. Et comme il fuyait, il se heurta à un groupe d’hommes qui traversaient le jardin en sens inverse. C’étaient deux infirmiers et deux sergents de ville qui conduisaient un vieillard.

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Ce vieillard, c’était le pauvre fou qui avait frappé Tony.

Le commissaire de police, après la déposition exaltée de Marthe, avait voulu le confronter avec les deux victimes.

» On était donc allé chercher le vieillard dans le cabanon où on l’avait enfermé.

Pjiis on l’avait amené dans le cabinet où gisait le docteur, toujours en proie à une fièvre délirante.

Mais le fou ne se souvenait plus de rien.

Il avait repris son air hébété, son sourire idiot, et si perspicace que fût le magistrat, il n’avait pu tirer aucun éclaircissement de cette confrontation.

Sir Archibald se trouva donc face à face avec son ancien serviteur.

Celui-ci, on s’en souvient, qui se croyait tantôt grand-maître de l’ordre de Malte et tantôt Mahomet lui-même, avait cependant toujours conservé un point de lucidité.

Il reconnaissait sir Archibald.

Et comme le baronnet cherchait il l’éviter, il se dégagea violemment d°s mains des deux infirmiers et vint se précipiter aux pieds de sir Archibald en lui disant ;

— Mon maître, mon bon maître, n’aurezvous donc pas pitié de moi?

Et il lui embrassait les genoux et fondait en larmes.

Sir Arcliibald acheva de perdre la tôte :

— Mais laisse-moi donc, double brute! ditil en le repoussant.

— Mon maître, mon noble maître! répétait le vieux Caleb. Vous ne me reconnaissez donc pas?

Sir Arcliibald essayait de se débarrasser du fou et disait :

— Je ne connais pas cet homme, c’est un fou !

— Sans doute, dit un infirmier. Excusez, monsieur.

Et il voulut s’emparer du vieillard.

Mais celui-ci continua :

— Je vous reconnais bien, moi; vous êtes sir Arcliibald, mon cher et vénéré maître; je vous ai servi... Je suis votre vieux serviteur John...

— Une fois encore, dit sir Arcliibald avec colère, je ne connais pas cet homme.

— Sir Arcliibald, poursuivit J.ohn, délivrezmoi de ces gens... je vous en supplie, mon bon maître.

L’infirmier avait fini par s’emparer du vieillard et par dégager sir Archibald.

Celui-ci allait s’éloigner.

Mais un des sergents de ville lui' barra le passage.

— Pardonnez-moi, monsieur, mais je désirerais savoir si réellement vous vous nommez sir Archibald?

— Certainement, dit le baronnet.

— Comment donc ce fou vous connaît-il?

— Mais... je ne sais pas...

Et le trouble de sir Archibald augmenta.

Le fou continuait :

— Si je suis dans les mains de ces hommes, mon bon maître, c’est vous qui l’avez voulu... puisque vous m’avez habillé en Allemand...

• Sir Archibald jeta un cri, et sa pâleur devint si grande que le sergent de ville lui mit la main au collet en lui disant :

— Je suis forcé de vous arrêter.

Sir Archibald s’indigna , protesta , parla très-haut de l’Angleterre et du danger qu’il y avait de mettre la main sur un sujet de Sa Majesté Britannique.

Ce qui n’empêcha pas le sergent de ville de le conduire au commissaire de police.

Ce magistrat venait de clore son procèsverbal.

Le sergent de ville üt sa déposition.

Sir Archibald protesta de plus belle et, en protestant, se troubla de plus en plus.

Le commissaire lui dit :

— Où demeurez-vous?

— Rue du Helder.

— C’est bien. Je vais vous y conduire.

Sir Archibald se sentait perdu.

Sur l’ordre du commissaire de police on alla chercher un flacre.

Puis le magistrat y monta et y fit monter sir Archibald et le fou.

Ce dernier était redevenu calme et doux.

En moins d’une heure, le fiacre arrivait rue du Helder.

Alors le commissaire fit descendre le fou. .

Ce dernier entra sous la porte cochère, avec la sûreté d’allures d’un homme qui rentre chez lui.

Puis il se dirigea vers l’escalier et le gravit.

Le commissaire était revêtu de son écharpe et, à la vue des sergents de ville, le concierge de la maison était accouru tout effaré.

— Connaissez-vous monsieur? dit le magistrat.

LES FILS DE JUDAS 9o

— Monsieur est sir Archibald , répondit le concierge.

-- Et cet liomme qui vient d’entrer?

— C’est un vieux domestique de monsieur...

Et le concierge désignait sir Archibald qui * tremblait de tous ses membres.

— Monsieur, dit alors le commissaire de police, un double assassinat a été commis cette nuit à Passy, dans la maison de santé d’où nous venons. Les charges qui s’élèvent contre vous sont très-graves.

— Mais, monsieur, dit sir Archibald, je puis vous prouver que je n’ai pas bougé d’ici cette nuit.

— C’est possible , mais toutes les circonstances s’accumulent pour me prouver votre complicité.

— Vous voulez que je sois le complice d'un fou?

— Non pas du fou, mais du jeune homme qui s’est présenté comme un étudiant allemand.

Au nom de la loi je vous arrête !

Une heure après, les portes de la Conciergerie se refermaient sur sir Archibald, prévenu de complicité dans l’assassinat du docteur Ali-

Kan.

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