CHAPITRE XXXI
Rodokani regardait M. Raiil avec une sorte de stupeur.
M. Baül continuait à sourire.
Il y eut entré eux un moment de silence; puis le digne associé de M. Tompson reprit :
— C’est un rude métier que le vôtre, capitaine.
— Assez, dit Rodokani; on a de mauvais jours.
— On se donne beaucoup de mal pour faire fortune, continua M. Baül.
— Et on ne réussit nas toujours, répondit Rodokani.
C’était pour M. Baül l'occasion de redevenir
l'homme senlencieux et dogmatique que nous avons connu jadis.
— Jeune homme, dit-il, rappelez-vous que la fortuno frappe toujours au moins une fois à la porto de ceux qui la cherchent. Le tout est de lui ouvrir.
— Jusqu’à présent elle n'a point frappé à la mienne, dit Rodokanl machinalement, car sa pensée était ailleurs.
— Hé! hé! lit M. Battl, olle est peut-être plu s près de vous qu’on ne croit.
Le Grec tressaillit et regarda son inledocutcur.
M. Baiil souriait toujours.
— N’avez-vous donc jamais rêvé, dit-il, une jolie maison entourée de vignes, à Naples ou à Athènes, ou encore à Malte, avec une femme et de beaux enfants, deux valets qui vous appelleraient excellence et quelque dix mille livres de rente pour soutenir ce joli train ?
Rodokani avait Uni par s’arracher à sa rêverie en écoutant M. Baiil.
L’oreille du forban s’était rouverte et son esprit s’éveillait.
— Certainement, dit-il, j’ai rêvé tout cela. Mais entre le rêve et la réalité il y a loin.
— Pas toujours.
— Vous croyez?
Et Rodokani darda sur M. Baül un regard ardent.
— Qui sait? reprit celui-ci; les dix mille livres de rente et la maisonnette, car le reste vous regarde, ne sont pas aussi loin que vous le pensez.
Le sourire de M. Baül avait pris toutes les proportions de la tentation.
Rodokani attendit.
Evidemment M. Baül avait quelque chose à lui proposer. *
En effet, l'associé de M. Tompson dit tout à coup :
— Jeune homme , regardez-moi. Peut-être la fortune a-t-elle pris mes traits.
— Hein? dit Rodokani.
— Je veux vous enrichir, continua M. Baül.
— Vousl
— Il faudra que vous ayez un bien mauvais caractère, ajouta M. Baül, pour que nous ne nous entendions pas.
Le forban avait tout à fait reparu dans Rodokani.
A son tour il regarda fixement M. Baül et lui dit froidement :
— Voyons, de quoi s’ugit-il? .
— Pardon, fit M. Baül, avant de vous dire de quoi il s’agit, laissez-moi vous faire une question.
— Parlez...
— A qui est le navire ?
— A sir Archibald, dit Ilodokani.
• -r- C’est-à-dire qu’il vous l’a acheté ?
— Oui.
— Vous l’a-t-il payé?
— Pas encore.
M. Baül se gratta l’oreille.
— Diable! dit-il, ceci dérange un peu ma combinaison.
Et il se gratta l’oreille comme un homme embarrassé.
— Quelle était donc votre combinaison ? demanda le Grec.
— Je me disais : Cent mille francs d’une part, et deux cent que je mettrais volontiers...
— Ah! vous mettriez deux cent mille francs?
— Peut-être...
L’œil de Rodokani sembla vouloir fouiller dans les profondeurs ténébreuses de l’âme de M. Baül.
— Vous avez donc bien besoin de moi?
— Heu ! heu !
Le forban se démasqua.
— N’hésitez pas, flt-il, on peut tout me dire. Si la chose me va, c’est marché conclu. Sinon, rien de fait, et je ne me souviens de rien le lendemain.
Cependant M. I3aül hésitait encore.
— C’était pourtant une bonne occasion...
Nuit brumeuse... détroit difficile... semé d’écueils à fleur d’eau... Allez donc ensuite prouver que le navire n’a point été perdu par accident.
Il grommelait tout cela à mi-voix, et Rodokani, qui l’entendit, fit un pas en arrière.
M. Baül avait donc eu la mémo idée que lui.
— Ah! vous voudriez perdre le navire? flt-il.
— C’est-it-dire, dit M. Baül, que si vous aviez eu vos cent mille francs en portefeuille...
— Eh bien?
— Vous avez une chaloupe, n’est-ce pas?
— Sans doute.
— Bon ! dans une heure nous y montions, vous, moi-, et...
— Et? fit llodokani qui éprouva comme une secousse électrique.
— Mais il n’y faut pas songer, dit M. Baül.
Puis tout à coup, se frappant le front :
— ■ Hél mais, dit-il, j’ai une autre combinaison. i. qui vaut mieux.
— J’écoute, dit froidement Rodokani.
— Vous aurez vos deux cent mille francs, les cent mille francs de votre navire, et je vous prends tout à fait à mon service, c’est-àdire que je deviens votre armateur.
—'Vous!
— Moi.
Et M. Baül, ce mot lâché, üt preuve d’un sang-froid superbe, car il ajouta :
— Vous pensez bien, mon cher capitaine, que la maison Baül et Tompson de Paris et de Londres n’est pas sans quelque importance.
— Pardon, fit Rodokani, mais si j’ai les cent mille francs, je n’ai plus le navire.
— Au contraire!
— Et... sir Archibald ?
M. Baül eut un sourire indulgent :
— Je vous croyais moins naïf, dit-il.
— Ah!
— Car enfin, mon cher enfant, poursuivit-il d’un ton paternel, vous pensez bien que si je vous offre deux cent mille francs...
— C’est parce que je vous débarrasse de sir Archibald, n'est-ce pas?
Et Rodokani eut à son tour un sourire qui prouva à M. Baül qu’il n était pas si naïf.
— Naturellement, dit ce dernier.
— Eh bien! dit Rodokani avec calme, voyons votre combinaison ?
Et il attendit que M. Bavil s’expliquât.