‹ Les fils de JudasChapitre 33 sur 59 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Paolo prit les mains de Rodokani.

— Tu m’as appelé ton matelot tout à l'heure, dit-il.

Le matelot d’un matelot, c’est son ami, son père; il sait tout, il doit tout savoir. Qu’as-tu?

Rodokani découvrit son visage sur lequel roulaient des larmes farouches.

— Tu veux savoir? dit-il.

— Oui.

— As-tu vu la femme qui est à bord?

— La femme de l’Anglais ?

— Ce n’est pas sa femme. Elle a une cabine séparée, et quand vient la nuit elle s’enferme.

— Bon! eh bien,?

— L’as-tu vue ?

— Oui, mais je n’ai pas fait attention ù elle; d’abord je suis presque toujours à la barre; ensuite elle ne monte sur le pont que le soir et elle est toujours encapuchonnée dans une mante qui ne laisse voir que la moitié de son visage. Elle est donc bien bello?

— Je ne sais pas, reprit Rodokani. Tout ce que je sais, c’est qu’il m’a suffi de la regarder pour me sentir brûler au cœur, pour que ma raison s’égarât...

— Ah ! fit Pâolo qui semblait fort étonné de cette passion subite.

Rodokani poursuivit :

— Et, chose étrange ! il me semble que je n’oserais pas baiser le bas de sa robe, que si j’effleurais sa main de mes lèvres, elle m’écraserait et me pulvériserait d’un regard.... et j’ai envie de mourir... car je sens bien qu’entre elle et moi il y a un abîme...

— Tmbécile! dit Paolo.

Et il eut un sourire diabolique qui fit tressaillir le pirate grec.

Paolo poursuivit :

— Vois-tu, Rodokani, quand on a sept hommes dévoués â son bord, qu’on est entre le ciel et l’eau, que la soirée est brumeuse

nomme celle-ci, et qu’on s’appelle Rodokani, un nom redouté de Malte à Smyrne et d’Athènes à Candie, on no doit pas trembler devant une femme, plus qu’on ne tremble devant les hommes.

Cette femme est belle... pourquoi ne t’aimerait-elle pas, toi qui es beau?

— Mais, malheureux ! dit Rodokani, n’as-tu pas vu son regard ?

— - Non.

— J'aimerais mieux me trouver face à face avec les soixante canons d’un vaisseau de ligne.

— Mais ce n’est pas de l’amour, c’est de l’épouvante que tu éprouves, en ce cas ?

— Je ne sais pas... cependant si elle me disait : Je vous permets de baiser le bout de mes doigts, à la condition que vous vous précipiterez à la mer, je le ferais.

— Je le crois sans peine, puisque tu voulais mourir tout à l’heure...

— Oui, mais avec elle...

Et les yeux de Rodokani brillèrent d’une flamme sombre.

On eût dit l’œil d’une bête fauve se dilatant dans la nuit.

Paolo jeta un regard sur le compas.

— Ecoute, dit-il, veux-tu un bon conseil ?

— Parle, car je ne gais plus ni ce que je fais, ni ce que je dois faire.

— Dans deux heures nous passerons entre la Sardaigne et la Corse.

— Bien !

— Si, à ce moment-là, j’abandonnais un seul instant la barre, le navire coulerait bas au bout de cinq minutes.

— Continue, dit Rodokani.

— N’avons-nous pas une chaloupe suspendue à notre bord?

— Sans doute.

— Suppose que tu t'introduises dans la cabine de cette femme.

Rodokani se prit à trembler.

— Après? dit-il d’une voix sourde.

— Que tu la bâillonnes pour étouffer ses cris et que, la prenant dans tes bras, tu la transportes dans la chaloupe que nous descendons à la mer à la faveur de la nuit et du brouillard.

Le navire sombre et nous nous sauvons... et elle est notre esclave désormais, car sa vie dépend de nous.

— - Tais-toi, démon ! murmura Rodokani, tu me tentes!...

Tandis qu’il paraissait se débattre contre le

conseil que lui donnait Paolo, Rodokani vit une ombre se dessiner sur le pont.

Cette ombre qui cheminait à pas majestueux et lents n’était autre que celle de l'honorable M. Baül, de la maison Baül et Tompson, de Paris et Londres.

M. Baül, qui était bien près de la calvitie, avait entouré, sa tête d’un foulard pour se préserver de l’humidité.

Les deux pirates le virent s’avancer vers eux a\ec une certaine hésitation.

Puis, quand il ne fut plus qu’à quelques pas, il dit à mi-voix :

— Hé, capitaine?

On eût dit que Rodokani avait hâte d’échapper aux séductions de Paolo.

Il fit deux pas à la rencontre de M. Baül.

Ce dernier lui dit :

— Il fait bien froid, capitaine.

— Oui, monsieur, répondit Rodokani en français.

— Quelle heure est-il?

— Sept heures.

— Où sommes-nous en ce moment?

— Si la brume nous le permettait, et s’il faisait encore assez de jour, nous apercevrions dans le lointain l’ile de Corse.

— Alcrs nous passerons bientôt sous Bonifacio?

— Dans deux heures environ.

— Ah ! dit M. Baül, qui s’appuya à la muraille du bord.

Il y eut un moment de silence.

M. Baül, évidemment, avait quelque chose à dire à Rodokani, Rodokani, de son côté, n’était pas fâché de causer avec M. Baül, tant les propositions de Paolo l’épouvantaient.

L’honorable associé de M. Tompson continua :

— N’êtes-vous pas d’avis que cette brume ne soit dangereuse?

— Il faudra naviguer droit tout à l’heure.

— Vraiment! mais vous avez un bon pilote.

— Sans doute.

M. Baül se tut un moment encore.

— Le passage entre Bonifacio et la Sardaigne, dit-il, est dangereux, n'est-ce pas?

Rodokani tressaillit, tant cette question se rapportait brusquement à la conversation de tout à l'heure avec Paolo.

Il regarda M. Baül aux clartés indécises qui perçaient encore le brouillard, et il lui sembla voir sur ce visage pâle et jaune une expression satanique.

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