CHAPITRE XXVIII
Sir Archlbàld regardait M. Batll avec une stupéfaction croissante.
— Monsieur, reprit celui-ci, Tony est mort; mais, comme je vous le disais, il m’a institué son légataire universel.
— Monsieur, répondit sir Arcliibmd, qui
peu à peu recouvrait son sang-froid, ost-ce que
vous parlez sérieusement?
— Mais très-sérieusement, dit M. Batll.
— Alors veuillez vous expliquer.
— Par où dois-je commencer? demanda froidement l’associé de M. Tompson.
— Mais... par où vous voudrez.
M. Baül était calme comme un Anglais et sir Archibald était un Anglais véritable.
Ces deux hommes, qui avaient un pareil colloque en plein air, sur le trottoir de la Canebière, paraissaient être de bons négociants traitant d’une transaction à l’amiable.
Aussi personne ne faisait attention à eux.
— Je vous disais tout à l’heure, reprit M. Baül, que Judasich, le compagnon de Ma- Eddin, avait deux fils. Vous descendez de l’un, Tony descend de l’autre.
— Après? dit sir Archibald.
M. Baül reprit :
— De même que Judasich trahit Ma-Eddin, vous, son descendant, vous avez trahi...
— Monsieur ! exclama sir Archibald.
— Ne vous emportez donc pas, fit le flegmatique M. Baül; c’est une simple question d’affaires qft nous traitons.
— Continuez...
— Par vos soins, M. Raymond de Mahédin est devenu fou ; c’est vous qui comptez mettre la main sur les trésors enfouis dans l’ile de Chypre*»
Vous voyez, ajouta M. Baül en souriant, que je suis bien renseigné...
Sir Archibald ne répondit pas, et M. Baül poursuivit :
— Tony m’a laissé des notes complètes avant de mourir.
— En vérité !
— Je sais par cœur toute l’histoire. Aussi n’ai-je pas perdu de temps, comme vous voyez, et, sans un accident arrivé au chemin de fer, je serais arrivé hier soir.
— Mais, monsieur, dit sir Archibald, à quoi bon cette promptitude?
— J’avais hâte de vous voir.
— Boni
— Et de vous empêcher de partir, car il parait que vous vous embarquez...
— Demain matin.
— Eh bien! dit M. Baül, ou vous ne partirez pas, ou nous ferons route ensemble.
— A bord du même navire? ' ^
— Sans doute.
— Monsieur, dit sir Archibald, Wre compagnie m’honorerait et me plairait fort en d’autres circonstances ; mais, faut-tl vous l’avouer, je ne voyage pas seul.
— Je le sais, dit M. Baül.
— Je pars avec une femme que j’aime...
C’est un vrai voyage de-lune de miel... et, vous comprenez... Maintenant, si vous voulez me donner rendez-vous à Chypre...
— Oli ! non pas, dit M. Baül, je ne suis pas une tête de linotte, moi; je fais les choses posément, avec réflexion.
— Comment l’entendez-vous?
— • J’en suis fâché pour votre lune de miel ; mais, comme j’ai pris la résolution de ne plus vous quitter d’un pas que nous n’ayons retrouvé et partagé en bons cohéritiers les trésors de Ma-Eddin...
— Monsieur, dit sir Archibald avec un mouvement d’impatience, je ne connais pas de loi qui me puisse forcer de voyager avec vous.
— Vous vous trompez...
— Bah!
— Il y on a une, comme vous allez voir.
En même temps, M. Baül rouvrit son por-
tefeuil]| et en tira un papier qu’il mit sous les yeux de sir Archibald.
Le barohnet parcourut ces lignes écrites au crayon et qui portaient la signature de Tony.
— Ah! fit-il, crispant légèrement ses lèvres, il a écrit celà avant de mourir.
M. Baül remit le papier dans son portefeuille, et son portefeuille dans sa poche.
Puis, regardant sir Archibald :
— Supposez, dit-il, que vous refusiez obstinément de m’emmener.
— Bon !
— Je me rends chez le procureur impérial et je vous fais arrêter aujourd’hui même.
Une légère écume blanche frangeait les lèvres de sir Archibald.
— Monsieur, dit-il enfin, puisque vous y tenez absolument, je vous emmènerai.
— A la bonne heure !
— Trouvez-vous à bord du brick hellène le Scyros demain matin, à huit heures...
— C’est inutile, nous irons ensemble. Je suis descendu comme vous à l’hôtel des Empereurs, dit sir Archibald, et je m’y trouve fort bien. Dînez-vous à table d’hôte?
— Non.
— On vous sert dans votre appartement?
— Oui.
— Alors, vous demanderez trois couverts. Je m’invite & diner avec vous.
— Mais, monsieur, dit sir Archibald, je vous ai dit que je n'étais pas seul.
— Vous me présenterez à madame... comme votre meilleur ami. Je parle anglais... et puis, quand je veux m’observer, j’ai du monde...
Sir Archibald était pâle de colère.
— Monsieur, dit encore M. Baiil, vous ferez
bien de me présenter tout de suite à madame... c’est plus poli.
Et il prit sans façon le bras de l’Anglais, dont tous les instincts aristocratiques se révoltèrent.
Mais M. Batil était le plus fort, grâce à ce singulier testament laissé par Tony, et sir Arehibald dut se résigner.
Cependant cet homme, qui ne redoutait plus l’influence fatale d’Aléa, eut une inspiration :
— Qui sait, pensa-t-il, si elle ne lui porterait pas malheur, à lui?
Et il entraîna M. Batil sous la porte cochère de l’hôtel en lui disant :
— Vous avez raison. Venez, je vais vous présenter tout de suite comme un vieil ami que j'ai rencontré par hasard.
— Et qui, par hasard aussi, se rend à l’île de Chypre, ajouta M. Batil, qui riait à travers ses lunettes bleues.
Aléa habitait un magnifique appartement au premier étage de l’hôtel.
Comme on le pense bien, la jeune femme l’habitait seule et elle avait exigé que sir Archibald se logeât au second.
Aléa s’était bornée à lui dire :
— Je suis une femme d’argent, je vous l’ai
dit. Quand vous aurez trouvé les trésors de Ma-Eddin, nous verrons.
Sir Archibald frappa discrètemen'.
— Entrez! dit Aléa.
La porte ouverte, M. Baiil se trouva face à face avec la jeune femme et demeura ébloui...
Mais, chose étrange! il éprouva alors comme un sentiment de terreur profonde et il regretta son comptoir de la Villette, et oublia les trésors de Mahédin...
Le regard calme et profond d’Aléa avait jeté ouvante dans son âme !