CHAPITRE XXIX
Le petit brick le Scyros file vent arrière, toutes voiles dehors, par une soirée brumeuse.
La brise est fraîche, les vagues moutonnent, le ciel est bas, il fait froid.
La Méditerranée a perdu l'azur de son ciel et l’azur de ses flots.
Le brouillard obscurcit le ciel, les fiots sont écumeux et verts.
Quelques mouettes piaulent tristement dans le lointain et montrent parfois, à la crête des vagues, leur aile blanche, écliancrée comme une voile latine.
C’est une preuve que la terre est proche.
Cependant on ne voit que le ciel et l’eau.
Les passagers du Scyros, au nombre de trois, ont déserté le pont envahi par l'humidité et l’air vif du soir.
Les matelots sont à 1a manœuvre.
Le capitaine est assis à l’arrière, son portevoix sous le bras, auprès de son second qui tient la barre.
Le capitaine, c’est lîodokani, l’homme secrètement aimé par la Maritana qui tient à Marseille le café d’Athènes.
Le second, c’est l’Italien Paolo.
Le Scyros , qui est bon marcheur, et tile, incliné sur la coque, scs dix nœuds à l’heure, entrera bientôt dans le terrible détroit de Bonifacio.
— Quel chien de temps! murmura Paolo.
11 faut filer droit, si nous ne voulons couler sur un rocher à fleur d’eau.
— Rodokani haussa les épaules :
— Bah! dit-il, un peu plus tôt... un peu plus tard... Mourir aujourd’hui... ou mourir demain... qu’ést-ce que cela fait?
Rodokani a prononcé ces mots avec un accent de tristesse et de découragement étrange.
— Mais qu’as- tu donc, capitaine? lui dit Paolo.
Le capitaine tressaille* mais il ne répond pas,
Puis, se levant tout à coup, il se met à arpenter le pont d’un pas précipité, inégal, qui trahit en lui une agitation violente.
— Je crois qu’il est fou, murmura Paolo. Je ne l’ai jamais vu comme cela.
Au bout d’un quart d’heure, Rodokani vient se rasseoir auprès du timonier.
11 est sombre et farouche, et son regafd erre sur la mer avec une certaine irrésolution.
— Capitaine, dit Paolo, je ne te reconnais plus.
— Ah î dit Rodokani qui le regarde fixement.
— Il y a deux jours que nous sommes partis de Marseille. La veille encore tu étais l’homme d’autrefois, maintenant tu en es un autre.
Rodokani ne répond pas.
— Quelle inquiétude peux-tu avoir? Tu sais que les hommes que nous avons embarqués sont sûrs. Nous ferons disparaître l’Anglais et les autres...
— Tais-toi! dit brusquement Rodokani.
— A qui donc penses-tu? que regrettes-tu? demanda encore Paolo, qui a su donner à sa voix une inflexion caressante.
La Maritana te trotte-t-elle par la tète?
Rodokani fait un brusque mouvement.
Puis il dit à Paolo d’un ton de menaee :
— Ne me parle jamais de la Maritana ou je te casse la têtel
En parlant ainsi, Rodokani le pirate a mis la main sur la crosse des pistolets passés à sa ceinture.
Puis, de nouveau, il quitte la barre et recommence sa promenade sur le pont.
Paolo lève les yeux au ciel et murmure :
— O santa Madona! C’est à n’y rien comprendre.
Tout à coup Rodokani revient près de Paolo.
— * Es-tu bon nageur? dit-il brusquement.
— Sans doute, répond l’Italien.
— Si nous faisions naufrage dans les brisants de Bonifacio, te sauverais-tu?
— Quelle drôle de question !
— C’est que, dit Rodokani, nous avons navigué ensemble; je te regarde comme mon matelot et je ne voudrais pas qu’il t’arrivât malheur.
— Mais...
— Tandis que les autres, poursuivit Rodokani, cela m’est égal.
Paolo stupéfait regarde Rodokani qui parait de plus en plus surexcité.
— Réponds oui ou non, dit le capitaine.
— Pourquoi?
— Réponds toujours...
— Eh bien, dame! ditl’Ilalien, quand il s’agit de sauver sa vie, on est toujours bon nageur.
— C’est bien. Attends, je vais te donner ma ceinture.
Et comme Paolo le regarde avec un étonnement croissant, Rodokani poursuit :
— Ma ceinture renferme deux cents piastres turques et vingt-cinq mille francs en billets de la Banque de France.
Quand tu auras touché terre, soit en Corse, soit en Sardaigne, tu te feras rapatrier à Marseille, tu iras vers la Maritana et tu lui donneras la moitié de cette somme. Le reste est pour toi, je te fais mon héritier.
Paolo crut que Rodokani était devenu fou.
Mais Rodokani détacha sa ceinture et la lui donna.
En môme temps il lui dit :
— Donne-moi la barre. C’est moi qui vais gouverner.
— Vous?
— Oui, droit sur un écueil qui nous transpercera notre coque comme une coquille de noix.
Nous sombrerons sans crier gare!
Mais Paolo n’abandonna point la barre.
— Capitaine, dit-il, vous voulez donc mourir?
— Oui.
— Pourquoi?
A cette question, une pâleur mortelle se répandit sur le visage de Rodokani.
— Que t'importe ! flt-il.
Mais Paolo reprit :
— Je ne me suis pas embarqué pour m’en retourner à la nage. Ce n’est pas honnête ce que vous faites là, capitaine.
A ce reproche, Rodokani jeta un cri.
Les bandlls ont entre eux la religion de l’engagement pris et de la foi jurée. Ce n’était pas pour vingt-cinq mille francs, mais pour le double de cette somme que Paolo avait accepté les fonctions de second à bord du Sryms.
Rodokani posa ses deux mains sur son visage, et Paolo vit des larmes jaillir au travers de ses doigts.
— Pardonne-moi! dit Rodokani, mais depuis que j’ai vu cette femme, je sens que je deviens fou !