CHAPITRE XVI
Sir Archibald ne perdit pas une minute.
Nous l’avons dit, s’il perdait quelquefois la tête, il avait bien vite retrouvé son sang-froid.
Il était près de dix heures, et, obéissant à un pressentiment, il n’avait point renvoyé son cocher. Il remonta donc aussitôt dans la voiture de place et cria :
— Chaussée Clignancourt !
Les cochers de Paris ont un flair tout particulier pour deviner à certain accent impérieux ou ému de leurs pratiques inconnues si le pourboire vaut la peine qu’on brûle quelque peu le pavé.
Celui à qui sir Archibald s’adressait lui répondit ;
— On ira aussi vite que vous voudrez, mon bourgeois, pourvu que ce -ne soit pas comme l’autre jour. •
— Hein ! fit sir Archibald qui, levant la fête, regarda le cocher. -
— Vous ne me reconnaissez peut-être pas ? fit celui-ci. '•
— Mais si... fit sir Archibald, c’est vous que j’ai pris un matin...’ '
— Oui... chaussée Clignancourt; vous étiez
avec un fou... et vous vouliez aller, chez Mrae Aléa.
Alors seulement eir Archibald se souvint :
— Oui, c’est bien vous, dit-il.
— Chaussée Clignancourt, barrière du Trône, barrière dTvry môme! tout ce qu’on voudra... mais les Champs-Elysées, jamais !...
Je ne passe même plus devant l’hôtel de Mme Aléa, dit le cocher, depuis le dernier malheur qui m’est arrivé.
— Comment! fit sir Archibald étonné, il vous est arrivé autre chose encore !
— Pas plus tard qu’il y a huit jours, je revenais du bois... à vide. Un jeune homme m’a hélé; je me suis arrêté; il est monté et s’est fait conduire à Passy,
Sir Archibald tressaillit et se prit à écouter avec plus d’attention.
— Eh bien, figurez-vous que ce jeune homme a été assassiné hier. O’est sur le journal... et je me suis rappelé que je l’avais pris à la.liaùteur de l’hôtel de Mme Aléa.'
Sir Archibald ne put s’empêcher de faire cette réflexion :
Le jeune homme dont il parle est évidemment Tony. Or, en effet, si ce qui est advenu
Tony est le résultat de l’influence fatale qu’exerce Aléa, que m’arrit’era-t-il donc à moi, qui viens de passer une heure auprès d’elle en voilure?
Le remise marchait toujours, tandis que le cocher parlait, à demi tourné sur son siège et les yeux fixés sur sir Archibald, qui avait mis la tête à la portière. L’Anglais fit un effort sur lui-même popr chasser ses idées superstitieuses. ‘ ^ •
— Mon ami, dit-il en riant, je suis allé dix fois chez Mme Aléa depuis le matin où je vous ai quitté au milieu des Champs-Elysées.
— Et il ne vous est rien arrivé? demanda le cocher avec étonnement.
— Absolument rien.
Le cocher secoua la tête :
ior.
— Ça n’est pas fini, dit-il, vous verrez. . .
Sir Archibald fronça le sourcil et se borna à dire :
— En attendant, menez-moi rondement. Je suis pressé,
— Faut-il vous arrêter où vous m’avez pris l’autre matin?
— Justement.
Et sir Archibald s’enfonça dans un coin du coupé de remise et se prit à rêver.
La prophétie du cocher le tourmentait quelque peu.
Cependant il la combattait, à part lui, par cette réflexion :
— Si Aléa portait réellement malheur, je serais encore en prison.
Du Louvre à l’extrémité de la chaussée Clignancourt la distance est assez grande. Néanmoins, alléché par un pourboire magnifique, le cocher la franchit assez rapidement, et au moment où la voiture s’arrêtait, sir Archibald entendit sonner dix heures et demie à la mairie de Montmartre.
Il donna un louis au cocher et sauta lestement sur la chaussée.
— Mon bourgeois, lui cria l’automédon en tournant bride pour retourner dans le centre
de Paris, je ne voudrais pas qu’un homme comme vous tournât mal. Croyez-moi et suivez mon conseil : n’allez plus chez Mme Aléa. Il fouetta son cheval et repartit sur ces mots. Sir Archibald le vit s’éloigner et attendit, tout pensif, que les lanternes du coupé eussent disparu dans le lointain.
Alors il se mit en marche pour le rendezvous mystérieux.
La nuit était claire, le pavé sec.
Sir Archibald eut bientôt atteint les dernières maisons de la chaussée, et il s’engagea bravement dans les champs. La maison abandonnée était éclairée par les rayons de la lune, et, se baissant, l’Anglais reconnut des traces de pas toutes fraîches dans le petit sentier qui y conduisait.
Il franchit la brèche pratiquée dans le mur de la cour et arriva jusqu’au puits.
Le puits était toujours muni de ses deux seaux.
Le baronnet se pencha sur la margelle et
prêta l’oreille. Aucun bruit ne montait des
profondeurs noires de ce trou béant.
— Bah! dit-il, puisqu’on m’a donné rendezvous, c’est que l’on m'attend.
Et il siffla.
Une minute s’écoula, pendant laquelle sir Archibald eut un battement de cœur.
Puis un coup de sifflet lui répondit.
Et les dernières appréhensions de sir Archibald disparurent.
Il monta sur la margelle, saisit la corde, sauta à pieds joints dans le seau, et le seau descendit.
Tandis qu’il descendait, sir Archibald vit une lumière briller au fond du puits.
C'était sans doute le vieillard qui venait à sa rencontre.
Sir Archibald se trompait.
Quand le seau eut touché le sol, l’Anglais se trouva face à face avec un personnage vêtu à l’orientale, mais qui lui était inconnu.
Cet homme le prit par la main et lui dit :
— Etes-vous celui que nous attendons?
— Oui, répondit hardiment sir Archibald.
— Etes-vous bien le fils de Ma-Eddin ?
— Oui.
L’homme le regarda d’un air défiant.
— Alors, suivez-moi ! dit-il.
Mais son regard soupçonneux avait jeté le trouble dans l’esprit de sir Archibald.
Et sir Archibald, en le suivant, se souvint des dernières paroles du cocher.