CHAPITRE XXXYTIÏ
Tony, comme on le pense bien, n’était pas de la race des gens confiants.
Il ne faisait pas de M. Tompson plus de cas que de M. Baül.
Mais M. Tompson lui tombait sous la main, et il pensa que le diable l’envoyait à son aide.
Ce qui était certain, c’est que Tony avait cru sa dernière heure arrivée.
Partant de cette idée, et dominé par sa haine pour sir Archibald qui, dans sa pensée, était la cause de sa mort. Tony s’était livré pieds et poings liés à M. Baül.
M. Baül partagerait avec sir Archibald.
Eui, Tony, reviendrait à la vie, à la santé,
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et par conséquent se trouverait complètement dépouillé et hors d’état de réclamer, car il avait eu l’imprudence de confier à M. Bafil quelques lignes au crayon qui pouvaient l’envoyer à l'écliafaud.
M. Tompson s’assit donc au chevet de Tony.
Celui ci lui dit :
— Vous avez vu Baül?
— Non, répondit M. Tompson.
— Il est parti, n'est-ce pas ?
— Je le crois.
— Pour quel pays ?
— Pour Lyon.
— Non, dit Tony, il va plus loin ; il se rend à l’île de Chypre.
— Pourquoi faire ?
— Pour retrouver les trésors de Ma-Eddin,
Comme M. Tompson ne savait pas le premier mot de cette histoire de Ma-Eddin, il ouvrit de grands yeux.
Alors, se mettant sur son séant, Tony, qui parlait tout bas, mais fort distinctement, raconta à M. Tompson cette longue et mystérieuse histoire que nous connaissons.
M. Tompson avait la patience d’un Anglais.
Il écouta Tony sans l’interrompre.
Cependant, de temps à autre, il le regardait
attentivement et semblait se demander s’il n’avait pas affaire à un fou, ou tout au moins à un homme qui avait encore le délire.
Il était difficile de croire le récit de Tony.
Mais le départ précipité de M. Baiil rendait ce récit fort vraisemblable.
— Eh bien, dit M. Tompson, quand Tony eut terminé, que voulez-vous que je fasse?
— .Te ne sais pas, dit Tony au comble de l’exaspération.
M. Tompson reprit :
— Attendez-moi demain matin. La nuit porte conseil, je réfléchirai.
Et M. Tompson s’en alla le cœur plein de rage contre son digne associé M. Baül.
11 se disait en descendant l’escalier du pavillon :
— Je me moque parfaitement de Tony, et il peut bien compter qu’il ne me reverra pas. Mais je veux que Baiil partage avec moi. On ne trompe pas ainsi un associé de vingt ans.
Et ce disant, M. Tompson était arrivé dans le jardin.
Il était nuit, mais la nuit était lumineuse et un beau clair de lune se jouait sur les arbres et les pelouses.
M. Tompson chercha des yeux l’interne qui
lui avait servi de guide et ne le trouva pas.
M. Tompson était si troublé en venant tout à l’heure , qu’il n'avait pas pris garde à son chemin.
Il vit une lumière au fond du jardin ; il crut que c’était la grille du concierge.
Il se dirigea donc de ce côté, continuant à rouler dans sa tête des projets de vengeance contre son cher ami et digne associé M. Baiil.
La lumière qui le guidait partait de3 croisées de ce pavillon dont Callebrand et sa fille habitaient le rez-de-chaussée, tandis que Raymond de Mahédin en occupait l’étage supérieur.
A vingt pas de distance, M. Tompson vit bien qu’il s’était, trompé et qu’il tournait le dos à la porte.
Comme il s’apprêtait à rebrousser chemin, il entendit un bruit do voix qui partait du pavillon.
Parmi ces voix, une d’elles frappa plus particulièrement son oreille.
M. Tompson crut l’avoir entendue déjà.
Une vague curiosité s’empara alors de lui et domina momentanément sa colère.
Il s’approcha sans bruit du pavillon.
Les persiennes étaient ouvertes.
A mesure que M. Tompson s’approchait, les voix devenaient plus distinctes.
Le gros Anglais marchait à pas de loup, la tête baissée, pour n’être point aperçu de l’intérieur du pavillon.
Quand il fut au pied du mur, il s’arrêta et prêta l’oreille de nouveau.
Les voix étaient au nombre de trois.
Une voix grave qui trahissait un vieillard.
Une voix d’hommo pleine et sonore.
Une voix de jeune fille mélodieuse et fraîche.
Les deux dernières n’éveillaient aucun écho dans l’esprit do M. Tompson.
Mais la première était celle qui l’avait fait tressaillir.
Il se dressa donc sur la pointe des pieds et sa tête se trouva de niveau avec l'entablement d’une des croisées.
Trois personnes causaient à l’intérieur du pavillon : Marthe, Raymond et Callebrand.
Les yeux de M. Tompson se fixèrent évi- « demment sur le vieux chimiste qu’il reconnut tout à fait.
\ C’était bien lui, — l’homme que Baiil et Tompson avaient voulu dépouiller.
Marthe et Raymond étaient assis et se tenaient par la main.
Callebrand se promenait de long en large, sans agitation, causant avec calme...
Et M. Tompson se prit à l’écouter, oubliant Tony et M. Baiil.
Le vieux savant dissertait sur la folie avec une telle raison, une si grande lucidité d’esprit et une telle autorité de parole que M. Tompson se dit en frissonnant :
— Il n’est plus fou !
Puis ses yeux tombèrent sur Marthe.
Marthe, belle comme le3 anges, et qui souriait à Raymond, tout en écoutant son père.
Et M. Tompson tressaillit de plus belle et il sentit comme un nuage passer sur son front.
Puis il s’enfuit.
M. Tompson en s’en allant ne pensait plus ni aux trésors de Ma-Eddin, ni à Tony, ni à M. Baül...
M. Tompson avait son idée, et ce soir-là on ne le vit pas à la brasserie où il avait cou- 4ume d’aller boire et fumer jusqu’à minuit»