‹ Les fils de JudasChapitre 40 sur 59 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Maintenant, avant de vous dire ce qui sciait passé à bord du Scyros, retournons à Paris et transportons-nous chez M. Tompson, l’associé de ce pauvre M. Baiil.

Tl y avait vingt années bientôt que le gros

A nglais et le Français au cràue jaune vivaient

dans l’intimité la plus parfaite, liés qu'ils étaient par de nombreux intérêts.

On ne se ügure pas combien une raison sociale peut unir deux hommes qui ne se ressemblent pas plus que le jour et la nuit.

M. Tompson n’avait aucun des goûts dû ' M. Baiil.

C’était, autant qu’on a pu en juger, un

homme de mœurs patriarcales, tout rond, tout naïf, fumant beaucoup, buvant lestement, mangeant comme un ogre.

M. Baiil, que nous connaissons davantage, était, au contraire, un homme réservé, mystérieux, professant un dédain profond pour les appétits grossiers. Néanmoins, à force de vivre ensemble et de faire chaque année leur inventaire, ces deux hommes étaient devenus inséparables.

Mais la confiance ne se donne pas.

M. Baiil avait des petites affaires particulières dont ü soufflait jamais mot à M. Tompson.

De son côté, M. Tompson n'avait jamais dit à M. Baiil ce qu’il faisait de sa part de dividende.

Logés sous le même toit, ils se verrouillaien t tous deux prudemment dans leur chambre chaque soir. •

Un jour, M. Tompson ayant mangé des champignons eut des coliques,

— C’est cette canaille de Baül qui a voulu m’empoisonner! pensa-t-il.

Un autre jour, M. Baül et M. Tompson sortaient en voiture découverte.

M. Tompson conduisait.

La voiture fut prise entre deux camions et versa si malheureusement que M. Baül se cassa la jambe.

M. Tompson n’eut aucun mal.

M. Baül se dit :

— Tompson l’a fait exprès, il a espéré que je me tuerais sur le coup.

Au demeurant, ces deux hommes, tout en se défiant l’un de l’autre, ne pouvaient vivre l’un sans l’autre, comme on va le voir.

Le jour où un interne de la maison de santé du docteur Ali-Kan était venu au nom de Tony chercher M. Baül, M. Tompson, à peine son associé était-il parti, se repentit de n’avoir pas pris sa place.

— Ce petit Tony, pensa-t-il, est capable de * dire à Baül un tas de choses que celui-ci se gardera bien de me répéter.

Une heure, puis deux s’écoulèrent, puis fa journée se passa.

M. Tompson fronçait le sourcil de plus eu plus.

Le soir, il reçut le petit mot de son cher associé qui, on s’en souvient, lui annonçait qu’il prenait la route de Cologne.

M. Tompson n’en crut pas un mot.

Seulement, au lieu de courir à la maison de

santé, il se dirigea vers le faubourg Saint- Denis.

C’était là, on le sait encore, que M. Baiil avait un logis mystérieux dont il n’avait jamais parlé à son associé.

Ce qui faisait que M. Tompson, qui donnait quarante francs par mois à la portière de la maison, savait tout ce qu’v faisait M. Baiil, jour par jour et presque heure par heure.

La portière lui apprit donc que M. Baül était parti, il y avait une heure, emportant une valise et du linge comme un homme qui va faire un grand voyage.

— Savez-vous où il va? demanda M. Tompson.

— C’est facile à savoir.

— Comment!

— C’est moi qui suis allée lui chercher une voiture.

— Ah !

— A la remise qui est au coin de la rue des Marais. C’est le numéro 722.

M. Tompson alla s’embusquer auprès de la remise de voitures et quand il vit sortir un cocher, il lui dit :

— Est-ce que le 722 est rentré?

— Non, lui répondit-on, il est parti au chemin de fer de Lyon.

— Avec un grand monsieur un peu chauve?

— Justement.

— Qui a des lunettes bleues?

— C’est cela même.

— Il paraît, murmura M. Tompson qui savait maintenant tout ce qu’il avait voulu savoir, que pour aller à Cologne on prend la ligne de Lyon.

Et il s’en alla avec peine à la gare de Lyon, car il n’avait nullement l’intention de courir après M. Baiil, irais à la maison de santé du docteur Ali-Kan.

La première personne qu’il rencontra fut l’interne qui était venu le matin chez lui et avait emmené M. Baiil.

— Monsieur, lui dit M. Tompson, je viens '

savoir des nouvelles de ce pauvre jeune homme... «

L’interne répondit :

—'Monsieur, la vie humaine a des sources mystérieuses qui déroutent la science.

— Il est mort?

Et M. Tompson prit un air consterné.

— Non... et il ne mourra pas...

— Oh!

— Figurez-vous, monsieur, continua l’interne, que ce matin, il n'avait que le souffle, et le docteur Z..., notre plus habile praticien en chirurgie, avait déclaré qu’il ne passerait pas la journée.

M. Baiil a dù vous dire qu'il l’avait laissé agonisant.

— A peu près, dit M. Tompson qui jugea inutile de dire qu’il n’avait pas vu M.' Baiil.

— Eh bien, continua l’interne, il a eu un évanouissement qui s’est prolongé plusieurs heures et devait l’emporter.

Le contraire a eu lieu, l’évanouissement l’a sauvé.

Le docteur Z... répond de lui.

— Monsieur, dit M. Tompson, pourrai-je le voir?

— Sans doute.

INI. Tompson fut conduit à la chambre de Tony et on le laissa seul avec lui.

Quand il l’aperçut, Tony lui dit avec un accent de rage :

— Je- suis un sot... j’ai cru que j’allais mourir... et j’ai livré mon secret.

— -Canaille de Baiil ! pensa M. Tompson.

Et il s’assit au chevet de Tony.

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