‹ Les fils de JudasChapitre 37 sur 59 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

M. Baiil avait retrouvé son visage impassible.

Cet homme avait une si bonne opinion de l’espèce humaine, qu’il ne doutait pas un seul instant que Rodokani n’acceptàt ses offres.

Le forban lui dit :

— Vous finirez par vous enrhumer, monsieur.

T.e ton de Rodokani était railleur.

— Oh ! fit M. Raiil, qui trouva cet accent de bon augure, je ne resterai pas longtemps sur le panf. Je vous apporte les deux cent mille francs, car je suppose que vous avez réfléchi.

— Oh ! tout à fait.

— A la bonne heure! ditM. Baiil, je vois que vousêtes unhomme sur lequel on peut compter.

Rodokani ne répondit rien.

Mais il prit M. Baiil par le bras et l’entraîna à l’écart, c/est-à-dire assez loin de Paolo, de façon que celui-ci, qui était tou jours à la barre, ne put les entendre.

M. Baiil avait son portefeuille à la main.

— Prenez, dit-il.

Attendez! fit Rodokani.

— Hésiteriez-vous encore?

— JNfon, mais je veux causer.

Le drôle m’exploite! pensait M. Baiil, tenons-nous bien.

. — Ecoutez, reprit Rodokani, il arrive souvent que deux hommes ont la môme idée.

— Bah! fit l’associé de M. Tompson, aviezvous donc songé à cela aussi?

— Moi, non... mais un autre...

— Qui donc? la petite dame?

Et M. Baiil sentit un frisson lui parcourir tout le corps.

— Non ; sir Arcliibald, dit froidement Rodokani.

— Mais alors, dit M. Baiil qui ne comprenait pas encore, c’est une idée de suicide,

cela!.,.

— Attendez, je m’explique, reprit Rodokani ; vous avez eu l’idée de jeter sir Archibald à la mer.

— J’en conviens.

— Sir Archibald songe à vous y jeter.

M. Baiil, de jaune qu’il était, devint vert...

— Quelle plaisanterie ! murmura-t-il.

— Seulement, poursuivit froidement Rodokani, sir Archibald est plus généreux que vous.

M. Baiil ressentit un étrange, malaise et quelques gouttes de sueur perlèrent glacées à son front.

Rodokani continua :

— Vous m’avez offert deux cent mille francs pour vous débarrasser de sir Archibald...

— Je vous les offre toujours, répéta M. Battl.

— Sir Archibald m’offre presque le double pour le débarrasser do vous. Comprenez-vous ?

M. Baül était livide.

— Alors, dame! fit Rodokani avec flegme, vous pensez bien qu’il n’y a plus à hésiter.

Il faisait nuit, mais les yeux du forban brillaient dans l’ombre comme ceux d’une bête fauve.

M. Baiil comprit que s’il perdait la tête un seul instant, c’en était fait de lui.

— Et si je double la somme! dit-il.

— Bah ! fit Itodokani, cela devient une enchère. Sir Archibald en fera autant que vous.

, M. Baiil se vit perdu.

11 avait un révolver dans sa poche. Il fut tenté de le braquer sur llodokani et de- lui casser la tète.

Mais cet homme à lunettes bleues et au front jaune et chauve avait des moments d’un sang-froid superbe.

— Cela ne me servira pas à grand’chose, murmura- 1- il; l’équipage me massacrera.

Et puis il eut une illusion et se dit :

— Le capitaine ment peut-être... Sir Archibald n’est pas monté sur le pont... du moins je ne l’ai pas vu... C'est pour me faire chanter.

Il en revenait toujours à cette idée-là.

— Voyons, capitaine, dit-il, je double la somme, et c’est chose convenue, n’est-ce pas?

— Monsieur, dit Rodokani, vous pensez bien que vous m’êtes aussi indiffèrent que sir Archibald, et, entre deux coquins qui veulent s’assassiner, je n’établis guère de distinction.

Cependant, j’ai une qualité, je suis juste. Sir Archibald m’a donné pour motif des raisons fort excentriques et qui sentent leur Anglais de dix lieues. Il veut se défaire de vous, dit-il, parce que vous avez la peau jaune, les

dents déchaussées et que vous portez des lunettes bleurs, ce dont il a horreur.

Si vos raisons de vous défaire de lui sont meilleures, acheva Rodokani, je vous donne la préférence.

M. Baiil avait pâli; ses lèvres crispées, ses yeux qui paraissaient vouloir sortir de leur orbite disaient assez qu’il éprouvait une violente émotion.

— Certes oui, dit-il, mes raisons sont meilleures.

— Ah ! vraiment !

— J’ai tort de dire mes raisons, poursuivit M. Baiil, je n’en ai qu’une.

— Ah!

— Mais elle est sans réplique.

— Voyons.

— Vousavez vu cette femme qui accompagne sir Archibald? reprit l’associé de M. Tompson.

Rodokani pâlit à son tour et ses yeux brillèrent d’un feu plus sombre.

Mais la nuit était épaisse et M. Baiil ne s’aperçut de rien.

— Eh bien!... cette femme?... fit Rodokani d’une voix sourde.

— Elle est belle, n’est-ce pas? ditM. Baiil avec chaleur.

— Fort belle, dit Rodokani dont la voix était étranglée.

— Elle vous a un regard qui brûle... poursuivit M. Baül... un regard fatal... qui bouleverse... Tenez, moi qui vous parle, j’ai cinquante ans... Jusqu’à présent je n’avais jamais aimé... je n’avais qu’une passion, l’argent... Eh bien, il m'a suffi de voir cette femme pour avoir l'esprit et l’âme à l’envers...

— Après ? dit Rodokani.

— 11 me semble que pour elle on doit commettre des actions d’éclat ou des crimes...

— Peut-être... murmura sourdement llodokani.

M. Baül poursuivit, hors de lui :

— Porte-t-elle bonheur ou malheur ? Je ne sais... mais on se damnerait pour elle... si on croyait à l’enfer.

— Après ? dit encore Rodokani.

— Eh bien , acheva M. Baül, cette femme qui suit sir Archibald, cette femme, je l’aime !

Rodokani eut un rugissement de tigre.

— Et tu as eu raison de dire, misérable, qu’elle portait malheur ! s’écria-t-il.

En même temps il sauta à la gorge de M. Baül, l’étreignit, le renversa sous ses pieds,

puis le prit à bras-le-corps et le lança par-dessus le bord...

Un cri étouffé se üt entendre, les Ilots s’entr’ouvrirent, puis le silence se fit...

Et le navire continua sa marche au milieu de la brume et des rochers à fleur d’eau.

En ce moment sir Archibald remonta sur le pont.

— Vous me devez quinze mille livres sterling, lui dit froidement Rodokani.

Page 1