‹ Les fils de JudasChapitre 3 sur 59 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

— Il faut vous dire, reprit Tony, tandis que sir Archibald l’écoutait avec une sorte d’avidité, il faut vous dire que la maison de santé du docteur Ali-Kan m’était déjà un peu familière.

— Comment cela? demanda sir Archibald.

— Ne vous ai-je pas dit que j’aimais, on plutôt que je haïssais la fille de Callebrand ? Arrivés à un certain degré, la haine et l’amour se ressemblent tellement qu’on les confond volontiers. Je hais et j’aime, j’aime et je hais ; il m’est impossible de définir ce double sentiment.

— Bon ! dit sir Archibald , je vous comprends... Après?

— Celte passion, amour ou haine, que je ressens pour Marthe Callebrand, poursuivit Tony, m’a donc amené à m’occuper beaucoup de tout ce qui la concerne.

Le jour où j’ai su que le docteur Ali-Kan avait résolu de guérir Callebrand et l’avait recuei li chez lui, j’ai voulu pénétrer chez le docteur.

Rien ne m’a été plus facile.

Un pharmacien qui fournissait ses drogues h la maison et qui demeurait dans le voisinage avait besoin d’un garçon droguiste.

Je me suis offert à lui. Mes connaissances en chimie étaient assez considérables pour que le pharmacien m’accueillit avec enthousiasme.

Je me sui3 donc présenté chez le docteur Ali-Kan; j’ai vu, j’ai étudié les êtres de la maison. Je pourrais y marcher les yeux fermés,ou y pénétrer la nuit, sans lumière.

— Mais, observa sir Archibald, n’avez-vous pas craint une chose?

— Laquelle?

— De rencontrer Marthe Callebrand et d'être reconnu par elle.

— J’ai oublié un détail, fit Tony, j’avais teint mes cheveux, placé sur mon visage imberbe une épaisse fausse barbe, et. je me suis

trouvé vingt fois tête à tite avec Marthe sans qu’elle me reconnût.

—Je comprends, dit sir Archibald; continuez.

— Tout à l’heure, je n’avais plus ni fausse harbe, ni cheveux teints, mais je tenais absolument à savoir pourquoi Mmc Aléa se rendait, à pareille heure, à la maison de santé.

Je mêlais accroché, durant le trajet, aux courroies de derrière du coupé.

Tandis qu’il roulait, je me fis ce raisonnement :

— Evidemment, Mme Aléa ne passera point la nuit dans la maison, et elle en sortira tôt ou tard. Evidemment, en outre, le coupé franchira la grille et entrera dans la cour.

Or, Mme Aléa ne s'en retournera point à pied et le docteur qui l’a amenée dans si voiture la fera reconduire.

Ces réflexions faites, moa plan fut adopté, et je continuai à me cramponner aux courroies du coupé.

Vous savez qu’il pleuvait tout à l’heure, une bonne petite pluie bien ftnc et bien serrée qui rend le pavé gras et chasse les passants.

Des Champs-Elysées à Passy il n’v a que deux pas, par la rue de Chaillot.

La rue de Chaillot était déserte.

Au bout d’un quart d’heure, le coupé s’arrêta et j’entendis le cocher qui criait :

— La porte! s’il vous plaît.

Nous étions arrivés.

Il était fard, la cour devait être plongée dans l’obscurité.

J’avais remarqué, en jouant mon rôle de droguiste, une grosse touffe de lilas et d’ébéniers qui se trouvait auprès de la porte.

— A la grâce de Dieu ! pensai-je. Il faut absolument que je sache de quoi il est question.

La porte s’ouvrit, le coupé roula vers le perron, en haut duquel un domestique apparaissait un ilambeau à la main.

Mais comme il passait auprès de la touffe d’ébéniers, je lâchai les courroies et me laissai tomber.

Le domestique placé sur le perron seul aurait pu me voir, s’il n’eût été environné par la lumière du Ilambeau qu’il tenait.

Couché à plat ventre dans la touffe d’ébéniers, j’entendis le docteur dire au cocher :

— Attendez!

Puis je le vis descendre le premier ot donner la main à Aléa qui descendit lestement.

Ensuite, tandis que le coupé demeurait tout attelé devant le perron, au lieu d’entrer dans

le principal corps (le logis, ils se dirigèrent vers un pavillon qui se trouvait isolé au fond du jardin.

Ce pavillon, je l’avais remarqué pendant mes rapides visites à la maison de santé, était ordinairement occupé par des malades de distinction, et pour lesquels on payait fort cher cette demeure à part.

— Je suis né à Paris, du moins je le crois, reprit Tony après une pause de quelques secondes, mais j’ai certaines qualités du monde sauvage : je rampe comme un reptile, je sais étouffer le bruit de mes pas, retenir mon haleine, et, chez les Arabes, j’eusse été un habile voleur de chevaux.

Un sourire passa sur les lèvres de sir Archibald. Tony continua :

— A travers les arbres et le gazon des allées, je me dirigeai vers le pavillon sur les traces de Mme Aléa et du docteur.

Le pavillon était éclairé, et je fus obligé de me tenir en dehors du cercle de lumière qui s’échappait des fenêtres.

Ert outre, à mon grand étonnement, le docteur et M“® Aléa, au Heu de pénétrer dans le pavillon, demeurèrent en dehors. Seulement, ils s’approchèrent de l’une des croisées éclal-

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