‹ Les fils de JudasChapitre 29 sur 59 · I.KS F II. S DF. JUDAS · texte numérisé non relu

I.KS F II. S DF. JUDAS

Le flâneur s’était alors écrié :

— Troun de l’air ! mais c’est un des premiers négociants de Paris!

Cola avait suffi. On avait excusé le paletot, la mine jaunâtre et pédantesque de M. Battl.

M. Baiil, du reste, avait un de ces regards qui dominent bien vite leur monde.

Il parlait haut et d’un air doctoral, — en homme qui a, comme on dit, du foin dans ses bottes.

— Monsieur, dit-il au maître d'hôtel, je suis M. Baiil de la maison Baiil et Tompson; j’ai â Paris une usine qui remue des millions chaque année, et les banques de Londres et de Paris se disputent mon papier comme de l’or en barre . . .

Le maître d’hôtel salua.

— C’est vous dire que je ne suis pas le premier venu, continiîa M* Baiil, ni môme un de ces fils de famille désœuvrés qui voyagent pour passer le temps.

Je suis venu de Paris sans m’arrôter, et c'est vous dire encore qu’une affaire de la plus extrême importance m'amène ici.

Le maître d'hôtel salua de nouveau.

— Je viens vous faire une question de la plus haute gravité? reprit M. Baiil.

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LES Fil.S DE JUDAS

Le maître d’hôtel attendit.

— N’avez-vous pas depuis hier ou avanthier chez vous un Anglais?

— Il y en a dix, monsieur, répondit le maître d’hôtel.

— Celpi-là se nomme sir ArchibaUl.

— Justement; il est encore ici.

— Doit-il donc partir promptement?

— Il s’embarque ce soir... avec...

Le maître d’hôtel hésita. '

— Avec une femme, n'est-ce pas ?

— Oui, monsieur.

— Et il est chez vous en ce moment?

— Non, il est sorti...

— Mais... la dame...

— Je crois que la dame est chez elle.

— Parfait ! dit M. Baiil.

Puis, après une minute de réflexion :

— Monsieur, dit-il, je crois pouvoir compter sur votre discrétion. Il est inutile qu’on sache que je vous ai demandé ces renseignements.

Et, d’un ges'e, M. Baiil congédia le maître de l’hôtel. Alors le digne associé de M. Tompson ouvrit ses malles et fit un bout de toilette.

Et, tout en se débarrassant de la poussière du voyage et changeant de linge, il se disait :

— 11 est inutile de faire aucun esclandre, surtout devant celte femme.

C’est à sir Archibald seul que je vais m’adresser, et nous verrons...

Je suis parfaitement en règle. J’ai des pouvoirs qui ne laissent rien à désirer.

Une fois habillé, M. Baiil descendit et appela un garçon auquel il dit :

— Savez-vous si lord Archibald est rentré?

— Pas encore, répondit le garçon.

M. Baiil se promena de long en large sur le frottoir de la Canebière, devant la porte de l’hôtel des Empereurs, et attendit, fumant un cigare, lui l'homme austère, ni plus ni moins que s'il eût été le sybarite M. Tompson, son digne as ocié.

Au bout d’un quart d’heure, M. Baiil vit arriver sur lui, et se dirigeant vers la porte de l’hôtel, un homme qu’à sa tournure un peu roide il reconnut tout de suite pour un Anglais.

Et, l’abordant le chapeau à la main :

— Aurais-je l'honneur, par hasard, de m’adresser au baronnet sir Archibald?

fc'ir Archibald, c’était lui, fit un signe affirmatif. .

Puis il toisa M. Biül assez dédaigneusement.

— Yulre Honneur m excusera, dit M. Baiil, de me présenter moi-même, ce qui n’est pas l’usage.

— Non ! dit sir Arcliibald.

— Mais je suis un peu pressé.

— Que voulez-vous? dit sèchement le baronnet.

— Je suis le fondé de pouvoir du cousin de Votre Honneur.

— Je n’ui pas de cousin, répondit sir Archibald.

— La mémoire de Votre Honneur est inli-

dèle, répondit M. Baiil. Votre Honneur a un cousin du nom do Tony.

CHANTRE XXYI

Maintenant, expliquons comment et pourquoi M. Batil arrivait à Marseille avec tant de promptitude. Pour cela il faut nous reporter à trois jours en arrière.

M. Baül et M. Tompson étaient tout tranquillement à déjeuner à leur heure ordinaire, un matin, lorsqu'un jeune homme sedftffienta et demanda leur parler.

On l’introduisit dans cetto-petitc salle à mange! où Tony l avait pris de si haut avec scs associés quelques jours auparavant.

— Monsieur, dit le jeune homme, s’adressant à M. Baiil, je suis élève en médecine et attaché, comme interne, a la maison de santé du docteur Ali-Ivan.

— Comment ! exclama M. Tompson qui venait d’avaler un grand verre de gin ; mais vous avez eu du nouveau dans votre établissement, ces jours-ci?

— Une double catastrophe, monsieur.

— Qu’est-ce que c’est? fit M. Baiil.

— Vous n’avez donc pas lu la Presse d’hier soir, Baiil? demanda M. Tompson.

— Non.

— Eh bien, Je vais vous mettre au courant. Hier matin, un double assassinat a eu lieu à la maison de santé dont parle monsieur. Un fou a assassiné le docteur et un jeune étudiant allemand.

— C’est précisément pour cela que je viens, dit l'interne.

— Qu’est-ce que cela peut nous faire? dit sèchement M. Baiil.

