CHAPITRE XXXIX
L’idée de M. Tompson était fort simple.
C’était une idée pratique.
M. Tompson était avant tout un homme pratique, en sa double qualité d’Anglais et d’associé de l’honorable M. Baül.
Or l’idée de M. Tompson découlait d’un raisonnement qu’il s'était fait dans l’espace de quelques secondes ; si son idée était pratique, son raisonnement était des plus simples.
— Les hommes froids, s'était-il dit, les hommes égoïstes dont mon ami Baül résume si bien le type, sont sujets à de certains moments d’enthousiasme.
Il est fort possible que tout ce que vient de
me dire cet imbécile de Tony soit vrai ; mais il est fort possible aussi que ce soit une de ces élucubrations qui prennent naissance dans un état de fièvre.
Baül s’est peut-être monté la tête.
Ensuite les fameux trésors de Ma-Eddin no sont pas ici, mais à Chypre, c'est-à-dire à huit ou neuf cents lieues.
Il n’est pas dit qu’on les retrouvera; et, les retrouvâ t-on, on n’embarque pas des tonnes d’or et de pierreries sans que la douane turque soit avertie.
Je conclus de tout cela que Baül, pour un homme sage, a fait une véritable école de jeune homme.
Le plus clair de son affaire, c’est qu’il peut faire naufrage, ou être assassiné, ou oncore mourir de la peste.
Pour toutes ces raisons, je ne suivrai pas mon ami Baül.
Ce raisonnement plein de sagesse avait amené l’idée pratique.
Cette idée qui avait traversé comme un éclair le cerveau de M. Tompson, il la traduisit ainsi en décampant au plus vite de la maison de santé :
— D’après ce que j’ai vu, Callebrand n’est
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plus fou, mais il est pauvre. Si la guérison n’est pas complète encore, elle ne peut tarder.
Lorsque Callebrand sera guéri, il reprendra son idée de la malléabilité des métaux sans le secours de la fusion ; et c’est dans cette découverte que gît une fortune auprès de laquelle, j’en suis bien sûr, les trésors de Ma-Eddin ne sont rien.
Par conséquent, si je pouvais devenir l’ami de Callebrand, en l’absence de Baül, je ne ferais pas une mauvaise affaire.
Or, on devient toujours l’ami d’un homme pauvre quand on est soi-même an homme intelligent.
Après cette conclusion, M. Tompson avait doublé le pas jusqu’à une station de voitures , pris un sapin modeste, et s’était fait reconduire à la Villette.
C’était pour cela qu’on ne l’avait pas vu-le soir à la brasserie.
Allons donc ! M. Tompson avait bien autre chose à faire, en vérité 1
En sa qualité d’homme pratique, il voyait juste, mais il avait la conception lente, et plus lente encore était l’exécution.
Ensuite il ne faisait jamais rien sans avoir mûrement réfléchi.
Enfermé dans son cabinet, fumant sans relâche et buvant à petits coups, M. Tompson passa les trois quarts de la nuit à méditer.
Puis, vers quatre heures du matin, il se jeta sur son lit en s’écriant :
— Je tiens mon affaire!
M. Raiil, le moraliste, eût dit : Eurêka!
Mais le pratique M. Tompson ne savait pas le grec.
Il s’endormit donc, bercé par une espérance que le sommeil traduisit en un rêve d'or.
Quand il s’éveilla, le soleil perçait le brouillard et les soufflets de l’usine faisaient depuis longtemps entendre leur bruyante respiration.
M. Tompson s'habilla, non point comme il avait coutume de le faire le matin, pour descendre dans ses bureaux et ses ateliers, c’est-àdire d’un pantalon de molleton à pied et d’une bonne grosse veste de chambre. Point du tout. M. Tompson. se vêtit de noir des pieds à la tête et mit une cravate comme cet excellent M. Battl.
Quand il fut ainsi accoutré et qu’il eut emprisonné ses énormes mains de boxeur dans des gants violets, M. Tompson sonna son chef d’atelier et lui dit :
— Monsieur Buil, mon digne ami et asso-
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cié, est absent pour plusieurs semaines, peutêtre même pour deux ou trois mois. Je vous confie le service qu’il s’était toujours réservé.
Ensuite M. Tompson demanda la voiture attachée à la npgfison et se fit conduire chez l’abbé X..., vicaire à Saint-Laurent.
MM. Baiil et Tompson avaient toujours beaucoup tenu à la considération de leur quartier.
Les désastres publics ne les trouvaient jamais insensibles. Le maire de leur arrondissement aurait pu dire que l’usine Baül et Tompson ne refusait jamais de s’inscrire sur les listes de souscription.
La paroisse n’était pas moins bien vue.
Dernièrement M. l'abbé X..., quêtant pour les p*auvres, avait été reçu par M. Tompson, qui s’était montré fort généreux.
Un coup d’œil avait suffi à cet homme pratique, qu’on appelait M. Tompson, pour juger que l’abbé X... était un prêtre d'une haute intelligence, d’une charité inépuisable et d’une grande bonté.
— Voilà l’homme, s’était dit M. Tompson, qui fera de moi l’ami de Callebrand.
Le digne prêtre demeurait tout près de l’église, dans la rue de la Fidélité.
M. Tompson s’essouffla un peu à gravir les cinq étages à l’encaustique rouge du bon abbé.
Quand il eut sonné, une vieille gouvernante, qui vint lui ouvrir, lui dit :
— Monsieur l’abbé est encore l’église, il vient de dire sa messe; mais veuillez l’attendre, monsieur, il ne peut tarder à remonter.
En effet, quelques minutes après, l’abbé X... - arriva.
— Monsieur l’abbé, lui dit M. Tompson, j’ai le cœur brisé, et je viens me jeter dans vos bras.
En même temps, M. Tompson larmoya.
Et comme le prêtre le regardait avec étonnement, il poursuivit :
— Un ami de vingt ans, mon associé vient de disparaître.
L’abbé X... crut à un sinistre commercial.
M. Tompson continua :
— Le remords sans doute l’a poussé à me faire l’aveu de son crime.
— Mais de qui parlez-vous donc? demanda l’abbé X..., de plus en plus surpris.
— Hé ! de qui parlerai-je, mon Dieu ! si ce n’est de ce malheureux Baiil... que je croyais un honnête homme !
Sur ces mots, M. Tompson tira de sa poche
un mouchoir à carreaux, essuya une larme absente et poursuivit :
— Ah ! monsieur l’abbé, c’est une véritable confession que je viens vous faire... et je compte sur vous pour réparer le mal que ce malheureux a commis.
Le prêtre regarda M. Toinpson et lui dit avec émotion :
— Je vous écoute, monsieur.