‹ Les fils de JudasChapitre 36 sur 59 · CHAPITRE XXXI II · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI II

Sir Archibald s’était fait ce visage impassible et plein de flegme et de bonhomie qui caractérise les Anglais de la haute société qui voyagent pour cause de spleen.

Il avait même stéréotypé sur ses lèvres ce sourire sans expression qui ne prend naissance que de l’autre côté du détroit.

Rodokani se demanda tout d'abord si le hasard seul amenait sir Archibald auprès de luh Mais il eut bien vite changé d’opinion.

Sir Archibald lui dit :

— Ne sommes nous pas bientôt entre la Corse et la Sardaigne?

Si Rodokani, au lieu d'être un pirate, avait été Parisien, il se serait écrié sans doute t

— Mais c’est une véritable scie !

Malheureusement ce mot d’atelier était inconnu à Rodokani. Seulement il avait le sentiment de la chose, car il murmura :

— Encore!

En effet, Paolo, puis M. Baül, puis sir Archibald, et lui-même, Rodokani, paraissaient s’intéresser à tour de rôle à ce passage dangereux qu’on appelle le détroit de Bonifacio.

Rodokani savait quel avait été le but de M. Baül.

Il lui restait à savoir ce que voulait sir Archibald.

Celui-ci continua :

— La brume est épaisse, capitaine.

— Très-épaisse, votre honneur, répondit Rodokani comme un écho.

— Le passage est dangereux, n’est-ce pas?

— Très-dangereux.

La conversation avec M. Baül avait rendu Rodokani fort circonspect. Il était résolu à laisser sir Archibald s’avancer.

Celui-ci continua :

— N’est-ce pas par ici que tout récemment un navire s’est perdu corps et biens?

~ — Oui, votre honneur.

— C’est inconcevable, reprit sir Archibald, * (ju’on n’ait pas pu sauver un seul homme.

— Mais non, dit Rodokani, c’est fort compréhensible, au contraire.

— Ah ! vraiment ?

— Les rochers qui nous entourent empêcheraient un homme, si bon nageur qu'il soit, de gagner facilement la côte à la nage.

Sir Archibald attendait sans doute cette réponse, car il dit :

— Voilà précisément ce que, je voulais savoir.

— Ah ! lit Rodokani.

— Tenez, capitaine, continua le baronnet, supposez une chose...

— Voyons.

— Je suis Anglais, partant j’ai le spleen, et quand on a le spleen on rêve au suicide.

— lion!

— Je me jette à l’eau et j’ai une mort splen • dide au milieu de ces écueils... N’est-ce pas dix fois moins vulgaire que se noyer en pleine mer?

— Je m’étais trompé, pensa Rodokani.

.Et il attendit encore.

— Mais, reprit sir Archibald, ceci n’était qu’une simple supposition. Quoique Anglais, le suis parfaitement heureux...

Il l!)

— Et vous ne voulez pas mourir?

— Non. Mais je regrette que la tentation du suicide ne prenne pas quelqu’un de nous... Tenez, les cris du malheureux ramené par le froid de l’eau au sentiment de la vie ; ces cris traversant la brume ; la vague furieuse se roulant contre les rochers et faisant de son corps une dentelle sanglante, tout cela ne manquerait pas d’une certaine poésie sauvage... Pourquoi diable aussi personne n’a-t-il le spleen à bord?

— Le spleen est un mal anglais, dit Rodokani, et il n’y a que vous d’Anglais à bord du Scyros.

— J’aimerais pourtant assez, continua sir Archibald, que cette idée fut venue à mon ami M. Baül.

Rodokani tressaillit.

— Que fait en ce monde cet homme au front jaune et aux yeux verts? poursuivit le baronnet. A quoi est-il bon ?

— Mais, dit Rodokani, n’est-il pas votre ami?

— Il l'était... il ne l’est plus.

— ■ Pourquoi?

— Ceci est mon secret, dit sir Archibald. Mais enfin non-seulement il n’est plus mon

ami...

— Serait-il devenu votre ennemi ?

— Je ne sais pas, mais je le hais... et je donnerais bien quinze mille livres sterling pour que l’idée d’un suicide lui vînt.

— Bah ! fit Rodokani.

Et il fit ce calcul fort simple, à part lui, que la livre sterling valant vingt-cinq francs, c’était donc trois cent cinquante mille francs que sir Archibald estimait la vie de M. Baül.

— Mais, dit le pirate, à qui donc, si M. Baül se suicidait, iraient les quinze mille livres?... à sa famille?

— Je crois qu’il n’en a pas.

— A ses amis?

— Il ne doit pas en avoir.

— A son associé?

— Fi donc !

— A qui donc alors?

— A vous, dit sir Archibald froidement, pour vous dédommager d’avoir pris à votre bord un aussi vilain personnage. Sur ce, bonsoir, capitaine...

Ft sir Archibald üt un pas de retraite. Mais il parut se raviser et revint :

— Avez-vous remarqué une chose, capitaine? dit-il.

— Laquelle, votre honneur?

— Ce vilain Baiil est un noctambule; il passe la nuit sur le pont. Je parie qu’il va venir se promener de long en large et gêner la manœuvre.

— C’est bien possible. *

— Au revoir, capitaine, et bonne nuit! je

vais me coucher...

Et sir Arcbibald s’éloigna.

Quand il eut quitté le pont, Rodokani entendit un éclat de rire auprès de lui.

C’était Paolo, son second, qui avait tout entendu.

— J'espère, capitaine, dit-il, que tu as compris.

— Oh ! sans doute.

— Et que tu n’hésiteras pas entre trois cent cinquante mille francs et deux cent mille.,

Rodokani ne répondit pas.

Une ombre se montrait de nouveau au haut de l'escalier du grand panneau.

— Voilà, murmura Paolo, M. Raül qui vient chercher ta réponse.

Rodokani fit quelques pas à la rencontre de M. Baiil.

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