M. Tompson, qui, on le sait, était tout rond et tout avenant, haussa imperceptiblement les épaules.

— Vous ôtes incorrigible, Baiil, dit-il. A vous entendre, rien ne vous intéresse!

so tournant vers le jeune homme, il épanouit son sourire et lui dit avec aménité.

— Je vous écoute, monsieur.

n io

— Monsieur, reprit l’interne, ni le docteur Ali-Kan ni l’étudiant n’ont succombé.

— Ali ! vraiment ! '

— On répond de la vie du docteur.

— C’est fort heureux.

— Il n’en est pa3 de môme de celle de l’autre victime; néanmoins il n’est pas mort encore, et après trente-six heures de délire et de prostration il a pu retrouver un peu de présence d’esprit. C’est lui qui m’envoie.

— L’étudiant?

— Oui, monsieur.

— 11 m’a dit : Je. suis sûr que je vais mourir et j’emporterai dans la tombe un grand secret.

— Hein ! lit Mi Baül à qui le mot de secret faisait toujours dresser l’oreille.

— Je serai peut-être mort demain ; m’a-t-il dit; allez donc sur-le-champ voir MM. Baül et Tompson, à la Villette; suppliez-les l’un ou l’autre de venir me voir.

Baül et Tompson se regardèrent de plus en plus étonnés.

L’interne ajouta :

— Il m’a dit son nom, il s’appelle Tony. I • • -

M. Baül et M. Tompson furent superbes en

ce moment.

Pas un muscle ne tressaillit dans le cou de taureau de M, Tompson.

Les lunettes de M. Baül n’eurent aucun mouvement intempestif sur son nez.

Cependant les dernières paroles de l’interne avaient soulevé une tempête dans leurs deux cœurs. Mais ces dignes associés savaient se contenir devant le vulgaire.

— Monsieur, dit M. Baül, nous avons eu, il y a quelque temps déjà, un employé du nom de Tony.

— Ce pourrait bien être celui-là, fit Tompson avec la même indifférence. •

— Il vous réclame instamment, reprit l’interne.

— Eh bien! répondit M. Baül, je consens à vous suivre.

En même temps il sonna et demanda la voiture do la maison, car les deux associés avaient un coupé fort simple qui servait à faire les courses et menait quelquefois M. Tompson à la brasserie et M. Baiil au spectacle.

Une heure après, M. Baül était au chevet de Tony.

Le complice de sir Archibald était fort pâle, et on lisait déjà sur son visage les signes avant-coureurs de la mort.

Néanmoins, lorsque M. Baül entra, son œil s’illumina et il sembla que la vie lui revenait.

Le jeune interne qui avait amené M. Baül se retira discrètement.

Alors M. Baül se trouva seul auprès de Tony.

— Fermez la porte, lui dit celui-ci, <il ne faut pas qu’on puisse entendre ce que je vais vous dire.

M. Baül ferma la porte et donna même un tour de clef.

Tony lui prit la main.

— Je vais mourir, dit-il, mais je veux vous faire mon héritier.

M. Baül eut sur les lèvres un sourire sceptique qui faisait honneur à son caractère prudent.

Et Tony continua :

— Je veux vous lépruer mes haines et mes millions.

— Vos... millions?...

— Sans doute. N’y croiriez- vous plus maintenant?

— Mais si, répondit M. Baül avec politesse.

— Mes haines, reprit Tony, car je hais mortellement une femme qui se nomme Marthe Callebrand.

— Vous savez bien que nous ne connaissons que cela, dit M. Baiil.

— Et un certain Archibald qui, je le sens, après m’avoir fait l’instrument de son ambition, est en train de me trahir et de me dépouiller.

— Oh! oh! fit M. Baiil.

— Sir Arcliibald et moi, poursuivit Tony d’une voix faible, nous avions mis la main sur un secret qui devait nous enrichir...

— Une découverte scientifique, peut-être?

lit M. Baiil que ses défiances reprirent.

— Non, l’existence d’un trésor que nous devions aller chercher ensemble.

— Oh ! j'aime mieux cela.

— Un homme nous gênait, poursuivit Tony tout bas, c’était le docteur Ali-Ivan. Je l’ai assassiné...

— Ah ! c’est vous...

— Mais un fou m'a frappé à son tour, do telle sorte que sir Archibald se trouve débarrassé à la fois et de l’homme qui pouvait nous nuire, et de celui avec qui il aurait été obligé de partager.

Or, acheva Tony , c’est ce que je ne veux pas.

M. Baiil commençait à s’intéresser vivement au récit de Tony.

Celui-ci, que sa faiblesse extrême avait contraint do s’arrêter, reprit après un peu de repos:

— Vous devez avoir un crayon sur vous, n’est-ce pas? „ r-

— Un crayon et un agenda, dit M. Baül, qui tira le tout de sa poche.

— Alors, écrivez ce que je vais vous dicter.

M. Baül fil un pupitre de son genou et attendit.

Tony dicta :

« Aujourd’hui, ce.., 180..., prêt à paraître, devant Dieu, j’ai dicté et signé la déclaration suivante : Je suis le meurtrier du docteur Ali- Kan. J’ai commis ce crime à l’instigation du baVonnet sir Archibald, demeurant rue du Ileldor, lequel m’avait promis une somme de ving-cinq mille francs. »

— Maintenant, dit Tony, soulevez-moi et

donnez -moi le crayon.

Il le prit d’une main tremblante, mais il signa lisiblement, tant sa volonté était énergique en ce moment.

— Mais, dit M. Baül stupéfait, h quoi bon cette déclaration?

— Vous allez voir, répondit Tony qui tomba épuisé sur son oreiller, mais dont un sourire infernal effleura les lèvres.

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