CHAPITRE XX
Aléa traversa rapidement le jardin, gagna sa voiture et se fit reconduire à Paris.
Une inspiration, comme nous l’avons dit, avait traversé l’esprit de la jeune femme.
Sir Archibald, la chose n'était plus douteuse, avait pris la place de Raymond et revendiquait pour lui l’héritage et le nom de Ma-Eddin.
Or, sir Archibald devait être en possession de documents relatifs à cette succession, qui pourraient aider puissamment la mémoire de Raymond.
En traversant le jardin, Aléa avait appris I arrestation de sir Archibald,
C’était pour elle une chance de plus de se procurer les documents dont elle soupçonnait l’existence.
Elle se rendit donc à l’hôtel du Louvre où elle demanda la clef de l’appartement occupé par sir Arcbibald Maliédin, car c’était sous ce nom que le baronnet s’était fait inscrire sur les livres de l’hôtel.
Aléa arrivait dans une voiture à elle.
Son air hautain devait suffire à la faire prendre pour une femme qui a le droit de faire c qu’elle fait.
Elle dit au maitre d’hôtel.
— Sir Archibald est un de mes amis et, forcé de s’absenter aujourd’hui, il me charge de prendre chez lui certains papiers dont il a besoin.
On remit donc sans difficulté les clefs de l’appartement à Aléa.
Sir Archibald avait été si agité la veille par les événements qui s’étaient succédé que tous ses papiers, entre autres le manuscrit traduit de la langue mystérieuse.étaient demeurés sur la fable.
Aléa, avec un instinct merveilleux, mit du premier coup la main sur ce document.
JI lui suffit d’en parcourir les premières li-
gnes pour reconnaître que c’était là ce qu'elle cherchait.
Elle redescendit aussitôt, emportant le manuscrit, remonta en voiture et dit au valet de pied :
— Nous retournons à Passy !
En route elle lut le manuscrit tout entier.
Dès lors elle savaitaussi bien que sir Archibald l’histoire mystérieuse du prophète Ala-Eddin.
Lorsqu’elle arriva, Raymond était toujours auprès de Moctar, etCallebrand n’avait pas été repris par ses fréquents accès de folie.
Par un etTort de volonté suprême, le savant, concentrant toute son intelligence sur Raymond, s’était presque oublié lui même.
Raymond achevait de se souvenir.
Mais, chose bizarre ! il ne se rappelait que des événements de sa vie relatifs à ce voyage qu’il avait fait en Orient et à ce rendez-vous qui lui avait été donné le 17 novembre.
Aléa n’avait laissé aucune trace dans sa mémoire.
Quand elle revint, il la regarda comme on regarde une étrangère.
Elle lui tendit le manuscrit et lui dit :
— C’est bien aujourd’hui le 17 novembre, et par conséquent le jour où vous êtes attendu.
130 tKs fils de Judas
Mais ceux qui vous attendent ont voulu que vous sachiez pourquoi ils vous attendaient.
— Ali ! üt-il d’un air surpris.
— Lisez cela, dit-elle.
Raymond prit le manuscrit.
Alors Marthe et Aléa se retirèrent un peu à l’écart, les yeux Axés sur lui.
Raymond avait d’abord jeté un regard distrait sur le manuscrit.
Puis, peu à peu, il avait paru s’attacher à cette lecture, et, à mesure qu'il lisait, son visage s’éclairait et il semblait, que toute sa raison lui revenait.
Et, au bout d’une heure, quand il eut fini, il se leva et s’écria :
— Oui, je suis bien le fils de Ma-Eddin le prophète, et les trésors qu'il a laissés sont à moi!
Et alors il courut à Marthe et lui reprit les mains.
— Marthe, lui dit-il, Marthe, je vous aime... et vous serez ma femme...
Aléa pAlit, mais elle eut le courage de rester.
Raymond ne se souvenait, plus d’elle , Raymond ne la reconnaissait pas!
Et il aimait Marthe !
Mais la défaillance morale d’Aléa eut à peine la durée d'un éclair.
. Elle vint à lui et lui tendit la main :
— Voulez-vous que je sois votre sœur? lui dit-elle.
— Oui , répondit-il , car vous paraissez bonne...
Puis, avec cette mobilité d'esprit qu'ont les fous, il ajouta :
— ’Et quand je serai riche, je vous doterai!
Alors il se remit aux genoux de Marthe et lui parla d'amour et fit mille projets d'avenir.
Aléa avait rejoint Callebrand.
— Veillez sur lui jusqu’à ce soir, dit-elle.
Le vieillard lit un signe d'assentiment, et Aléa s’en alla.
— Maintenant, se dit-elle en regagnant sa voiture, allons délivrer sir Archibald. Je veux le confondre jusqu’au bout.
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On sait ce qui s’était passé.
Aléa avait laissé sir Archibald à la porte de la maison qu’il occupait rue du Helder.
Puis elle s'était éloignée; mais, sur le boulevard, elle avait fait arrêter sa voiture, et elle avait pu voir le baronnet monter dans un remise*
Dès lors, elle était lixée : sir Archibald allait au rendez-vous !
— Fouette! dit-elle à son cocher, à Passy, et brûle le pavé!
John rendit la main à ses deux trotteurs irlandais qui tilèrent vers Passy avec la rapidité de l'éclair.
Depuis une heure, Marthe et Callebrand, toujours calmes, avaient toutes les peines du monde à contenir l’impatience de Raymond.
Raymond disait:
— L’heure du rendez-vous approche... Il faut que je parte !
Mais Marthe lui tenait les mains et répondait :
— Pas encore!
Enfin Aléa arriva :
— C'est l’heure, dit-elle, venez avec moi.
— Où me conduisez-vous? demanda Raymond.
— Auprès de ceux -qui vous attendent.
Et elle le fil monter en voiture.
Le cocher d’Aléa prit par les boulevards extérieurs, ce qui lui fit gagner un bon tiers du chemin.
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En route, Raymond fut silencieux; sa rêverie habituelle l’avait repris.
Mais l'idée iixe qu’il, était le (ils de Ma- Eddin dominait.
Et lorsque le coupé d’Aléa s'arrêta à l’entrée de cette cour délabrée au milieu de laquelle était le puits mystérieux, il s’écria :
— Il faudra bien qu'on me reconnaisse pour le vrai fils de Ma-Eddin!
Et, se souvenant des recommandations qu’on lui avait faites quinze jours auparavant, il se
pencha sur le puits et siffla.
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