CHAPITRE XXVII
M. Baiil lisait et relisait cet étrange testament qtio Tony venait de faire.
Celui-ci reprit :
— Je loge dans une mansarde, au numéro 12 de l’arcade Colbert. Ma logeuse est une vieille femme à qui vous direz simplement : Je viens de la part de Tony.
— Bien, fit XI. Baiil.
— Elle vous donnera une clef, et vous ajouterez dans ma mansarde. Sur la table est un pli caclieté. Vous l'ouvrirez. Il renferme tous les documents relatifs il ce trésor dont je devais avoir la moitié.
J.a voix de Tony s’affaiblissait de plus en plus, son œil devenait vitreux.
M. Baül se dit :
— Il sera mort dans cinq minutes.
Et, courant à la porte, il l’ouvrit et appela l'interne qui se tenait dans la pièce voisine.
# Une extrême faiblesse s’était emparée de Tony et l’avait empêché de compléter sa pensée, c’est-à-dire d'expliquer à M. BaÜl l’usage qu’il devait faire de cette déclaration concernant l'assassinat du docteur Ali-Ivan.
Mais comme on le verra par la suite, M. Batil avait compris.
Et comme le délire reprenait le mourant, M. Baül s’esquiva, serrant précieusement dans sa poche le testament de Tony.
M. Baül ne jugea pas utile de retourner à l’usine et d’avertir M. Tompson.
— Arcade Colbert! dit-il au cocher.
Et tandis qu'il roulait en voiture vers le domicile de Tony, qu’il espérait bien ne plus revoir, M. Baül se disait avec cette noble indépendance d’esprit et de cœur qui le caractérisait :
— Je suis l’associé de M. Tompson, mais pour la métallurgie seulement. Nous n’avons pas signé entre nous un acte de société pour la recherche et l’exploitation de trésors. Par conséquent, je dirai à l’ami Tompson n’importe
quoi, mais il ne saura rien de cette affaire.
Tony était un homme d’ordre.
Ses affaires étaientréglées en prévision d’une catastrophe, non qu’il eût pu prévoir sa fin dramatique, mais il avait prévu le cas où sir Archibald éprouverait le besoin de se débarrasser de lui.
Toutes les pièces établissant la substitution de sir Archibald ù Raymond étaient classées nvec soin.
A ces pièces était une copie en français du manuscrit traduit par le vieil Arménien.
M. Baiil s’assit devant la table sur laquelle il avait trouvé le pli, et prit connaissance du tout avec cette sage lenteur d’un homme qui étudie sérieusement une affaire et en compulse le dossier.
Au bout d’une heure, M. Baiil était parfaitement au courant et se disait :
— Tout cela est rigoureusement logique. Sir Archibald a pris la place de M. Raymond de Mahédin ; moi, je prends la place de Tony.
C’est donc avec moi que sir Archibald doit partager.
Et il mit le dossier dans sa poche et redescendit de ce pas majestueux et grave qu’on lui
connaissait dans le quartier delà Villctte et remonta en voiture.
Il se fit conduire d’abord à l’hôtel du Louvre.
Là on lui apprit que sir Archibald était parli depuis la veille et qu’on ne l’avait point revu.
Mais Tony avait eu soin de joindre à ses notes cette explication précieuse, que sir Archibald demeurait réellement rue du llelder.
M. Baül s’y lit conduire.
Là il trouva un valet de chambre qui refusa
d'abord de lui répondre.
M. Baül savait faire au besoin un sacrifice, il tira de sa poche trois napoléons tout neufs et les glissa dans la main du valet.
Ce remède, vieux comme le monde, réussira toujours.
Le valet parla.
Il apprit à M. Baül que sir Archibald était venu dans la nuit faire les préparatifs de départ; que le matin même, lui, le valet de chambre, il avait transporté au chemin de fer de la Méditerranée les malles du baronnet et qu’il l’avait vu partir en compagnie d’une femme très-connue à Paiis et qu’on appelait Mmc Aléa. Sir Archibald allait directement à Marseille.
Il devait descendre à l’hôtel des Empereurs;
M. Baül savait tout ce qu’il voulait savoir.
Evidemment sir Archibald n'allait à Marseille que pour s’v embarquer.
Le but de son voyage était l’Orient, c’est-àdire l'ile de Chypre; c’est-à-dire encore les fameux trésors de Ma-Eddin.
Alors M. Baül n’avait pas hésité.
Au lieu de rentrer à la Villette, il s'était installé dans un café, avait demandé une plume et de l’encre, et écrit à M. Tompson, son associé, le billet suivant :
« Mon cher ami,
« Je pars pour Cologne à 1 instant mémo. « Mon voyage sera probablement fort court; « mais il est possible aussi qu’il se prolonge « quelques semaines.
« Soyez sans inquiétude; à anon retour, vous « serez content.
« Votre affectionné, Baül. »
Il pensera tout ce qu'il voudra, se dit M. Baül.
L’essentiel est qu’il me croie sur la route de Cologne , tandis que je serai sur celle do fSmyrnc.
Ensuite, prévoyant que le petit voyage qu'il allait entreprendre pourrait être fort coûteux,
M. Baül se fit conduire à la Banque de France où il avait un compte courant et il y prit une soixantaine de mille francs.
Puis enfin, comme cet homme austère et dogmatique avait toujours eu, à l’insu même de son associé M. Tompson, un petit pied-àterre mystérieux dans le faubourg Saint-Denis, il y passa en revenant de la Banque et s'y pourvut du linge et des vêtements dont il pouvait avoir besoin en voyage.
A sept heures quarante-cinq minutes, le soir même, M. Baül prenait le train express de Marseille, où nous l'avons vu arriver.
Sir Archibald fit donc un pas en arrière, lorsque M. Baül lui parla de Tony.
Néanmoins il répéta :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire.
— Pardon, fit M. Baül, je sais votre généalogie sur le bout du doigt.
— En vérité! dit sir Archibald d’un ton dédaigneux.
— Vous allez voir...
— J’écoute.
Et l’Anglais se refit un visage impassible.
— Judasicli avait deux fils...
— Judasich! exclama sir Archibald. Qui donc vous a parlé de Judasich?
— Ceux qui m’ont appris que Ma-Eddin avait laissé des trésors considérables.
— Vraiment! vous savez encore cela?
— Dame! dit M. Baiil fort tranquillement, Tony ayant fait un petit testament en ma faveur...
— Tony est donc mort?
— Il doit l’être à cette heure.
Sir Archibald respira.
Mais M. Baiil reprit avec calme :
— C’est moi qui le remplace.
Et sir Archibald, stupéfait, regarda M. Baül.