CHAPITRE
Pendant quelques minutes, Rodokani chancela à la porte de cette cabine, comme un homme ivre.
Un moment môme, plein de rage, il fut sur le point de jeter bas la porte de la cabine d’un coup d’épaule et de se précipiter le poignard à la main sur sir Archibald.
Heureusement une lueur de raison lui resta.
.11 fut assez maître de lui pour monter sur le pont.
Paolo vint à lui tout surpris :
— Qu’y a-t-il donc? fit-il. "* i
— Cherche une corde, dit Rodokani dont la voix était brève et sifflante.
— En voilà une.
Rodokani se la passa autour du corps et la noua solidement.
Paolo, de plus en plus surpris, le regardait faire.
Rodokani lui tendit le bout de la corde.
— Tu me tiendras bien suspendu, dix minutes, dit-il.
— Où donc?
- Là.
Et Rodokani enjamba la muraille du pont, juste au-dessus de la cabine d’Aléa.
— Je veux voir parle sabord ce qui se passe chez elle, dit-il.
— Compris, dit Paolo.
Et il passa l’autre bout de la corde autour des reins et l’arc-bouta contre la muraille pour être plus solide, tandis que Rodokani se laissait couler jusqu’au sabord.
Le sabord était ouvert.
Suspendu au bout de la corde, Rodokani put voir et entendre distinctement ce qui se passait dans la cabine.
Aléa était à demi couchée sur un lit de repos.
Sir Archibald était à genoux devant elle.
La jeune femme avait une expression d'infernale ironie sur son beau visage,
Le baronnet, dans une attitude suppliante, la regardait avec une sorte d’admiration mêlée d’effroi.
— Mais vous ne m'aimerez doncjamais? disait-il en se tordant les mains.
Aléa riait.
— Mon cher, 'disait-elle, je vous l’ai dit, je suis loin d’être un ange...
— Ange ou démon, que m’importe 1 répondait Archibald.
— Les démons veulent des trésors, dit-elle. Les anges seuls peuvent vivre d’amour, et je ne suis pas un ange, je vous l’ai dit.
— Mais je suis riche... très-riche!...
— Vous le serez bien plus encore, quand nous aurons découvert les trésors deMa-Eddin.
— O fille de bronze! murmura sir Arcbibald avec désespoir.
Et puis il eut un accès de rage folle.
— * Mais vous ne savez donc pas qui je suis ? fit-il.
— J’attends que vous me l’appreniez, ditelle, sans abandonner un seul instant sa pose nonchalante et son railleur sourire.
— Je m’appelle sir Archibald, reprit-il, et jusqu’à ce jour rien ne m’a résisté.
— Vraiment!
— Il faut que ce que je veux s’accomplisse!
En parlant ainsi, il avait les lèvres frangées d’écume et ses yeux semblaient vouloir sortir de leur orbite.
— Mon cher, répondit froidement Aléa, vous oubliez vos conditions.
— .T'oublie tout.
— N'a-t-il pas été convenu que jusqu’au jour où nous serions en possession des trésors de Ma-Eddin vous me traiteriez comme une sœur?
Sir Archibald écumait, il voulut saisir la main d’Aléa et la porter à ses lèvres.
Mais elle arrêta sur lui ce regard étrange qui bouleversait, et il recula tout tremblant.
— Oh ! dit-il en s’arrachant leS’fcheveux, je suis un homme pourtant !
Elle eut un petit rire sec, et ses dents blanches brillèrent comme celles d’un carnassier.
— Après ? fit-eï®’.
— Ne savez-vous donc pas que je suis le maître ici? continua-t-il.
— Je sais que vous avez acheté le navire.
— Que l'équipage m’obéit ? ^
— C’est tout simple.
— Que le capitaine...
— Si je l'appelais à mon secours, il viendrait, dit Aléa toujours calme. .
— Peut-être...
— Oh ! j’en suis bien sûre.
— Vous ne savez donc pas ce qu’il a fait sur mon ordre, tout à l’heure?
— INon.
— Il a jeté à la mer M. Baiil.
Aléa tressaillit; mais son visage demeura calme.
— Et pourquoi donc avez-vous fait jeter M. Baiil à la mer? demanda-t-elle.
— Parce qu’il avait la prétention de partager avec nous les trésors de Ma-Eddin.
— Je sais cela.
Et Aléa reprit sa pose indifférente.
— Eh bien, continua sir Archibald s’exaltant de plûiSiB plus, croyez-vous que si je le voulais... le capitaine no serait pas sourd?...
Aléa haussa les épaules.
— Mon cher baronnet, dit-elle, il est tard et mes yeux se ferment... Souhaitez-moi donc le bonsoir, je vous en prie.
Et elle le regarda encore, et sous ce regard dominateur sir Archibald se sentit trembler de tous ses membres.
— Allez boire votre thé, fumer un cigare*et dormir à votre tour, continua-t-elle.
— Et si je ne veux pas! moi... dit-il, obéissant à un reste d’exaltation.
• — Ah! par exemple...
Une seconde fois il voulut lui prendre la main.
Elle le repoussa et partit d’un éclat de rire.
— Vous êtes hideux ainsi ! dit-elle.
Sir Archibald se prit à rugir.
Mais alors Aléa se leva. Elle avait les yeux pleins d’éclairs et, d’un geste de reine, elle lui montra la porte de la cabine.
— Sortez! dit-elle.
Et sir Archibald vaincu courba la tète.
— Sortez! répéta-t-elle.
Il recula jusqu’à la porte, hésita une seconde encore, mais n’osa plus aifronter ce regard qui semblait vouloir le pulvériser.
Il poussa la porte et sortit...
Alors Aléa murmura :
— Oh! cet homme me fait horreur!
Et comme elle disait Cela, un homme entra par le sabord et sauta dans la cabine, un poignard à la main :
— Voulez-vous que je le tue! dit-il.
C’était Rodokani.