‹ Les fils de JudasChapitre 35 sur 59 · CHAPITRE XXXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXII

M. Baül était un homme pratique; il savait se mettre à la portée de toutes les intelligences et procédait volontiers par comparaison, afin de rendre plus clairement sa pensée.

— Avez-vous remarqué, mon cher capitaine, dit-il, que lorsque deux renards se trouvent dans le même terrier, ils se battent jusqu'à ce que l’un des deux succombe; de telle façon que le terrier finit par n’avoir plus qu’un occupant? - -

— Certainement, dit Rodukani.

— • Eh bien ! je comparerai volontiers votre navire à un terrier.

— Et sir Archibald et vous à deux renards, n’est-ce pas? fit Rodokani.

— Précisément; le terrier est trop petit pour deux.

— Alors vous voulez dévorer sir Archibald?

— Quelque chose comme cela.

— Et vous avez trouvé une combinaison ?

— Oui.

— Voyons.

— Oh ! c’est simple comme bonjour, fit M. Baiil qui laissa de côté son ton emphatique.

— Mais encore?

— Sir Archibald, j’ai cru m’en apercevoir, est sujet à des névralgies.

— Boni

— Il se promène volontiers sur le pont la nuit.

— Il s’est promené la nuit dernière, en effet, dit Rodokani.

— Il se promènera donc certainement encore cette nuit, reprit M. Baül.

— Eh bien ! que feriez-vous?

— J’ai remarqué que sir Archibald est porté il la rêverie.

— Ah ! vous avez remarqué cela.

— Il s’accoude très-souvent à la muraille du bord, à l’arrière, auprès de la barre, et suit du regard le sillage du vaisseau.

— Après? dit Rodokani.

— Supposez que, dans une heure ou deux, juste au moment où nous passerons sous les rochers qui supportent Bonifacio, sir Archihald monte sur le pont.

— Bien.

— Qu’il s’accoude à la muraille...

— Je devine, dit Rodokani. Vous voudriez que je m’approche de lui?

— Précisément.

— Et que, le saisissant par les pieds, je le lance à la mer?

— C’est cela même; par le brouillard, un accident de ce genre peut fort bien arriver, dit M. Baül avec son mauvais sourire.

— Cela s’est vu, dit Rodokani, mais il faut tout prévoir.

— Ah! voyons, dit à son tour M. Baül.

— Sir Arcliibald est peut-être bon nageur. Il se sauvera à la nage.

— Soit, supposons-le... - *

— Alors votre combinaison est mauvaise,

puisque vous voulez vous séparer do lui pour toujours.

— Penh! fit M. Baül, je suis bien certain que lorsqu’il' aura fait le plongeon, nous ne nous reverrons plus.

— J’aimerais mieux, dit froidement Rodo-

kani, attendre que nous ayons longé le détroit. Une fois à quelque dix ou quinze lieues de toute côte, sir Archibald aura beau nager...

— Vous ôtes plein d’esprit, dit poliment M. Baül, et je me range tout à fait à votre opinion. Je ne regrette que cette jolie brume...

— Il y en aura encore à trois heures du matin, dit Rodokani.

— Ainsi, dit M. Baül, c’est une affaire convenue, n'est-ce pas?

— Oh ! un moment, dit Rodokani. Vous allez trop vite en besogne, mon cher armateur.

— Comment cela?

— Je vous ai écouté. Vous me disiez : Supposons...

— Eh bien?

— Mais, de la supposition au fait il y a loin. Vous me disiez que sir Arcbibald, tombant à l’eau sous les rochers de Bonifacio, se noierait probablement. A quoi je vous ai répondu que j’aimerais mieux lui faire faire le plongeon en pleine mer.

— Et je me suis rangé de votre avis, dit M. Baül d’un ton mielleux.

— Maiâ je ne vous dî pas dit, moi, reprit Rodokani, que la chose fût convenue... arrêtée.

— Refuseriez-vous donc?

— Je ne dis pas...

— Deux cent mille francs, c’est un joli lot...

— Sans doute, fit Rodokani.

M. Baül se mordit les lèvres.

— Ce serait curieux, pensait-il, que je fusse tombé sur un honnête homme. Ces mésaventures n’arrivent qu’à moi.

Puis, tout haut :

— J’ai pourtant l’argent tout près, là, dans mon portefeuille, deux traites de cent mille francs chacune sur la maison Rothschild de Naples.

— C'est de l’argent sur, dit Rodokani.

M. Baül voulut ouvrir son portefeuille qu’i avait tiré de sa poche.

Mais Rodokani l’en empêcha.

— Ce n’est pas la peine, dit-il.

— Comment 1 vous refusez?

— Je n’ai pas dit cela...

— Alors?...

— Mais j'aimerais assez réfléchir.

M. Baül, qui avait toujours eu une assez mesquine opinion du genre humain, se dit :

— Le drôle veut me faire chanter; tenons nous bien.

Et il remit son portefeuille dans sa poche

— A votre aise, capitaine, dit-il, réfléchissez... nous verrons plus tard...

— Ohl dit froidement Rodokani, dans une heure au plus tard je vous rendrai réponse.

— Où?

Ici. Le brouillard est humide, acheva Rodokani avec un accent légèrement railleur, vous pourriez vous enrhumer; descendez donc dans votre cabine.

— Vous avez raison, 'dit M. Baül. Au revoir! capitaine.

Et il disparut par l'escalier du grand panneau.

Alors Rodokani prit sa tête à deux mains et se dit :

— Quel intérêt cet homme a-t-il donc de se défaire ainsi de sir Archibald, son ami?

Et comme il sc posait cette question qui lui paraissait difficile à résoudre, une main s’appuya sur son épaule et une voix joyeuse lui dit :

— Bonsoir, capitaine.

Rodokani se retourna.

Il avait devant lui sir Archibald.

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