CHAPITRE XXXV
La brume est toujours épaisse, la nuit noire, et le navire file vent arrière avec une incroyable rapidité.
Cependant Paolo a quitté la barre du gouvernail, et il a suivi Rodokani dans sa cabine.
Le matelot qui maintenant gouverne le navire est un matelot ordinaire, sachant son métier, voilà tout.
Mais c’est que le Scym est sorti du détroit.
Plus de rochers à fleur d’eau, plus de brisants, plus d’écueils.
Le Scyros vogue en pleine mer.
Aussi Rodokani et Paolo sont enfewnés dans la cabine du capitaine, le cigare aux lèvres, en face d’une bouteille de vieux rhum.
Rodokani est pâle.
Une nouvelle lutte s'est sans doute élevée dans son âme. • .
Ce que Rodokani voudrait, c’est le courage d’accomplir le projet que Paolo lui propose, . comme un démon tentateur.
Ecoutons-les causer.
— Tu as jeté le bonhomme aux lunettes à 'la mer, dit Paolo, mais tu as oublié de lui arracher sou portefeuille, tu es un niais.
— J’étais aveuglé par la colère.
— Deux cent mille francs placés chez les requins, poursuit Paolo, c’est hête.
— Hé! que m'emporte l'argent! murmure avec impatience Rodokani.
—Tu dis cela maintenant... mais...
— J’aime cette femme*
— Alors suis mon conseil.
Rodokani prend sa tète à deux mains :
— Je ne sais plus ce que tu m’as dit.
— Bon ! je vais recommencer, écoute.
— Voyons , répond Rodokani en appuyant les deux coudes sur la table.
— Tu dis que l’Anglais est avec elle comme un frère avec une sœur?
— Oui certes; s’il en était autrement, c’est lui que j’aurais jeté à la mer.
— Fort bien ! Mais tu peux l’y jeter aussi.
— Et puis?
— Et puis la femme est à nous... et voilà!..
Rodokani s’est mis à trembler de tous ses membres.
— Je n’ose plus, dit-il, aussitôt qu’il s’agit d’elle.
— Où est l’Anglais?
— Il est rentré dans sa cabine.
— Où crois-tu qu’il met son argent?
— Je crois qu'il a autour des reins une ceinture de maroquin dans laquelle il y a des lettres de crédit sur Malte, Alexandrie et Constantinople, pour une somme considérable.
— Oh 1 oh ! alors, il faudra prendre garde. La somme acquise à ce prix serait trop chère... Mais il me vient une Idée.
— Parle.
— Quelle heure est-il?
— Dix heures et demie, répond Rodokani qui consulte son chronomètre.
— L’Anglais prend du thé chaque soir?
— Oui ; tout à l’heure il m’a quitté en me disant : Vous pouvez venir chercher votre argent, capitaine, et si une tasse de thé peut vous être agréable...
— Ah 1 il t’a dit cela? • , .
— Oui.
— Eh bien 1 il faut y aller, continue Paolo. As-tu voyagé dans les mers de Chine?
— Jamais. Pourquoi?
— J’y ai passé trois ans, moi, ajoute Paolo, et j'en ai rapporté une jolie poudre qui fait dormir.
— De l’opium ?
— Justement ; j’en ai toujours une pincée dans un petit sac que je porte pendu au cou.
En même temps Paolo ouvre sa chemise et montre un sac de cuir de la grosseur d’une bourse ordinaire.
— Tiens, dit-il en le tendant à Rodokani, tâche de fourrer ça dans le thé de l’Anglais, et le reste ira tout seul.
Dans deux ou trois heures, lorsqu’il dormira, on entrera dans sa cabine et on le débarrassera de sa ceinture.
— Démon , murmura Rodokani , tu me tentes !
— Allons! fit Paolo, pas de scrupules! Le premier sert de souper à un requin ; passons au second.
Rodokani se leva, il était résolu.
— Allons! murmura-t-il, je vais chez l’Anglais !
Et il sortit de sa cabine.
Paolo le suivit.
Tous deux traversèrent la galerie sur laquelle donnaient les cabines des passagers.
Celle de sir Arcliibald était à gauche.
Celle d’Aléa à droite.
Sir Archibald avait emmené avec lui un va* let de chambre qui ne savait qu’une langue, l’anglais.
Ce valet, embauché à Marseille, était chargé de faire le thé du baronnet qui ne se fût jamais mis au lit sans avaler une ou deux tasses de ce breuvage essentiellement britannique.
Rodokani et Paolo se séparèrent au bas de l’escalier qui montait sur le pont.
Paolo lui dit :
— Quand il dormira tu m’appelleras.
— Oui, fit lîodokani d’un signe de tête.
Le second gravit l’escalier, et Rodokani frappa discrètement à la porte de sir Archibald.
On ne lui répondit pas.
Il frappa plus fort... Môme silence.
Alors, prêtant l’oreille, il entendit un bruit de voix partir de la cabine d’Aléa.
Et son cœur battit plus vite, et la jalousie le mordit au cœur.
Depuis deux jours qu’ils avaient pris la mer, Rodokani avait remarqué que sir Archibald n’entrait jamais dans la cibine de la jeune femme. Ordinairement, ils se rencontraient sur le pont, dans la galerie, aux heures des repas.
Mais — et ce n’avait pas été un des moindres étonnements de Rodokani — la cabine d’Aléa était un sanctuaire impénétrable.
Eh bien, tout cela changeait.
Des voix confuses partaient do cette cabine.
Donc Aléa n’était pas seule.
Et qui donc pourrait être auprès d’elle, sinon sir Archibald ?
Cortès, s’il eût hésité encore à suivre les conseils de Paolo, Rodokani se fût décidé tout à coup.
Il sentit une sueur glacée inonder son front; ses oreilles bourdonnèrent, et soudain une tempête éclata dans son cœur.
XXXVÏ